‹ Les institutions de l'ancienne Rome (volume 2)Chapitre 2 sur 32 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LES ORIGINES § 1*' — ^rcliitecture pélasg-lciue

Bien qu'en général les monuments de l'art romain subsistant aujourd'hui ne remontent pas plus haut que la période des Césars, nous pouvons, en utilisant des suhstructio^s et des fragments, et même à l'aide de quelques constructions d'époques fort anciennes et de documents divers, nous faire une idée assez exacte des premières origines de cet art. Ces origines, comme celles de la premièi*e civilisation romaine dans son ensemble, sont en partie latines et sabines et en partie étrusques. Or, selon les récits résumés par Denys d'Halicarnasse (I), l'Italie centrale

(1) Antiqu.rom., i. 11-14,17-22, 26-8, 31-2.

d QUATRIÈME PARTIE

avait reçu, bien avant le siècle auquel on rapporte communément la fondation de Rome, des émigrations de Pélasges. On ne sera donc pas surpris de voir tracer, en tête de cette étude, un exposé rapide de la diffusion de l'art pélasgique dans la péninsule, diffusion qui confirme l'opinion de Denys sur la réalité de cette colonisation et qui serait intéressante à ce seul titre, mais qui rentre doublement dans l'objet des présentes recherches : d'abord à cause de l'influence qu'a pu avoir cet art sur les premiers monuments de Rome elle-même, puis parce que l'Italie centrale fut, dés les premiers siècles de la république ; absorbée dans la domination romaine ; or le procédé de l'architecture pélasgique y fut peutêtre pratiqué plus longtemps qu'on ne serait disposé à le croire et sous cette domination même ; il ne semble pas qu'il y ait, en certains pays du moins, aucun intermédiaire entre lui et l'art romain proprement dit.

Ces murs à blocs irrëguliersy appelés cyclopéens ou pélasgiques et dont j'ai parlé dans la V® partie de mes Institutions de la Grèce antique (1), étaient, ou plutôt sont encore répandus dans l'Italie centrale, entre les sommets de l'Apennin et la mer Tyrrhénienne. Dès les dernières années du xviii® siècle, M. Patit-Radel avait observé ce caractère dans la partie la

plus ancienne des fortifications du mont Circé. La .principale façade forme un nlur de 45 m.

de longueur sur 12 de haut, présentant trois assises en retrait et de construction pélasgique, particularité qui se retrouve dans les soubassements de divers temples antiques du voisinage (1). En 1801, cet archéologue signalait, dans un mémoire lu à rinstitut, la multiplicité des monuments de cette espèce, et, en 1802, il énonçait le fait qu'ils se trouvent surtout, en ce qui concerne Tltalie, sur les sommets de TApennin compris entre le bassin du Liris et celui du Tibre (2). Bientôt, sur rappel dé l'académie italienne des Lincei, de nombreux témoignages, rendus dans le même sens, étaient adressés à Rome, des anciennes demeures des Eques, des Herniques, des Volsques (nouveau Latium) et des Sabins (3).

L'impulsion était donc donnée: en 1805, M.

Edouard Dodwell, après ses voyages en Grèce et en Italie, se prononçait en faveur de l'assertion de M. Petit-Radel (4), et, en 1809, la mission de M. Simelli, envoyé pour rechercher et

(1) Recherches (posthumes, 1841) sur les vnonimients cyclopéens, 1'« partie, p. 20-21, I-V : les chiffres romains de cet ouvrage indiquent les renvois aux modèles en relief, déposés à la bibliothèque Mazarine.

(2) Nous allons voir que l'auteur a trop restreint au N-0 le témoignage de Thistoire et celui des monuments.

(3) Ihid, p. 26-35.

(4) Ibid. p. 71 (2« partie).

dessiner géométriquement les monuments de la Sabine, paraissait constater que les limites de l'appareil pélasgique étaient celles que Denys d'Halicarnasse assigne à l'émigration des Pélasges; en 30 jours, M. Simelli avait dessiné, dans cette région, 52 monuments de cette espèce (1). En 1810, Tatlas de Micali {Vltalia avanti il dominio de' Romani) en reproduisait d'autres de même nature, existant dans l'Etrurie occidentale et septentrionale (2); et, l'année suivante, un antiquaire, l'abbé Gapmartin, annonçait la découverte de Cures, la ville de Tatius, avec des constructions pélasgiques (3). Le même caractère était signalé, en 1824, dans des substructions du mur de Gortone, par un Allemand, M. Hœnel (4), et, en 1826, dans des monuments sépulcraux de l'Italie moyenne, par Francesco Orioli (5).

