FRANÇOIS TOURNESOL
Deux ans après, François Tournesol ajoutait une gargote à son détail de vins; il donnait à manger aux ouvriers du quartier ainsi qu'aux acteurs les
La table sur laquelle s'appuyait le vicomte était encore servie.
moins payés des petits théâtres et aux bohèmes égarés dans ces parages lointains.
Le tout à des prix fabuleux.
Peu à peu ses affaires s'accrurent.
En face de cet accroissement progressif, ses visées devinrent plus hautes.
LlV. 66. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 66
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Tout en conservant son premier établissement, Tournesol y annexa d'autres boutiques, à droite et à gauche.
Il loua tout le premier étage de la maison, et il en fit un restaurant, installé, monté avec un luxe inouï pour le quartier.
De plus, il- se créa une spécialité.
Celle de la bouillabaisse et des escargots à la provençale.
Ce fut un coup de fortune pour lui.
L'argent, qui n'est pas. si rebelle qu'on le suppose, quand une bonne idée l'appelle, se mit à pleuvoir dans sa caisse.
Le sieur François Tournesol était plus qu'économe, mais, par calcul même, il savait faire la part du feu.
Bien des bohèmes, constatons-le à la louange de son intelligence, un grand nombre de pauvres cabotins à mines faméliques, lui durent la pâtée des années entières sans qu'il leur réclamât un sou de leur note, aussi longue que la liste des maîtresses de don Juan.
Un statisticien perdrait la moitié de sa vie àcalculerle nombre de veauxmortn es, la quantité de moutons morts de la clavelée, de chats volés, de chevaux achetés à Féquarrisseur, que François Tournesol débita, Ymgt années durant, sous les apparences les plus fallacieuses et sous les noms les plus ronflants.
Ses clients du rez-de-chaussée avalaient sa cuisine sans trop de gémissements; mais ceux du premier étage ne laissaient pas de lui adresser les reproches les plus sincères.
Aux premiers il répondait :
~- Croyez- vous que je vais vous donner des truffes pour vos six sous?
Aux seconds :
— Quand on mange une bouillabaisse digne de la Réserve de Marseille, et des escargots cueillis aux Martigues, on n'a pas le droit de se plaindre du mouton ou du veau qui les accompagne.
Et, à tout prendre, ses clients se contentaient'de ces bonnes raisons,, puisque le Lapin courageux ne chômait jamais, ni matin ni soir.
Sa réputation s'étendit bientôt de la Bastille à la porte Saint-Martin.
Bref, ce digne gargotier, qui avait littéralement commencé sans un sou vaillant, après avoir gagné une fortune plus que raisonnable, trouva moyen de faire souche d'honnêtes bourgillons en mariant sa fille à un compatriote.
Sa fille était un hideux laideron qui avait roulé vingt ans entre les jambes des consommateurs de la cuisine paternelle.
Son compatriote, venu comme Tournesol à Paris sans semelles à ses souliers, se laissa tenter par les futurs millions de sa monstrueuse future.
L^union s'accomplit selon toutes les formalités exigées par la loi,
Le jour de cette union, — l'un des plus beaux de ce tendre père, — Tournesol ne se doutait pas que ses millions serviraient plus tard à sauver sou gendre d'une banqueroute frauduleuse, à le faire nommer maire et à lui permettre d'aspirer à la dépulation.
Aspirations que Pavenir, du reste, pourrait légitimer.
Mais n'anticipons pas sur des événements que nous raconterons en temps et lieu.
Pour le moment, François Tournesol trônait dans son comptoir, en pleine renommée et en pleine gloire.
C'est donc de lui seul que nous avons à nous occuper, et nous y revenons, priant le lecteur de nous pardonner cette courte digression, qui porte bien son enseignement avec elle.
Or, le dimanche gras 1847, vers dix heures 'du soir, le restaurant et la gargote du Lapin courageux, premier et second étages compris, resplendissaient de lumières.
Salles communes et cabinets particuliers regorgeaient de clients de toutes les classes, dont les silhouettes se détachaient en. noir sur les rideaux blanchis à nouveau pour la circonstance.
