OU L'HONNÊTE MA.CHURÉ REVIENT SUR L'EAU
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Rosette continua son récit.
— Nous avions deux places de rotonde.
« G'étaientles moins chères; les banquettes n'étaient même pas rembourrées en noyaux de pêches.
« Mais peu nous importait.
« Pâques-Fleuries et moi, nous nous sentions rendues à nous-mêmes. L'avenir nous apparaissait couleur de rose.
« L'argent que nous emportions nous donnait le temps de nous retourner, et, industrieuses comme nous Tétions, nous ne doutions pas qu'avant peu les alouettes ne tombassent toutes rôties dans nos assiettes.
« La femme du geôlier nous avait recommandées au conducteur, qui, à chaque relais, venait s'informer si tout marchait à nos souhaits.
« Au départ nous nous trouvâmes seules dans la rotonde.
« Le conducteur sonna la trompette du départ. Le cocher enleva ses vigoureuses bétes en les enveloppant d'un coup de fouet, et la diligence partit au triple galop.
« Nous étions libres t
« Tout nous semblait charmant.
* Les arbres, les prés, les champs, faisaient miroiter à nos yeux éblouis toutes les beautés de la nature.
« Notre premier mouvement fut de nous jeter dans les bras l'une de l'autre et de remercier le Seigneur, qui nous permettait de recommencer la vie ensemble.
« Cette joie passée, chacune de nous se recueillit dans son coin, Pâques- Kleuries pensant à ses morts chéris; moi. je me souvenais que toute petite je m'étais déjà vue emporter ainsi par des chevaux dévorant une grande route.
« Je me disais à part moi :
« — Q u i sait? chacun de ces tours de roue te rapproche peut-être d'une mère ou d'un père qu'une nécessité a contraints à se séparer de toi 1
« Ah! j'avais oublié de vous dire, ajouta Rosette, qu'au terme fixé par l'homme masqué à Jean Vadrouille, ce dernier reçut exactement les deux cents louis, prix de ses soins et de mon entretien.
« Ce second payement me fut une preuve qu'on ne me perdait pas de vue, et tout me porte à croire que, jusque dans notre prison, une main puissante avait veillé sur moi.
« La lourde voiture s'arrêta au premier relais.
« On changea les chevaux.
« Puis on se remit en route.
« Je vous passe sous silence les mille détails d'un voyage en diligence : il
n'est pas un de vous, messieurs, qui ne les connaisse depuis Pciiêr jusqu'à
Amen.
. « Tout marcha comme d'ordinaire.
« Au relais de Saverne, la fatigué nous prit; Pâtfuês^Flëufies s'endormit.
« Je voulus résister. -au sommeil, qui m'envahissait aussi.
« Mais, vous le savez, rien de contagieux comme un bon ou un mauvais exemple, dans un étroit espace comme celui-là, et ie repos le plus absolu succédant aux secousses du voyage.
« Au lieu de descendre pour manger à la même tablé d'hôte que lés autres voyageurs, nous avions un petit panier de provisions; je ne pris même pas la peine de l'ouvrir, et, fermant les yeux comme ma sœur, comme elle je m'endormis.
« A notre départ de Saverne, le bruit des roues et le trot des chevaux nous réveillèrent.
« Nous n'étions plus seules.
« Une troisième personne venait de monter dans la rotonde. Cette troisième personne était un voyageur d'une quarantaine d'années, à l'aspect bourgeois, honnête et tranquille.
« Nous lui laissâmes la banquette de droite.
« Pâques-Fleuries vint s'asseoir près de moi. ■ j
« Jusqu'à Lutzelbourg, ce nouveau venu se tint dans le mutisme le plus complet; puis, s'ennuyant sans doute, il nous adressa la parole, nous questionna, et comme nous n'avions rien à lui cacher, il apprit facilement tout ce qui nous concernait.
« Il eut l'air de s'intéresser à nous.
« Gomme, jusqu'à ce moment, nous 'n'avions eu qu'à nous louer de tous les gens qui s'étaient occupés de nous et de nos affaires, nous donnâmes têtebaissée dans la curiosité de cet homme au visage bonasse, auquel on aurait accordé le bon Dieu sans confession.
« Mal nous en advint plus tard.
