OU L INCONNU LEVE UN PEU SON MASQUE
Il y eut un court silence.
Puis la malade, qui cherchait à recueillir ses souvenirs, à réunir dans sa tête affaiblie les faits qui s'étaient passés dans cette nuit, si triste pour elle, si gaie pour les autres, eut comme un éclair devant les yeux.
Elle se rappela les dernières paroles de l'inconnu :
« Je suis votre ami, et je veux votre enfant. »
Tout disparut pour elle, soins, secours, sympathie évidente des deux hommes,. elle oublia tout, et, se dressant comme pour défendre l'approche de son fils à ses ennemis supposés, elle s'écria •
— Je me souviens! je me souviens!... Laissez-moi f... Vous voulez me le prendre... me le voler i... Vous ne l'aurez qu'avec ma viel
Et, sans écouter le docteur, pour qui cette recrudescence de nervosité remettait sa guérison en question, elle voulut se lever, saisir le pauvre petit et quitter l'asile où on l'avait conduite durant son évanouissement.
Les malheureux sont défiants.
Les bienfaits imprévus leur portent surtout ombrage.
Ils sont tellement accoutumés à l'indifférence générale, qu'ils supposent presque toujours un vil intérêt, une raison méprisable à quiconque leur témoigne de la pitié.
Ici, la pauvre femme, à qui la mémoire revenait, avait les meilleures raisons du monde pour se défier de ces deux hommes qui venaient de la rappeler à la vie.
Elle ne réfléchit pas qu'il leur aurait été bien plus facile de la laisser mourir, ou de profiter de son anéantissement pour exécuter les desseins qu'elle leur prêtait.
Aussi fut-il malaisé au docteur Martel de lui rendre la confiance en eux qu'elle venait de perdre.
Pourtant, à force de raisonnements, de soins et de douceur, il parvint à lui faire comprendre que l'homme dont la présence, une heure auparavant, avait failli lui devenir si fatale, qui lui était apparu comme un mauvais génie acharné à sa perte, était son sauveur et celui de son enfant.
— Le moment des explications n'est pas encore venu, ajouta ce dernier, vous n'êtes point encore en état de m'entendre sans trouble. Qu'il vous suffise quant à présent, pauvre enfant, de savoir que personne plus que moi ne s'intéresse à vous.
— C'est vrai, lit le docteur, qu'il interrogeait du regard.
— Depuis plusieurs mois déjà je vous suis dans l'ombre, pas à pas; je connais votre vie de travail, de lutte et de misère. J'ai dû vous paraître inflexible, cruel; ma conduite et mes actions témoignaient contre moi. Mais
vif.
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j'ai agi comme je le devais. C'était un impérieux devoir pour moi de vous |||
traiter ainsi que je l'ai fait. Un serment m'y obligeait. 1 — Un serment?
I ' — ni, un serment sacré,
| ^ Vous me parlez par énigmes, monsieur, répondit-elle avec un sentiment
j de respect instinctif que ce langage venait de lui inspirer ■ je suis faible, je ne
I vous comprends pas bien et je vous prie de me pardonner, si je ne reconnais
pas, comme je le dois, tout ce que vous avez fait pour mon fils, pour moi- -Œ
même.
— Vous ne me devez rien. Ce n'est pas en mon nom que j'agis. .
— Ce n'est pas en votre nom? Au nom de qui alors?
— Vous le saurez quand le moment sera venu, dit son interlocuteur, que le regard du docteur Martel empêcha de s'expliquer. D'ailleurs, c'est àvous seule que vous devez votre nouvelle destinée. Assez longtemps le malheur s'est appesanti sur votre tête, aujourd'hui vous n'avez plus à le redouter P|
— Que dites-vous?
— Désormais plus de misère, plus d'inquiétude sur votre enfant.
— Serait-il possible, ô mon Dieul Elle allait continuer, mais le docteur jugea qu'il était temps d'intervenir.
— Mon enfant, lui dit-il en lui prenant le bras et en la conduisant à un fauteuil qui se trouvait devant la table, vous continuerez cet entretien plus tard. Pour le moment il faut reprendre des forces. Je suis votre médecin, que diable! Vous devez m'écouter de préférence à monsieur, qui n'est que votre, sauveur.
Et le brave homme plaçait à sa portée les aliments qui devaient lui rendre la force et la mettre à même d'écouter tout ce que son ami avait à lui dire.
— Ordonnez, j'obéirai, dit la jeune femme. Vj
— Pardieul j'ordonne que vous avaliez ce verre d'alicante et cette aile de KiL volaille. Mon ordonnance n'est pas bien rigide, comme vous le voyez.
— Je n'ai plus faim, docteur.
— Oui, oui, je comprends, ajouta le docteur Martel qui feignit de tourner les réponses de la pauvre femme en plaisanteries, vous allez me prouver que vous commencez à vous habituer à ce régime d'abstinence. C'est fâcheux,
; ma chère enfant, mais il faut vous résoudre à faire comme tout le monde.
j Allons, avalez, avalez.
\ Elie commença à manger du bout des dents; la souffrance morale avait
\ étouffé le cri de la "nature; mais peu à peu la vie animale reprit le. dessus; le
j médecin, qui la surveillait, se vit obligé de la traiter ainsi qu'il avait traité
le petit Georges.
Ce léger repas, ajouté au bien que lui avait fait déjà la bienveillance dont
elle se sentait entourée, transfigura la malade; les couleurs revinrent à ses
joues, ses yeux brillèrent d'un éclat nouveau.
— Allons, allons, dit le docteur Martel, voilà qui va beaucoup mieux. Dieu a fait là une belle cure.
— Dieu et vous, monsieur, répondit-elle avec un vif accent de reconnaissance.
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