OU ROSETTE COMMENCE SON HISTOIRE
Un second hurlement, semblable à une plainte prolongée, plus fort et plus lugubre que le premier, se fit entendre dans la cour de rhô tel.
Pour le coup, Pâques-Fleuries n'y tint plus, et, se levant, elle se précipita du côté de la fenêtre. Rosette la suivit.
— Qu'est cela? s'écria M. Lenoir.
— On assassine quelqu'un ici! dit l'étudiant.
— Mon Dieu! que se passe-t-il donc? murmura à l'oreille de sa sœur, qui faisait bon visage à ce danger inconnu, Pâques-Fleuries, plus pâle encore que de coutume.
— Ne vous inquiétez pas de ces hurlements, mesdemoiselles , je sais ce que c'est, fit le sergent en hochant tristement la tête.
— Qu'est-ce?
— C'est Hurrah !
— Votre chien?
— Lui-même,
— C'est vrai, dit Rosette. Si c'est vous qu'il appelle ainsi, vous devriez bien lui donner un autre mot d'ordre. J'en ai encore le frisson.
— Vous n'y êtes pas, répondit le père Pinson. Hurrah ne m'appelle pas, il...
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Le concierge allait achever sa phrase, un troisième cri de détresse de son chien vint la lui couper.
Ce cri, ce hululement funèbre, avait une signification tellement précise que M. Lenoir, se levant aussi de son siège, dit :
— Sergent, votre chien hurle à la mort.
— Allons donc! répondit celui-ci, j'étais bien sûr que vous ne vous tromperiez pas, vous.
— Avons-nous donc un malade dans la maison? fit l'étudiant.
— Oui/
— Un mourant ?
— Oui.
— Qui cela? demanda Rosette.
— Parlez 1 parlez! ajouta vivement Pâques-Fleuries.
— Ah t voilà! je n'ai pas voulu en parler plus tôt pour ne pas attrister la gaieté de ces jeunesses et pour ne pas mettre un crêpe sur la nappe de M. Lenoir.
— Vous avez eu tort, père Pinson, lit Pâques-Fleuries; nous nous en voudrons toujours d'avoir ri, de nous être amusées, dans la même «maison... à la même heure où un malheureux...
— De quoi s'agit-il? demanda impérieusement Rosette.
— De M. le vicomte René de Luz.
— M. de Luz! murmura Pâques-Fleuries*
— On l'a rapporté dans la nuit, avec deux coups d'épée dans le corps.
— Un assassinat! fit la jeune femme.
— Non, un duel.
— Pauvre jeune homme t
— Connaît-on son adversaire? demanda le commis- voyageur.
— Pas moi. Les personnes qui ont rapporté M. le vicomte ne m'ont rien dit, et ma foi, sur le moment, je n'ai pas songé à leur faire la moindre question.
— Connaissez-vous au moins ces personnes-là?
Le vieux sergent allait répondre affirmativement, mais sur un geste, sur un regard rapide comme l'éclair que lui lança M. Lenoir, il se contenta de dire :
-*- Je suppose bien que c'étaient deux de ses amis. Ils faisaient tous leurs efforts pour se retenir, se raidir contre la douleur, les larmes leur coulaient dru le long des joues.
— Et vous n'avez pas appelé un médecin?
— Non, je me suis gêné! fit brusquement le concierge. Vers quatre heures du matin, le docteur Martel est arrivé.
— Ah! à la bonne" heure! s'écrièrent en môme temps les deux jeunes filles, qui ne quittaient pas des yeux les lèvres du vieux sergent.
— Il s'est installé au chevet du blessé, près de qui se trouvaient déjà la vicomtesse sa mère et ses sœurs.
— Pauvres femmes !
