‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 61 sur 92 · LA FERME- PRISON · texte numérisé non relu

LA FERME- PRISON

On ouvrit le cadenas qui fermait la portière de la berline. Un homme se pencha sur le comte, et après l'avoir examiné avec attention pendant deux ou trois minutes :

— Il dort, dit-il... il dort encore, hein! le gaillard a le sommeil dur, mais avant peu il ne tardera pas à s'éveiller.

— Que faire? répondit le guichetier dont le comte reconnut la voix.

— Ce qui est convenu, ne le savez-vous pas? Exécutez vos ordres et ne vous préoccupez point du reste.

— Mais il s'apercevra de son changement de prison?

— Qu'importe.! On le lui expliquera si besoin est; d'ailleurs, dans deux jours nous serons sous voiles.

— Allons.

Comme il l'avait fait au départ de la précédente étape, le guichetier prit Passe-Partout dans ses bras, le sortit de la voiture et l'emporta sur son épaule comme s'il n'eût été qu'un enfant.

Après un court trajet et après avoir senti qu'on montait une vingtaine de degrés en assez mauvais état, le comte de Warrens s'aperçut qu'on l' étend ait sur un lit.

C'était toujours la même marche. On n'y changeait pas un iota.

— L'éveillons-nous? demanda son allié mystérieux.

— Oui.

Le guichetier approcha alors un flacon des narines du prisonnier. Celui-ci lit un brusque soubresaut.

■ — Peste t camarade, dit une voix inconnue, il est plus fiévreux aujourd'hui qu'il ne l'était d'ordinaire, eh! eh!

Le comte comprit qu'il lui fallait redoubler de prudence, il s'arrêta dans son réveil.

Il resta quelques minutes, s 1 étirant comme dans un rêve.

Puis enfin il ouvrit les yeux.

Un homme vêtu de noir de la tête aux pieds, aux traits durs et sévères, aux regards louches, lui tâtait le pouls, les yeux fixés sur une montre qu'il tenait de La main gauche.

C'était un médecin.

Passe-Partout entra franchement dans la mise en scène de cette comédie.

Il joua son rôle à merveille.

— Qu'y a-t-il? murmura-t-il... J'ai souffert comme si j'allais mourir... Je ne me suis jamais senti aussi faible.

■ — Vous nous avez fortement inquiétés, monsieur, répondit d'un ton dogmatique et en hochant la tête le médecin ou celui qui en remplissait les fonctions.

Le prisonnier, jouant consciencieusement son rôle et faisant semblant de retrouver toute sa connaissance, dit, après avoir jeté un regard étonné autour de lui :

— Je ne suis plus dans ma cellule,

— Non, monsieur.

— Où m'a-t-on amené?

— A F hôpital.

— A quel hôpital?

— Je veux dire à l'infirmerie de la prison, reprit son interlocuteur en se reprenant avec un empressement maladroit.

— J'ai donc été bien souffrant, docteur? reprit le comte.

— Oui, monsieur,

— Quand cela?

— Hier au soir.

— Ah!

Le comte ne pouvait s'empêcher d'admirer l'assurance avec laquelle mentaient tous ces gens-là.

Cette audace tenait réellement du prodige.

11 fallait qu'une volonté forte et bien ordonnée les dirigeât les uns et les autres.

— Hier au soir, ce brave homme, ajouta le vrai ou le faux médecin, désignant le porte-clefs, en pénétrant dans votre cellule, à l'heure de sa ronde, vous a trouvé sans connaissance et à demi renversé sur votre lit.

— En effet... je m'en souviens...

— Ah 1 fit le docteur, ne pouvant retenir un sourire ironique et faux comme

son visage.

— Je me sentais fatigué, brisé; j'avais la tête lourde, et une envie de sommeil irrésistible m'a pris. Je me suis mis en mesure de me mettre au lit... et... et... j'ai été pris d'un alourdissement qui m'a enlevé toute faculté.

— Et depuis lors?

— Je ne me rappelle plus rien.

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Le médecin approuvait bonnement de la tête les paroles du prisonnier. II continua :

— Justement inquiet de votre élat, le porte-clefs m'a fait appeler. Heureusement je n'avais pas encore quitté la. prison. Je suis accouru assez à temps pour vous donner les premiers soins et vous faire transporter ici.

— Merci, monsieur.

— Cette chambre est vaste, bien aérée; la fenêtre donne sur la cour de la ferme-modèle des jeunes détenus.