Ainsi les observations s'accumulaient à ce sujet quand fut fondé à Rome, en 1829, V Institut de Correspondance archéologique ^ devenu immédiatement» le centre des recherches qui se font en Italie relativement à la théorie pélasgique» (6).

(1) Ihid, p. 36(1" partie) et p. 82 (2« partie).

(3) Ibid. p. 83.

/o\ Th:A rv on

(2) Ibid. p. 87.

''^ [k)Ihid. p. 107.

(&)I&id.p. 113.

LBS ORIQINBS 9

Dès la première année, l'illustre archéologue Edouard Gerhard se prononçait nettement, dans les An/nali de cette Société, en faveur de la même doctrine que M. Petit-Radel (1), au sujet des restes de Norba, dans le Latium, sur la frontière des Volsques, et de Signia, assez loin au nord du promontoire de Circé (2). « Norba, dit-il, n'est pas seulement remarquable par ses murs grandioses et bien conservés, mais par les ruines de nombreux édiûces de même appareil (di egual costruzione). » — t Un mode singulier de construction employé dans certaines villes, spécialement pour leurs fortifications avancées, est celui qui réunit d'' énormes blocs superposés, de forme irrëgulière, en remplissant les interstices avec de petites pierres ; c'est celui que mentionne Pausanias, en parlant des constructions qu'une tradition fabuleuse attribue aux cyclopes. » Tel est bien l'appareil que j'ai indiqué à la page 235 de mes Institutions de la Grèce antique ; seulement M. Gerhard fait observer qu'il n'est pas, nécessairement et partout, la preuve d'une haute antiquité, attendu que, à Norba et aussi dans une porte de Ferentinum, il se trouve mêlé à des travaux de genres différents et plus ou moins perfection-

(1) Monimienti di costruzione detta cioîopea. Tav. I, Porte di Norba; Tav. II, Norba; Tav. III, Porta di Signia.

(2) Ces indications géographiques sont données dans l'article même.

10 QUATRIÈMB PARTIE

nés(l). Ilpense même que ces œuvres mêlées pourraient bien ne dater que des derniers siècles de la république romaine : l'extrême solidité du mode de construction pélasgique a pu inspirer le désir de l'imiter, bien longtemps après la période oii il était dominant ; et c'est là, comme je le disais un peu plus haut, un motif de plus pour y insister dans une étude sur l'histoire de l'architecture romaine, puisqu'il appartient encore, dans ce cas, au temps même où les auteurs de ces travaux faisaient partie des nations de droit italique ; mais, d'autre part, ce mode d'architecture était antique dans le pays et avait pu servir à former les premiers architectes romains. Cependant le savant auteur ajoute que les monuments pélasgiques ne se rencontrent jamais à Rome ni tout près de Rome, et que les constructions de cette espèce trouvées (nous l'avons vu, et il le répète), dans certains lieux de l'Etrurie, sont bien distinctes des œuvres mêmes du peuple étrusque. Ce ne sont doue pas les- modèles immédiats de Vart romain, même dans les premiers siècles, que nous rencontrons ici ; ces modèles étaient plutôt des œuvres massives, bien connues dans le Latium et dominant dans la Sabine, auxquelles, nous le verrons bientôt, on peut reconnaître, avec les

(1) M. Petit-Radel (Recherches, 3« partie, § XXIV), reconnaît à Norba nne restauration romaine du v« siècle : elle est bien visible dans le relief.

constructions romaines du temps des rois, à peu près le même rapport qui existe entre les blocs irréguliers à interstices remplis de l'ancienne Grèce et l'appareil de la Porte des Lions à Mycènes. M. Gerhard affirme d'ailleurs, dans le même article, la diffusion de l'appareil pélasgique dans un bon nombre de localités de l'Italie centrale (1), outre celles qu'il a nommées déjà.

