‹ Les Invisibles de Paris, vol. 1Chapitre 63 sur 68 · LE PETIT LEVER DU COMTE DE WARRENS · texte numérisé non relu

LE PETIT LEVER DU COMTE DE WARRENS

Mil'.

Ainsi' qu'il en avait reçu Tordre du major ÏCarl Schinner, le valet de chambz*e du comte de W'arrens entra dans la chambre à coucher de son maître à midi sonnant.

Il tenait à la main un plat en argent plein de lettres et de journaux.

Ce valet de chambre, un nègre de belle taille, élancé, vigoureux, âgé d'une quarantaine d'années, était le plus ancien serviteur du comte.

Sa physionomie, impassible d'ordinaire, prenait, dans les situations violentes de la vie, une expression d'énergie indomptable, et ses yeux noirs, d J où jaillissaient des éclairs, le rictus féroce de sa bouche aux dents blanches comme l'ivoire, en faisaient un objet de terreur pour tous ses camarades.

Du reste, il frayait peu avec les autres gens de l'hôtel.

Le comte de Warrens et le major Schinner seuls avaient le droit de lui donner des ordres. Il ne relevait que de leur autorité.

Son service lui laissant quelques moments de liberté et de répit, il s'enveloppait dans le large burnous blanc à capuchon qui, avec des culottes de laine blanche bouffantes, composait tout son costume, puis il rêvait.

Hiver comme été, ses bras et ses jambes étaient nus.

Une toque rouge et des sandales de même couleur complétaient son équipement.

A sa ceinture était attaché un long poignard à lame. recourbée.

On n'avait jamais pu lui faire comprendre qu'en France, avec les sergents de ville et les gardes municipaux, cette arme asiatique n'est pas indispensable.

Sa conversation, plus brève et plus accentuée que celle du major Schinner, ne fatiguait personne.

Aussi était-ce chose curieuse que d'assister aux entreliens monosyllabiques de l'intendant et du valet de chambre.

On parlait vaguement de sa grande naissance, de malheurs terribles ayant détruit sa race, sa famille : parfois, dans son sommeil, il prononçait des mots sans suite dans une langue inconnue des autres valets du comte de Warrens.

Chose étrange! il ne pouvait regarder un enfant sans retomber dans ses humeurs les plus sombres.

Un cocher, quelque peu clerc, l'appela monsieur Saturne!

Gela par raillerie.

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Pâqiics-Fieurios tomba malade, ce fui le dernier coup.

Saturne, le premier grand dieu mythologique, n'aimait-il pas ses enfants à la folie, lui qui les dévorait sans le moindre scrupule 1

M. Saturne prit parfaitement cette plaisanterie.

D'autre part, le comte ne tenant pas apparemment à donner à son nègre ses vrais noms et ses vrais titres, écouta et suivit la voix du peuple.

Le valet de chambre jouissait du reste, auprès de son maître, d'une grande privauté.

Liv. 45. F. UOY. éclit. - Reproduction interdite.

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;f! IV

Constatons-le, en manière d'acquit :

Les gens formant la maison du comte de "Warrens, Allemands ou Alsaciens pour la plupart, se seraient tous fait hacher pour leur maître, au rebours de ce qui se voit aujourd'hui.

La vieille domesticité se meurt!

La vieille domesticité est morte !

Le plus nouveau d'entre eux était déjà un vieux serviteur.

Malheur qui témoigne de la parcimonie de notre époque.

Chacun savait son service à une virgule près.

La maison se composait de M. Saturne, déjà nommé ;

De quatre huissiers ;

D'un majordome, le sieur Peters Patt:

De six valets de pied;

De quatre cochers;

De huit palefreniers;

De deux chefs de cuisine, l'un pour la table, l'autre pour la pâtisserie;

D'un maître d'hôtel, Frantz Keller;

De deux cuisiniers ayant six aides-marmitons.

D'une lingère faisant travailler quatre ouvrières ;

D'un valet de chambre attaché spécialement au service du major;

D'un jardinier et de ses trois garçons.

En tout, quarante-cinq personnes.

Nous ne mettons pas au nombre des domestiques l'intendant, qui, par sa valeur et rattachement inaltérable qu'il avait pour le comte de Warrens, était considéré par celui-ci comme son aller ego.

Excepté M- Saturne, le majordome Peters Patt et les quatre huissiers, tous les gens de l'hôtel portaient la livrée bleu et argent.

Le comte portait dans ses armes, d'azur trois accouples d'argent; posées eu pat les liens de gueule tournés en fasces, avec sa fière devise latine : Varia cnse.

M. Saturne venait donc de pénétrer dans la chambre à coucher du comte de Warrens.

Après avoir déposé le plat contenant les lettres et les journaux sur une table avoisinant le lit de son maître, il se mit en devoir de tirer les rideaux et d'ouvrir les fenêtres de sa chambre.

— Est-ce toi, Saturne? demanda le comte.

— Oui, maître.

— Il est midi?

— Midi.

— Déjà! Allons f fit le comte en s'étirant et en souriant malgré lui^ à l*idée qu'il venait à peine de dormir trois heures, allons! je me fais vieux, je ne peux plus veiller, mon pauvre Saturne.

Le nègre ne répondait rien, mais il regardait avec attention les fortes chaussures que son maître avait mises le matin.

— Que regardes-tu là?

— Bottes.

— Oui, j'ai fait un tour dans le parc avant de me coucher.

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— Non.

— Gomment non ?

— Boue de la rue.

— Impossible de te tromper. Tu dis vrai, mon prince d'ébène. Je suis sorti ce matin.

— Sans moi, fit Saturne avec reproche.

— J'aurai besoin de toi, ce soir.

— Bien.

— Habille-moi, dit le comte en sautant à bas de son lit. Saturne obéit.

Cinq minutes après, le comte, en pantalon à pieds, en robe de chambre et en pantoufles, était installé dans un fauteuil, au coin d'une de ces cheminées gothiques où des chênes fondraient en moins de vingt-quatre heures. ~

Encore un des progrès de notre civilisation.

On se chauffe économiquement, dans de petits foyers plein d'économie, an moyen de bûches économiques.

Saturne avança un guéridon, y posa le plat en argent contenant lettres et gazettes, puis il attendit.