Ce n'étaient que chants et cris joyeux, bacchanales et sarabandes donnant bien à rêver aux malheureux voisins de ce lieu de délices, aux passants attardés qui regagnaient tranquillement leurs honnêtes et silencieuses demeures.
G'est une bienheureuse saison pour les restaurateurs de toutes espèces, que la saison du carnaval.
Toute la durée de cette époque de folie, ils vendent ce qu'ils veulent, au prix qui leur convient, aux stupides soupeurs, accompagnés ou non accompagnés, leurs hôtes habituels.
Tous ces malheureux, artistes, bourgeois, bohèmes, avant ou après le bal, arrivent chez eux pour satisfaire les caprices et les appétis insensés de leurs conquêtes de rencontre ou de hasard.
Là, ils mettent une sorte de frénésie à se débarrasser le plus promptemenfc possible d'un argent gagné à grand'peine ou trouvé grâce aux moyens les plus honteux.
Le propre de l'argent mal gagné est de brûler la poche de qui le possède.
En somme, le Lapin courageux n'avait jamais vu une foule plus considérable se presser dans ses salons et dans ses couloirs.
Le flot des consommateurs, après avoir submergé le rez-de-chaussée, était monté jusqu'au premier étage.
Les premiers venus ayant pris toutes les places disponibles, les arrivants, pressés, serrés les uns contre les autres, sur les marches étroites de 1-esealîer, criaient, hurlaient, attendant qu'il plût à leurs devanciers de leur céder une table ou un cabinet.
Le rez-de-chaussée surtout — nous voulons parler d'une salle contiguë à la boutique du marchand de vin — offrait le coup d'œil le plus pittoresque et le plus saisissant.
Une foule énorme, composée d'hommes, de femmes et d'enfants revêtus des haillons les plus hétéroclites, était entassée dans cette vaste pièce.
Par la porte de communication donnant dans la boutique même où se trouvait placé le comptoir de maître Tournesol, on apercevait des appelés debout, couchés par terre, de chaque côté du comptoir, des élus assis trois ou quatre sur le même siège.
Devant le comptoir se tenaient plusieurs individus, vêtus en habit de ville, à l'air sournois, porteurs de nez énormes, qui, voulant se donner une
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contenance, faisaient semblant de se payer à tour de rôle une tournée de vin blanc.
Ils n'avaient pourtant ni envie de boire, ni envie de rire.
Les paroles qu'ils échangeaient, de temps à autre, à voix basse, le montraient clairement.
Et si leurs paroles n'avaient pas suffi àl'édification d'un auditeur sagace, les regards inquiets, curieux, qu'ils jetaient sans cesse, à la dérobée, sur la porte de l'établissement, ne lui eussent laissé aucun doute à ce sujet.
En dehors de ce groupe sombre, la masse des masques et des consommateurs hurlait, beuglait, avec une si noble émulation, qu'avec la meilleure volonté du monde, un orage survenant, aucun d'entre eux ne fût parvenu à entendre les éclats de la foudre, la grande voix du tonnerre.
Tournesol, premier du nom, allait et venait, servant les uns, engageant les autres à la patience, et cela dans la joie de son âme.
Les opérations de cette nuit de Cocagne prenaient des proportions gigantesques.
La nuit commençait à peine.
Que serait-ce donc vers deux heures du matin, à la sortie des bals!
La foule était tellement compacte que, materiellement.il semblait impossible à un individu quelconque, si mince et si fluet qu'il fût, de parvenir à s'y caser.
Notre Provençal se frottait joyeusement les mains, en songeant que les premiers, une fois repus, seraient obligés de déguerpir et de céder la place aux autres.
Et puis, cela flattait singulièrement son amour-propre de chef de maison, de penser qu'on faisait queue à sa porte sans être sûr de la franchir!
Mais, si compactes qu'elles paraissent, les masses humaines sont essentiellement malléables, élastiques, et douées d'une puissance de compression qui jusqu'ici n'a pas encore été déterminée par A plus B.
Tournesol ne tarda pas à avoir la preuve de cette vérité.
Soit lassitude, soit retraite des aspirants soupeurs, les cris de la rue venaient de se calmer.
