‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 78 sur 92 · PLOMB BRETON CONTRE ACIER MEXICAIN · texte numérisé non relu

PLOMB BRETON CONTRE ACIER MEXICAIN

Enfin, après des péripéties sans nombre et qui seraient trop longues à i*aconter, ce voyage se termina.

La caravane arriva sur le placer.

L'emplacement était des plus commodes, le site excessivement pittoresque et singulièrement accidenté.

C'était bien réellement le désert, tel qu'aux premiers jours de la création Dieu le laissa tomber de ses mains puissantes.

Nulles empreintes humaines n'apparaissaient encore à vingt lieues à La ronde.

Les fauves régnaient seuls en maîtres sur cette contrée, dont ils devaient être à jamais dépossédés dans un avenir si prochain.

Les aventuriers, oubliant aussitôt leurs fatigues et les dangers auxquels ils avaient été si longtemps exposés, saluèrent d'un long cri de joie la vue grandiose et majestueuse du désert, où désormais pendant de longs mois ils allaient vivre séparés du reste du monde.

Après avoir lui-même choisi avec le plus grand soin le terrain sur lequel il voulait placer son campement définitif, et l'avoir installé dans la position la plus commode et la plus avantageuse, le comte de Warrens distribua le travail à chacun de ses hommes.

Puis, quelques jours plus tard, jugeant que sa présence n'était plus indispensable sur le placer, laissant le commandement à son frère, il se dirigea en toute hâte vers San-Francisco, accompagné seulement de cinq personnes : Edmée, qui, sous aucun prétexte, n'aurait consenti à se séparer de lui, et à laquelle il fit endosser un costume masculin, le comte de San-Lucar, habitué depuis longtemps comme lui à la vie américaine, et enfin la Cigale, Filoche et Jann Mareck, ses trois séides.

Le comte de Warrens avait l'intention de passer d'abord à la colonie de la Nouvelle-Helvétie, afin de s'entendre avec le capitaine Sutter, qu'il connaissait de longue date, sur la façon de pourvoir au ravitaillement de sa troupe : question, on le comprend du reste, de la plus haute importance pour lui.

Sa surprise fut extrême en entrant à San-Francisco.

Il avait laissé au fond de cette baie, lors d'un précédent voyage, un misérable pueblO) ou, pour mieux dire, un presidio à demi ruiné et presque inhabité, et il y retrouvait tout à coup, sans transitions et sans que rien l'eût averti de ce féerique coup de théâtre, une ville de plus de vingt mille âmes, commerçante, animée, grouillante, comme une ruche d'abeilles, et grandissant si rapidement qu'elle menaçait avant six mois, si elle continuait ainsi, de devenir l'entrepôt général de tout le Pacifique.

Mais le capitaine était habitué depuis trop longtemps, par son existence

accidentée, aux choses extraordinaires pour laisser voir la surprise intérieure qu'il éprouvait; il examina tout froidement, dissimula son étonnement et, comprenant aussitôt l'immense parti que, dans sa position, il pourrait tirer d'un tel état de choses, il se mit immédiatement à l'œuvre.

Le brick YEclaireur était à l'ancre, dans la baie, depuis déjà plus d'une semaine; le comte de Warrens lit débarquer toutes les marchandises dont le navire était chargé, construisit tant bien que mal une hutte en troncs d'arbres, dans la rue Montgomery, et ouvrit immédiatement un magasin sous la triple raison sociale Harry Mortimer, la Cigale and G .

Gomme les marchandises que la nouvelle maison de commerce mettait en vente étaient toutes de première nécessité, malgré l'élévation fabuleuse des prix, le débit en fut facile, et le brick, sous le commandement de M. de San- Lucar, repartit et fit coup sur coup deux voyages à Valparaiso, voyages quj furent excessivement avantageux pour la nouvelle maison.

Au bout de deux mois à peine la nouvelle maison Harry Mortimer, la Cigale and G était une des plus riches et des plus importantes de la ville de San-Francisco.

De plus, grâce aux nombreuses relations qu'il était parvenu à se créer, le comte de "Warrens était devenu, en peu de temps, l'ami intime de l'alcade Georges Hyde et du gouverneur Mason.

Si bien que, lorsqu'on installa le premier conseil municipal de la ville de San-Francisco, il fut tout naturellement proposé comme candidat et élu conseiller.

En agissant ainsi, le comte, que ses collègues ne connaissaient que sous le nom ou pour mieux dire le pseudonyme de Master Key, — Passe-Partout, — avait un but facile à comprendre. ï

L'ambition n'entrait naturellement pour rien dans sa combinaison. f

Il voulait seulement, dans l'attente des événements graves qui ne pouvaient ; ;

manquer de surgir, se trouver en mesure de tenir tête avec avantage, le \-[

moment venu, aux adversaires, quels qu'Us fussent, contre lesquels il près- 5 ;

sentait qu'il aurait à lutter peut-être avant peu.

Il résolut donc de fixer provisoirement du moins sa résidence à San- * Francisco même et de laisser à son frère, le colonel Renaud, la complète l

direction du placer. S.