La troisième partie des Recherches de M. Petit-Radel, annoncées mais non publiées [en 1829, contient la description des principaux monuments auxquels il reconnaissait le caractère pélasgique et dont les modèles sont déposés à la Mazarine : je dis les principaux, car ces figures ne montent en tout qu'au nombre de 80 (dont 41 pour l'Italie), et, dès 1829, dans la première de ses deux lettres à M. Panofka, publiées par les Armali^ l'auteur porte à 357 celui des monuments pélasgiques alors connus. Il est d'ailleurs entendu que je me bornerai ici à quelques indications suffisantes pour établir la géographie italique et les principales nuances italiques de cet appareil (2).

(1) La ville latine d'Angitiœ (près du lac Fucin), Bovianum, Calatia, Aufidène, Isernia (dans le Samnium), Ferentinum, Alatria, Arpinum, Atinum, Préneste, Cora.

(2) Lorsque j'ai étudié les travaux de Petit-Radel, j'ai eu soin d'éclaircir par l'étude de ces modèles les indications du texte.

Observons, avant tout, que la forme intermédiaire entre les blocs à interstices comblés et les assises horizontales quoique grossières, c'est-àdire l'appareil à blocs irréguliers, mais parfaitement adaptés entre eux (appareil polygonal proprement dit), se trouve aussi dans la région qui nous occupe. On voit cet appareil dans la porte de Thiéron de Circé (II) (1), à Ferentinum (XVII), dans la porte de Thiéron de Signia (XVIII-XIX), à Ardée (imparfaitement) (XXV),à Bovianum (XXVIj, dans Fhiéron de Tiora (XXVIII), à Suna (XXIX), à Vesbola (XXXI), prés da lac Fucin (XXXII), à Cortona (XXXVII), à Rusella (XXXIX), à Saturnia (XLI). Une transition manifeste à Tappareil horizontal doit être signalée à Fundi (Vllt), à Alatrium (XIII), au lac Fucin (XXXII), et aussi à Cortona (XXXVII). Il y a donc eu, en Italie comme en Grèce, progrès dans l'architecture pélasgique, et la dernière phase se rapproche beaucoup, comme nous le verrons tout à l'heure, de l'architecture des Étrusques.

Il existe d'ailleurs des dessins de plusieurs de ces monuments, à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs que les reliefs de la Mazarine : on les trouve dans l'édition illustrée de V Historié des Romains de M. Duruy, On y reconnaîtra aisé-

(1) Les chiffres romains sont ceux des articles de la 3* partie de (Petit-Radel, formant renvoi aux modèles.

ment (p. 42) l'appareil pélasgique du mur de Circé, avec la particularité exceptionnelle d'une sorte de bordure entourant la coupe des blocs. On reconnaîtra le même appareil à Alatrium (p. LXXXV de l'introduction), avec tendance confuse vers le système des assises horizontales, tendance plus marquée dans la ville des Aurunces (LXXXIX), tandis que l'art purement cyclopéen se retrouve à Norba (p. XLV), comme à Bovianum chez les Samnites et à Signia dans le Latium (p. XXXIX n°* 1 et 6.) Ce dernier mur contient une porte formée de blocs convergents, mais taillés de manière à ce que la coupe en forme des lignes droites continues et non une série l'assises en saillie l'une sur l'autre (encorbellement) ; à Arpinum, une ogive est produite par la coupe concave des deux côtés de la porte, se terminant en arc aigu, tandis que, à Signia, Touverture était fermée en haut par un bloc horizontal. Ces deux éléments divers et surtout celui d* Arpinum peuvent être considérés comme présageant la voûte^ dont nous allons voir la formation dans l'art des Etrusques.

Il existait donc une architecture latino-sabine, et l'on peut aisément admettre qu'il y a eu, dans une certaine mesure, au temps des rois de Rome, une fusion entre l'influence latine et l'influence étrusque, pour déterminer le caractère de l'art romain : cette conclusion est d'ailleurs en accord avec l'histoire générale dQ la civilisation

romaine. N'oublions pas aussi que, s'il faut excepter de la géographie des monuments pélasgiques le voisinage immédiat de Rome (si ce n'est chez les Étrusques, v. infrà), bien des villes comprises dans la liste de M. Gerhard et dans celle de M. Petit-Radel étaient situées dans le Latium (1); or celles-là furent, de très-bonne heure, plus ou moins englobées dans l'état romain.