Profitant de cette éclaircie, de cette minute de tranquillité, cinq masques, cinq débardeurs, se précipitèrent sur la porte d'entrée donnant dans la boutique du rez-de-chaussée, la forcèrent, et firent une entrée triomphale à laquelle aucun de ceux qui obstruaient leur route ne put s'opposer.
On se serra.
On leur fit place.
Ils passèrent sans se préoccuper de ceux qui se montraient obligeants sans en avoir la moindre envie.
On pressentit qu'il allait se passer quelque chose d'intéressant.
Tout les regards se tournèrent de leur côté.
Ils se dirigeant en ordre, de front, vers le comptoir où se tenaient les bourgeois aux longs nez.
A Feutrée desnouveaux venus, ceux-ci avaient échangé des signes d'intelligence, saisi leurs verresàdemi pleins, et avaient trinqué en murmurant ce seul mot:
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— Attention t
Nos cinq masques, nous l'avons dit, portaient le même costume.
Ils étaient déguisés en débardeurs.
Cinq beaux gaillards t ,;■
Cinq athlètes aux gestes brusques, à la démarche assurée.
Contrairement à l'usage où sont les hommes, dans les bals publics de Paris, de ne pas se masquer, ils avaient le visage caché par un large loup de velours noir.
Chacun d'eux brandissait à la main un bambou qui, sous les apparences les plus pacifiques, pouvait, au besoin, devenir un assommoir du plus joli poids.
Détail à retenir :
Ces cinq débardeurs, appartenant sans doute à la même bande joyeuse, portaient cinq- vêtements de couleurs différentes.
Le premier avait un costume entièrement noir;
Le second, un bleu;
Le troisième, un orange ;
Le quatrième, un ponceau ;
Et le cinquième., un lilas.
Faute de savoir, quant à présent, leur âge, leur domicile, leurs noms et prénoms, nous nous contenterons de les appeler le noir, le bleu, l'orange, le ponceau ou le lilas, et de les distinguer par la couleur de leur costume.
Leur entrée n'était passée inaperçue d'aucun des clients du père Tournesol.
Un pierrot qui soupait, en face du comptoir, avec un diablotin aux cornes enluminées de vermillon et au visage peint en vert-monstre, avait vivement tourné la tête de leur côté.
— Est-ce lui ? demanda-t-il.
Son compagnon lui répondit entre deux bouchées :
— Lui, je ne sais pas!... mais eux, oui.
— Tu en es sûr?
— Qui est-ce qui est jamais sûr de quelque chose?
— Va rôder autour d'eux, et...
— Oh! ce n'est pas la peine, fit le diablotin avec une de ses plus belles grimaces.
— Gomment I s'écria l'autre avec une impatience nerveuse qui témoignait d'une nature habituée à courber toute résistance.
— Si c'est eux, nous allons rire...
Il se versa un verre de vin plein jusqu'au bord, le but et ajouta :
— Aimez-vous à rire, m'sieur Benja... ?
— Tais-toi! interrompit le pierrot, qui l 'empêcha d'achever.
— Bon ! on se taira. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus dfûcile à exécuter sur la corde de l'existence.
Le pierrot posa le coude droit sur la table, appuya son menton sur son coude et examina la situation.
Évidemment, il s'attendait à une scène intéressante, il ne voulait en perdre aucune péripétie.
Cf!
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Le sieur Tournesol se trouvait dans son comptoir à l'arrivée des cinq débardeurs.
— Que faut-il servir à ces messieurs? demanda-t-il en se penchant vers eux, de son air le plus achalandant.
— Trois bouteilles de vin blanc, une bouteille de kirch et du sucre dans un saladier, répondit le débardeur noir d'une voix de basse chantante.
— Et cum spiritu tuoî psalmodia sur le même ton un des faux-nez, qui était à coup sûr un excellent musicien,
— Amen! chanta un second faux-nez.
Tout le monde se mit à rire.
Les débardeurs firent comme tout le monde.
Ils firent plus, même.
Ils applaudirent à tout rompre.
Les faux-nez, voyant qu'ils ne récoltaient que des applaudissements et pas la moindre querelle, en restèrent là.