— Oui ! pauvres femmes! ce n'était pas gai, allez, de voir ça. La mère, pâle comme un spectre, soutenait de ses bras tremblants la tête encore plus pâle du
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blessé. Les deux sœurs, M ]le Laure et M lle Angèle, agenouillées de chaque côté du lit, tenaient chacune une des mains inertes de leur frère. Et c'étaient des soupirs et des sanglots à fendre Lame. M ]llc la vicomtesse seule ne pleurait pas, ses yeux restaient secs, mais on sentait bien que ses larmes lui retombaient comme une pluie de plomb fondu sur le cœur.
Pâques-Fleuries et Rosette eurent beau faire, malgré leurs efforts, leurs yeux se baignèrent de larmes comme si la chose les eût regardées ellesmêmes.
-Voyant que le vieux soldat s'arrêtait, la dernière lui dit d'une voix étouffée :
— Continuez; nous voulons tout savoir.
Il reprit :
— J'avais aidé à remonter M. le vicomte; je; restai là. On pouvait avoir besoin de mes services.
— Après? après? ■ * -
— Le docteur parvint, en débridant les blessures, à en faire jaillir le sang. Le pauvre jeune homme poussa un long soupir et ouvrit les yeux.
— Enfin? fit Rosette.
— Il reconnut sa mère, qui se penchait haletante sur son visage; il essaya de sourire, le brave cœur, il voulut parler... Maïs M mo la vicomtesse lui ferma la bouche de sa main tremblante, en lui disant : Pas un mot, mon fils, pas un geste I il y va de ta vie 1
— Et le docteur?
— M. Martel? Pendant ce temps-là, il murmurait, il grommelait entre ses dents : — Tonnerre! c'est raidel c'est grave, et je ne sais pas si,..
— Ah! mon Dieu! s'écria Pâques-Fleuries.
— C'est justement ce que je pensais, mademoiselle, dans mon à part ; car seul j'entendis l'arrêt du docteur... et vous comprenez si je me suis mis devant lui, pour que ces fatales paroles n'arrivassent pas jusqu'à la malheureuse mère...
— Si jeune 1 fit M. Lenoir.
— Si riche ! continua la Pomme.
— Et si aimét dit Pâques-Fleuries en retenant ses sanglots.
— Et le docteur a quitté le vicomte?
— Après l'avoit' pansé et endormi, oui.
— Et quelles ont été ses dernières impressions?
— Mauvaises î très mauvaises !
— Ne vous a-t-il rien recommandé?
— Si fait... de le prévenir, de l'aller chercher s'il survenait n'importe quel accident. Je Lai reconduit jusqu'à sa voiture. Ses hochements de tête n'auguraient rien de bon. Ah! tenez, monsieur Lenoir, il ne faut pas croire que parce que je ne disais rien de tout ça, je n'en pensais pas plus, moi !
— Je ne crois pas cela de vous, mon ami, repartit M. Lenoir en lui serrant la main. Je comprends toute votre émotion.
— J'ai été soldat. La mort et moi, nous sommes deux vieilles connaissances; si nous ne nous sommes pas serré la main, comme vous me la serrez en ce moment, c'est tout au plus. J'ai vu la boucherie d'Eylau, la débâcle de
laBôrésina, où les hommes étaient devenus plus féroces et plus brutes que les bêtes sauvages; je me suis trouvé dans les derniers carrés de la garde, à Waterloo, et là, franchement, foi d'homme et de Breton, le pouls ne me battait pas plus la charge qu'en cette minute présente.
— Brave père Pinson l fit la Pomme. Vive l'Empereur !
— Oui, vive l'Empereur i c'était notre cri de victoire ! Ce fut le dernier cri de la Grande Armée expirante ! Blessé, laissé pour mort sur un tas de cadavres ou de mitraillés, bien près de passer de vie à trépas, je n'eus pas une larme au bord de la paupière. Je ne suis pas tendre, allez i... Eh bien! cette nuit, en contemplant ce pâle et beau jeune homme, que je venais, deux heures auparavant, de voir passer si gai, si riant, si plein d'avenir,, en me trouvant en face de ces trois femmes agenouillées, priant et se faisant un triple manteau de leur triple désespoir, j'ai senti leur douleur me gagner, je me suis agenouillé comme elles, j'ai prié et pleuré... C'était drôle, c'est vrai,. et vous auriez ri, si vous étiez entrés dans cette chambre-là.
