Les Intérêts français en Bohême
J'ai visité pour la première fois la Bohême en 1864, à l'époque où ce pays était vraiment pour nos compatriotes une terra incognita; j'y suis retourné six fois depuis; j'ai l'honneur d'être membre de l'Académie tchèque et de la Société des Sciences de Prague. Je suis un des rares Français auxquels la langue tchèque est famiHère. Depuis quarante ans je travaille à faire mieux connaître la France à la Bohême et la Bohême à la France et je crois y avoir quelque peu réussi.
Membre du Conseil de TAUiance pour la propagation de l'Alliance française j'ai, il y a une vingtaine d'années, réussi à créer à Prague un comité prospère qui a des ramifications dans certaines villes du royaume et qui a fait faire de grands progrès à Tétude de notre langue. Récemment encore, j'étais à la
tête du Comité qui, réparant un peu tard peut-être un fâcheux oubli, élevait sur le champ de bataille de Crécy — avec le concours de la Bohême et du Luxembourg — un monument à la mémoire du seul roi qui soit mort pour la France.
A tous ces titres j'ai peut-être le droit — j'ai à coup sûr le devoir d'élever la voix au moment où il est question d'amener le pavillon de la France, arboré depuis quelques années, dans cette ville de Prague que je connais si bien, en supprimant le Consulat de la République française qui représente là-bas nos plus chers intérêts (1).
J'ai raconté, à diverses reprises, tout ce que les Tchèques ont eu à souffrir des convoitises germaniques, j'ai expliqué comment, en s'émancipant de l'étreinte des Allemands, ils avaient — sans y songer — servi les intérêts de la France (2). Ils sont dans l'État austro-
(1) Les États représentés à Prague par des consulats sont : la France, l'Allemagne, les Etats-Unis et la Suisse.
(2) L'État autrichien (1866); La Bohême historique, pittoresque et littéraire (1867); Histoire de V Autriche- Hongrie (4^ édit. 1898); Le monde slave; Études slaves. Russes et Slaves (passim). Voir aussi les importants travaux historiques de M. Ernest Denis.
hongrois, les représentants les plus énergiques de la politique fédéraliste. Si cette politique triomphait, si le suffrage universel établi donnait aux Slaves d'Autriche la majorité que leur refuse le système actuel de représentation, l'Autriche se détacherait certainement de la triple alliance et se rapprocherait de la France et de la Russie.
A partir du jour où les Tchèques ont voulu s'émanciper des Allemands, ils ont dû néces^ sairement tourner leurs regards vers la France.
En 1869, le chef politique de la nation, Ladislas Rieger, était reçu en audience secrète par Napoléon* III, sur rinitiative de Victor Duruy, et lui soumettait un mémorandum où il lui expliquait quel était pour la France l'intérêt de l'évolution fédéraliste en Autriche et comment une Autriche, équitable pour ses diverses nationalités, était le contre-poids nécessaire des ambitions teutoniques. Peu de temps après, Saint-René Taillandier écrivait dans la Revue des Deux-Mondes (V août 1869) un article intitulé La question tchèque et Vintérêt français.
La guerre de 1870 donna un nouvel élan aux sympathies des Tchèques pour notre pays.
A Paris, les représentants de leur colonie combattaient dans les rangs de nos francs-tireurs et de nos mobilisés. A Prague, à la diète de Bohême, les députés tchèques protestèrent contre le bombardement de Paris et le démembrement de la France. Nos soldats évadés des prisons d'Allemagne se virent accueillis en Bohême avec une sympathie dont ils étaient aussi surpris que touchés (1). Je parle ici en témoin oculaire. J'ai résidé à Prague du 1**^ avril au 20 décembre 1871. La capitale du royaume de Bohême n'avait point alors de consulat français. J'ai fait de mon mieux pour suppléer à cette lacune et les larmes me montent aux yeux quand je me rappelle les soins affectueux dont nos pauvres soldats étaient entourés.
Depuis cette époque, Prague a sans cesse tendu à se rapprocher de Paris; les artistes tchèques, qui naguère ne dépassaient pas Munich ou Dusseldorff, sont maintenant les clients de nos ateliers et de nos expositions, laroslav Czermak a été fait chevalier de la
(1) Voir mes Souvenirs d'un Slavophile, page 70 et sui vantes (Paris, Hachette, 1905).
Légion d'honneur; Brozik, officier de la Légion d'honneur et membre associé de l'Académie des Beaux-Arts ; c'est un TcJiôque Mucha qui dessine et qui enlumine les affiches de M"*^ Sarah Bernhard.
