V.--ÏÎ
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|j|J — Et Marcos Praya?
— Nous ne l'avons pas rencontré.
■ — Tu en es bieu sûre?
— Oui, maîtresse.
— Il est fin! murmura la créole en hochant la tête d'un air de doute.
— Sa finesse ne va pas jusqu'à traverser les murailles de son regard, répondit la quarteronne en souriant avec assurance.
— Je le renverrai en Amérique, celui-là.
— Il en mourra, maîtresse.
— Eh! que m'importe, après tout? Sa présence me gêne! fit l'irascible créature avec un geste d'impatience.
-— Marcos vous aime autant qu'il aime sou Dieu! répliqua gravement Anita en se signant.
- . C'est une chose à remarquer, toute créole est religieuse; et sa religion, plus naïve que celle d'une Européenne, étant plus récente, réside surtout dans les signes extérieurs.
M me de Gasa-Real n'était créole qu'à demi, à ce point de vue-là.
Sa passion, amour ou ambition, étouffait les souvenirs divins de son enfance et de sa jeunesse.
— Il m'aime!... il m'aime!... dis-tu? reprit-elle avec violence ; soit. Mais il m'aime trop ! Son affection me fatigue, son dévouement m'obsède 1 Si j'écoutais ses conseils...
— Il ose à peine vous en donner un... en tremblant.
.. — Si je Técoutais, je finirais par ne plus m'appartenir ! Marcos, sous prétexte d'adoration et de respect, ferait de moi sa chose ! Gela ne sera pas* mignonne! ajouta-t-elle sur un mode plus léger.
— Vous êtes sévère pour le plus fidèle de vos serviteurs
— Et toi, tu es indulgente pour ses défauts, Anita.
La quarteronne rougit et détourna son visage pour ne pas laisser voir à sa maîtresse la rougeur qui l'envahissait.
— Aide-moi à m'habiller, chica, fit cette dernière. . — Avec ces habits-là, maîtresse?
— En homme, oui.
Anita obéit.
Elle aida M 1110 de Casa-Real à revêtir son costume masculin. Tout en lui servant de valet de chambre, la quarteronne ne put s'empêcher de lui communiquer ses appréhensions :
— Vous allez encore sortir ainsi vêtue, seiiora?
— Grois-tu que je m'habille de la sorte pour rester chez moi? lui répondit en riant la comtesse.
— Et vous sortez seule ?
Dans un instant.
— Ne faites pas cela, maîtresse.
— Tu as peur?
— Pour vous, oui.
— Je ne t'emmènerai pas. Ne crains rien.
— Oh! maîtresse, fit Anita avec reproche, vous savez queje donnerais ma vie pour vous. .
— C'est convenu, mais je préfère que tu la gardes... dans ton intérêt et dans le mien.
Ce disant, elle endossa le pardessus que la quarteronne lui tenait tout ouvert.
— Sortir ainsi habillée, c'est bien imprudent, maîtresse.
— Enfant!
— Surtout aujourd'hui.
— Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier ou demain?
— Parce que c'est le dimanche gras.
— Raison de plus. Je ne serai pas la seule femme déguisée en homme.
— Vous risquez d'être insultée...
— Crois-tu? répliqua vivement la créole en regardant Anita de façon à lui prouver que la chose n'était pas aussi facile à faire qu'à dire.
— Il y a tant de monde dans les rues, maîtresse 1
— On n'est jamais plus en sûreté qu'au sein de la foule, petite.
— Faites-vous accompagner.
— Allons! voilà que pour rassurer la senorita, il va me falloir demander une escorte au préfet de police, railla-t-elle doucement.
Puis, donnant à sa jeune camériste un soufflet qui ressemblait fort à une caresse, M ,nc de Casa-Heâl continua :
— Je ne suis pas une femmelette, tu le sais, nila. Voyons, hâtons-nous. Le temps presse. On m'attend.
Anita baissala tête sans répondre, sachant qu'il était impossible de changer les résolutions de sa maîtresse.
Elle avait bon air sous l'habit masculin, la noble dame.
Ses manières élégantes, sa désinvolture leste et dégagée en faisaient un charmant jouvenceau.