| — Arthur est parti! s'écria l'étudiant en médecine, d'un ton de reproche.
| — Pourquoi nous traitez-vous ainsi? dit doucement Pâques-Fleuries.
g La Pomme se contenta d'embrasser le vieillard, en lui faisant une de ses
plus j olies petites mines et en ajoutant :
— Voilà votre récompense, amour de vieille garde que vous êtes. Quant à M. Lenoir, il coupa court à toutes ces démonstrations attendrissantes, en disant vivement :
— Sergent, quand le docteur Martel a-t-ii promis de revenir?
— Vers les quatre heures de relevée.
— Bien. Voilà qui me rassure.
— Pourquoi?
— S'il avait été aussi inquiet que vous nous le dites, il serait revenu plus tôt.
— Au fait, c'est juste, murmura le concierge.
— Oh! cher monsieur Lenoir! fitPàques-Fleuries.
— Monsieur, interrompit rétudiant en s'adressant à son amphitryon, pensez-vous que je serais indiscret en offrant mes services, soit à ces dames de Luz, soit au docteur Martel?
— Indiscret! Non pas, répondit celui-ci. Vous ne pouvez être qu'utile.
— Oh! oui, monsieur Adolphe, s'écria Pâques-Fleuries, faites cela... Secourez ce pauvre blessé... Voilà une bonne pensée.
— Attendez l'arrivée du docteur, à moins d'un cas pressant... Vos études sont terminées, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, je vais passer ma thèse.
— Bon. Le sergent vous préviendra au moment opportun.
— Vous pouvez être tranquille, monsieur Lenoir, fit ce dernier. Un nouveau hurlement de chien se lit entendre.
— Décidément, il se passe quelque chose d'extraordinaire, dit le vieux sergent en se levant.
— Vous nous quittez?
— Vous m'excuserez, mesdemoiselles et messieurs, mais il faut que je
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descende à ma loge. Hurrah n'est pas un gaillard à abuser sans cause de ses signaux de rappel.
— Revenez -nous vite, dit la Pomme.
— Je remonterai pour remettre tout en ordre ici.
— Oh! si ce n'est que pour ça, répondit-elle, ne vous donnez pas cette peine.
— Mais si.
. :— Nous nous chargeons de ce soin, Pâques-Fleuries et moi.
— Yous, mesdemoiselles, fit M. Lenoïr en souriant, vous feriez mon ménage? '-.■:.
— Nous-mêmes, à moins que cela ne vous contrarie.
— Ou que cela ne vous gêne, ajouta la soeur dé Rosette.
— Me contrarier ou me gêner! vous I Adieu, sergent; ne remontez que si le cœur vous en dit... mais dispensez-vous de porter un doigt sur un seul des objets qui se trouvent dans cette salle à manger... c'est l'affaire de ces deux belles demoiselles.
Le vieux soldat salua et sortit
Il y eut un instant de silence qui, en se prolongeant, pouvait devenir pénible. Adolphe le comprit.
— Avec tout cela, vous nous devez une histoire, miss Rosette... dit-ildans le but évident de donner un autre tour à la conversation.
— Et nous ne vous en tenons pas quitte. Vous l'avez dit : au dessert, on met les coudés sur la table, et Ton cause. Or, nous sommes déjà loin du dessert.
— Je raconterai l'histoire, répondit la grisette en regardant Tétudiant de ses yeux les plus mutins, si vous me tenez la parole que vous m'avez donnée,
— Quelle parole !
— Notre visite à la sorcière.
— Chose promise, chose due.
— Nous irons ce soir ? •
— Ce soir même.
— Bien vrai? dit joyeusement la Pomme, qui, grâce à son caractère enfantin, venait d'oublier toutes ses émotions récentes.
— Sur quoi faut-il vous le jurer?