§ 2. — ^rcliltecture éti^usc^ue.

Nous venons de voir que quelques villes occupées par les Etrusques ont conservé des murs de construction pélasgique. Gerhard signale comme telles Volterrae, Fesulse et Cortona, toutes trois dans le N. et le N. E. de l'Etrurie et par conséquent bien loin de l'ancienne frontière romaine ; c'est d'ailleurs aux constructions pélasgiques les plus régulières, celles de Mycènes et de Tirynthe qu'il assimile celles-là. Cependant la reproduction par le dessin du mur de Cortona et même celle

(1) Pour nous en tenir au Latium proprement dit, sans corûpter les pays, si longtemps hostiles à Rome, des Volsques, des Herniques et des Eques (Feronia, le Mont Circé, Arpinum, Atina, Sora, Alatrium, Ferentinum, Préneste), noua trouvons l'architecture pélasgique à Signia, Cora, Norba, Suna, Vesbola (voy. Petit-Radel {§§ I, III, IV, VI, XX, XXIII, XXIV, XXV, XXIX, XXXI.) Fundi était chez les Aurences, au delà du pays des Volsques (v. Kiepert, Atlas antiquus,) Pour la Sabine, ▼oyez un article de Petit-Radel, dans les Annali de 1832.

des murs de Rusellae et de Saturnia, dans l'Etrurie centrale, y constatent un caractère cyclopàen bien marqué, et Gerhard lui-même fait remarquer que Saturnia était au nombre des villes de l'ouest où Denys d'Halicarnasse place une colonisation de Pélasges.

Mais ce n'étaient là encore que des prâludes à l'étude des monuments étrusques ; on trouvera des détails bien plus nombreux et bien plus précis dans l'ouvrage de M. Dennis (The Cities and cemeteries ofUtruria, 1878), où sont réunis les résultats des fouilles qui se sont multipliées dans ce pays depuis un demi siècle ; cet ouvrage et les dessins qui l'accompagnent vont nous mettre eu mesure de reconnaître le progrès de Tart étrusque à* l'époque même où il influa largement sur celui des Romains.

Si d'abord nous jetons un coup d'œil rapide sur la région septentrionale, que les Romains connaissaient peu sans doute lorsqu'ils étaient gouvernés par des rois, mais qui put avoir sa part dans la fondation de l'art étrusque en général, nous reconnaîtrons, à Fesulse (1), un appareil assez irrégulier, plus qu'à Cortona, où les assises sont horizontales, bien que la coupe des pierres varie (2), tandis que Fesulae n'a encore qu'une tendance à l'appareil horizontal et

(1) The Cities, etc. T. Il, p. 116-18.

(2) Dennis. Cities etc. T. 31, p. 397-8.

16 QUATRlàMB PÀRTIB

rectangulaire et conserve un système véritablement pélasgique (1). Dennis le signale comme très différent de celui qui a prévalu dans TEtrurie méridionale, et il le définit avec précision quand il ajoute que les blocs sont d'une épaisseur et d'une largeur très variées, « à joints souvent obliques, et parfois même en forme de coin, bien que les assises soient généralement (mais non toujours) horizontales ; » seulement il ajoute que l'imperfection de leur agencement paraît tenir plutôt à la nature des matériaux diversement éclatés dans la carrière qu'à un dessin de Tarchictecte. De petites pierres remplissent exactement les vides laissés par les angles brisés; il n'y a point de ciment, et ces masses ne se tiennent que par leur poids. Tous ces détails confirment l'impression première produite par le dessin d'un fragment : celle d'une architecture pélasgique bien manifeste, mais formant le prélude, manifeste aussi, des murs à éléments rectangulaires. Cette tendance est plus visible encore, ou plutôt elle est presque réalisée, à Volterrae (2), un peu plus au sud, et par conséquent un peu plus près de Rome que Fesulse, tandis que, plus au sud encore, à Populonia et à Rusellae : l'appareil est vraiment pélasgique (3). Sans doute,

(1) Ibid. p. 116 ; Duruy, I, p. 483,

(2) Dennis Cities etc., II, p. 136, cf. 146.

(3) Ibid, p. 218, 222 ; c'est à peine si la ligne horizontale est vaguement indiquée.