A la façon dont la comtesse portait son harnais d'aventure, on reconnaissait facilement que ce n'était pas son coup d'essai.
Se couvrant cavalièrement la tête de son feutre, elle prit sur la même table où se trouvait son chapeau une paire de pistolets et un stylet à la poignée arrondie, à la pointe longue, acérée, bleuâtre.
Mettant ces armes, aussi dangereuses pour le moins dans sa main que dans celle d'un homme, au fond des poches de son paletot sac, elle boutonna son pardessus jusqu'au menton, et dit à la quateronne :
— Adieu, je pars.
— A quelle heure rentrerez-vous, maîtresse? demanda la jeune lille avec un long soupir.
— Je ne sais pas au juste.
— J'attendrai.
— C'est inutile.
— S'il vient des visites ?
— Je suis soulï'rante 1 Je ne reçois personne. Tu m'as comprise?
— Oui, senorà. Adieu et bon plaisir.
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— Merci. J'espère, en effet, m'amuserce soir, fit la créole avec une expression indéfinissable.
— Faut-il vous éclairer?
.— Oui, prends une lanterne et conduis-moi.
Anita alluma une lanterne sourde et précéda sa maîtresse. Elles atteignirent la porte fantastique par laquelle l'agent de M. Jules était sorti sans s'en douter.
.' — Toute réflexion faite, ne m'attends pas, chica.
— Je veillerai malgré moi, répondit Anita.
— A ton aise. Après.tout, peut- être vaut-il mieux que tu m'attendes, prête à m'ouvrir au premier signal.
— Merci, maîtresse.
— Ouvre.
La quarteronne poussa un ressort.
La muraille se fendit, comme cela était déjà arrivé pour maître Gharbonneau.
M me de Casa-Real adressa un dernier signede recommandation muette à sa jeune servante et sortit.
La porte dérobée se referma sur elle, au moment même où l'agent de police doublait l'angle de la rue et s'engageait dans l'avenue des Champs-Elysées.
Sans penser à lui, notre héroïne prit aussi cette direction.
Il faut lui rendre la justice de reconnaître que son cœur n'avait ni un battement, ni une pulsation de plus.
Elle arriva rapidement à l'extrémité de la rue.
Grâce aux marchands de toutes sortes : tirs à l'arquebuse, tirs aux : macarons, Guignols et cônsortsjquïencombraientlesallées et les contre-allées de là grande avenue parisienne, grâce à leurs nombreuses boutiques ou baraques éclairées presques a gomio, cette promenade favorite du peuple le plus badaud de l'univers était aussi vivante, aussi pleine que dans la journée.
Doîia Hermosa se mêla bravement à la foule.
Elle suivit le flot.
Elle était si complètement entrée dans la peau de sa petite création masculine, que personne ne la remarqua
Les gamins eux-mêmes, ces rois du carnaval, lui accordaient le droit de masculinité.
Pas un crimalséantne vintl'assiégemi lapoursuivredanssa marche rapide, quoique entravée par le flux et le reflux des promeneurs.
Doîia Hermosa marcha ainsi; coudoyant et coudoyée, bousculant les uns, bousculée par les autres, jusqu'à la rue Saint-Florentin.
Là, elle se vit libre de respirera pleins poumons.
Même à l'époque des réjouissances et des fêtes publiques, la rue Saint- Florentin ne perd pas sa couleur tranquille et aristocratique.
Peu de passants.
A peine quelques propriétaires — nous allions ajouter féodaux — pressés de rentrer dans leurs demeures silencieuses.
Presque à l'angle de cette rue, à une dizaine de pas de l'ancien hôtel de Talleyrand-Périgord, un fiacre stationnait.
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— Mademoiselle, j'aurais deux mots à vous dire avant d'aller plus loin.
A côté du fiacre, assis sur une borne-fontaine, un gamin causait avec le
cocher en fumant un mauvais cigare d'un sou.
Le cocher, qui semblait au mieux avec lui, venait de tirer sa pipe de sa
bouche et s'apprêtait à lui demander du feu- Mais un léger coup de sifflet, lancé à peu de distance, sépara les deux
fumeurs et interrompit leur douce causerie.