De temps en temps il faisait cependant des excursions dans l'intérieur, en y)

apparence pour ravitailler ses travailleurs et escorter des convois aux mines, mais en réalité dans le but de découvrir ses ennemis, qu'il sentait près de

lui, sans pourtant pouvoir réussir à les apercevoir et par conséquent à les p

démasquer. H

Du reste, nous constaterons ici que le riche négociant et conseiller municipal de la ville de San-Francisco, Master Key, ne ressemblait en aucune façon au brillant comte de Warrens que nous connaissons.

Il s'était si habilement grimé, avait si parfaitement modifié ses allures et parlait si correctement ranglo-ainéricain, qu'il était impossible de ne pas le prendre du premier coup pour un Yankee pur sang, grossier, vaniteux, sûr de lui-même, adorant le dieu dollar, comme tous les dignes citoyens de ce

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pays, appelés, dit-on, à régénérer la race humaine,.., ce dont* entre pareil thèses, Dieu nous &arde !

Ses compagnons avaient suivi son exemple.-

Habitués aux travestissements, ils avaient complètement réussi à se métamorphoser; le brave la Cigale surtout était devenu un Kentuckien de la plus belle eau.

Brutal^ rodômont, ivrogne et vantard en apparence du moins*

Tout le monde s'y trompait.

Il s'y trompait parfois lui-même tout le premier, le digne géant, et malgré lui il prenait son rôle au sérieux.

Les choses marchèrent ainsi, sans qu'il se passât rien de bien extraordinaire, jusqu'au jour enfin où le capitaine, qui était allé à Sonora prendre un nombreux convoi de bœufs, etc., etc., pour le conduire au placer, s'aperçut tout cà coup, au moment du départ, qu'Edmée de l'Estang avait disparu.

Cette nouvelle causa une consternation générale dans la caravane.

Le départ fut aussitôt suspendu, et on se livra pendant deux jours entiers aux plus minutieuses recherches, mais sans résultat aucun; on constataseulement que la jeune fille n'avait pas disparu seule.

Jann Mareck, affecté particulièrement au service de la jeune fille, ne se retrouva pas non plus, ce qui donna à supposer qu'il avait suivi sa maîtresse.

Cette coïncidence ne consola pas le comte de Warrens, bien loin de là, mais elle diminua son inquiétude.

Jann Mareck était un franc Breton, résolu, dévoué surtout, il en avait maintes fois donné la preuve ; la jeune fille ne se trouvait donc pas sans défenseur.

Cependant, le temps pressait; de plus les vivres, et les munitions étaient sur le point de manquer au placer.

Bien contre son gré, le comte de Warrens fut contraint de donner enfin à ses hommes le signal du départ et il s'éloigna de Sonora, le cœur gros de tristesse et de soucis, se promettant dans son for intérieur de revenir en force aussitôt que cela lui serait possible.

Nous laisserons, quant à présent, la caravane continuer paisiblement sa route vers le placer et nous reviendrons à Sonora le jour même où le comte de "Warrens en était parti, entre huit et neuf heures du soir.

Deux hommes, le nez dans leur manteau et le feutre de poil de vigogne aux larges ailes rabattu sur le front, suivaient la cal le Mercaderes, en marchant à grands pas sur le milieu de la chaussée, et sans échanger une parole.

La rue était complètement déserte à cette heure avancée de la soirée; seulement on apercevait à toutes les esquinas les pulquerïas flamboyer comme des fournaises, et des sons aigres et criards, de mlmelas et de jambes, accompagnés de rires et de chants discordants, venaient mourir comme une provocation joyeuse aux oreilles des promeneurs attardés.

Ces deux hommes étaient-ils bien des promeneurs?

Les serenos, qu'ils croisaient parfois sur leur passage, leur lançaient à la dérobée des regards louches et semblaient plutôt les prendre pour desral-eros ou filous en quête d'une proie que pour d'honnêtes et paisibles citoyens

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ayant pignon sur rue et cherchant le frais, après une longue jour née de travail.

Quel que fût, du reste, la position sociale de ces deux hommes, ils continuaient à marcher côte à côte, du môme pas rapide, et toujours aussi silencieux.

Lorsqu'ils furent arrivés à l'angle de la plaza Mayor, ils tournèrent à droite, et, après avoir fait une dizaine de pas, ils s'arrêtèrent devant la porte d'une grande et belle maison, plongée dans une obscurité complète.

Les inconnus eurent un moment d'hésitation :

— Est-ce que l'on dormirait déjà là-dedans ? dit enfin l'un des deux à voix basse à l'autre, qui ricanait à part lui.

— Gela m'en a tout l'air, répondit en riant celui-ci.

— Que le diable te torde le cou, de rire ainsi comme un imbécile! reprit le premier d'un ton de mauvaise humeur; ne pourrais- tu mieux choisir ton . i;/ temps? ; : >;-

— Excusez-moi ,sefior Marcos Praya, je ne voulais pas vous blesser... r-

. — Allons, bienl reprit le premier interlocuteur d'un ton de mauvaise 'fc

humeur. Yoilà que tu me donnes encore ce nom, à présent. Aiiçà! tu deviens . ;J; ;

donc idiot, définitivement? ne peux-tu pas m'appeler Sam Hoberls, caraï ! !£.

ainsi que je te l'ai dit vingt fois déjà ? - i|

— Yous avez complètement raison, querido seùor, Sam lloberts, ne vous <J fâchez pas, eue r no de vaccat la langue m'a fourché, voilà tout; cela peut ■ ' } "-/. arriver à Lout le monde. Voyons, maintenant, que faisons-nous? Nous ne

nous sommes pas arrêtés tout exprès devant cette porte pour nous y dis- : ^t

puter, je suppose. ;^(

• — Un sot peut quelquefois dire la vérité sans s'en douter, grommela i>;

Marcos Praya, car c'était en effçt cet honorable citoyen, tu as bien parlé cette fois, par extraordinaire.