— La vue sera plus gaie.

— Je l'ai pensé. Tenez-vous tranquille et tout ira bien.

— Je vous le promets.

— Adieu, monsieur. Ce soir, s'ii est besoin, je reviendrai. Le médecin sortit

Demeurés seuls, et sûrs de n'être pas entendus, le prisonnier et le guichetier se regardèrent un instant comme deux augures de r ancienne. Rome et partirent d'un éclat de rire strident et railleur.

— Où sommes-nousj ici, mon camarade? demanda vivement Passe-Partout dès qu'il eut repris son sang-froid.

— Je ne connais pas le pays, monsieur, répondit-il tout penaud.

— Tant pis.

— Tout ce que je puis vous garantir, c'est que nous n'avons pas plus de vingt lieues d'ici au prochain port de mer.

— Et...

— Et rien..., répondit le porte-clefs... Ah çà! vous n'avez pas dormi, pendant votre sommeil, n'est-ce pas?

— Certes, non.

— Alors vous en savez autant que moi. Seulement, prenez bien garde... la surveillance redouble, on fait des rondes fréquentes. Les murs ont des yeux et des oreilles.

M. de Warrens reconnut la justesse de cette observation. Il baissa la tète silencieusement.

— Là, maintenant... (it le porte-clefs en changeant de ton et élevant la voix, voici votre déjeuner, monsieur... Mangez, buvez si le cœur vous en dit, et bon courage.

Il accentua ces deux derniers membres de phrase, de telle sorte que Passe-Partout comprit qu'il n'avait rien à redouter du repas apporté parle guichetier.

Il fit un signe de tête au porte-clefs, qui se retira sans attendre plus longtemps.

Le premier mouvement du prisonnier fut d'aller à la fenêtre.

Cette fenêtre donnait sur une cour déserte, fermée et entourée par de hautes murailles.

Ce qu'il vit ne démentait en rien le dire du pseudo-médecin.

Des murs chancelants, des toits couverts de chaume, dans la cour, des instruments de labourage épars çà et là, des charrettes reposant sur leurs limons, une infinité de poules picorant à droite et à gauche, des canards

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Un homme vêtu de noir lui tâtail le pouls.

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barbotant dans une mare fangeuse, lui firent comprendre qu'effectivement il se trouvait dans une ferme assez importante.

La fenêtre était cadenassée avec soin; précaution prise sans doute à cause de l'absence de barreaux.

La vue étant naturellement assez bornée, il ne put se rendre un compte exact de la situation du corps de logis occupé par lui.

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IL GIU'VR.OYj éditeur, — Reproduction interrtile.

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Pourtant, il fit une remarque qui le combla de joie.

La fenêtre, à son compte, ne devait pas se trouver à une distance de plus de quinze pieds du sol.

Le comte de Warrens passa cette journée plus agréablement que toutes les précédentes.

Tout sert de diversion à un prisonnier.

De même qu'un enfant, un rien l'amuse, l'intéresse, ne faut-il pas qu'il tue le temps d'une façon ou d'une autre?

Le principale, pour lui, consiste donc à tuer le temps qui s'écoule si •lentement quand on souffre, et qui s'envole, hélas I avec tant de rapidité lorsqu'on est heureux.

Le soir, le guichetier lui apporta son dîner.

— Pas d'imprudence, lui dit-il vite et bas, on vous surveille de près. Derrière lui entra le soi-disant médecin.

Sa visite le convainquit que son malade ne courait aucun danger.

La nuit fut tranquille.

L'impatience de ne rien voir venir, de n'apercevoir aucun signe précurseur de sa libération, commençait à donner réellement la fièvre au prisonnier.

Peu à peu, cependant, Il se raisonna lui-même et réussit à se calmer.

Le lendemain, le guichetier entra dans sa cellule et tout en allant et en venant dans la chambre, lui glissa ce seul mot à l'oreille :

— Attention!

Ce seul mot lui donna l'éveil.

Un nouveau danger le menaçait.

Mais lequel?

Le guichetier avait voulu le mettre sur ses gardes.

Il y avait réussi.

Quel que fût ce danger, Passe-Partout l'attendait de pied ferme.

Cette existence monotone qu'il menait, depuis tant de longs et tristes jours, lui, l'homme du tourbillon et de la vie à grandes guides, le fatiguait, l'énervait et lui enlevait enfin presque toute son énergie et son courage.