LïV. 54. p. ROY, édit. — Reproduction interdite. 5"*
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— N,i, ni, c'est fini, mon petit, fit vivement le gamin, en jetant son bout de cigare dans, le ruiseau. Y'ià le monde que j'attends. Grimpe sur ton trône. On ne te fera pas lambiner.
Le cocher remonta sur son siège en grommelant.
Le gamin courut au-devant de la comtesse, sa casquette à la main.
M mc de Gasa-Real, son signal donné, s'était arrêtée, examinant avec sa rapidité de perception ordinaire la voiture, l'automédon et l'enfant qui se précipitait à sa rencontre.
L'examen la satisfit.
Elle sortit de son immobilité et se dirigea vers le véhicule numéroté.
Mouchette — c'était lui — suivait, plein d ? égards pour son meilleur ou pour sa meilleure cliente, au choix du lecteur.
Sans souffler mot, la comtesse mit la main sur la poignée de la portière et l'ouvrit.
Mouchette lui tint le marchepied.
Une fois la comtesse dans le fiacre, il se prépara à refermer la portière.
Celle-ci l'arrêta.
Il la regarda d'un air étonné.
— Où allons-nous, mon bourgeois? demanda-t-il en cherchant à comprendre ce temps d'arrêt.
— Monte, lui répondit- on.
— Moi! s'écria le gamin, moi, dedans et pas dessus! La bonne charge!
— Monte! répéta impérativement la comtesse.
Mouchette, qui, pour la première fois de sa vie, s'était fait répéter une invitation aussi aimable, sauta d'un bond dans le fiacre ; il s'assit, modeste, sur la banquette de devant et ferma la portière.
A son tour, le cocher demanda où Ton allait.
— Descendez les boulevards et ne vous pressez pas, dit le compagnon du gamin, qui, pour le cocher, n'avait pas deux sexes, comme pour Mouchette.
Le cocher fouetta ses chevaux.
— Pas si vite, serin ! cria l'enfant. Puisqu'on vous dit d'aller au pas ! Si nous baissions les stores, ajouta-t-il, en regardant la comtesse d'un air conquérant.
— Baissez-les! répondit tranquillement celle-ci.
Cette tranquillité démonta tant soit peu la fatuité de maître Mouchette, qui obéit, baissa les stores et se tint coi à sa place.
Le fiacre se mit à rouler de façon à faire un kilomètre en deux heures et
demie.
— Nous avons à causer, petit, fit la comtesse, écoute-moi.
— Causer, c'est quelque chose. . . murmura Mouchette entre ses dents, — mais il y aurait mieux; enfin...
—Tu dis?
— Rien, m'sieu Benjamin^ je vous ouïs.
— Tu as été exact, je te remercie.
— Il n'y a pas de quoi. Avec vous, c'est bon jeu, bon argent. Je n'ai pas oublié la cachette de la barrière Fontainebleau.
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— Pas si haut.
— Le cocher est borgne! repartit le voyou en faisant claquer sa langue contre la voûte de son palais. Il n'y a pas de danger qu'il entende un mot de ce. qui se dira dans sa boîte.
— Tu le connais?
— C'est un ami. Je l'ai choisi exprès.
— Bien.
— Il fait mes courses quand je suis pressé. Je mange pour lui quand il a
faim.
La comtesse ne put s'empêcher de sourire et de considérer avec curiosité ce commencement d'homme, qui, pour éviter qu'on ne se moquât de lui, se moquait de tout et de tous.
Son compagnon de route supporta sans le moindre embarras cette admiration ou cet étonnement.
Il savait à quoi s'en tenir sur sa propre valeur.
Loin de l'intimider en quoi que ce fût, l'attention qu'on prêtait à ses calembredaines l'excitait, doublait sa verve.
Gomme tous les hommes forts qui ne veulent pas laisser deviner leur pensée, Mouchette avait adopté un mode de causerie qui déroutait ses interlocuteurs.
Les uns prennent un air distrait qui force les gens auxquels ils ont affaire à répéter leurs propositions, et cela leur donne le temps de réfléchir.