Pendant que le maître décachetait rapidement son courrier, et le parcourait en homme habitué à cette besogne matinale, l'esclave, — M. Saturne, tout valet de chambre qu'on le croyait, n'était pas autre chose que cela pour le comte, — l'esclave, impassible, recueilli, immobile, suivait avec anxiété les impressions fugitives de sa physionomie.

Son silence témoignait de son respect.

Affection ou crainte, toujours paraissait-il certain que, sur un geste du comte, M. Saturne se lut jeté dans un gouffre ou dans une fournaise ardente.

Le noir serviteur devait descendre de ces sectaires dévoués, de ces séides du Vieux de la Monkigm, bras terribles, exécuteurs d'une volonté et d'une justice plus terribles encore.

Toutes ses lettres lues, le comte dit sans se tourner vers lui :

— Je sors à deux heures.

— Voiture? répliqua Saturne.

— Non.

— Quels chevaux?

— - Fleur-de-Lùt pour moi; Simoun, pour un ami.

— Je suivrai?

— Non pas. Corneille Pulk m'accompagnera.

— A-hl fit le nègre avec chagrin ; promis !

— Je t'ai promis en effet de Remployer aujourd'hui, mon bon Saturne, répondit le comte, mais aujourd'hui est long.

— Comprends.

— C'est heureuxl Je laisserai des ordres écrits. Le major t'en donnera connaissance. Tu les exécuteras de point en point.

— La nuit?

— Oui. Laisse-moi.

Saturne s'inclina, et fit un mouvement vers la porte.

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— A propos, il ne m'est venu personne, ce matin ? demanda M. de Warrens.

— Deux.

— Deux amis?

— Ami et homme d'argent.

— Ils attendent? fit le comte en souriant de la distinction établie si brièvement et si clairement par son valet de chambre.

— Salon bleu.

— Le colonel Renaud, sans doute?

— Colonel, répondit Saturne en faisant un geste affirmatif.

— Et l'autre?

— Notaire.

— M. Dubuisson ?

— Oui. Rendez-vous.

— Au fait, c'est vrai, dit le comte, je lui avais donné rendez-vous pour midi et demi.

— Sont lào

— Fais entrer.

— Qui, -premier?

— Tous deux ensemble.

M. Saturne sortit.

Son maître profita du court intervalle de temps qui s'écoula entre sa sortie et l'entrée des deux personnages annoncés, pour s'assurer que rien dans sa chambre ne dénonçait ses marches et contre-marches de la nuit passée.

Saturne rouvrit la porte de communication, il introduisit le colonel Renaud et maître Dubuisson, leur donna des sièges et se retira.

— Soyez les bienvenus, messieurs, fit M, de Warrens en se levant pour recevoir les visiteurs, prenez place, et veuillez bien, je vous prie, excuser le sans-façon de ma réception. Je me suis couché un peu tard, à cinq heures du matin, et j'ai fait le paresseux.

— Contre votre habitude, monsieur le comte, repartit, le notaire de son air le plus gracieux.

— Vous me pardonnerez si je vous reçois en pantoufles. Vous attendiez déjà depuis longtemps, j'ai voulu vous épargner un plus long ennui.

Tout en s'excusant d'une façon qui, à la rigueur, eût pu signifier : Ma foi, mes bons amis, je suis encore bon prince de vous recevoir à mon petit lever, le comte s'adressait simultanément à M. Dubuisson et au colonel. Chacun d'entre eux pouvait prendre pour son propre compte ces politesses et ces demi-reproches d'indiscrétion.

Le notaire, qui avait déjà payé sa bienvenue par une phrase aimable, se sentait Ta me tranquille.

L'officier ne lit pas preuve de grande susceptibilité; il se contenta de dire :

— Mon cher comte, j'ai à vous parler. Si rien ne s'y oppose, gardez-moi. Si je vous gêne, chassez-moi. Ce sera pour une autre fois.

M. Dubuisson, qui se rengorgeait fort de son bon droit et de son rendezvous, jetait sur lui un regard narquois.

Sans avoir l'air de s'en apercevoir, M. de Warrens poussa la table couverte de journaux du côté de son hôte, et lui tendant un porte-cigares :

— Tenez, colonel, il y a sur cette table des feuilles de toutes les langues et de toutes les couleurs, lisez-les. "Voici d'excellents cigares, que je vous garantis pur régalias de la Costa- Abajo, fumez -le s.

— Je lirai et je fumerai, répondit Martial Renaud.

— Ne vous gênez pas et vous ne nous gênerez pas non plus. Maître Dubuisson ne se laissera pas intimider par votre présence.

— Pourtant, monsieur le comte.», objecta ce dernier...

— Je sais ce que vous voulez dire, mon cher tabellion... vous craignez que notre dialogue ne porte sur les nerfs du colonel.», vous ne le connaissez guère... C'est un homme tout d'une pièce; une fois dans sa lecture et dans sa fumée, rien ne l'en tirera... vous verrez... et nos affaires réglées, j'aurai du mal à le faire sortir de son isolement.

— Heureuse nature! murmura maître Dubuisson, sur une tonalilé qu'Henry Monnier lui eût enviée.

En effet, le colonel Renaud, après avoir allumé un cigare de huit pouces, venait de déplier le Times, et s'était plongé corps et âme dans la lecture d'un premier London de trois pieds anglais.

— À nous deux! reprit M. de Warrens, en se tournant vers le notaire. Où en sont nos affaires ?

— Monsieur le comte veut dire ses affaires, répliqua Fhomme de loi, avec un sourire tout confit de condescendance.

— Oh! ne me chicanez pas sur les mots, fit le comte en rendant sourire pour sourire; ou je vous ferai perdre le plus beau de votre temps.

Maître Dubuisson s'inclina et comprit que. son meilleur client ne tenait pas à le garder longtemps.

— La situation est-elle bonne? demanda celui-ci.

— Excellente, on ne peut meilleure.

— Vous avez apporté le relevé du bordereau de janvier?

— Je l'ai sur moi, ainsi que le compte courant de février.

— A merveille. Voyons un peu.

— Plaît-il à monsieur le comte de lire lui-même le bordereau? — ' Non, merci; Lisez, je vous écoute. Sera-ce long?

— Long? que non pas.,, mais magnifique.