— C'est heureux! fit l'autre en haussant les épaules. Le métis s'approcha et frappa deux coups légers à la porte.

— Qulon es? • — qui est là? — répondit-on aussitôt de l'intérieur.

— Ouvre, Ânita, ouvi*e, querida; c'est moi, Marcos Praya.

— Quelle brute que cet homme! murmura son compagnon à voix basse., tout en haussant dédaigneusement les épaules, il se fâche parce que je lui donne son nom, et le voilà qui le dit lui-même maintenant.

— A ter, — voyons., — répondit la camériste de l'intérieur. Elle tira les verrous.

La porte s'entre-bàilla d'un demi-pied à peine, retenue qu'elle étah% selon

la coutume mexicaine et hispano-américaine, par une forte chaîne intérieure; précaution prise contre les voleurs, amplement justifiée, du reste, dans ces contrées bénies du ciel, où le vol s'est élevé depuis longtemps à la hauteur d'une institution.

La jeune iille leva alors une lanterne qu'elle tenait à la main, examina sérieusement les arrivants et, lorsqu'elle se fut enfin assurée de l'identité de nos deux personnages, elle défit la chaîne et ouvrit la porte en disant seulement :

— A défunte! ■— En avant !

Les deux rôdeurs de nuit ne se firent pas répéter cette brève et assez sèche invitation et ils pénétrèrent vivement dans le zagitan, ou vestibule de la maison.

La porte se referma aussitôt derrière eux et la chaîne fut de nouveau tendue.

— Gomment se fait-il que ce soit toi qui nous ouvres ce soir? demanda Marcos Praya à la camériste.

— Parce que la seïiora Ta voulu ainsi apparemment, répondit sèchement Ànita. Ai-je des comptes à vous rendre? Voyons, venez-vous, serior . Marcos Praya?

Le métis reconnut que la jeune fille n'était pas en train de causer; il se le tint pour dit et ne. souffla plus mot.

La camériste leur fit aloi*s traverser un patio, ou cour assez vaste : ils arrivèrent à une grande porte vitrée abritée par une large véranda; cette porte vitrée, donnait entrée par quelques marches de marbre blanc, dans un large vestibule éclairé par une lanterne en verre dépoli; trois portes donnaient sur ce vestibule;. * ■

La jeune fille ouvrit la porte de droite, et précédant toujours les deux hommes, mais sans autrement s'occuper d'eux, elle les introduisit dans un salon richement meublé; puis elle souleva une portière, et ils se trouvèrent tout à coup dans un charmant boudoir éclairé par une lumière voilée, douce et mystérieuse.

. Une femme était à demi couchée sur un sopha, blottie, comme un oiseau frileux, dans des Ilots de dentelles.

Cette femme était la comtesse Hermosa de Casa-B.eal.

La noble sû'ène paraissait toujours aussi ravissante qu'à Paria, où nos lecteurs ont fait connaissance avec elle dans la première partie de cet ouvrage.

— Ah! c'est vous, Marcos Praya, dit-elle d'une voix traînante et d'un air ennuyé en se soulevant sur le coude; quel bon y^uï vous amène ce soir? Je ne vous attendais que demain.

— «Tai fait diligence, seïiora»

— Avez- vous des nouvelles?

— Oui, senora.

— Importantes?

— Je le crois.

— Vous l'avez retrouvé? s'écria-t-elle avec un éclair dans le regard et en se relevant vivement sur le coude.

— .Je crois que cette fois nous le tenons, senora, ou, du moins, nous le tiendrons bientôt, reprit-il avec un sourire sinistre.

— Ah t asseyez-vous et pariez, je vous prie, Marcos. A propos, quel est ce drôle qui vous accompagne?

— Hum ! grommela celui-ci entre ses dents, drôle! En voilà un compliment ! Pas aimable du tout, la nifîa ! ah mais non I Faudra voir cela plus tard 1

— C'est mon ami Diego, répondit en ricanant Marcos Praya.

— Qu'est-ce que c'est que cela, Marcos, votre ami Diego?

— Un charmant garçon, seiiora. Il ne paye pas de mine à la vérité; comme

Celui-ci leva son poignard.

vous voyez, il est même assez laid; mais je vous garantis qu'il est rempli d'intelligence, vous vous en apercevrez bientôt; et grâce à lui, je l'espère du moins, bientôt votre ennemi sera entre vos mains. Vous m'excuserez, mais je l'ai amené tout exprès en votre présence, afin que lui-même vous racontât comment la chose s'est passée.

— C'est différent; s'il en est ainsi, vous avez bien fait de l'amener, Marcos.

LlV. 109. — H. G1ÏFFUOY, edit. Reproduction interdite. 409*

— U ! /*T;! Si îïC

866 * i-Um msmtÈLES DE PARIS

Tiens! dit-çllere^ attrapa à la volée avec un

groghementde joiè.et fît disparaître aussitôt dans une de ses immenses poches : voilà pour t'avôii- appelé drôle. Nous sommes quittes... Parle maintenant.

