IV. — Symptômes et marche
A. — Symptômes.
Les symptômes de l’intoxication phosphorée sont au début relativement peu intenses ; ils paraissent environ une heure après l’ingestion du poison, exceptionnellement plusieurs heures, même dix-huit heures plus tard. Il y a des éructations alliacées d’odeur désagréable, et il sort parfois par la bouche des vapeurs phosphorescentes dans l’obscurité. La douleur n’est pas immédiate : elle ne débute quelquefois qu’après plusieurs heures; le malade se plaint de chaleur, de brûlure à l’épigastre et d’une soif très vive; il y a du malaise, de l’agitation. Cependant, ces symptômes peuvent être assez peu marqués et n’empêchent parfois pas le malade de vaquer à ses occupations ou même de dormir. Dans plusieurs cas de Jaksch, le sommeil suivit de près l’ingestion du poison, et notamment, chez l'une des femmes qui succomba, bien que n’ayant pris que la dose relativement minime de 25 milligrammes, le sommeil avait été paisible pendant cinq heures avant l’apparition de symptômes inquiétants.
1° Tube digestif. — On a signalé parfois du gonflement de la langue, mais c’est un symptôme incertain et rare; la gorge est rouge, et il existe une salivation abondante, parfois phosphorescente. Il y a des nausées, du hoquet, enfin des vomissements dont l’apparition est variable, et,
(1) Vibert, Traité de ioxicologie clinique et médico-légale, 1900, p. 316.
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aiiibi que je vous 1 ai déjà dit, 1 intensité de l’action toxique du phosphore est en raison de la lenteur avec laquelle se Produisent les vomissements, qui entraînent avec eux une pai tie d autant plus considérable du poison qu’ils suivent de plus près son ingestion. D’après la statistique de Jaksch, les vomissements sont apparus (1) :
Immédiats
1/2 heure
1 heure
2 heures
Quelques heures....
Les vomissements sont muqueux, puis bilieux, rarement sanguinolents ; ils sont phosphorescents dans l’obscurité, ainsi que les eaux qui ont servi à faire le lavag’e de l’estomac, même plusieurs heures après l’ingestion du poison.
Cette période d’intolérance gastrique peut durer de vingt-quatre à trente-six heures, puis il y a une rémission de courte durée et les vomissements reprennent avec une intensité au moins aussi considérable que dans la première période.
Bientôt surviennent des coliques très vives, une diarrhée qui n est pas très abondante, quelquefois sanguinolente, et qui renferme parfois du phosphore. Dans d’autres cas’ la constipation est absolue.
Stadelmann prétend que, même s’il existe de l’ictère, les matières fécales ne sont pas décolorées; il en donne comme preu\e qu avant intoxiqué avec du phosphore des chiens qui avaient une fistule biliaire, la bile a constamment coulé aussi abondante et conservant sa coloration normale. Cependant Jaksch a vu trois fois dans ses quarante observations les matières décolorées.
Le ventre n’est pas ballonné, mais est extrêmement dou-
(1) Voy. p. 191.
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
loureux; la pression au niveau de l’épigastre et des hypocondres augmente la douleur; la palpation et la percussion du foie, qui est augmenté de volume, deviennent à peu près impossibles.
L 'ictère est le symptôme le plus caractéristique de l’intoxication phosphorée, à tel point que certains auteurs ont divisé l’empoisonnement par le phosphore en deux périodes, la première caractérisée par la révolte gastrointestinale, la seconde par l’ictère. Cependant l’ictère, qui est en général peu intense et peut se borner à une teinte un peu jaune des sclérotiques, est loin d’exister dans tous les cas, puisque Jaksch ne l’a rencontré que 22 fois sur 40 cas.
Le moment de l’apparition de l’ictère est variable. D’après la statistique de Jaks.ch, dans 22 cas l’ictère s’est montré :
Le 2° jour
Total
2 fois.
22 fois sur 40 cas d’intoxication.
Nous avons entrepris, M. le D1' Thoinot et moi, des recherches sur ce point, et nous avons trouvé comme date de l’apparition de l’ictère :
Le 2° jour 13 fois.