— Vous avez, cher monsieur Dubuisson, des adjectifs qui, quoi qu'on en ait, sonnent agréablement à l'oreille. AJlez! allez!

Le notaire commença d'un ton doctoral :

— Dernier semestre de 1846, tant pour les intérêts des fonds placés chez MM. de Rothschild que pour ceux placés chez Jacob de Kirschmarck et Van Buttel et G ift , banquiers à Paris, vos rentrées se montent à la somme de deux millions cinq cent soixante-douze mille quatre cent vingt-neuf francs quarantecinq centimes.

— Ci, 2,572,429 fr. 43 a

— C'est cela même.

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— Tenez-vous beaucoup aux centimes, cher monsieur Dubuisson? fit le comte avec un grand sérieux.

—J'y tiens autant qu'aux deux millions, riposta majestueusement le notaire.

— Superbe! et bien répondu. Vous êtes bien Fhomme d'affaires de mes rêves.

— Vous me rendez confus, monsieur le comte. Je continue.

— Un moment.,, Combien avons-nous dans la maison Jacob de Kirschmarck?

— Deux millions six cent cinquante milie francs.

— Que cela?

— C'est un beau denier.

— Le baron de Kirschmarck en parle-t-il comme nous? ajouta le comte d'un ton insouciant.

— Certes.

— Alors, ce n'est pas un placement sûr.

— Très sûr, monsieur le comte.

— Vous croyez? Bien... Continuez... Nous reviendrons sur ce sujet-là tout à l'heure.

M. Dubuisson reprit sa lecture :

— Intérêts et dividendes de vos actions de chemins de fer, hauts fourneaux, loyers d'appartements, baux d'immeubles, vente de bois, coupes de...

— Passez, passez, je vous prie, lit M. de Warrens prenant en pitié le colonel Renaud, plongé de plus en plus dans l'étude de son journal d'outre- Manche.

— ■ Un million neuf cent cinquante-cinq mille six cent soixante et onze francs...

— Encore des centimes !

— Trente -cinq centimes.

— Ci : 1,955,671 fi\ 35. Ce qui nous donne ensemble?

— La somme ronde de quatre millions cinq cent vingt-huit mille cent francs...

— Quatre-vingts centimes, acheva le comte.

— Juste comme de l'or.

— Vous permettez, cher maître?

— Faites, monsieur le comte.

Et M. de Warrens prit un carré de papier, sur lequel il écrivit négligemment à l'aide d'un crayon :

— Ci : 4,528,100 fr. 80 —là, — voyez-vous, malgré toute ma bonne volonté, je me perdrais dans ce fatras de chiffres. — Je vous écoute.

Le notaire allait poursuivre. -

Un léger bruit le fit se retourner, et sa stupéfaction ne fut pas petite en apercevant le colonel Renaud, qui, la tête baissée sur la poitrine, son Times à ses pieds, les yeux fermés et le souffle un peu bruyant, dormait à pleins poumons.

Le comte de Warrens partit d'un grand éclat de rire qui ne réveilla pas le dormeur.

M. Dubuisson était scandalisé.

Le comte lui fit signe de baisser la voix; le notaire poursuivit :

— D'après vos ordres, j ? ai remis deux millions au major Schihnèr, votre intendant. Je tiens la quittance à votre disposition.

— Après?

— J'ai payé huit cent quarante mille francs, sur bons signés par vous. Voici les noms des personnes qui...

— Je sais... je sais...

— Le reste de la somme. .. ,

— C'est-à-dire un million six cent quatre-vingt mille cent francs quatrevingts...

— Centimes, acheva maître Dubuisson... Je l'ai sur moi... -— Bien. Est-ce tout?

— Non, monsieur le comte.

— Qu'avez-vous encore à annoncer?

— L'arrivée au Havre du Brave...

— Venant de l'Inde? interrogea M. de Warrens.

— Précisément... et l'arrivée du Cacique.

— 'D'où vient- il, celui-là?

— Des mers du Sud. M. le comte est bien heureux de ne pas savoir où s'arrête sa; fortune et d'où lui tombent ses galions.

— Je ne suis pas aussi heureux que vous le croyez, cher monsieur Dubuisson. Quand ces navires sont-ils entrés dans le port du Havre?

— Le Brave, le 10 de ce mois; le Cacique, le 14.

— C'est bien cela. L'avis que j'ai reçu de mon correspondant havrais est juste, lit distraitement le comte.

— Si M. le comte fait contrôler mes renseignements... interrompit le notaire, piqué au vif.

— Je vous prierai, mon maître., de remarquer que c'est vous qui me servez de contrôleur, répliqua M. de Warrens. J'ai la plus profonde confiance dans votre honneur et dans votre exactitude^ vous le savez.

Maître Dubuisson remercia, et continua de sa voix officielle :

— Le premier de ces bâtiments apporte deux cent cinquante mille livres sterling.

— Six millions deux cent cinquante mille francs, écrivit le comte sur un petit bout de papier.

— Le second, juste le double.

— Ensemble dix-huit millions sept cent cinquante mille francs.

— Exact. Cet argent est déposé à la Banque de France, au nom de M. le comte de Warrens.

— M'avez- vous conservé l'appoint, comme d'habitude?

— Oui.

Ce disant, maître Dubuisson ouvrit le large portefeuille que, depuis son arrivée, il avait gardé sous son bras.

Le silence qui suivit, pendant une demi-minute, fit changer de position au colonel Martial Renaud, mais ne le réveilla pas.

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Une fois son portefeuille ouvert et ses billets de banque mis à jour, le notaire les passa par liasses de cent billets de mille francs au comte, qui les vérifiait en homme ayant grande habitude de la chose.

L'opération fut courte.

Le portefeuille vidé, maître Dubuisson compléta le versement en prenant dans son porte-monnaie cinq louis, une pièce de cinquante centimes, et six sous en monnaie de billon.

Le comte de Warrens posa gravement toute cette menue monnaie sur la montagne de billets de banque qui se trouvait devant lui et dit :

— Le compte est exact, à un centime près : Deux millions quatre cent trente mille cent francs quatre-vingts. C'est plaisir d'avoir affaire à vous, monsieur Dubuisson.

— De plus, ajouta. celui-ci en tirant un dernier papier de sa poche, voici le reçu de la Banque.

— Avez -vous préparé votre décharge?

— Elle est prête.