Aussi considéra-t-il cette menace ou cet avertissement plutôt comme un bientait que comme l'annonce d'un malheur.

L'espoir envahit son cœur. Il mit toute crainte puérile de côté.

Mieux valait cent fois pour lui une lutte mortelle, mais définitive, que cette alternative continuelle dans laquelle il se consumait depuis déjà si longtemps.

Il se redressa.

Un sourire se dessina sur ses lèvres.

Il se sentait fort et prêt.

Vers trois heures de l'après-midi, au moment où il y pensait le moins, un grand bruit qui se faisait dans la cour de la ferme vint subitement le tirer de ses méditations.

Il se leva et s'avança jusqu'à la fenêtre.

Un singulier spectacle s'offrit à sa vue.

La cour était remplie d'une foule d'individus, hommes, femmes, enfants,

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qui couraient dans tous les sens, criant, s'invectivant et jurant à qui mieux mieux*

Les poules et les canards s'enfuyaient à tire-d'aile, au milieu de leur effarement.

Le comte chercha instinctivement la cause de tout ce tumulte.

Cette cause était tout simplement un cheval.

Ce cheval, échappé on ne savait d'où, galopait comme un furieux à travers la cour, déjouant, à force de ruades et de sauts prodigieux, les efforts de tous ses persécuteurs ou poursuivants.

On essayait vainement de l'arrêter.

Un gamin, à la mine effrontée et narquoise, faisait, en courant après la bête rebelle, plus de bruit à lui seul que tous les autres ensemble.

Il criait, trépignait, et, son bridon à la main, gesticulait bruyamment au milieu de la foule, sans paraître tenir compte le moins du monde des injures et des bourrades qui pleuvatent sur lui dru comme grêle.

M. de Warrens regarda cette scène avec assez d'indifférence.

C'était burlesque, mais voilà tout.

Tout à coup le gamin s'arrêta droit en face de la fenêtre, derrière laquelle se tenait le comte, et, relevant subitement la tête, il fixa sur le prisonnier ses yeux noirs, pétillants de malice.

Ses yeux rencontrèrent un moment, une seconde ù peine, ceux de M. de Warrens dont le visage était appuyé sur les vitres.

Ce fut rapide comme la lueur d'un éclair.

Il porta un doigt à ses lèvres.

Le comte le vit.

Cela fait, le gamin, certain d'avoir été compris, se perdit dans la foule.

L'indifférence du prisonnier fit place au plus curieux intérêt.

11 allait s'élancer en avant.

Les vitres de la fenêtre cadenassée l'arrêtèrent dans son élan.

Il tressaillit.

Puis, étouffant un cri de surprise, il se retira vivement de la fenêtre, pour ne pas être aperçu de ses gardiens qui eussent pu prendre ombrage de sa curiosité, et il alla, en chancelant, tomber sur sa chaise.

L'heure de sa délivrance approchait.

Passe-Partout venait de reconnaître Mouchette!

Cette vue, à laquelle il ne s'attendait pas, lui avait donné au cœur un coup impossible à soutenir tout d'abord.

Il eût mieux supporté le choc d'une balle de pistolet.

Mouchette dans la cour de la ferme, qu'on nous pardonne cette ambitieuse comparaison, c'était pour lui la colombe de l'arche rapportant une branche d'olivier.

Mouchette, pour lui, c'était la personnification de tous les siens.

Il n'y avait plus de doute possible.

Ses amis étaient làt

A force de recherches et de dévouement, ils avaient enfin découvert la retraite où ses ennemis le séquestraient.

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Ils avaient sans doute suivi, atteint, perdu et retrouvé sa piste, puisque depuis un si grand nombre de jours et de nuits, c'était la première fois qu'en dehors du billet et des armes que son guichetier lui avait fait passer, il parvenait à lui donner signe de vie.

Dans un élan subit de joie et de reconnaissance vers le Très-Hant, le comte de Warrens, qui jusque-là ne s'était pas oublié et n'avait jamais laissé échapper un cri imprudent, une phrase qui pût trahir la disposition de son esprit, le comte s'écria avec enthousiasme :

— Mon Dieu, Seigneur! vous prenez en pitié celles de vos créatures qui ne désespèrent jamais 1 Mon Dieu! je n'ai pas désespéré et vous me secourez! Mon Dieul que votre saint nom soit béni t

L'espoir rentrait dans son cœur.

.11 tomba presque à genoux.