— Ne jurez pas, je déteste les serments. Il n'y a que les menteurs qui se croient obligés de donner leur parole d'honneur atout bout de champ.
•— Oui, tout cela est bel et bon, fit observer le commis-voyageur; mais comment vous y prendrez-vous pour soigner à la fois le vicomte de Luz et pour conduire M llc Rosette chez la mère Pacline?
— Tiens 1 vous avez retenu le nom? fit la Pomme tout étonnée.
— J'ai très bonne mémoire, répliqua M. Lenoir en se mordant les lèvres ; et se tournant une seconde fois vers le jeune homme, il répéta sa question pour rompre les chiens.
— Je trouverai bien moyen de m'échapper une heure ou deux. — • A la bonne heure, dit la jeune fille.
— Nous attendons.
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La bohémienne me demanda du pain, je lui donnai le dernier biscuit qui me restât,
— Quoi?
— Voire histoire. ,
~ Mon histoire.-. Vous dites bien, sans vous en douter, car c'est justement l'histoire de ma vie que je vais vous raconter.
— Rosette! s'écria Pâques-Fleuries*
— Laisse-moi parler, toi... ce que je vais raconter ne te fera pas de tort dans l'opinion de ces messieurs.
LlV. 40. F. BOY, édit. — Reproduction interdite, 40.
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— C'est que vraiment...
— Vraiment, tu me permettras d'avoir une volonté, une fois par hasard. - — Laissez-la dire, chère enfant, ajouta M. Lenoir avec son fin sourire.
Nous ne prendronjs de son récit que ce qu'il faudra pour ne pas vous embarrasser. " "- ; \ - ,"';
— Elle va mentir... dit Pâques-Fleuries en baissant la tête.
.— Croyez- vous?, .;
La jeune fille rougit et se tut.
Sa sœur vida son verre, que M. Lenoir venait de remplir, et frapp.ant sur la table avec un petit air de commandement qui lui allait à merveille, elle s'écria ;
— Attention t Je commence.
— Nous y sommes.
EL l'on- se rapprocha d'elle*
— Je dois tout d'abord vous avertir, messieurs, ajouta-t-elle d'une voix légèrement nerveu se, que si vous vous attendez à une histoire pleine d'éclats de rire, vous ne ferez pas vos frais.
— Rosette i répéta Pâques-Fleuries.
— Ah! si on épilogue mes phrases et mes périphrases, fit la grisètte en secouant ses boucles brunes, je m'arrête avant de partir.
— Silence -1 mademoiselle Pâques-Fleuries, crièrent les deux hommes à la fois.
— Mademoiselle Rosette me permet-elle une simple question? demanda le commis-voyageur.
— Allez. J'écoute.
— Toutes nos sympathies lui étant acquises, et elle le sachant, pourquoi prendre celte précaution oratoire?
— Injurieuse pour tout l'auditoire! continua l'étudiant en médecine.
La Pomme sourit, laissa passer le reproche que lui adressaient ses auditeurs, puis, lissant ses cheveux d'un mouvement machinal, elle regarda une dernière fois sa sœur.
Celle-ci se tenait immobile à sa place.
Sombre et pensive, elle remontait le cours de sa vie, et la voix de ceux qui l'entouraient n'arrivait plus jusqu'à elle.
La Pomme reprit :
— Vous n'avez pas encore oublié la prophétie du vieux père Pinson?
— Non, certes.
— Eh bien t cette prophétie, qui prétend que tout ce qui doit être sera, a raison, j'en suis convaincue. Nul n'est ce qu'il paraît. Vous croyez me connaître, et vous ne me connaissez pas.
— Que voulez-vous dire, chère enfant? lui demanda M. Lenoir.
— La vérité. Gomment me connaîtiïez-vous? je ne me connais pas moimême.
Le commis-voyageur et l'étudiant en médecine échangèrent un sourire.
— Vous croyez, continua la Pomme, que Pâques-Fleuries est née de la même mère ou du même père que moi. Il n'en est rien, et pourtant, quoiqu'elle
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