M. de Warrens signa.

— Monsieur le comte n'a plus rien à m'ordonner? demanda le notaire en se préparant à prendre congé.

— Pardon, cher monsieur, je vous prierai de m'acheter une propriété dont j'ai besoin.

— C'est facile.

— Pas tant que vous le pensez; il faut que cette propriété se trouve située entre Rouen, Dieppe et le Havre, à peu près à égaie distance de ces trois villes.

— Bien, monsieur le comte.

— Je la voudrais vaste, très boisée, isolée, avec des eaux vives.

— J'entends.

— Vous la choisirez meublée et prête à être habitée.

— Jusqu'à quel prix irai-je?

— Ne parlons pas de prix, cher monsieur, vous ferez pour le mieux.

— Dans combien de temps monsieur le comte veut-il que j'acquière cet immeuble?

— Vous avez quarante-huit heures.

— C'est peu.

— Le major Schinner ne m'en demanderait que vingt-quatre.

— Monsieur le comte sera obéi.

— Vous prendrez, pour solder le prix de cette acquisition , les sommes déposées à la maison Jacob de Kirschmark.

-î- Bien.

— Si elles ne suffisaient pas... et je vous le répète, vous ne reculerez devant aucune exigence de propriétaire, si elles ne suffisaient pas, vous useriez de ce crédit de cinq millions que je vous ouvre sur la Banque de France.

— Cinq millions 1 fit M. Dubuisson avec étonnement.

— Je vous ai dit que je voulais une des plus belles propriétés de la Normandie.

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Si vous bougez, j'enfonce ce couteau jusqu'où manche.

Vous aurez la plus belle, monsieur le comte. Bien... Ah» monsieur Dubuisson, une prière... Pas un mot de ma tune au baron de Kirsch mark...

I^-Sctse, Cliqua le comte avec un ^K™**^ gérez ratai au° besoin, en colorant cette demande, ce retrait de fonds, a l'aide'du prétexte d'une gêne momentanée. ^

LlV. 46. F. UOY. édit. - Reproduction inlordilo. "

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— Je n'y manquerai paé... quoique à vrai dire je commette là mi gros mensonge,, dit le notaire.

— Discrétion n'est pas mensonge, cher maître. En deux mots, je désire ne plus me trouver en relations d'affaires avec la maison Kirschmarck.

— La maison est solide, honorable, pourtant.

— Soit. Ya i>our la maison; mais le chef, le baron, le Kirschmark, tout solide qu'il vous paraisse, le croyez-vous honorable?

Ici la respiration du dormeur devint plus bruyante. Le notaire prit congé de son riche client et se retira. Resté seul avec son second visiteur, ce dernier s'approcha de lui, et lui frappant doucement sur l'épaule :

— Assez dormi, ma belle! s'écria-t-il gaiement. L'autre ouvrit les yeux et lui tendit la main.

— Bonjour, frère.

Ils s'embrassèrent.

— Faut-il que j'aie le sommeil rebelle ! dit en riant Martial Renaud, ni le Times, ni ton Barème de notaire ne sont parvenus à m'endormir.

La physionomie du comte de Warrens venait de changer subitement, en se trouvant en tête à tête avec l'homme qui l'appelait frère. Il semblait transfiguré.

Avant de répondre à sa plaisanterie, il le regarda sans lui quitter la main, et une expression d'inquiétude se peignit dans ses yeux.

■ — Tu as l'air fatigué ! fit-il.

- Est-ce que nous nous fatiguons, nous autres? repartit Martial avec un geste d'insouciance. D'ailleurs, contentement passe travail. Je sais que tu as réussi.

— Qui te l'a dit? le docteur?

— Parbleu !

— Le docteur est un bavard, et je le gronderai.

— Commence par moi, alors. Martel n'a rien de caché, pas plus pour moi que pour vous, monsieur le comte.

— C'est bien, monsieur le colonel 1 riposta ce dernier avec emphase ; puis changeant de ton : Tout est convenu. Notre homme se croit trop fin. Il est tombé dans ses propres filets.

— Il viendra ce soir? demanda Martial avec anxiété.

— Sans faute : tu sais qu'aujourd'hui nous avons encore deux affaires?

— L'affaire de Belle ville,

— Et celle de la rue d'Angoulême-du-Temple.

— Eh bien ?

— A neuf heures, mon cher Martial, nous serons rue d'Angoulême.

— Que ferons-nous?

— Je ne le sais pas encore. Nous agirons selon les événements.

— Tu ne compromets pas ton infaillibilité avec ces oracles-là, dit le colonel en raillant doucement son frère.

— Et toi, as-tu réussi de ton côté, beau railleur?

— Oui... c'est même ce succès qui a causé mon retard la nuit dernière.

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— La femme?

— Transportée rue d'Astorg, n° 35.

— Pourquoi dans cette rue et dans cette maison? fit le comte en pâlissant.

— N'était-ce pas ce dont nous étions convenus? répondit Martial. Ton âme faiblirait- elle au moment décisif?

— Tuas raison... Mais que veux-tu... Je ne suis sûr de moi qu'en face du danger, de la douleur. L'idée que je peux, que je vais révoir cette femme par qui j'ai souffert mille morts , me trouble et. me cause un émotion indicible... Rien que de t'en parler, je tremble, j'ai la fièvre, je ne suis plus l'homme à toute épreuve que je dois être. Si tout autre que toi m'entendait parler ainsi, je le tuerais... Mais à toi, mon frère, mon ami, j'avouerai tout franchement. Prends pitié de ma faiblesse, partage mon désespoir, et sois sûr que mon mal est sans remède, puisque de vaines paroles et des larmes qui né peuvent sortir de mes yeux sont les seuls soulagements que j'y trouve.

Le colonel examinait son frère avec tristesse. Il ne lui répondit pas tout d'abord.

Chacun d'eux craignait de froisser l'autre en continuant de traiter un sujet où ils se trouvaient etf désaccord pour la première fois de leur vie.

— Frère, nous reparlerons de cela quand l'heure sera venue. Le comte respira plus librement, et lui prenant la main :

— Merci, lui dit-il.

Puis allant à un panneau masqué par les arabesques de la boiserie, il le fit glisser, et mit au jour une caisse en fer, enchâssée dans la muraille.

