‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 42 sur 68 · Us ne m'ont jamais vu · texte numérisé non relu

Us ne m'ont jamais vu

■■;. — C'est vrai. Pour quelle heure est-ce fixé?

— Demain, à cinq heures de l'après-midi.

K-fjTi 1 "

— Vive Dios ! nous n'y manquerons pas, s'écria le personnage qui, jusque-là, avait seul interrogé l'inconnu.

La voix de ce personnage avait des intonations qui la faisaient ressembler, à s'y méprendre, à la voix d'une femme.

Il ajouta vivement :

— Venez; il ne nous faut pas perdre une minute, si nous voulons être en mesure.

Ils se levèrent tous les trois.

L'inconnu jeta une piastre sur la table.

— Bendito sea Dios t reprit son interlocuteur; je tiens ma revanche, cette fois !

Les trois associés s'éloignèrent à grands pas de la neveria. Ils disparurent bientôt aux yeux des rares passants du quai, après avoir tourné dans une rue latérale.

Le lendemain soir, à cinq heures sonnantes, trois passagers accompagnés de leurs trois domestiques montaient à bord du brick La Rédemption.

Ce fut le lieutenant qui, la veille, avait traité de leur passage, qui les reçut à la coupée.

IL les conduisit au carrosse, leur futur logement.

Gomme la veille, le capitaine et le second ne se trouvaient pas sur le pont.

Ce hasard ji'eut l'air de contrarier en quoi que ce fût aucun des trois

passagers.

Tandis que leurs gens se hâtaient de monter leurs bagages et de les installer provisoirement près de la drome, ils entrèrent dans le carrosse et s'y enfermèrent, sous prétexte de s'y reposer.

A six heures, l'appareillage commença.

Quelque minutes plus tard, le brick La Rédemption, poussé par une bonne brise d'ouest-sud-ouest, sortait de la rade et mettait le cap au large.

A sept heures, il se trouvait en haute mer.

Peu après, la bordée de tribord prenait le grand quart de nuit.

Au coucher du soleil, on avait cru voir blanchir à l'horizon les voiles d'un grand navire.

Ce navire semblait suivre la même route que la Rédemption, mais il n'avait pas tardé à se fondre dans les ténèbres et à disparaître.

On n'y avait plus songé.

La brise se maintenait.

La mer était belle, la nuit claire et pleine d'étoiles.

Après avoir pris son ris de chasse, le brick filait neuf nœuds à l'heure, tribord amures, sous sa misaine, ses huniers, ses perroquets, sa brigantine et son foc.

En l'absence de leurs passagers, le capitaine, le second et les autres officiers du navire, après être allés et venus assez longtemps sur le pont, étaient redescendus dans leurs cabines.

La bordée de quart restait seule, parée à la manœnvre. Cette bordée se composait de huit hommes.

" ~ J-~-i*22Zij£~® m

fi

ta 232 LES INVISIBLES DE PARIS I

Depuis l'heure de leur embarquement, les négociants espagnols étaient I

demeurés enfermés dans le carrosse, ï

Le mousse du capitaine, venant les avertir qu'on servait le souper et f

qu'on les attendait pour se mettre à table, ils se bornèrent à répondre qu'ils "?

n'avaient besoin de rien.

Ils firent remercier le capitaine et refusèrent de descendre. ,

Ce refus ne surprit personne. i

Les premières atteintes du [mal de mer étaient une excuse suffisante et une raison péremptoire aux yeux du capitaine et de ses officiers. l .

Ils en supposèrent les trois passagers fortement indisposés.

lis se mirent à table sans eux.

On avait bien laissé leurs places libres pour le cas où ils se seraient ravisés.

Mais il n'en fut rien.

Les passagers ne parurent pas.

■ — Nous ferons connaissance demain, dit le capitaine. |

Le malheureux devait avoir affaire à eux plus tôt qu'il ne le pensait. ï

A dix heures du soir, tous les feux étaient éteints , excepté celui de l'habitacle.

Sauf les hommes de quart, tout le inonde dormait à bord de la Jiédemption.

Ce sommeil rapide et général s'explique facilement.

Le jour où l'on quitte le port pour une longue traversée, matelots et officiers sont sur les dents.

Ils ont fort à faire, soit pour embarquer les derniers colis de marchandises, compléter les provisions d'eau et de vivres, soit pour aller à terre et en revenir dans le but de mettre en ordre les livres et les papiers du bord, solder les comptes des fournisseurs, enfin pour terminer ces mille riens dont on ne s'occupe jamais qu'au dernier moment.

Aussi, le navire en route, les embarcations hissées, l'ancre à son poste, ceux dont le service est rempli se hâtent de proliter des quelques heures de répit qui leur sont accordées.

Ils se couchent et dorment au plus vite.

Le lieutenant avait pris le quart.

Après s'être promené une demi-heure environ de long en large, il s'enveloppa dans son caban et s'assit sur son banc de quart.

Le maître d'équipage en fit autant au pied de la drome.

Quant aux matelots, ils se reposaient, étendus çà et là sur le gaillard d'avant.

Seul, le timonier veillait à la roue du gouvernail, les yeux fixés sur

l'habitacle.

Il se trouvait à deux pas à peine du carrosse, auprès du capot de la

chambre.

Le timonier prit le cordon de la cloche et piqua deux coups doubles.

Gela signifiait :

— Il est dix heures.

Au bruit de la cloche, le lieutenant entrouvrit ses yeux appesantis par ïe sommeil et par les fatigues de la journée; il releva la tête, et voyant tout en

ïh

Ys.

Il avait été frappé en pleine poitrine de deux coups de stylet.

ordre et dans l'état accoutumé, il la laissa aussitôt retomber sur sa poitrine.

Peu après, la porte du carrosse s'entre-bâilla.

Une tête curieuse passa par rentre-bâillement de cette porte.

Après la tête passa le corps.

Derrière ce corps, deux autres.

Les trois négociants espagnols se glissèrent comme des ombres sur 3e pont.

LlV. 30. Ft ROY, édtt. — Reproduction interdite. 30

aa* ?.T-— i

fï

Un sifflement léger, modulé surl'oetave basse, el qui pouvait se confondre avec la chanson de la brise dans les cordages, se fit entendre.

Trois autres hommes parurent au capot du logement de l'équipage.

Quatre des matelots de quart se dressèrent sur leur séant.

Après s'être levés nonchalamment, ils quittèrent la place où ils se trouvaient étendus, et se dirigèrent vers l'arrière.

En comprenant le timonier, ces hommes étaient au nombre de onze.

\-rr C'est l'heure, dit un des trois maîtres.

— Tout est prêt, répondit le timonier.

— Bien.

— Mais les armes manquent.

— En voici, lui fut-il répondu.

Aussitôt ces demandes et ces répliques échangées avec une grande rapidité et à voix basse, des armes furent remises aux matelots de quart.

L'un d'entre eux en porta aux trois hommes demeurés à l'entrée du capot du logement de l'équipage.

Gela fait, il revint.

Le silence le plus absolu régnait à bord.

Le lieutenant dormait toujours.

Le moindre bruit l'aurait réveillé.

Ce bruit, aucun des conspirateurs ne devait le faire.

— Maintenant, nous sommes bien en mesure, n'est-ce pas? reprit le personnage qui avait ordonné de remettre des armes aux matelots.

-Oui.

— Alors, chacun à son poste, et à l'œuvre t

Page 1