à Volterrae, le mur d'enceinte présente des "blocs fort peu réguliers, quoique rangés en assises à peu prés horizontales, mais, si l'on examine les dessins delà porte de TArc, reproduits par Dennis (1) et Duruj (2), on reconnaîtra que le mur du passage joignant la porte extérieure à la porte intérieure est formé d'assises horizontales, bien que les joints n'en soient pas tous verticaux, et que les deux arxîs, l'un en plein cintre, l'autre en ogive, sont formés de vouè-soirs en trapèzes bien réguliers. Sûrement ces murs ne sont pas antérieurs aux portes qu'ils relient entre elles (3) ; mais, si les ouvertures des portes sont contemporaines de l'enceinte, les arcs ne paraissent pas l'être, puisque leurs voussoirs sont formés d'une roche différente. Elles ne sont pas même contemporaines entre elles, selon toute apparence, le plein cintre rappelant l'époque romaine, tandis que l'ogive ne la rappelle nullement. Ces arcs ont donc été sans doute substitués après coup à des linteaux posés à plat ; et il résulte de cette substitution, comparée à l'appareil du paii»sage, que le système horizontal de celui-ci, bien plus régulier que celui de l'enceinte même, dans le voisinage immédiate de la porte,

(1) Ibid. p. 141.

(2) Ubï snpra. p. LXXIII.

(3) Au témoignage de Dennis, le passage n'a pas moins d'une trentaine de pieds de longueur.

18 QUATRIÈME PAHTIB

était, en Etrurie, antérieur même à Vinten^ tion de la vôute (1). Comme rintroduction de celle-ci à Rome sera un des faits les importants que nous ayons à étudier dans le prochain paragraphe, ces détails étaient utiles à noter.

Nous venons de le voir : en marchant de Fesu- Ise vers le sud, on trouve tout autre chose que l'abandon du Systems pélasgique ; il en est de même, si Ton se rapproche encore davantage de Rome. A Orbitello, le système est décidément polygonal (2). Tout prés de cette ville, à Cosa (3), on remarque une différence notable entre les assises inférieures, tout à fait irréguliéres, et les assises supérieures, reconstruites sans doute après une ruine partielle ; la transition à l'appareil rectangulaire y est d'ailleurs parfaitement visible .

Si maintenant nous arrivons à des cités tout à fait voisines de la frontière romaine, nous remarquerons, à Véies, de murs formés d'assises horizontales, mais composées elles-mêmes de blocs d'inégale grosseur, et même, au moins quant à la partie inférieure, de blocs d'inégale hauteur, n'ayant de régulier que la direction verticale et horizontale des joints (4j : nulle part n'est plus sensible l'existence d'un appareil imparfait, mais

(1) Voy. Dennis II, p. 141-5.

(2) Ihid. p. 240.

(3) Ihid. p. 245, 248-9.

(4) Duruy, I, xxxix, 5.

formant un point de départ pour celui des temps classiques.

Près de la même ville, dans la grotte Campana, (ainsi nommée de celui qui l'a découverte ou explorée) on trouve une voûte très surbaissée, creusée dans une colline, sans apparence de pierres ou de briques (1) et où, par conséquent, les difficultés matérielles n'existant pas, Tinspiration de l'architecte a eu libre cours.

Les murs intérieurs, non cimentés, sont de construction irrégulière. Or cette grotte est unanimement reconnue pour un des monuments fané raires les plus anciens de toute l'Etrurie (2). On avait donc dès lors Vidée d'un monument à couverture en arc de cercle, mais on ne savait pas l'exécuter en maçonnerie. En effet, la porte est formée de blocs convergents vers le sommet, comme les portes cyclopéennes de la Grèce, bien qu'on y trouve quelques pierres en forme de coins, qui semblent présager des voussoirs, et un bloc simulant quelque peu la clef de voûte : le prin^ cipe essentiel de la voûte elle-même, les pierres taillées et posées de façon à se soutenir réciproquement en formant une courbe régulière, est encore étranger à l'auteur de ce monument (3).

(1)Denni8, 1, 31.

(2) Ibid, p, 38.

