‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 55 sur 92 · VI' U · texte numérisé non relu

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Celui-ci l'examinait à la dérobée.

Voyant qu'il ne se déciderait pas à lui adresser la parole sans y être poussé, Pas se-Par tout tenant à profiter de cette timidité anormale, lui dit brusquement :

— Hé! l'ami?

L'autre se retourna.

— Quoi? répondit-il.

— Votre nom?

— Pourquoi faire?

Il était évident qu'il ne tenait pas à le dire. Le comte n'insista pas.

— Qui êtes-vous? Pouvez- vous me dire cela, au moins?

— Qui je suis?

— Oui."

— Vous le voyez bien.

— Ma foi, non, fit Passe-Partout en riant de la mine de son interlocuteur.

— Je suis...

Le malheureux cherchait si sa réponse n'allait pas le compromettre. C'était clair comme le jour.

— Eh bienl vous êtes?

.— Le. porte-clefs de la prison.

— Ah ! répliqua le prisonnier d'un ton moqueur.

— De quelle prison, s'il vous plait?

— Ça ne vous regarde pas.

— Merci.

Le porte-clefs se dirigea vers la porte.

— Un moment encore 1 que diable! lui cria le comte de Warrens; avezvous donc peur de moi?

Le porte-clefs tira un revolver de sa poche et le lui montra d'un air expressif :

— Non.

— A la bonne heure, repartit le prisonnier, voilà qui parle de soi-même. Où suis-je? pouvez- vous du moins répondre à cette question?

— Oui.

— Où suis-je, dites?

— Au secret.

— Bon. Je m'en doutais.

— Alors...

— Non... pas encore; attendez, mon brave* et Passe-Partout lui jeta la moitié du contenu de sa bourse qu'on avait négligé de lui enlèvera son entrée dans cette singulière prison, ce qui, par parenthèse, est généralement un tort.

Le porte-clefs- ramassa l'or et Pa.rgent.

Puis il les remit gravement sur la table, en secouant la tête en signe de refus.

— De plus fort en plus fort, dit Passe-Partout gaiement; un porte -clefs qui méprise les clefs d'or... Enfin, mon ami, si je suis au secret, on va m'interroger un de ces jours?

— C'est probable.

— Bientôt?

— Possible!

— Vous ne le savez pas?

— Non.

— Puis-je yoir le directeur, le gouverneur de la prison? Passe-Partout employa ironiquement le mot gouverneur, quoique ce mot ne

soit plus d'usage dans les prisons françaises.

Mais sa position lui semblait tellement peu xix D siècle, elle le ramenait tant à l'époque du For-l'Évêque et de la Bastille, que celte expression lui parut appropriée à la circonstance.

Le porte-clefs lui répondit aussi négativement à cette question qu'aux précédentes.

— Si je lui écris, lui remettrez-vous ma lettre?

— Je ne sais pas.

— Àh t j'aimerais mieux un non comme ceux que vous m'avez répondus avec tant de résolution.

— Eh bien ! non 1 Passe-Partout regarda le porte-clefs.

Le pauvre diable baissa honteusement la tète.

Il reprit en détournant les yeux de son prisonnier :

— Votre couvert est mis.

— Merci.

— Votre dîner refroidira.

— Cela m'est égal.

— Avez-vous encore besoin de quelque chose?

— De rien,

— Alors, bonsoir.

— Bonsoir... N'allez- vous pas revenir?

— Pas avant demain.

— Bien. Allez, mon ami.

— Voilà votre bougie allumée. Adieu.

— Adieu !

Le porte-clefs sortit.

Il ferma la porte et la verrouilla en dehors.

Demeuré seul, Passe-Partout se mit à table.

Les mets servis devant lui étaient simples, mais accommodés avec soin. Il avait faim. Il mangea.

Tout en satisfaisant aux besoins de sa misérable guenille, il pensait à ce porte-clefs hors nature. Il réfléchissait.

Un soupçon avait traversé son esprit durant sa conversation- avec le guichetier. Soupçon vague, sans consistance déterminée, mais qui peu à peu grandissait, grandissait, et finit par devenir une quasi certitude.

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|. secrète en sa présence.

ISvidemment, le porte-clefs qu'on lui avait expédié éprouvait une gêne

Il y avait dans sa façon d'agir un parti pris de rudesse et de mutisme qui jurait avec la douceur de sa physionomie.

On avait fait la leçon à cet homme.

f i jff Au compte de Passe-Partout, le pauvre guichetier était un malheureux acteur

de troisième classe, récitant péniblement un rôle étudié à la hâte et mal su. Ce papier, ces plumes et cette encre, toutes choses dont on prive les V ; 1, : prisonniers mis au secret; ses poches qui n'avaient pas été vidées; jusqu'au

• j - repas, qui ne ressemblait en rien à l'ordinaire des prisons; tout cela faisait

■ ' j. germer et naître dans son cerveau une foule d'idées singulières.

/ i I À jeun depuis longtemps, il venait de faire prestement disparaître le repas

'". i | . ; qu'on lui avait servi.

"/ r | ■.'■/ Il se sentait la tête alourdie.

; | Il s'étendit sur le lit de fer, ayant soin de placer sa bougie sur la table de nuit.

/ ; <■■ Il prit un livre au hasard et l'ouvrit.

: : \ i : : 'y' Ge livre, touchante attention de la part des hôtes de ces lieux, était

{ ' 11' l'œuvre de Silvio Pellico, intitulée : Miel Prigioni (Mes Prisons).

[\:V | Passe-Partout ne fit qu'en rire.

Il eût pourtant dû avoir plus de considération pour un chef-d'œuvre qui, malgré les beautés y contenues, ne manqua point de l'endormir au bout d'une dizaine de pages.

Disons, pour la défense du chef des Invisibles, que les fatigues écrasantes par lesquelles il avait passé tous les temps derniers, sa courte maladie, l'avaient singulièrement affaibli.

Ses yeux se fermaient malgré tous ses efforts pour resté éveillé. Enfin le livre s'échappa de sa main. Sa tête retomba sur r oreiller. Sans même avoir le temps de souffler sa bougie, il s'endormit d'un profond sommeil.

Le lendemain, le soleil se chargea de nouveau du rôle de réveille-matin. Le même rayon le mit sur pied.

Tout était dans le même étatquela veille.

Il se leva et s'habilla en toute hâte.

Pourquoi?

Sans raison, instinctivement, comme s'il eût prévu que quelque chose de grave allait lui arriver.

Il saisit sa montre, et sur lepointd'y jeter lesyeux,il se souvint quela veille, dans son besoin pressant de repos et de sommeil, il avait oublié delaremonter. Ge fut un ennui.

On ne s'imagine pas comme en prison ou dans la solitude absolue les heures sont longues quand on ne peut pas les distinguer, les entendre sonner. Machinalement, néanmoins, il regarda le cadran. O surprise!

Les aiguilles marchaient.

La mon Ire indiquait huit heures.

Il se dit :

— Qu'esl-cc que tu veux, petit?

— Je l'aurai remontée hier soir saiis y penser.

Il prit sa clef et voulut la remonter de nouveau. La clef ne fit que deux tours. Sa montre venait d'être remontée. On avait pris ce soin pendant son sommeil. Il regarda sa bougie. La bougie était presque intacte. On était donc entré dans sa cellule pendant qu'il dormait. On avait remonté sa montre et éteint sa r lumière. Mais qui? Dans quel but?

LlV. 94. — H- GKFFROY, édil. — Reproduction interdite. 94

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