Une voix railleuse, écho sinistre de sa prière, lui répondit :

— Que le nom du Seigneur soit béni, monsieur le comte. Je vous trouve donc en lin disposé à agir en chrétien, en père, en homme que la grâce à touché! Je suis heureuse de vous entendre parler et prier ainsi. Que le saint nom du Seigneur soit béni!

Le comte se releva, avant môme que ses genoux n'eussent touché le sol. La porte de sa prison venait de s'ouvrir sans bruit.

La comtesse Hermosa de Casa-Real se tenait devant lui, froide, hautaine, implacable.

M. de Warrens se trouvait enfin face à l'ace avec sou ennemie mortelle.

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DiriiOMATlE EN PARTIE DOUBLE

L'entrée si imprévue de la comtesse de Casa-Real dans sa prison, les paroles railleuses que cette dame lui avait adressées, avaient causé une stupéfaction telle au comte de "Warrens, que bien qu'il se lût subitement relevé et se fût incliné devant elle, il n'avait pas trouvé dans le premier moment un mot à répondre.

Sa présence d'esprit ordinaire lui avait fait complètement défaut.

Les deux adversaires ou plutôt les deux ennemis demeurèrent ainsi peu- $

dant quelques instants muets en face l'un de l'autre, semblables à deux duellistes sur le point d'engager le fer.

Le prisonnier parvint à dompter son émotion et il se décida eniin à rompre |

ce silence terrible, il s'inclina une seconde fois devant la créole, et, la saluant avec les démonstrations les plus exagérées du respect le plus ironique.

— Je vous attendais, madame, dit-il lentement; vous vous êtes fait attendre. Vous avez bien tardé à m'honorerde votre gracieuse visite.

— C'est bien! Me voici, monsieur, répondit-elle sur le même ton.

— Je vous remercie de vous être souvenue que j'existais encore. Ce disant, il lui offrit la chaise, seul siège qui se trouvât dans la

chambre.

Les deux adversaires demeurèrent ainsi immobiles pendant quelques secondes, se défiant du regard, mais sans prononcer un mot.

La créole lit un geste de refus, repoussa la chaise et répliqua paisiblement au comte :

— On n'a pas été luxueux dans l'hospitalité qui vous a été offerte, monsieur le comte. J'aime à croire cependant que vous n'avez jamais manqué de lien?

■ — Me suis-je plaint, madame, à un seul de vos serviteurs ? |

— Au moyen âge, vous n'auriez même pas daigné pousser un gémisse- là ment sur le fauteuil de la torture. Yous êtes un homme de l'école stoïque, :\\ oh, je le sais, depuis longtemps, monsieur le comte. f|

— Àh ! lit-il ironiquement. I

— Vous excuserez les précautions prises jusqu'à ce jour. Vous voudrez même excuser celles qu'on se verra encore forcé de prendre jusqu'à notre arrivée à destination, n'est-ce pas, monsieur le comte de Warrens?

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— J'ai excusé, j'excuse et j'excuserai tout, comtesse.

— Je n'attendais pas moins de votre longanimité. Mon Dieu ! que voulezvous, mon cher comte, on ne peut vous loger en voyage, et surtout dans un voyage aussi rapide et d'aussi longue haleine, comme vous avez l'habitude de l'être dans votre magnifique hôtel du quai Malaquais, Mais, d'ailleurs, comte, vous êtes vous-même un trop grand voyageur pour vous étonner de tout ce qui vous arrive en ce moment; mais comptez que, hormis ces petits inconvénients, complètement indépendants de notre volonté, nous ferons notre possible pour vous rendre l'existence douce, douce et agréable même.

Passe-Partout sourit.

Il savait trop bien, pour l'avoir entendu quelques heures auparavant pendant son sommeil simulé, ce que la créole appelait une existence douce et agréable.

La fosse aux lions était un des moindres agréments de son futur pro-

gramme.

— Ne prendrez-vous pas la peine de vous asseoir? madame la comtesse, reprit-il avec une charmante insistance.

— Vous tenez à ne pas mentir à votre caractère, n'est-il pas vrai? fit-elle avec son plus mauvais sourire.

— Je tiens, avant tout, à être poli avec une femme»

— Ah!

— Quelle que soit cette femme, reprit-il d'une voix railleuse.

Elle se mordit les lèvres jusqu'au sang, mais elle répliqua simplement :

— Vous appelez cela de la politesse, vous, monsieur de Warrens? Le comte lui présentait toujours le siège.