(3) Ibid. ibid,

20 QUATRlàMB FAHTIB

A Falerii (1), les pierres de la citadelle sont encore inégales, mais on en remarque les joints parfaitement verticaux et les assises presque parfaitement horizontales, avec une porte à voûte régulière, surmontant un petit arc surbaissé, qui paraît formé d'un seul bloc. M. Dennis incline à croire que cette voûte appartient, non à l'ancien art des Etrusques, mais au temps de la domination romaine, établie dans ce pays au iv® siècle de Rome; mais cette observation, comme nous le verrons bientôt et comme M. Dennis le dit lui-même, ne signifie pas que l'origine première de cet art n'appartienne point à l'Etrurie.

Près de Cervetri (Cseré), une grotte funéraire, découverte en 1836, ofire un autre exemple de ces germes divers de Tart romain que nous voyons se produire sur le sol de l'Etrurie. « Le caractère propre de sa construction se remarque au premier coup d'œil, dit M. Dennis (2). C'est un grossier effort pour former une arche par la convergence d'assises horizontales, taillées de manière à présenter une surface unie, avec une légère courbure qui la fait ressembler à Tarche gothique. Cependant elle ne se termine pas en pointe, mais par une ouverture rectangulaire, recouverte d'un grand bloc. «Le même caractère se retrouve à l'intérieur de la grotte, dans Tou-

{\)Ibid. p. 101; Duruy, 1, 237.

(2) Ibid, p. 265 : je traduis littéralement.

verture qui fait communiquer les deux chambres dont elle se compose. « La ressemblance de cette structure avec celle de la galerie cyclopéenne de Tirynthe (1) est frappante, reprend l'auteur. Ce mur, il est vrai, est beaucoup moins massif ; mais le sjle est identique; il constate un effort grossier pour arriver à l'arche, dont le vrai principe restait encore à découvrir.,., La Cloaca Macoima, qui est l'exemple le plus ancien de Varc parfait en Italie, date de l'époque des Tarquins ; ainsi la grotte de Cervetri date* au moins des premiers siècles de Rome. » On y a d'ailleurs trouvé des objets de caractère très-archaïque.

AVulci, les murs sont d'époques diverses, mais, dans certaines parties, ils ressemblent à ceux de Falerii, Sutrium et Nepe (2). Enfin, à Tarquinii, même, berceau de la dynastie étrusque qui régna sur les Romains, les murailles de la ville sont en pierres rectangulaires à joints verticaux, et l'on

(1) Sans doute les galeries ménagées dans le mur d^enceinte dont parle M. Schliemann (Myoènesy p. 52-3 de la traduction française), galeries dont uue, de 27 mètres, a six portes ou fenêtres à la partie extérieure, et qu'il dé~ crit ainsi : « Les voûtes de ces baies sont ogivales comme celles de la galerie elle-même et construites par le même procédé, chaque assise de pierre s*avançant en encorbellement au dessus de l'assise inférieure. »

(2) Dennis I. p. 443 : Nepe, aujourd'hui Nepi est tout près et au S. 0. de Falerii ; Sutriura, (Sutri), un peu à rO, de Nepi. Vulci est au N. N. 0. de Tarquinii, dont la latitude est celle de Falerii.

22 QUATRIBMB PARTIS

y trouve une porte terminée par un arc régulier à youssoirs ctméi f ormes , comme les appelle Dennis, c'est-à-dire en forme de coins (1). Là comme à Cœré, comme à Yéies, l'appareil est tout étrusque (2). Notons d'ailleurs, avec l'auteur anglais, que, le périmètre de la ville ancienne ou de l'acropole étant déterminé par la nature, c'est-àdire par la forme du plateau, le tracé de l'enceinte n'a point été changé, et les substrtùctions sont demeurées ce qu'elles étaient depuis les temps les plus anciens ; elles ont pu seulement être C(mrofmées de murs restaurés ou reconstruits (3), bien que, dans l'intérieur de l'enceinte, les débris soient d'époque romaine (4).

Mais, si les anciennes assises de Tarquinii sont déjà à joints verticaux, il faut y noter une particularité bien intéressante, en ce qu'elle nous fait saisir d'une façon toute spéciale la transition du système primitif à celui que nous ont légué les Romains, transition qui est l'objet principal delà présente étude. Ici, comme dans les murailles d'appareil polygonal, les blocs sont étendus dans le sens de Tépaisseur du mur, le bout en dehors, et placés à l'aventure les uns sur les autres, de

(1)1. p. 417 : sur les flancs de la colline, on reconnaît un arc à demi enseyeli (Ibid. p. 416).