Il ouvrit la caisse à l'aide d'une clef de sûreté, et y renferma les papiers, le récépissé de la Banque de France, et les liasses de billets de mille francs que son notaire venait de lui remettre.

Avant de la refermer, il demanda au colonel :

— Tu n'as pas besoin d'argent?

— Non, il me reste quinze mille francs sur les cinquante mille que...

— Je ne te demandé pas de comptes.

— Oui, mais je tiens à t'en rendre.

— Tu es fou. En tout cas, pour qu'à l'avenir tu n'aies plus l'ennui de L'adresser à moi à ce sujet, je t'ai lait faire une double clef pareille à la mienne.

Martial Renaud prit la clef que lui tendait son frère, sans que cette confiance parût le surprendre.

— Tu vois comment ce panneau s'ouvre et se ferme. Ma fortune est la tienne, ne l'oublie pas.

— Sois tranquille... J'ai une faim de loup. Si nous déjeunions?

— Déjeunons.

Et le comte sonna,

M. Saturne parut, et sans que son maître eût à lui faire un geste, un signe d'interrogation, il annonça de sa voix la plus majestueuse :

— Monsieur le comte servi t

On le voit, lapagenoirde M. doWarrens était l'ennemi né de tous les verbes actifs, neutres ou passifs.

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LA COMTESSE HBRMOSA DE GASA-REAL

Avant de passer dans sa salle à manger, le comte de Warrens alla jusqu'au guéridon, sur lequel se trouvait son courrier du matin, et fourrageant parmi les lettres qui encombraient le plateau eu argent, il en choisit une qu'il tendit au colonel Renaud.

— Qu'est-ce que cette lettre? demanda celui-ci, qui était sur le point de uitter la chambre à coucher.

', — Regarde-la d'abord, je le la lirai ensuite. Martial jeta les yeux sur cette feuille de papier sale, jaunie, tachée en plusieurs endroits, et pliée de la façon la plus grossière.

— Je n'y vois rien que de peu attrayant, fit-il avec un mouvement de répulsion facile à expliquer.

— Si par attrayant tu entends curieux, tu te trompes, cher Martial.

— Voyons.

— Écoute 1 Et il lut :

« A Monsieur B...,

Marchand de vins, rue Jacob.

« Mon bon Passe-Partout...

— Tiens! tiens! tiens! s'écria vivement Martial en se rapprochant de son frère. Qui peut t'écrire de ce gracieux style?

— Tu vas le savoir.

Puis il recommença :

« Mon bon Passe-Partout...

Mais nos lecteurs ne comprenant pas l'argot, c'est une traduction de cette élégante missive que nous allons leur donner :

« Mon cher Passe-Partout,

« Le père Plumet, à qui je remets cette lettre, m'assure qu'il sait où tu demeures et qu'il te la remettra en main propre. Tu m'as tant fait gagner d'argent que je ne veux pas te trahir, ni te faire des sottises, à propos de la femme que tu avais placée chez moi. La nuit dernière, vers minuit, un étranger est venu à la maison; il a longtemps causé avec cette femme. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait ensemble, mais finalement ils se sont sauvés sans me prévenir.

"*rï*^ ff ïS^V- „ — -^ „»* '■ j ^

- * r ïj"j" -?.- - ". '-"i'^TT \ v ;

« J'ai eu beau les surveiller, ils se sont mêlés à la foule en se promenant dans la rue et ils ne sont pas revenus. A la" fin des fins, ils se sont échappés. Pour lors, mon pauvre Passe-Partout, ils se sont si bien cachés tous deux, que' mol j'y renonce, et que c'est à toi d'y faire attention si tu veux les reprendre,

« Adieu, mon vieux Passe -Partout.

« Ta toute dévouée pour la vie, . *■ Rose Machuré. »

— Qu'en dis-tu? ajouta en riant le comte.

— Je dis que cette Machuré est la plus immonde menteuse 1

— Si elle n'était que menteuse! Le malheur pour elle, c'est, qu'elle entasse mensonges sur maladresses. La vieille drôlesse ne se doute pas que la jeune fille ne lui a été enlevée que par mes ordres.

— Franchement, il ne me paraît pas bien facile de s'en douter, répliqua Martial.

— Laissons-la dans sa douce quiétude, reprit le comte. Un jour ou l'autre nous lui ferons tout payer, capital et intérêts.

— Brûle sa lettre.

— C'est faitl dit M. de Warrens en jetant au feu la correspondance de la mère Machuré.

Peu d'instants après, ils passèrent dans la salle à manger où M. Saturne et le déjeuner les attendaient.

Leur premier appétit satisfait, le comte et Martial Renaud se mirent à causer de la pluie et du beau temps.

M. Saturne et le maître d'hôtel, aidés de deux laquais, allaient et venaient autour d'eux.

Or, jamais le comte n'entamait le chapitre des affaires sérieuses devant sa livrée.

Il savait trop que qui appartient à ses domestiques ne s'appartient plus.

Entre deux hommes comme ceux-là, les sujets futiles se trouvaient bien vite épuisés.

La conversation languit, puis s'éteignit.

Le comte de Warrens s'était repris à songer à cette femme dont son frère ne lui parlait plus.

Le colonel, de son côté, ne se montrait pas moins soucieux.

Son front se plissait, malgré lui, sous l'effort d'une pensée dominatrice; ses sourcils se fronçaient, et par intervalles son regard inquiet errait sans but autour de lui.

Bientôt cette préoccupation devint tellement visible que force fut à M. de Warrens de la remarquer.

— Martial 1 dit-il.

Le colonel ne l'entendit pas.

— Martial! répéta le comte d'une voix plus élevée, qu'as-tu?

Mais, sans répondre, son frère s'était levé, et à la grande stupeur des valet

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et du maître, il s'écria en désignant du doigt une place vide sur la nappe resplendissante de blancheur :

— Là! .

— Qu'y a-t-il? demanda le comte.

— Tu ne vois rien là, toi ?

Et ses yeux fixaient toujours la même place avec une expression d'horreur, et son bras demeurait immobile, étendu vers l'objet invisible qui le mettait hors de lui.

— Rien, fit le comte en se levant-

— Et vous autres? interrogea Martial en se tournant vers le majordome et le valet de chambre.

Peters Patt et le nègre répondirent par un geste de dénégation.