Les autres affectent un défaut de prononciation, un bégaiement, toujours dans le même but.
C'est bien certainement en pleine Normandie que l'immortel Balzac a trouvé, dessiné et peint son bonhomme Grandet, la plus merveilleuse incarnation de l'avare homme d'affaires.
S'il ne l'y a pas laissé, c'est qu'il ne désirait pas que l'original de son portrait se reconnût et criât : au voleur!
lia seulement, dans le pays de Caux, dans la vallée d'Auge, on trouve ces types de maquignons, de marchands de bœufs, de fermiers enrichis ayant peur de paraître riches, traînant la syllabe, évitant toute réponse affirmative, prenant votre argent pendant qu'ils cherchent le moyen de ne pas vous livrer leur marchandise.
Mouchette tenait du paysan bas-normand et du rouleur de Paris, Il excellait dans l'art de faire croire à ses clients, à ses pratiques, qu'il n'avait qu'une mince dose de finesse et d'intelligence.
Par moments, il prenait des expressions de x>hysionomie d'une bêtise adorable.
Par moments, aussi, ses yeux vous perçaient à jour comme : | deux vrilles manœuvrées par un habile ouvrier.
Avec sa sagacité et ses habitudes d'ouvreur de portières, il cherchait à deviner ce que cachaient le costume et le faux nom de son prétendu compagnon de voiture.
Mais la chose n'était pas à moitié difficile.
Il faut ajouter que, de son côté, celui-ci n'y mettait pas de complaisance.
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Toujours est-il qu'après avoir étudié l'enfant sous toutes ses faces, la comtesse de Casa-Real, que, pour plus de commodité, nous appellerons M. Benjamin dans ses excursions masculines, se décida à rompre le silence.
Voyant que le gamin était bien résolu à ne faire que répondre à ses interrogations, elle lui dit :
— Es-tu occupé ce soir, petit?
— Ni oui, ni non, répondit Mouchette de sa voix la plus nasillarde.
— Et cette nuit?
— Ni non, ni oui.
— Jolies réponses* Si tu ne m'en donnes que de pareilles, nous ne perdrons pas de temps et nous entamei'ons ensemble des relations nombreuses et suivies.
Le gamin ricana un : Faudra voir ! qui fut un coup d'éperon pour M. Benjamin.
— Si je ne vais pas droit au but, pensa-t-il, je n'obtiendrai jamais rien de || ce petit misérable-là.
De son côté, l'embryon se tenait àpart lui le langage que voici :
— Parce qu'on porte un jupon le matin et des culottes le soir, faut pas croire, mon bon ou ma bonne chérie, qu'on mécanisera la jeune France de la rue Mouffetard. Remue ton chiffon roitge, mon petit vieux, et s'il y. a de la braise à réchauffer, on t'en donnera pour tes roues de derrière, pour tes jaunets ou pour tes fafiots, ma bonne petite vieille!
Souvent, quand il réfléchissait, Mouchette réfléchissait dans une langue mi-faubourg Saint-Germain, mi-cour des Miracles.
— J'ai besoin de toi, lui dit brusquement M. Benjamin.
— Je comprends ça.
— Je te dirai pourquoi tout à l'heure.
— Il ne sera pas de trop, fit Mouchette de son intonation la plus grave, quoique, après tout, ce ne soit pas indispensable. Le motif de vos actions, de vos faits et gestes m'est complètement inutile; c'est le but qu'il faut m'expliquer.
— Gamin, pas de phrases l rispota moitié brutalement, moitié gaiement son compagnon.
— La langue est un bel instrument, c'est même mon plus beau, m'sieu Benjamin. Si vous m'empêchez de m'en servir...
— Encore 1 Je fais arrêter le fiacre.
— Vous le payez... j'ai plus de deux heures ! ricana Mouchette.
— Et je te plante là pour ne jamais te revoir. Le gamin poussa un sanglot, s'essuya les yeux avec le revers de sa main
gantée, — il avait un gant changeant comme les nuances de Parc-en-ciel, àla main droite, — puis s'affermissant sur son siège :
— Vous êtes étranger! m'sieu Benjamin. Vous ne savez pas ce que blaguer veut dire. Parlons comme des hommes. Agissons comme des femmes. Et, par les cheveux gris de m'man Pacline, si nous ne réussissons pas dans l'affaire que vous allez me proposer, c'est que M. de Belzébuth se mettra dans le jeu de nos adversaires. Allez, je vous écoute comme si vous portiez le Saint-Sacrement à mon propriétaire.