Pendant que Tournesol s'empressait de servir ses nouveaux clients, le diablotin, qui dès les premières notes entonnées par le premier faux-nez avait sauté du parquet sur sa chaise, puis sur la table, le diablotin, disons nous, se pencha à l'oreille du pierrot et lui murmura ;
— Je connais cette musique.
— Moi aussi, répondit le pierrot en haussant les épaules.
— Non, vous ne comprenez pas, mon prince... c'est du chanteur que je parle et non de la chanson.
— Qui est-ce?
— Vous avez causé ce matin...
— Moi?
— Avec lui.
— Tu te trompes !
— Dans votre hôtel...
— Imbécile, te tairas-tu?
— Garni... hôtel garni... ajouta vivement le diablotin, dont la langue marchait souvent plus vite que la pensée.
Le pierrot réfléchit un instant et s'écria :
— Ah! j'y suis... c'est le Coquillard...
— ÇharbonneauJ Lui-même! Allons donc 1
— Mais les autres?
— Ah! voilà! fit le diablolin en clignant de l'œil... mais vUà que ça se corse! J'y vas de mon attention!
Ils se mirent de nouveau à examiner les deux troupes rivales.
— Voilà ce que vous avez demandé, messieurs, disait le cabaretier aux débardeurs. Voulez-vous être servis dans un cabinet? Il vous faudra attendre quelques minutes.
— Un cabinet? Non, une table nous suffira, répondit le débardeur noir.
— Daine ! pour le moment, vous le voyez, il n'y en a guère. Si vous voulez. . .
— Attendre quelques minutes ? acheva le bleu qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Connu, merci !
— Connu, merci ! répétèrent en chœur les faux-nez, La galerie rit comme elle l'avait déjà fait précédemment. Cette fois-ci les débardeurs ne se mêlèrent point à ses rires.
Le débardeur noir, qui semblait commander aux quatre autres, dit froidément :
— Vous nous servirez ici même.
— Ici? sur le comptoir? demanda Tournesol embarrassé.
— Oui.
— Mais... ■
— Mais quoi ?
— Mais quoi ? mais quoi ? mais quoi ? répétèrent en chœur les faux-nez.
— Mais, dit Tournesol, qui, tout en voulant éviter une querelle, croyait que les faux-nez seraient les plus forts, étatit les plus nombreux et parlant plus haut, mais c'est que ces messieurs...
— Eh bien ! ces messieurs ?
— Leurs verres sont là, et...
— Ces messieurs seront assez complaisants pour les reculer, et il y aura place pour tout le monde.
Le chœur des faux-nez poussa un éclat de rire qui dura un quart de minute.
Les débardeurs ne bronchaient pas.
Tournesol, reconnaissant la justesse de leur cause, allait se décider à écarter les verres de ses premiers clients et à placer le saladier rempli du mélange demandé au beau milieu de son comptoir, et il ne se dissimulait pas le mauvais résultat que pouvait avoir sa décision, quand une voix moins rude que celles des faux-nez et des débardeurs prononça l'invitation suivante :
— Si ces messieurs veulent me faire l'honneur de s'asseoir à ma table, je serai enchanté de la partager avec eux.
C'était le pierrot qui venait de parler ainsi. Le diablotin sauta par terre.
Les débardeurs bleu, ponceau, orange et lilas consultèrent le débardeur noir.
Ce dernier accepta.
Et les faux-nez de rire, à nouveau, le plus ironiquement du monde.
— Merci, maître Pierre, fit le débardeur noir en tendant la main au pierrot. Nous te revaudrons cela.
— J'offre, je ne reçois pas, répondit lîèrement l'amphitryon du diablotin.
— Couvrons-nous, grands d'Espagne 1 déclama pompeusement celui-ci en se campant, le poing sur la hanche. Bonjour, mon oncle, ajouta-t-il en cédant son siège à l'Orange et en lui sautant à califourchon sur les épaules. On est donc sage, ce soir? C'est bien fait. Prudence est mère de longévité !
— C'est toi, Mouche 1 répondit l'Orange, qui reconnut le diablotin à son fausset. Tu te fourres donc partout ?
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