On a voulu voir un rapport entre la date de l’apparition de l’ictère et la gravité de l’intoxication, et l’on a dit que, lorsque l’ictère se montrait avant le cinquième jour, le pronostic était beaucoup plus sévère que s’il n’apparaissait que plus tard. Dans la statistique de Jaksch, sur les 24 intoxiqués qui ont guéri, 9 seulement avaient présenté de l’ictère et les 15 qui ont succombé avaient tous eu de l’ictère. Tous les
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cas avec ictère n’étaient pas mortels, mais tous les cas mortels étaient accompagnés d’ictère.
La rate , à l’encontre de ce que l’on constate dans l’ictère grave, n’est pas augmentée de volume.
2° Appareil circulatoire. — La température monte parfois à 39°, 5; cependant, cette fièvre, qui paraît en même temps ou un peu avant l’ictère, ne dure guère plus d’un à trois jours. Sur 40 cas d’intoxication, Jaksch l’a constatée 11 fois. Les jours suivants, la température peut descendre au-dessous de la normale et tomber à 35°; dans ce cas, le pronostic est grave.
Au début, le pouls est souvent un peu fréquent. Plus tard, il y a un abaissement très marqué de la tension vasculaire, et, si l’intoxication doit avoir une terminaison fatale, le pouls devient mou et très accéléré malgré l’ictère ; il y a 120 et même jusqu’à 144 pulsations par minute. Si, au contraire, le nombre des pulsations diminue jusqu’aux environs de 00 par minute, le pronostic est plus favorable. Souvent il y a de l’arythmie.
Le cœur a des battements faibles, les bruits sont mal marqués; même dans les cas bénins, il y a des souffles inconstants qui peuvent être entendus à tous les orifices. Les syncopes sont très fréquentes et la mort subite par le cœur survient dans un sixième des cas.
Les hémorragies sont fréquentes; il y a souvent un peu de sang- mêlé aux vomissements et aux fèces ; il y a de l’hématurie, des hémorragies ging-ivales, des ecchymoses sousconjonctivales et cutanées; toutefois les épistaxis sont rares. Les hémorrag-ies utérines sont fréquentes.
On a noté des cas dans lesquels il y eut une éruption érythémateuse, ou, ce qui est plus fréquent, une coloration rouge, comme érysipélateuse, du visage.
En Allemag-ne, on s’est beaucoup préoccupé de l’état du sang. Jaksch dit que le nombre des globules blancs et roug-es est augmenté, mais qu'on ne rencontre pas de produits de
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
décomposition des globules. Pour moi, je n’attache pas une importance très considérable à l'augmentation ou à la diminution du nombre des globules, lorsqu’il y a des vomissements ou de la diarrhée ; car, dans une série de recherches que nous avons entreprises avec Bastard, nous avons pu nous convaincre que, chez une personne atteinte d’un taenia, à laquelle nous avions fait prendre quelques capsules d’extrait éthéré de fougère mâle et un purgatif, le nombre des globules, qui était de 5 millions, était monté rapidement en quelques heures, à la suite de la déshydratation produite par quelques garde-robes, à G millions, et avait même atteint 8 millions.
3° Appareil respiratoire. — La respiration est quelquefois anxieuse ; certains auteurs ont noté une accélération du rythme respiratoire. En somme, il n’y a pas, du côté de cet appareil, de symptômes prédominants.
Je vous rappelle que le phosphore traverse la muqueuse pulmonaire et que les personnes intoxiquées peuvent émettre, par la bouche et le nez, des vapeurs phosphorescentes.
4° Système nerveux. — L 'intelligence est entièrement conservée; quelquefois, au moment de la mort,- il y a un peu de délire ou, plutôt, de subdelirium; d’autres fois les malades tombent dans le coma et ont quelques convulsions qui peuvent faire penser à l’urémie. Dans un cas de Jaksch, ce diagnostic avait été porté, et ce n'est qu'à l'autopsie que l’on découvrit l’existence d’un empoisonnement par le phosphore. Le plus souvent les malades succombent sans souffrances dans un demi-collapsus.