Le colonel, qui s'était levé lui aussi, retomba sur sa chaise, et se passant la main sur les yeux, sembla chasser une vision effrayante, pendant que tous les autres assistants se disaient : Il est fou!

— Laissez-nous, fit le comte à ses gens.

On le laissa seul avec son frère.

Alors, il alla vers lui et lui prit la main. Sans en avoir l'air, il consultait les battements de son pouls.

Pas de fièvre.

Plutôt une prostration instantanée.

Le colonel était retombé dans sa préoccupation et dans son mutisme.

— Frère, tu souffres? tu es malade?

— Malade! moil répliqua Martial. J'ai une santé de 1er.

— Alors...

— Alors, mon ami, je n'ai rien 1 En effet, je n'ai rien, et pourtant je ne me suis pas effrayé sans motif.

— Effrayé! toi!... repartit en riant le comte, toi qui te trouvais à la droite de Lamoricière, à l'attaque de Gonstantiue !

— Oui, moi!

— Toi qui, pendant que la terrible mine éclatait et broyait hommes et pierres, regardais sans pâlir les lambeaux de tes compagnons d'armes et les débris du fort pleuvant autour de to i!

— Oui, moi! Mais le fait que tu me rappelles me remet sur la voie de la vérité. Il arrivera malheur à l'un de nous deux...

— Quelle idée!

— H arrivera malheur à l'un de nous deux aujourd'hui même, répéta le colonel d'un ton prophétique. J'ai vu du sang sur cette table, sur cette nappe.

— Tu rêvais.

— Oui, je rêvais... mais j'ai vu le sang... là... liens... là... à la place où je Je vis, sur notre table d'officiers, le matin même de cette terrible journée.

— Tu en es sorti vivant et glorieux!

— Oui, mais j'y ai perdu deux de mes plus chers amis... Toi-même, tu as reçu trois blessures... T'en souvient-il? dis, t'en souvient-il?

*— Cela ne m'a pas empêché de te donner à déjeuner ce matin, répondit en riant le comte. Tes pressentiments sont absurdes.

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— Frère, si tu m'en crois, tu me laisseras agir seul ce soir.

— Monsieur le colonel, voilà un joli conseil que vous me donnez là, répliqua le comte en continuant de plaisanter.

— Frère...

— Allons, c'est un enfantillage. Tu te moquerais de moi si je t'écoutais,

— Je te jure... s'écria Martial.

— Je te jure que je vais m'habiller, qu'on va nous seller des chevaux, et que nous allons faire un tour au bois... Voilà ce que jeté jure, prophète de malheur I Quant à ce soir...

— Eh bien? demanda Martial avec inquiétude.

— Quant à ce soir, nous en causerons demain matin. Le comte sonna.

Saturne entra.

— Que les chevaux soient prêts. Nous sortons à deux heures.

— Déjà dit, répondit le nègre.

— Mons Saturne a raison» Tiens! tu le vois.,, tu me fais radoter.., viens prendre le café dans mon cabinet de toilette.

Et, passant son bras sous celui de son frère, le comte de Warrens l'entraîna loin de cette table où ses regards craintifs cherchaient toujours la tache de sang, de sinistre augure.

Ils arrivèrent dans un fumoir précédant le cabinet de toilette.

Là se trouvaient tout prêts deux narghilés, bourrés de ce tabac .d'Orient qui pousse au rêve, excite à l'oubli, petit-fils du haschich et frère de l'opium.

Le comte ne se servait de ce tabac-là que lorsqu'il éprouvait le désir de s'isoler et de laisser de côté pour quelques instants les fatigues ou les plaisirs, les soucis ou les joies de ce monde.

Il offrit un de ces narghilés à son frère, et lui demandant quelques minutes pour changer de vêtement, il passa dans son cabinet de toilette où l'attendait son valet de chambre noir.

Demeuré seul, Martial Renaud alluma sa pipe asiatique, s'étendit, en poussant un profond soupir, sur le divan circulaire, seul ameublement du fumoir de M. de Warrens, et s'enveloppa dans un épais nuage de fumée bleuâtre, d'encens odorant.

Comprenant que, tout bien considéré, ses appréhensions n'avaient rien que de fort improbable, que le. comte n'était pas homme à reculer devant des motifs aussi puérils, il chercha à éloigner la vision qui l'inquiétait.

Les yeux à demi clos, la pensée inerte, il se laissait aller avec un acre plaisir à cet état de douce langueur où finit la raison, où commence l'ivresse.

Cette langueur si remplie de bien-être, qui n'est plus la veille sans être encore le'sommeil, les Orientaux lui ont donné le nom de /ac/Vles Italiens l'appellent il dolce far mente: quant aux Français, ils cherchent, encore l'expression qui rendra dans leur langue positive cette sieste poétique et pleine de voluptés.

Peu à peu, les idées de 'sang et de mort qui lui avaient traversé le cerveau s'éloignèrent et disparurent.

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Les apparitions les plus riantes traversèrent les nuages diaphanes formés par la fumée qui l'enveloppait.

D'abord, lointaines et insaisissables, ces apparitions se rapprochèrent et prirent une forme, un corps. L'une d'elles, par suite de ce phénomène métaphysique qui nous fait achever, dans un rêve, une pensée commencée en pleine vie, en pleine activité, l'une d'elles, disons-nous, se tourna vers lui et lui montra une des beautés lés plus accomplies.

Pendant que Martial cherchait à mettre un nom sur ce visage céleste, l'apparition se dédoubla.

Aux pieds de la femme, un homme se tenait agenouillé; il lui baisait les mains; l'écho de leurs paroles et de leurs caresses arrivait jusqu'à lui.

Soudain, un bras tenant un de ces kriss malais à lame recourbée, se lev a sur la tête de l'homme; la femme jeta un cri, l'homme releva la tête, et...

Et le comte de Wârrens, en toilette du matin, botté, éperonné, son stick à la main, entra et trouva le colonel dans la position où il l'avait laissé, aspirant doucement lés dernières bouffées de son narghilé, dormant les yeux ouverts, ni plus ni moins qu'un fumeur d'opium de Hong-Kong ou de Nankin.

Il s'approcha de lui. ^

Son frère ne bougeait pas.