(2) Ibid. ibid. ,

(3) Ibid. p. 426.

LBS OaiOlNKS 23

sorte que les joints, s'ils sont parallèles et ver^ ticauXy ne se corrospondent pas d*une assise à l'autre (1).

Et, tout près de là, Gravisc», qui paraît avoir été le port de Tarquinii (2), nous offre le curieux spécimen d'un émissaire d*eaux étrusque, modèle manifeste de la Cloaca Maxim a^ créée à Rome par une famille émigrée, ne Toublions pas, de ce canton même* C'est une voûte, d'un art égal à ce qu'on trouve de plus beau en Etrurie dans ce genre de monuments et de dimensions encore plus imposantes que celles de la Gloaca romaine : la profondeur des voussoirs est presque double ; seulement nous verrons qu'à Rome on en trouve un triple rang. Cette arche de Graviscœ s'ouvre sous une longue digue ou quai de maçonnerie régulière, s'élevant, en certains endroits, à 25 pieds au-dessus du cours de la Marta (3), dans laquelle se déversait l'écoulement ménagé par cette bouche. Et, en amont de ce point, une ligne de substructiois, se dirigeant vers la ville, met sous les yeux de Tarchéologue une via mumiia

[\) Ibid. ibid.

(2) Dennis I. p. 430 cite ici de mémoire les mots Vetere Gr<»inseœ qu'il attribue à Virgile (En. X, 184). L'idée est exacte, mais la citation ne l'est pas. Virgile a dit: Et Pyrgi veteres imtempestœque GravisccBy dans l'énuméraHon des alliés étrusques d'Enée ; Pyrgi était une ville maritimei» près de Caeré.

(3) Rivière qui sert d'écoulement au lac de Bolsena.

24 QUATRIÈMB PARTIS

dont l'histoire romaine ne parle pas, sans doute parce que cette voie datait d*une époque où ni Tarquinii ni Falerii, ni Véies n'étaient encore placées sous la domination de Rome. Ainsi deux des genres de monuments qui ont empreint dans l'histoire de l'art romain la trace la plus profonde et la plus originale appartenaient à la banlieue de l'ancienne patrie des Tarquins, (1).

Que conclure enfin de cette rapide analyse, un peu longue pourtant peut-être, en proportion de la place que nous avons pu réserver à l'architecture romaine^ mais qui ne pouvait être bien abrégée, si l'on voulait éclaircir sérieusement une question délicate et ouvrir une échappée suffisante sur un ordre d'études qui pourra trouver plus d'un adepte parmi nos lecteurs?

N'est-ce pas ce fait que Vimportation de l'art étrusque à Rome date du temps oii il atteignit ses derniers perfectionnements en Etrurie, et qu'arrivé à ce point il exerça une infiuence décisive et permanente sur l'art de la cité-reine ? On pourrait même penser qu'il faudrait remonter plus haut encore que ces rapprochements ne l'indiquent, et que les murs de la Roma quadrata doivent avoir été imités des murs de Véies, autant ou plus que des anciennes fortifications

(1) Voy. Dennis 1. p. 433-4. Dans le t. iv de V Histoire des Romains, p. 15. M. Duruy donne le plan et la conpe d'une chaussée romaine.

du Latiam ou de la Sabine, si fort imprégnées, pour la plupart, du caractère pélasgique, que les Romains n'admirent à aucune époque. Cependant, si l'on considère que les murs à joints verticaux et à taille régulière ne paraissent pas fort antiques, dans TEtrurie, où l'art pélasgique a certainement existé, puisque les restes en existent encore, on se sent porté à croire que Rome avait trouvé l'élément premier de son appareil, avant d'accepter de ses voisins du nord-ouest les préceptes d'un art plus difficile. Nous allons étudier brièvement ses débuts, rares d'ailleurs et trop peu variés pour nous permettre des recherches étendues. Nulle part nous ne trouverons la réponse à cette) question capitale : la Rome primitive a-t-elle connu cet encorbellement, qui, en Grèce et en Italie, a conduit à la découverte de la voûte ? a-t-elle eflfectué, dans cet ordre de découvertes, un effort qui lui soit propre et qui ait concouru avec l'impulsion du dehors ?

26 QUATRIÈMB PARTIE

Page 1