«Arrivés à Sarrebourg, cet homme nous dit :
« — Mes chères enfants, vous avez bien du bonheur de m'avoir rencontré. Voici mon adresse à Paris. Venez me voir. Je serai à Paris, chez moi, dans trois semaines au plu.s tard. Je vous aiderai à éviter tous les dangers, tous les mauvais pas qui se trouvent à chaque coin de rue sous les petits pieds de deux jeunesses comme vous.
«Il nous donna son adresse, qu J il écrivit sur un morceau de papier graisseux contenu dans un volumineux portefeuille.
€ — Vous irez rue de la Cité, numéro 22; vous demanderez M. Gharbonneau, et vous verrez que vous n'aurez pas à vous en repentir. Je suis forcé de m 3 arrêter à Sarrebourg; vous m'en voyez désolé.
« Il descendit.
«Nous le remerciions du mieux qu'il nous était possible; alors, faisant semblant de revenir sur ses pas :
« — Que je suis étourdi ! s'écria-t-il. J'oublie que vous ne serez guère libres de votre temps, si, comme, vous en avez l'intention, vous entrez dans un
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magasin de fleuriste. Dites- moi à quelle adresse vous descendrez, et soyez tranquilles, c'est moi qui, le premier, irai chercher de vos nouvelles.
« Nous entrions dans la vie, nous ne savions rien, nous ne nous méfiions de personne, nous lui donnâmes le renseignement et l'adresse qu'il nous demandait, heureuses d'avoir acquis un protecteur, un ami de plus.
« Le reste du voyage s'effectua sans que nul accident, nulle rencontre vînt en troubler la monotonie.
« Enfin, nous nous trouvions à Paris.
« La femme du geôlier nous avait remis une lettre à l'adresse d'un commerçant du faubourg Saint-Martin, qui travaillait pour l'exportation.
« Il occupait plus de trente ouvrières.
« Il nous mit toutes les deux dans le même atelier, et nous donna trente sous par jour, à chacune.
« Avec ce que nous possédions déjà, c'était plus qu'il ne fallait pour qu« nous puissions installer notre petit ménage. .
« A cette époque-là, nous ne faisions pas les fières, et au lieu d'avoii chacune un appartement complet, dit Rosette en riant, nous nous, contention! de la même mansarde et du même lit.
« Tout alla bien pendant près d'une année.
« Nous avions eu, un mois après notre arrivée à Paris, la visite de notr; compagnon de voyage; nous le reçûmes aussi gracieusement que possible mais comme, tous comptes faits, Pâques-Fleuries ne se souciait pas plus qui moi de cultiver sa connaissance, il en fut pour ses premiers frais d'amabiliti et de protection.
« Au magasin, on nous avait appris déjà à nous méfier des vieillards qu s'intéressent subitement aux jeunes iilles.de quinze et seize ans.
— Est-ce pour moi que vous parlez? interrompit en riant M. Lenoir.
— Non; vous n'êtes pas vieux, d'abord, — et puis nous n'avons plui quinze ans, répondit Rosette. Aujourd'hui ce ne serait plus si facile de nom mettre dedans. Cinq années de Paris, mon bon monsieur Lenoir, mûrissen joliment le cerveau. On peut bien avoir peur de nous, mais, ma sœur et moi nous ne craignons personne.
« Tout en n'acceptant pas les propositions honnêtes de M. Charbonneat qui, en dehors de ses politesses du dimanche, toujours refusées, nous offra: des places plus lucratives, peu à peu il nous fut impossible de ne pas recoc naître que ce brave homme ne voulait que notre bien.
« Aussi nous départîmes-nous à la longue de notre sévérité. Un samed soir, il nous attendit à la sortie du magasin.
« Il tombait de l'eau à torrents.
« Nous étions sans parapluie.
« Une voiture passait. M. Charbonneau nous força d'y monter,
« Un refus eût été ridicule. \
« Nous n'avions vraiment pas une seule raison à lui opposer.
« C'était la veille du terme, le 7 avril.
« Une fois dans la voiture :
« — Où faut-il vous conduire? demanda-t-il.
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Un cri de surprise s'échappa de ma bouche : derrière l'arbre gisail une petite fille.
« — Chez nous. « — Âvez-vous dîné?
« — Non, nous mangeons en rentrant.
« — Comme cela se trouve bien !
« Et 'ouvrant, la fenêtre delà portière, il cria au cocher: Marché-au- Chevaux, numéro 33.
LiV. 43. F. ROY, éclit. — Reproduction interdite
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