^ ^êi'giieuii : e J; ;dit Tautre en sinclinant respectueusement, je suis un digne ChiUëtt^flS^^^ dit le sefiorMarcosPraya,

je nié nôn£^;;:^^ y Fônsèca Carniçero; d'une famille de orïstieh

^0s?^qs;sàh^ dans les veines; mais, comme j'ai la

main ûu^pëiû tK&fr leste ^>mii> être et que; j'ai eu le malheur de devoir quelques viés-dans-mon--pay;S^on ma: surnommé Mâtadoce — '■> tue douze — nombre eiaét^deÏGêux <jue' ''j'ai- eti le malheur clé mener dévie, à trépas dans mes niômen^sde; vivacité^ la police est excessivement: bég-ueule au Chili et taquine -au . possible ,- ". ■.'■-'■".- -

| -^Mijçà! te moques-tu de - moi par hasard; avec ta sotte histoire dont je n'ai cure;; viens aurait vivement, picclro f s'écria la comtesse en fronçant le - sourcil. :

': ■-— J?y arrivèi sefiora, j'y arrive; un peu de patience, s'il vous plaît, répondit paisiblement le bandit. Oi% comme la police me chagrinait fort et que je "sentais la terré littéralement brûler sous mes pieds, je résolus de me faire ôubliëi' et de m'expatrier pendant quelque temps. Aceteflet ? je me rendis à^aîpâraisoi En ce moment, il y avait justement sur rade un brick français eii charge polir le port de Saii^Francisco.

— Ah I ah I fit eîl dressant l'oreille la comtesse, qui commençait à s'intéresser au verbiage plus que décousu du bandit.

-^ OUi» Seigneurie; j'avais entendu parler avec enthousiasme de la découverte de For* et par conséquent je brûlais du désir de me rendre au plus vite dans cetlë heureuse contrée* où, disait-on, l'or était si commun qu'on le ramassait à la pelle. Par un hasard queje bénis aujourd'hui, ajouta-t-il galamment, un des ho mines de Féquipâgé de ce brick français venait de mourir subitement de Y&tivpûGho, une bien terrible maladie, sefiora. Figurez-vous...

^- Vas-tu rëdoinmëhcér? Passons^ passons; que milnporte* à moi, Yempdehû? interrompît durement la comtesse.

— C'est justes Sefiora^ excusez-moi ; je continué donc. J'accostai le capitaine sur le ptirt où il se promenait eh fumant son cigare, et je lui demandai poliment sii voulait consentir âme prendre à son bord, où je travaillerais pour mon passage, jusqu'à San-Francisco; nous sommes tous marins, nous autres co-stenos — habitants delàeôte.-— Ce capitaine, qui est un grand diable d'Anglais, avec d'affreux cheveux rouges et dont les yeux brillent comme des revolvers, me toisa de la tête aux pieds et me demanda brusquement si je savais parler anglais. Je ne sais pourquoi, le diable me souffla sans doute etjeliii répondit carrément non, bien que je parle l'anglais presque aussi bien que ma langue maternelle.

— Comment se nomme ce capitaine?

— San Lu car.

— Singulier nom pour un Anglais, murmura la comtesse rêveuse 1 Mais tout à coup, se frappant Je front ; C'est cela! fit-elle avec joie, oui, oui, c'est cela !

— Quoi, cela? demanda Matadooe de son air le plus ingénu.

— Rien. Continue.

— Le capitaine sur cette assurance que je ne savais pas l'anglais, reprit-il en saluant de nouveau, consentit, sans trop de difficultés, à me prendre à '-■';;! bord, et à San-Franci sco, comme il était sans doute content de moi, au lieu de me donner congé, comme je m'y attendais, il me proposa d'entrer à son service; c'est là que je connus la consignation du brick, un grand négociant yankee, un nommé Master Kèy.

— Master-Key est la traduction littérale de Passe-Partout, dit. en riant Marco s Praya à la comtesse.

— Viva Dios ! c'est Vrai! s'écria joyeusement la comtesse de Casa-Real, nous sommes bien sur la piste. - ■ ■.

— J'ai vu l'homme, reprit le métis, et, malgré la perfection de son déguisement, je l'ai tout de suite reconnu.

— Àhl lit la comtesse, dont un éclair de haine illumina la physionomie et lui donna une expression farouche; cette fois, il ne m'échappera pas, je le jure. Je suis contente de toi, ajouta-t-elle en s'adressantà Matadoce; veux-tu entrer à mon service? Et d'abord, prends ceci.

Et elle lui donna quelques onces.

— Je le crois bien, que je veux entrer à votre service, seiiora, répondit le bandit; vous êtes généreuse comme une mine d'or.

— C'est entendu, demain nous partons; sois ici au lever du soleil; vous, ^p; Marcos, demeurez, j'ai encore à causer avec vous.

— Va m'attendre à la posada, Diego, dit le métis.

— Oui, sefior.

Le bandit salua et sortit.

Dans le vestibule, il retrouva Anita, la charmante camériste, qui

raccompagna silencieusement jusqu'à la porte de la rue, qu'elle referma sur lui.