La motilité est beaucoup moins frappée que dans l’intoxication arsenicale. Les malades peuvent parfois se lever et vaquer à leurs occupations pendant les deux ou trois jours qui suivent l’intoxication, il y a souvent des crampes très douloureuses des muscles du cou, de la poitrine et du dos, mais pas dans ceux des membres. Ce n’est qu’au
SYMPTÔMES
moment de la mort ([Lie surviennent quelquefois des paralysies et des convulsions. D’après Vibert, il y a des douleurs, des fourmillements, des engourdissements des membres, particulièrement des mains, qui sont sous la dépendance de névrites périphériques et que l’on noterait plus souvent, pense-t-il, même chez les convalescents, si l’on pensait à les rechercher (1).
Gomme troubles de la sensibilité , je ne vous signalerai qu’une céphalalgie d’intensité variable se montrant surtout au début de l’intoxication, les crampes dont je viens de vous parler et des douleurs épigastriques.
Hofmann a rapporté, comme troubles trophiques, deux cas de gangrène symétrique des pieds.
5° Urines. — Elles ne subissent que peu de modifications au début de l’intoxication ; mais bientôt elles diminuent de quantité, et cette oligririe, qui ne va jamais jusqu’à l’anurie, peut s’accompagner de rétention et de ténesme vésical.
h’ albuminurie est très fréquente. Jaksch l’a trouvée 15 fois sur 40 cas ; elle apparaît du deuxième au dixième jour.
On trouve en plus dans les urines ce; peptones, de l'acétone, de l’indican. Très souvent elles contiennent des pigments et des sels biliaires, des cellules isolées de l’épithélium rénal, des cylindres hyalins et épithéliaux parsemés de gouttelettes graisseuses ou de cristaux d’acides gras, et rarement de la leucinc et de la tyrosine.
Münzer a noté une augmentation dans l’élimination des phosphates, Laub (2) une glycosurie transitoire, et Rossi de l'azoturie.
Dans plusieurs traités, il est dit que l’urée est très diminuée de quantité ; ce n’est pas absolument exact. Dans des expériences que nous avions entreprises avec M. Grancher,
(1) Gallavardin, De certaines paralysies phosphoriques. Paris, 186o.
(2) Laub, Ueber Gly/cosurie bei acuter Pliosphor Vergiflungen ( Wien . klin. Wochenschr., XI, 2, 1898).
INTOXICATION PAR LE PHOSPHORE
nous avons vu au début lo chiffre de l’urée passer de 30 à 120 grammes pendant quelques heures, puis tomber à 5 ou 0 grammes quand l’altération du tissu hépatique se produisait.
Enfin, Messieurs, on peut trouver des globules sanguins et des globules blancs et même de véritables hématuries.
6° Appareil génital. — Le phosphore a longtemps passé pour un aphrodisiaque ; c’est là, je crois, une réputation usurpée. Je n’en dirai pas autant de ses vertus abortives, qui sont certainement moins contestables.
Lewin rapporte qu’en Suède il y eut de 1873 à 1880 un total de GG empoisonnements par le phosphore, parmi lesquels G1 fois le poison avait été absorbé dans un but abortif. Sur 27 tentatives que Lewin a eu personnellement à observer, il y a eu 23 fois avortement ; 12 fois la mère mourut, soit avant, soit peu après l'expulsion du fœtus, et il fois l'avortement eut lieu sans mettre la vie de la mère en danger.
La statistique de Lundblad est beaucoup moins favorable : sur 6 cas de tentatives d’avortement à l’aide du phosphore, il y eut 6 morts, 5 avant l’avortement et 1 peu après l’expulsion du fœtus (lj.
B. — Marche et terminaison.
Dans les cas ordinaires, la mort survient avant le huitième jour, soit par syncope, soit dans le coma. Les rémissions apparentes du deuxième au quatrième jour sont fréquentes.
Cependant, Messieurs, la mort peut être beaucoup plus rapide ; Maschka a vu la mort survenir en sept ou huit heures ; Tardieu a cité des cas de mort en quatre et six heures, chez des enfants qui n’avaient pas eu de vomissements et avaient présenté de la somnolence dès l’ingestion du poison.
(1) P. Brouardel, L’avortement, 1901, p. 79.