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Mouchette parlait de bon aloi.
M- Benjamin le comprit et continua :
— Que fais-tu cette nuit?
— Ah! pardon, ça... ça sort de la question. Parlons de vous, M'sieu Benjamin. Moi, je ne vous payerai pas pour vous occuper de mes affaires. Point n'est donc nécessaire d'en causer.
— Je voulais dire : as-tu une affaire qui te réclame dans la soirée?
— Vous êtes curieux.
— Non.
— Je le sais bien, parbleu î Voilà pourquoi je vous réponds : oui, j'ai quelque chose à faire.
— Alors, n*en parlons plus. Je me passerai de ton concours.
— Pardon, fit vivement le gamin, parlons-en. Je ne suis venu ici que
I pour ça
— Si tu es occupé?
1 — Je lâcherai mes occupations pour vous être agréable.
I Au moment où Mouchette protestait de son dévouement inaltérable pour
j M. Benjamin, le fiacre s'arrêta.
\ Il y avait un embarras de voitures.
| Les stores étant baissés, le gamin allait porter la main au ressort de celui
l qui se trouvait à sa droite, afin de le relever et de regarder la cause de leur
\ arrêt.
Mais une tête de Robert-Macaire aviné, traversant le morceau d'étoffe rouge qui tenait lieu de store, lui épargna la peine qu'il était prêt à se donner.
Cette tête appartenait à un long corps qui, sans l'ombre d'un doute, avait absorbé pas mal de litres aux barrières les plus généreuses de Paris. Un faux-nez d'un demi-pied en faisait le plus bel ornement. Ce faux-nez eût empêché le père véritable cle ce faux ami de maître Bertrand, de reconnaître sa progéniture.
Mouchette n'ayant point encore de rejeton, ne se fit pas la moindre illusion et n'eut pas le moindre scrupule, en allongeant un maître coup de poing à ce faciès indiscret qui criait de sa plus belle basse :
— Ohé! les agneaux! On s'amuse là-dedans. J'en suis.
— A l'œil! avait répondu le gamin, en couchant le masque égaré sur le marchepied de la voiture.
Un éclat de rire de la foule lui apprit que le coup était bon. Un juron formidable du Robert-Macaire barbotant au milieu du ruisseau lui fit reconnaître un de ses bons camarades.
— Filoche! s'écria-t-il d'un ton tragique! c'est Filoche!
— Qui? Filoche? demanda M. Benjamin, qui, moins ému encore, s'il était possible, que le fils de la Pacline, avait tout simplement mis la main sur la crosse d'un de ses jolis petits pistolets à deux coups, et qui attendait.
— Un ami! un boni un fidèle! répondit celui-ci. Vous voyez ce que je fais pour vous. Je lui ai collé un atout solide. Faudra mettre ça sur l'addition.
M. Benjamin tira un porte-monnaie de sa poche et il en vida la moitié à peu près dans la casquette de Mouchette.
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— Vlà pour le coup de poing. Vous ne me devez plus rien de ce côté-là. Causons du reste.
Le nacre reprit sa course à l'heure.
— Es- tu brave, petit? dit sans transition aucune le compagnon du gamin. Celui-ci prit une pose à la Rodrigue, se mit le poing sur la hanche, jeta
un coup d'œil castillan à l'être assez hardi pour lui adresser une pareille interrogation, et répondit en faisant une de ses plus gracieuses grimaces :
— Ça dépend du moment... et du bénéfice.
— Le moment, c'est aujourd'hui, ce soir même.
— On pourra voir alors. Et le bénéfice?
— Dix fois ce que je t'ai donné tout à l'heure.
— Je ne compte pas avec les amis. J'accepte les yeux fermés, s'écria Mouchette, qui savait à un franc près ce que M. Benjamin lui avait si généreusement avancé.
