CHAPITRE V
Durant son court tribunat, Rienzo n'avait modifié en rien, comme on a dit, l'organisation municipale de Rome. Il n'abolit même pas le conseil des buonuomini malgré son opposition \ Quand il disparut, les sénateurs furent réinstallés, les choses reprirent leur cours comme avant; on pourrait croire que son passage au pouvoir n'avait été qu'une crise passagère, sans conséquences ultérieures. Il n'en fut rien pourtant.
Les Romains réveillés de leur torpeur et guidés par lui, avaient senti leur déchéance et qu'il était en leur pouvoir d'y mettre fin. La révolution accomplie le 20 mai 1347 avait produit sur eux une impression si profonde et le souvenir leur en était si cher que chaque année, à cette date, une messe du Saint-Esprit était dite en commémoration, par ordre des magistrats urbains, et que la promulgation des statuts fut faite, à ce qu'il semble, ce jour-là ^
Le pape Innocent VI, pontife éclairé et prudent politique, comprit qu^il y avait dans cet engouement, quoiqu'il fût un peu tardif, un symptôme dont il fallait tenir compte.
1. Le 4 octobre 1347, le pape adressait une bulle ConciUo et populo romano et tredecim viris supernegociis Urbis deputatis. Voyez La Mantia, p. 130 note et notre ouvrage sur Cola di Rienzo, Paris 1888.
2. Livre premier des statuts, art. lxv, et livre troisième, art. cv et cxLix. Il y est ordonné de consommer, à cette occasion, trente-quatre livres de cire. Voyez Camillo Re, p. 285.
Voulant donner satisfaction aux aspirations de ses sujets romains et peut-être leur enlever tout prétexte de suivre un autre novateur, il entreprit donc de transformer l'organisation municipale de Rome, de substituer aux règlements partiels et aux traditions qui avaient tenu lieu jusque là de constitution, un corps de statuts complet, plus conforme aux conditions sociales de Tépoque. De plus, il voulait diminuer l'autorité des barons dont les exactions et les violences avaient dépassé, on le sait, toute mesure durant le séjour des papes en France.
Albornoz se trouvait alors en Italie; c'était un habile organisateur dont les Constitutions, (constitutions aegidiennes), régirent longtemps les Marches ^ Le pape le chargea de s'enquérir des modifications qu'il lui paraîtrait utile d'apporter à l'organisation municipale de Rome. Non content de cela, il chargea une commission composée de plusieurs cardinaux, d'aller étudier également la question. Pétrarque ne fut pas, dit-on, étranger à cette décision ^ En même temps. Innocent VI écrivait aux Caporioni, c'est-àdire aux chefs de quartier dont le nom apparaît ici pour la première fois et qu'il ne faut pas confondre avec les buonnomini, pour leur demander si, selon eux, il valait mieux que les fonctions sénatoriales fussent confiées à un étranger ou à un Romain et, dans ce dernier cas, s'ils préfé-
1 . Voyez Gli Ordinamenti polUici e amministrativi mile Constitutiones jEgidianœ. Turin, 1894.
2. Papencordt, Cola di Rienio, doc. 29 et 30, p. Lxxxi d seq. Lettres de Pétrarque Ad quatuor cardinales reformando Urbanœ rei publiez statui députâtes, Avignon, 18 et 24 novembre 1351. Il faut noter que Innocent VI envoya les cardinaux ad reformandum statutn et non pas statu-
* ttim Urhis, ainsi que plusieurs écrivains l'ont lu, ce qui les a conduits à des inductions erronées. Voyez La Mantia, p. 130, note 3 et aussi
CaMILLO Re, p. XLVIII.
èLABORATION DES STATUTS DE 1363 75
raient qu'il fût pris dans la noblesse, dans la gentile^^ia ou dans le peuple (23 novembre 1351)'.
Les Caporioni répondirent apparemment qu'ils voulaient un sénateur étranger car, à partir de cette époque, il n'y eut plus de sénateur romain. Ce n'est pas à dire qu'antérieurement il ne s'en trouva pas d'étrangers; en 1337, par exemple, les deux sénateurs étaient de Gubbio ^ et l'on se rappelle que le plus célèbre des sénateurs du siècle précédent, Brancaleone, était bolonais. Cependant, depuis que les papes désignaient eux-mêmes les sénateurs, ils les choisissaient presque toujours parmi les citoyens romains.
Raimondo Tolomei de Sienne commença la longue série des sénateurs étrangers (1358) ^ Le pape avait renoncé, l'année précédente, au système du duumvirat; il n'y avait eu qu'un seul sénateur pris en dehors des deux familles Colonna et Orsini, Giovanni di Paolo Conti +.
Les modifications que subit le régime municipal ne s'arrêtèrent pas là. Tandis que les cardinaux enquêteurs poursuivaient leur travail et que, sur leur conseil peut-être, le conseil des hiionuomini était supprimé, l'autorité des sénateurs diminuée, la hiérarchie administrative quelque peu transformée, le peuple entrait en lice et obligeait sans doute le pape à aller plus loin dans la voie des réformes qu'il ne l'eût souhaité; du moins, le résultat de leurs travaux fut tellement contraire aux intérêts de la papauté, que l'hypothèse semble vraisemblable. Les Romains donc, pour avoir leur part dans la préparation du nouveau règlement, nom-