— Ah t fit le bandit en respirant joyeusement et à pleins poumons, dès qu'il se retrouva en plein air, voilà une bonne soirée!... Elle est charmante, cette senora, j'avais définitivement des préventions ridicules contre elle, elle est peut-être un peu brusque à ia vérité, mais son service doit être très agréable..., et surtout très productif.

Sur cette réflexion pleine de justesse, le bandit s'enveloppa avec soin dans son manteau et se dirigea à grands pas vers le Rio-Tuolumne, sur le bord duquel était située la posada où il avait établi son domicile.

Après avoir traversé la place May or, complètement déserte à cette heure, il s'engagea dans une ruelle assez étroite," nommée le Callejon de las Viudas, qui donne juste sur la rivière, à quelques pas seulement de la posada.

Mais à peine avait-il atteint le milieu de la ruelle que deux hommes se dressèrent subitement devant lui, et deux pistolets s'appuyèrent à la fois sur sa poitrine.

— Halte t lui dit une voix rude.

Matadoce était brave, il ravaitsurabondamment prouvé: mais les iîispano- Américains sont essentiellement nerveux et redoutent surtout les surprises;

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de plus, quoi qu'ils soient si lestes à jouer du couteau, ils ont une horreur instinctive pour les armes à feu, dont, en général, ils ne savent pas bien se servir.

Le bandit s'arrêta :

■ — Que me voulez-vous, caballeros? demanda-t-il d'une voix que la terreur faisait chevroter, est-ce mon argent? Vous n'avez pas de chance alors, je ne possède pas un réal, je n'ai rien sur moi! Hélas 1 je ne suis qu'un pauvre paysanoy un peon. Je gagne à peine...

— Trêve de jérémiades ! misérable! nous te connaissons de reste; ainsi n'espère pas nous tromper. Quelle est cette maison d'où tu sors? Réponds et réponds vite.

— Je ne sais eu vérité ce que vous voulez dire, caballeros.

— Prends bien garde à tes paroles et surtout, je te le répète, n'essaie pas de mentir, bribon, nous t'avons vu sortir de là...

— Sur la plaza Mayor ? fit-il pour gagner du temps.

— C'est la maison où habite ma maîtresse, seiîores, fit-il en affectant un air vainqueur, une blonde superbe!

— Fort bien, et comment se homme-t-elle, ta maîtresse?

— Elle se nomme...

— Paiie^ ou tu es mort.

— Je ne sais pas.

— Parfait; alors je sais, moi, ce qui me reste à faire.

— Arrêtez, au nom du Seigneur, caballero, arrêtez I... je crois que je me souviens maintenant de son nom.

— Tu fais bien. Voyons, comment se nomme- t-elle, et ne mens pas surtout !

— Elle se nomme la comtesse doiïa Hermosa de Casa-Real. Elle n'est pas blonde; au contraire, elle est très brune, avec des yeux qui brillent comme des escarboucles. Et, si elle est ma maîtresse, c'est qu'elle vient, à l'instant même, séduite sans doute par ma bonne mine, de me prendre à son service. Je fais les choses en conscience, vous le voyez, Seigneurie. Êtes-vous content de ces explications?

— Pas beaucoup, mais ce n'est pas tout encore, picaro : maintenant, dismoi quel était l'homme qui t'accompagnait lorsque tu es entré dans cette maison !

— Oh ! quant à lui, c'est le chef des regulators de la ville de San-Francisco, un personnage des plus respectables, Sam Roberts; caraïl il est bien connu,

— Ce n'est pas cela que je te demande. Son nom, vite.

— Je vous l'ai dit.

— Tu mens ou du moins tu essaies encore de mentir; prends garde I reprit l'inconnu en fronçant le sourcil.

Pendant ce rapide dialogue, Matadoce, qui avait repris tout son sang-froid et dont les bras étaient cachés sous son manteau, cherchait tout doucement à saisir son couteau qui était passé à sa ceinture.

— J'attends ta réponse, reprit l'inconnu d'une voix sourde.

— Eh bient il se nomme Marcos Praya. Est-ce tout?

— Pas encore, compagnon. Maintenant, dis-moi : que venais-tu faire à cette heure chez la comtesse de Gasa-Real?

— Caraï! vous m'ennuyez à la fin, vous, avec toutes vos questions saugrenues qui n'ont ni queue ni tête; me prenez-vous pour un imbécile? Allez au diable 1

Et le digne Matadoce, qui avait enfin réussi à dégainer tout doucement son couteau, bondit de côté et en même temps se précipita à Timproviste sur l'inconnu.

Celui-ci, bien qu'il fût surpris par cette brusque attaque à laquelle il était loin de s'attendre, ne se démoralisa pourtant pas.

Il se contenta simplement de lever le bras gauche afin de parer le mieux possible le coup que lui portait le bandit et étendant froidement le bras droit :

— C'est toi qui l'as voulut N'accuse donc que toi-même de ta mort! dit-il. Et il lui brûla la cervelle.

Matadoce tomba comme une masse, sans jeter un cri, sans même pousser un soupir; il avait été tuéraide.

— Oht mon Dieu! qu'as-tu fait, Yann! s'écria avec douleur celui des deux inconnus qui jusque-là avait gardé le silence, pourquoi avoir tué cet homme?