Dans les rapports internationaux les Tchèques s'efforcent de remplacer l'allemand par le français. Dans les relations commerciales ils désirent, autant que le permettent les conditions économiques, remplacer les produits allemands par les produits français. Malheureusement nos négociants n'envoient pas souvent leurs voyageurs jusqu'en Bohême. Un grand marchand de quincaillerie de Prague me disait un jour : a Je voudrais bien acheter les produits de la maison X... (Il me citait le nom d'un de nos grands industriels franccomtois), mais il n'est représenté que par un commis-voyageur allemand qui naturellement fait surtout de la réclame pour les produits de ses compatriotes. »
Je parlais tout à l'heure du Comité de l'Alliance pour la propagation de la langue fran-çaise à Prague. Ce Comité a rendu les plus grands services. Il y a quelques années, sur la proposition du Comité de Paris, le gouverne-
ment français les a reconnus en nommant le président pragois, feu M. Pinkas, chevalier de la Légion d'honneur.
Dans ces dernières années les relations les plus cordiales se sont établies entre les municipalités de Prague et de Paris. En 1902, la ville de Prague s'est fait représenter au centenaire de Victor Hugo. Plus récemment, les deux capitales se retrouvaient à Tinauguration du monument commémoratif de la bataille de Crécy, à laquelle elles avaient également contribué. Les conseillers municipaux de la ville de Paris, dans une visite récente, ont trouvé à Prague la plus cordiale, la plus fraternelle hospitalité. Cette visite a donné lieu à des démonstrations enthousiastes, non seulement à Prague, mais dans toutes les localités que la délégation française a traversées.
La sympathie témoignée par la Bohême à la France va croissant de jour en jour. Les Tchèques, très patriotes, ne sympathisent pas, évidemment, avec nos anarchistes ou nos antimilitaristes. Ils sympathisent avec ceux qui veulent une France forte et capable de jouer un rôle en Europe. Gambetta qui était doué
d'un grand flair politique s'était bien rendu compte de leurs aspirations. Son journal, la République française^ fut le premier en France qui eut à Prague uncorrespondant régulier, et ce correspondant fut précisément le premier organisateur de l'Alliance française à Prague, et son premier président. S'il avait vécu, Gambetta aurait assurément applaudi des deux mains à l'établissement du consulat français à Prague. Ce consulat établi, si mes souvenirs sont exacts, en 1897, en resserrant les liens qui unissent déjà la France à la Bohême ne sert pas seulement des intérêts commerciaux, assurément très respectables, il représente aussi des intérêts moraux dont je crois avoir suffisamment fait ressortir l'importance.
Tous ceux de nos compatriotes qui connaissent par le menu l'histoire et Torganisation de l'Autriche-Hongrie n'ignorent pas qu'il existe entre Vienne et Prague une certaine jalousie. Les Allemands de Vienne — et d'ailleurs — n'ont pas vu sans dépit le développement prodigieux du slavisme en Bohême et les ardentes sympathies des Tchèques pour la France. Certains journaux viennois, hostiles à la Bohême^ émargent au fonds des reptiles berlinois.
L'honorable rapporteur du budget des Affaires étrangères suppose que la suppression du Consulat français de Prague ne serait pas vue avec déplaisir à Vienne. Je puis ajouter qu'on en serait enchanté à Berlin.
Louis Léger,
Professeur au Collège de France, membre de Tlnstitut.
P. -S. — La Bohême fait naturellement partie de cette Allemagne irredenta dont les pangermanistes rêvent Tannexion.
Il y a quelques années, j'écrivis un article sur la Bohême dans une publication collective qui avait des souscripteurs dans toute TEuroj^e. Dans cet article, je faisais allusion aux conflits des Tchèques et des Allemands en Bohême et je disais : ce Pour mettre un terme à ces conflits on a proposé de diviser le royaume de Bohême en deux parties, dont Pune serait purement slave et l'autre purement allemande. Projet dangereux sHl en fut ; car il semblerait tracera V Allemagne les cadrées d'une future annexion. 3 Le secrétaire de l'entreprise, un personnage peu scrupuleux, me fît
demander la suppression de ce passage- ce S'il était inséré, disait-il, la publication serait interdite dans tout TEnipire d'Autriche. » Or, je défendais l'intégrité de l'Autriche contre TAllemagne. Ce n'était pas à Vienne, c'était à Berlin qu'on désirait la suppression dos lignes incriminées. Je dus m'y résigner ; mais, quelque temps après, je rétablis à dessein les lignes en question dans un de mes volumes qui n'a jamais été interdit dans TEmpire austro-hongrois.
Supprimer le consulat de Prague ce serait, comme disaient nos pères, travailler pour le roi de Prusse.
Paris . —
Iiiip. V. Goupy, rue de Rennes, 71.