Le comte sourit, murmurant à part lui :

— Allons! allons! ce que j'espérais est arrivé. La demi-ivresse de mon tombéké a fait table rase dans son cerveau. Ses diables noirs auront fui, et je vais retrouver l'homme au cœur de bronze; au poignet de fer que je me fais gloire de nommer mon frère.

Ce disant, il déboucha un flacon de cristal qu'il prit sur une étagère, et le fit respirer a Martial Renaud.

Celui-ci n'eut pas aspiré deux bouffées. de ce réactif violent, qu'il tressaillit, s'éveilla et se releva.

— Qu'y a-t-il? demanda-t-il comme un homme qui sort d'un profond sommeil.

— Rien. Je suis prêt et je t'attends.

— Ah I Et la femme, et le poignard?

— Quel poignard?... fit le comte. Quoi!... encore?

— Son frère s'était levé et passait la main sur son front moite d'une sueur glacée.

Quelques instants lui suffirent pour se reconnaître.

— Décidément, dit-il en essayant de sourire, je ne sais pas ce que j'éprouve ce matin. Sortons, le grand air dissipera mes vapeurs.

Ils traversèrent la longue suite d'appartements qui conduisaient au péristyle.

Des valets de pied tenaient en main deux chevaux élégamment harnarchés, Fleur-de-Lis, magnifique jument alezane, à la tête fine, à l'œil étincelant, aux jambes de cerf, et Simoun, bête rapide comme son nom, à la longue crinière blanche et balayant la terre, frémissante sous le mors, venu du fond du Sahara.

Un groom était en selle sur un troisième cheval de suite, aux formes plus

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Toutes ses lettres lues, le comte dit, sans se tourner vers lui...

massives, au large poitrail, haut de croupe et L tout t prèt à ne pas laisser augmenter d'un pied la distance réglementaire qui devait toujours exister entre lui et ses deux compagnons d'écurie.

Le suisse, en grande livrée» se tenait, grave et digne, debout devant la grille.

Le comte fit un signe.

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Les valets amenèrent les deux chevaux au pied du perron. Us se mirent en selle avec une légèreté et un sans-façon qui prouvaient leur longue pratique de i'équitation.

— Où allons- nous? demanda le coloneL

— Au bois. Nous nous arrêterons,, en rentrant, chez la duchesse de Vérone.

. -*- Tiens-tu à ce que je t'accompagne chez la duchesse?

— Qui.

— Bien. Allons.

Ils partirent.

Corneille P.ulk, le groom, les suivit à vingt encolures de distance.

La journée était superbe.

Un soleil éblouissant déversait à profusion ses chauds rayons sur la ville, qui peut seule, depuis Rome l'ancienne, s'arroger ce titre ambitieux : la Ville.

PARIS est aujourd'hui la tête du monde moderne, tout aussi bien que ROME était la reine du monde ancien?

Dans .mille ou quinze cents ans, quel sera le PARIS ou la ROME de l'avenir? ;

Une foule immense de i piétons encombrait les trottoirs qui bordent les rues, les quais, les places; /;

Plus de dix mille voitures de toutes sortes sillonnaient les chaussées. ■ Un grand nombre de cavaliers zigzaguaient à travers les calèches, les coupés de, maîtres et les fiacres ou les cabriolets de remise.

Les Champs 7 Élysées p offraient le coup d'oeil le plus curieux.

On riait, on chantait, on se bousculait.

Chacun voulait voiiv Voir quoi? rien.

Mais la foul&e-st ainsi.

Depuis trente ans,;chacuii;i*épèle. à son voisin : le carnaval est mort.

Chacun le sait. .:■]-■-.

Les masques solitaires, aux mines éraillées, qu'on coudoie par hasard sur les trottoirs desgrandes voies et des boulevards, ou quiprennent la file, dans dés équipages frelatés, ne. sont que les réclames ambulantes de marchands plus ou moins véreux.

Qu'importe! On veut voir.

Jacques Bonhomme, qui n'est pas bonhomme du tout, mais qui, en revanche* est badaud en diable, sort de chez lui avec une poussinée d'enfants, donnant le bras à sa femme, qui porte son petit dernier.

Il se plonge bravement au sein de la foule qui grouille, du peuple qui s'étouffe.

On le pousse, on le presse, on marche sur ses enfants, on renverse sa digne moitié, on lui vole sa montre, il crie; arrivent des gardes qui le mènent au poste, parce qu'il vient de causer un rassemblement de vingt personnes au milieu d'une masse ambulante de huit cent mille âmes. Qu'importe encore!

On le lâche.

Ils flânent -de plus belle, lui et sa touchante progéniture : ne se doutant pas

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que leurs yeux écarquillés, leurs vêtements en lambeaux, leurs cris de surprise ou de douleur, leurs fatigues de la journée forment le plat du jour, le seul attrait de curiosité de cette fête grotesque, où les grotesques sont les 'gens sérieux qui ne savent pas rester au coin de leur feu.

Grâce aux sergents de ville, aux gardes municipaux échelonnés le long des quais pour maintenir la foule et prévenir les accidents, — que, ces jôurs4à malheureusement, nulle force humaine ne peut prévenir, — le comté de Warrens et son frère atteignirent les Champs-Elysées sans grandes difficultés.

Là, il leur fut possible de ne plus tenir leurs chevaux en bride et d'échanger quelques mots.

Mais, soit fatigue, soit préoccupation, les deux cavaliers paraissaient assez indifférents au spectacle que la foule leur donnait.

Ils se contentaient de rendre les nombreux saluts qu'ils recevaient. . .

Poli avec ses égaux, affable avec ses inférieurs, le comte forçait le colonel à arrondir les angles de ses habitudes militaires.

Ils mirent un quart d'heure pour monter au pas l'avenue des Champs- Elysées, de la place de la Concorde au Rond-Point. Ce laps de temps suffit à Martial Renaud pour chasser ses idées sombres, ainsi que son frère Vav^it bien prévu.

Ils allaient faire prendre à leur bête une allure plus rapide, quand une élégante voiture découverte passait côté d'eux. .;,'. >..-

Cette voiture, une Victoria à la D au mont, menée par quatre chevaux ajxx jockeys microscopiques, poudrés, une rose à la boutonnière, avec un chasseur gigantesque assis sur le siège de derrière, était suivie de deux laquais à cheval.