— .Fallait-il donc me laisser assassiner par cette bête enragée, notre demoiselle? répondit tranquillement le Breton, en montrant son bras, dont le sang coulait à flots.

Au bruit du coup de feu, deux serenos avancèrent craintivement la tête à l'angle de la place Mayor; mais après quelques secondes d'examen, peu rassurés sans doute par ce qu'ils voyaient, ils la retirèrent vivement sans oser se risquer davantage.

Yann Mareck les aperçut.

— Venez, n'ayez pas peur, leur cria-t-il résolument.

Les serenos semblèrent se consulter un instant à voix basse, mais après réflexion ils ne bougèrent pas.

— Venez donc, caraï! reprit-il; êtes-vous sourds ou imbéciles? Je veux vous faire gagner de l'argent.

Ce mot magique décida enfin les deux serenos; ils quittèrent leur embuscade et s'approchèrent lentement-

— Vous n'avez pas l'intention de nous faire mal, Seigneurie? demanda l'un d'eux en s'arrêtant à distance respectueuse.

— Eh non! au contraire.

Sur cette assurance, ils se i v isquèrent enfin à s'approcher tout à fait.

— Mon ami et moi, ainsi que vous avez pu le remarquer, dit effrontément le Breton, nous avons été arrêtés à Timproviste par cet homme; il nous a demandé notre argent et il en voulait sans doute à notre vie : j'ai reçu de lui un coup de couteau, voyez t

— Jésus! José! Maria! s'écrièrent avec une feinte compassion les deux serenos en se signant dévotement.

Les dignes gardiens de la tranquillité publique avaient parfaitement vu et, qui plus est, entendu tout ce qui s'était passé; mais, comme ils flairaient une

- u^pss;

bonne aubaine, qu'ils ne se supposaient pas les plus forts, et qu'en résumé le mort ne les intéi'essait que très médiocrement, ils feignirent d'ajouter la foi la plus entière au conte bleu que leur débitait avec un si magnifique aplomb le Breton Yann Mareck.

— Pourquoi n'avez-vous pas appelé à l'aide, Seigneurie? dit effrontément un des serenos; nous serions accourus à votre secours, n'est-ce pas, Pedrito?

— Je le crois bien 1 avec le plus grand empressement ; d'ailleurs, nous sommes payés pour protéger les citoyens honnêtes.

— C'est vrai, mais dans le premier moment j'ai été tellement surpris decette attaque que je n'ai pas songé à vous appeler; enfin> ce qui est fait est fait, il n'y a plus à y revenir; il s'agit maintenant de faire au plus vite disparaître ce cadavre en le jetant à la rivière.

— Est-il donc bien nécessaire, Seigneurie, de jeter cet homme à l'eau? demanda un des serenos d'une voix mielleuse.

— Oui, certainement. Mais il va sans dire, seûores, que je vous autorise à le fouiller avant que de l'enlever d'ici, et de plus, comme je ne veux point que vous perdiez vos peines, acceptez, je vous prie, ces six onces d'or pour le léger service que je réclame de votre complaisance.

— Oht Seigneurie! s'écrièrent les serenos, au comble de la joie, en s'emparant de l'argent qu'ils se partagèrent.

— Alors, c'est convenu?

— Yous allez voir.

Ils se baissèrent immédiatement sur le cadavre, qu'ils dépouillèrent et fouillèrent jusqu'à la chemise avec une dextérité qui prouvait une longue habitude d'un tel exercice, puis ils le roulèrent dans son propre manteau, l'enlevèrent par les pieds et par la tête, le portèrent sans désemparer jusqu'à la rivière, et cinq minutes plus tard le digne Matadoce descendait paisiblement le courant entre deux eaux»

Après avoir quitté les serenos, Yann et sa compagne, car nos lecteurs auront sans doute deviné que la personne qui se trouvait avec le brave Breton était M l,c Edmée de l'Estang, entrèrent dans la posada, où Matadoce et Marcos Praya étaient eux-mêmes logés, ce qui les avait, fait découvrir.

— Qu'avez-vous, not' demoiselle"? Vous tremblez? demanda avec intérêt le Breton à la jeune fille.

— Hélas 1 mon ami, répondit tristement la jeune fille, j'ai toujours malgré moi devant les yeux le cadavre de ce pauvre diable que vous avez si cruellement tué t

— Bahl pourquoi songer à cela? reprit-il avec insouciance : c'est un bandit de moins; l'important, c'est que nous avons découvert ce que nous cherchions,

— A peu près.

— Et comme Marcos Praya loge ici, la trouvaille sera facile à compléter avant qu'il soit peu, si Dieu est juste.

— Oh ! s'écria- t-elle avec émotion, que nous avons bien fait de rester à Sonora. J'avais un pressentiment.

— Il ne vous a pas trompée, et maintenant, il s'agit de se reposer un peu. Bonsoir, et bonne nuit! not' demoiselle.

— Voyons avant tout votre blessure; peut-être est-elle grave, mon pauvre Yann? Laissez-moi l'examiner.

— Ce n'est qu'une simple déchirure, nof demoiselle, ce n'est pas la peine d'y penser; demain il n'y paraîtra plus. Le gueux avait peur, le couteau a tourné dans sa main. Bonsoir!

— Bonsoir! Yann.

Le Breton sortit.