— Donc, entendons- nous.
— Je ne demande pas mieux.
— Tu m'appartiens.
— Des pieds à la tête. Jusqu'à quelle heure?
— Jusqu'à minuit.
— Mettons la bonne mesure : jusqu'à minuit dix minutes.
— Connais-tu bien ton Paris?
— Je le connais mieux qu'il ne me connaît lui-même, le gueux! c'est ma ville natale.
— ïu es sûr d'y être venu au monde? demanda M. Benjamin, en riant.
— Ma foi, non. Mais je suis sûr que j'y mourrai.
Ce mot, que nous mettons dans la bouche du petit Mouchette, nous l'avons entendu dire par un vieillard illettré.
A coup sûr, ce vieillard, qui n'avait lu ni La Bruyère, ni Noël et Chapsal, possédait un cœur, et c'était ce cœur reconnaissant qui parlait.
Or, le langage du cœur peut pécher par la forme, mais à coup sûr il va droit au but et touche les plus insensibles.
Mouchette n'était donc pas trop dans son tort en considérant la grande ville comme sa ville natale, puisqu'il comptait y mourir après une longue vie oute tissée d'honneurs et de félicités.
— Ainsi tu ne crains pas de t'y perdre? reprit M. Benjamin.
— Pas plus que dans mon lit.
— Où se trouve la rue d'Angoulême?
— Angoulême? Quelle Angoulême? Il y en "a deux, mon bon monsieur Benjamin.
— Deux?
— Oui. La rue d'Angoulême-Saint-Honoré, qui se trouve à deux pas et une coulée d'ici.
— Ce n'est pas celle-là que je te demande.
— Et la rue d'Angoulênie-du-Temple.
— Du Temple. En eiïet.
— Après, s'il vous plaît ?
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— Il se trouve, je crois, dans cette rue, un marchand de vin traiteur.
— Un fameux! dit le gamin en se léchant les lèvres.
— A l'enseigne?...
— Du Lapin courageux.
— C'est ceia, fit M. Benjamin, stupéfait de voir que ce minuscule produit des vices parisiens ne se vantait pas en prétendant si bien connaître son Paris.
— Chez le père Signol, je ne connais que lui*
— Veux-tu que nous y soupions ce soir?
— Ensemble?
— Ensemble.
— Ahl mon prince! s'écria Mouchette ravi, permettez-moi de m'esbigner dix minutes.
— De quoi? demanda l'autre, qui ne comprenait pas esbigner,
— Ahl c'est juste... Laissez-moi aller au premier dëcrochez~moi-ça venu... J'y ferai un bout de toilette.
— Nigaud. Tu es très bien ainsi.
— Gomme il vous plaira. Ainsi nous irons?
— Ce soir même.
— C'est une maison très rupe. Et il vous a une cave pour les amis, le père Signol! mais une cavel... à y faire pousser de la vigne I quoi! Y allonsnous tout de suite?
— Non, plus tard.
— Nous allons nous promener à l'heure, encore longtemps, dans cette roulante ? objecta timidement le voyou désappointé.
— Auparavant, j'ai une visite à faire.
— Avec moi?
— Oui.
— Où ça, donc?
— Chez une tireuse de cartes.
Mouchette lit un bond sur son coussin.
— Chez une?... demanda-t-il, croyant avoir mal compris.
— Une tireuse de cartes. Gela t'effraye?
— Moi! le plus souvent. J'ai votre affaire.
— Si tu n'es pas le diable, tu es son fils, dit M. Benjamin presque sérieux.
— Je lui demanderai ça plus tard, répliqua Mouchette sur le même ton. Si vous n'avez pas de préférence?...
— Aucune. Cependant on m'a indiqué une vieille femme, nommée...
— La Pacline?... continua-t-il.
— Oui.
— Rue de la Calandre?
— Juste.
— Ah ben! en v'ià une de chance! C'est là que je veux vous conduire.
— Donne l'adresse au cocher et allons-y.
— Et ensuite? Après la séance ? Est-ce le grand jeu que vous demanderez?
— Naturellement.
— Ce sera plus long. Une bonne heure au moins. Enfin, après la séance?...
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