Au moment où elle se croisa avec nos cavaliers, elle débouchait de l'allée,

des Veuves. -;

Tout à coup les chevaux, bien que lancés au grand trot, s'arrêtèrent comme sileurssabots.se fussent soudés au sol, et une jeune femme, se penchant légèrement du côté des deux cavaliers, qui firent halte, eux aussi, les salua d'un sourire gracieux.

Forçant leurs chevaux à volter de son côté, ils s'approchèrent de la Victoria, et se découvrirent respectueusement.

La dame que le colonel Renaud et le comte de Warrens saluaient avec tant de déférence était enfouie au fond de sa voiture, gracieuse comme une chatte qui s'étire au soleil, et disparaissait dans des flots de satin, de dentelles et de fourrures.

Quoiqu'elle fût assise, l'élégance de son attitude la faisait deviner grande, élancée; sa taille fine et cambrée comme un arc ne se laissait pas écraser par le manteau de martre zibeline doublé de petit-gris qui la garantissait du froid.

Ses petits pieds reposaient sur une énorme peau d'ours qui tapissait le fond de sa voiture.

Les rigueurs de la température ne semblaient pas avoir de prise sur cette admirable créature, l'un des chefs-d'œuvre du Créateur.

C'était bien là une de ces beautés fières, sombres, dominatrices, devant

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lesquelles l'homme le plus sûr de lui-même se sent défaillir et doit prendre la fuite, s'il ne veut se laisser vaincre ou tout au moins enchaîner.

De ses grands yeux, noirs comme là nuit, bordés de cils de velours et couronnés de sourcils tracés au pinceau par la nature, s'échappaient -des regards magnétiques.

Ces regards, tantôt fulgurants comme des éclairs, tantôt languissants comme une caresse, un front bas comme celui de la Diane antique, mais plus pur et mieux modelé, des narines roses et frémissantes par moments,- une bouche mignonne laissant entrevoir une double rangée de dents petites, acérées et nacrées, composaient l'ensemble le plus séducteur qui se puisse imaginer.

On sentait que cet ensemble, cette réunion de charmes à désespérer l'artiste qui se fût donné la tâche de les reproduire, pouvait, à -plaisir, se faire caprice ou statue, attrayant comme le vice satiné, respectable comme la vertu qui se respecte elle-même.

La morbidesse de son teint, les boucles épaisses de sa chevelure noirbleu, faisaient ressortir la transparence veloutée de ce visage divin qui distingue les créoles.

Qu'était cette jeune femme?

Une de ces. séduisantes sirènes auprès desquelles les hommes mettent bas toute prudence et toute pudeur, et se succèdent facilement les uns aux autres, cercle vicieux que la vieillesse seule rompt, ou l'une de ces reines de la mode, qui, tout en étendant leur sceptre sur la stupide humanité masculine, ne jettent leur mouchoir qu'à bon escient, et ne descendent qu'une fois de leur piédestal.

Toujours est-il que le comte et son frère attendaient immobiles et la tète découverte.

• Elle se décida à les prier de se couvrir, et elle échangea avec eux plusieurs de. ces phrases de politesse qui servent à peloter en attendant partie. Puis, s'adressant au comte de Warrens, elle lui dit :

— avouez que le hasard est toujours mon meilleur ami, mon cher comte.

— J'avouerai tout ce qu'il vous plaira, répondit M. de Warrens, en contenant Pleur-de-Lis qui battait la terre avec impatience.

■ — = Vous êtes toujours l'un des plus beaux écuyers que je connaisse, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez là une superbe bête.

— Les petits cadeaux... font naître l'amitié. Elle sera dans votre écurie ce soir même, madame.

— Allons! allons! fit la dame, qui ne parut pas étonnée de cette galanterie en dehors des usages parisiens. Le temps et l'absence passent sur vous sans vous changer. J'étais bien sûre que vous demander cette jument, c'était Favoir...

Ce fut le seul remerciement qu'elle lui adressa.

— Y'a-t-il longtemps que vous êtes à Paris? demanda-t-elle.

— Trois mois à peine, madame la comtesse.

Nos lecteurs le voient, la jeune femme en question n'était pas la première aventurière venue.

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Elle répliqua : ' .

— On mq l'avait dit, je ne le croyais pas.

— Pourquoi?

— D'abord parce que je ne sais plus qui m'écrivait dernièrement vous avoir rencontré bien loin.

— Où, madame?

— Là-bas 3 par delà les mers.

— Je n*ai pas encore trouvé le moyen de vivre un pied en Europe et l'autre... où cela l'autre, comtesse?

— Mais à Amsterdam? dit-elle en cherchant à le percer à jour.

— En Hollande? fit tranquillement M. de iWarrens,

— Non, en Amérique.

— Il y a donc une ville de ce nom de l'autre côté de l'Océan? demanda avec la plus stricte indifférence le comte, pendant que Martial Renaud regardait la jeune femme, sans pouvoir réprimer tout à fait sa surprise, presque son effroi.

— Vous êles adorable d'ignorance et de naïveté, répondit celle que Ton appelait M 1110 la comtesse. Mais laissons cela, et venons-en à la seconde raison qui m'empêchait de croire à votre présence dans cette ville.

— Veuillez parler, comtesse.

— Vous êtes à Paris, et vous ne venez pas me voir! fit-elle en lui tendant la main.

Le comte la prit et l'effleura de ses lèvres,

IL n'avait pas encore pu s'accoutumer au brutal et grossier serrement de 1 mains qui nous est venu de la libre Angleterre.

— Je mérite ce reproche, répondit-il.

— Péché confessé est tout à fait pardonné. Avez-vous mon adresse?

— J'en rougis, mais je l'ignore, madame la comtesse.

— Suivez-moi, et vous l'apprendrez, fit-elle avec un laisser aller irrésistible.

— Puis, s'adresant au premier jockey, elle lui dit :

— Vite, à l'hôtel.

La Victoria tourna.

Les deux jockeys, d'une adresse rare, ne prirent même pas la peine de crier gare et partirent à toute vitesse.

Le comte regarda le colonel.

Celui-ci ne bronchait pas. Il attendait les ordres de son frère.

— Impossible de lui résister I murmura le comte.

Et, piquant des deux, lui et son frère, ils suivirent le rapide équipage delà comtesse Hermosa de Casa-Real.

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