Après avoir tant bien que mal pansé son bras avec une chemise qu'il déchira à cet effet, au lieu de rester dans sa chambre, comme un bon et fidèle serviteur qu'il était, Yann Mareck s'assit, le dos appuyé contre la porte de M 110 Edmée de FEstang, et il dormit ainsi jusqu'au matin, la main sur ses armes.

GOMMENT OK r [?KUT DEVENIR « A.RR1ER0 » SANS Y PENSER

Contre toutes prévisions, rien ne bougea dans la posad-a, et la nuit tout entière se passa tranquillement.

Cependant vers quatre heures du matin, Yann Mareck fut brusquement réveillé par un choc violent.

C'était un quidam qui, en traversant le corridor dans l'obscurité, venait de trébucher tout à coup dans ses jambes, avait failli tomber et qui s'éloignait en grommelant.

Le Breton crut même entendre cet individu, tout en s'en allant, prononcer entre ses dents le mot : imbécile!

Cependant, comme Yann Mareck n'était nullement susceptible, surtout fort prudent de sa nature, au contraire, il ne se formalisa point de cette épithète peut-être un peu mal sonnante, se tint coi et laissa, sans répondre, le grommeleur s'éloigner paisiblement.

Puis, après avoir attendu quelques minutes, en prêtant attentivement l'oreille, convaincu, enfin, que l'inconnu était sorti de l'auberge, le Breton se leva, s'étira pour rétablir la circulation du sang dans ses membres engourdis, et il quitta la posada à son tour.

11 lui était venu un soupçon qu'il désirait éclaircir.

Ainsi qu'il l'avait prévu, le Breton n'eut pas besoin d'aller bien loin pour s'assurer de ce qu'il voulait savoir.

En débouchant du Calkjon ih las Y indus et, en arrivant sur la plaza May or, il aperçut une dizaine de mules chargées, arrêtées devant la maison de la comtesse de Casa-Heal.

Les arrieros, selon leur coutume, menaient grand train : ils allaient et venaient, en gourmandant leurs mules, qui s'écartaient sans cesse, et en causant, riant et caquetant entre eux avec cette vivacité, cette animation joyeuse

qui est un des côtés les plus saillants et les plus pittoresques du caractère méridional.

Une pensée saugrenue traversa tout à coup comme un éclair, le cerveau du Breton et donna subitement un autre cours à ses projets encore mal définis dans sa tête.

Le costume qu'il portait, et la façon dont il avait grimé son visage le rendaient complètement méconnaissable.

Marcos Praya sortait en ce moment de la boutique d'un pulquero, que les arrieros avaient fait lever, afin de se rafraîchir, et dans laquelle le digne majordome, vu son goût prononcé pour' les liqueurs fortes, avait sans doute bu une ample rasade d'aguàrdiente de Pisco ou même de rhum, afin de conjurer le brouillard du matin, si malsain pour les poitrines délicates comme était la sienne.

Yann Mareck, qui ne perdait pas le métis de l'œil, l'ayant vu entrer directement dans la maison de la comtesse, devina ce qui allait se passer, et il pénétra à son tour dans la pulqueria: sa résolution était prise.

Plusieurs arrieros s'y trouvaient, groupés devant le comptoir ou assis à des tables : fumant, buvant, mangeant et causant.

Yann Mareck se fit servir une infusion de tamarin mêlée d'une goutte d'aguardiente blanche de Pisco, et avisant un arriero vêtu avec plus de soin et d'élégance que les autres et dont la mine futée et les yeux toujours en mouvement lui inspirèrent tout de suite une certaine confiance, il tordit une cigarette de paille de maïs.

Ensuite, s'approchant de cet arriero, il le salua et lui demanda poliment du feu. ■ ..

En Californie, comme au Mexique et en général dans toutes les anciennes colonies espagnoles, il existe une espèce de franc-maçonnerie entre les fumeurs: d'abord le feu ne se. refuse jamais, à n'importe qui; ensuite une cigarette allumée établit instantanément une certaine liaison, ou, pour mieux dire, pose le premier jalon d'une connaissance qui, les circonstances aidant, peut rapidement devenir intime.

.— Merci, eaballero, dit le Breton en rendant la cigarette à laquelle il avait allumé la sienne.

— Il n'y a pas de quoi, répondit poliment l'autre en replaçant sa çigareLte à ses lèvres, et avec une forte aspiration lâchant un énorme nuage de fumée par la bouche et par les narines.

— Je vous demande mille pardons, senor cabellero, mais je me suis aperçu, après être sorti de chez moi, en fouillant dans toutes mes poches que j'ai oublié mon mechero; je ne sais pas au juste en quel endroit, de sorte que depuis une heure j'étais enragé de fumer. •

— Je comprends cela, répondit r arriero d'un air de commisération, en aspirant de nouveau sa cigarette allumée, c'est terrible de ne pouvoir fumer quand on en a envie. Vous êtes sans doute du pays, senor?

— Non, senor cabellero, je suis du pueblo de San-José, répondit effrontément le Breton à tout hasard.

— Seriez-vous du pueblo de. San-José qui se trouve près de San-Francisco?

— Halte-là ! lui dit une voix rude.

— Oui, de celui-là même, caballero, tout à côté, et, sur mon âme, je voudrais bien y être de retour, caraï!