Elle le repoussa du pied avec une impatience fébrile.

— Nous causerons debout, monsieur, dit-elle sèchement.

— Soit. J'attends qu'il vous plaise de vous expliquer, madame.

— D'expliquer quoi, monsieur?

— Mais le but de votre visite, il me semble, comtesse?

— Ce but, ne le devinez-vous pas, monsieur le comte ?

— Sur l'honneur, non.

— Vous êtes ou bien naïf, ou bien oublieux, monsieur le comte.

— Ce n'est pas sans doute l'intérêt que vous daignez porter à un pauvre prisonnier, madame la comtesse, qui vous a poussée à descendre... pardon, est-ce à descendre ou à monter dans son cachot... pardon encore, dans son infirmerie, car en vérité je ne sais comment dire.

Ce brave Passe-Partout se moquait de son ennemie le plus agréablement du monde.

La comtesse de Casa-Real ne fit pas mine de s'en apercevoir.

— Peut-être, repartit-elle avec un sourire un peu forcé.

— Vous me rendez confus... Je suis vraiment indigne de tant de bontés.

— Vous en convenez ?

— Oui.

La comtesse se contenait.

Elle sentait qu'il lui fallait jouer serré, car maintenant qu'il était redevenu

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LES INVISIBLES DE PARIS 775 -!j

maître de lui-même, elle retrouvait cette fois encore, dans son prisonnier, le rude jouteur qui, jusque-là, Pavait constamment tenue en échec.

Mais elle comprenait cependant que, en ce moment du moins, le haut du | pavé lui appartenait et cela par ce droit incontestable : le droit de la force,

puisqu'elle tenait littéralement son ennemi entre ses mains.

— Je prendrai ma revanche quand il me plaira..., pensait-elle. Laissons-le ;-Â s'épuiser en vains efforts de raillerie, enjeux de mots ironiques. Nous verrons bien plus tard si cette morgue affectée ne tombera pas tout d'un coup quand enfin nous arriverons au fait.

Il y eut un instant de silence.

Passe-Partout, comme tous les hommes réellement forts, tremblait rare- H

ment à l'approche d'une tempête, la veille d'une bataille ; mais il ne tremblait jamais quand la- grande voix du tonnerre se faisait entendre, quand les vents orageux ballottaient son navire comme une coquille de noix; il ne tremblait

jamais au sifflement du boulet, à l'éparpillement de la mitraille sur son |

navire, au milieu de son brave équipage.

Il appréhendait ou plutôt il redoutait depuis longtemps la visite inévitable cependant de la comtesse de Casa-Keal, son ennemie acharnée.

Mais une l'ois en sa présence, son sang-froid était subitement revenu; elle ne lui produisait plus que l'effet d'une poupée de plâtre prête à lui servir de cible.

Si la comtesse s'était doutée, par bonheur pour elle, de ce que nous constatons ici, elle n'aurait point conservé aussi longtemps leslroides manières qui la soutenaient et par cela même la maintenaient encore presque à la hauteur du dédain de son adversaire.

Ce fut la comtesse qui, la première, reprit la parole.

— Vous souvient-il, monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix langoureuse et avec un regard voilé, vous souvient-il de notre dernière entrevue?

• Le comte sourit.

— Je m'en souviendrai pour peu que cela vous convienne, madame, dit-il. De laquelle voulez-vous parler ?

— De celle que nous avons eue dans ma maison de Paris...

— Vous voulez dire sans doute, madame, dans votre petite maison, répondit-il d'une voix railleuse.

— Je dis ce que je dis, comte, fit-elle, le rouge au front.

— Vous faites même ce que vous dites, répondit nettement Passe-Partout... ce qui vaut beaucoup mieux.

— Trop d'esprit... même en prison, monsieur le comte. %

— Je me retiendrai, madame la comtesse, pour ne pas humilier votre si | douce et si agréable hospitalité, reprit-il. C'est de notre entrevue, ou plutôt |; de ma visite imprévue allée des Veuves, car j'ignorais alors votre présence à |l Paris, que vous voulez parler, sans doute? ? il

— Oui, monsieur le comte, c'est de cette visite que je parle; répondez fjj donc, je vous prie, à ma question; vous en sou venez- vous encore ? j

— Je n'oublie rien de ce qui vous touche, madame. Rien... rien. Il appuya sur ces derniers mots d'une façon toute significative.

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