— Qui vous en empêche, senor ?

— Ah ! voiià : bien des choses ; vouloir et pouvoir font deux, comme vous savez sans doute, caballero?

— C'est vrai.

LlY. 110. H. GEFFROY, Mit. — Reproduction interdite. 4*0.

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— S'il n'y avait que moi encore, cela irait tout seul, bêlas ! murmura-t-il tout en sirotant son infusion de tamarin, d'un air passablement mélancolique.

— Vous êtes deux?

— Gui, malheureusement : j'ai mon jeune frère avec moi, un enfant presque, très frêle, très mignon et très délicat.

.— "Diable* '■

— CTestbien là ce qui me contrarie... Est-ce que vous connaissez San-José } par hasard, vous, caballero?

— Je le crois bien que je connais San-José, et depuis longtemps même; c'est là que réside mon compadre Àndrès Carnuto., le chasseur d'ours; vous devez le connaître? Et à chacun de mes voyages à San -Francisco, je ne manque jamais d'aller le voir.

— Bah !

— Ah! par exemple, voilà qui est singulier i Certainement je connais don Andrès Carnuto, répondit le Breton, qui jamais, depuis qu'il était en Amérique, n'en avait entendu parler; mais alors, puisqu'il en est ainsi, vous faites donc quelquefois le trajet de Sonora à San-Francisco?

— Depuis plus de dix ans je ne fais que celui-là, j'étais au service du capitaine Sutter, un Suisse; vous savez, le propriétaire de la plantation delà Nouvelle-Helvétie, un bien digne homme tout de même, ce capitaine Sutter, quoiqu'il soit gringo — hérétique. — Je ne fais que celui-là; aussi je connais la route sur le bout du doigt, allez, je vous le promets.

— Et aujourd'hui est-ce encore de ce côté-là que vous retournez?

— -Eh bien, pourquoi donc pas, puisque c'est mon trajet habituel? Oui, seiior, je retourne à San-Francisco, avec mes arriéres qui sont là. J'ai été loué, quelques jours, par un noble seigneur très généreux, qui m'a averti cette nuit de me tenir prêt à partir ce matin; et me voici à mon poste prêt à me mettre en route.

— Vous êtes donc Yarriero mayor de la recua, seiior?

— Pour vous servir, caballero.

— Quel malheur que je ne puisse partir avec vous!

— Oui, ma foi ! c'est un malheur, pour vous et pour moi, seiior, car vous avez l'air d'être un bon diable.

- — Vous êtes bien honnête, caballero, fit-il avec un soupir . Puis il reprit au bout d'un instant : «' Si nous prenions un verre de pulque? *

— Je préfère l'aguardiente de Pisco: c'est une liqueur qui est bonne au corps. Le pulque est trop froid pour mon estomac.

— Va! pour Taguardiente de Pisco, alors; nous trinquerons à notre rencontre.

Il appela le pulquero et fit servir.

Les deux hommes trinquèrent.

— A voLre santé, seiior...

— Don Benito Calaveras y Prusiano de la marquesita del Tronco Redondo, dit l' arrière mayor en saluant.

— Joli nom! fit le Breton avec admiration, joli nom! et qui promet, quoi qu'il soit peut-être un peu long.

LES INVISIBLES DE PARIS 87o

- L'arriero sourit avec satisfaction.

— Et vous, sefîoiv serait-il indiscret de vous demander votre nom?

— Nullement, caballero : je me nomme Pacheco Sandras Cabrecillo pour ' ;iï vous servir si j'en étais capable, et mon jeune frère, dont j'ai eu l'honneur de vous parler tout à l'heure, Santiago; maintenant vous connaissez toute la famille, nos parents sont morts.

L'arriero mayor salua avec un air de condoléance.

— A. votre santé ! dit-il en portant son verre à ses lèvres.

— A la vôtre, répondit poliment Yann Mareck en imitant son mouvement.

— Eh, mais j'y pense, reprit-il au bout d'un instant, caraï, je ne sais pourquoi, caballero; mais, sur mon âme, vous m'intéressez : votre honnête figure me revient.

— Pas autant que me revient la vôtre, seilor. Bien que je ne vous connaisse que' depuis quelques minutes à peine, je vous considère déjà presque comme un ami.

— Merci, touchez-la, seiïor, vous êtes un bucn muchacho.

— C'est ce qu'on dit.

— Je l'affirme. Eh bien! je crois en y réfléchissant qu'il y a peut-être" un moyen d'arranger les choses.

Le rusé Breton dissimula soigneusement ]a joie que ces paroles de |;

l'arriero mayor lui faisaient éprouver. L

— Vous croyez, seilor? Pour ma part, je vous avoue que je n'en vois pas, f dit-il avec une feinte indifférence. | ;

— Peut-être, amigo. Mais voyons, là franchement entre nous, ètes-vous ]| ce qu'on appelle hombre de a caballo?

— Hum! c'est mal de se vanter soi-même; cependant je puis vous dire en toute conscience que je passe pour un des meilleurs ginelles de toute j%; la basse et la haute Californie, répondit modestement le Breton, qui, en réalité, était excellent cavalier.

— Et votre frère Santiago?

— Il promet; je le forme, dame! Il ne va pas mal du tout, pour sûr I bien que pourtant il soit très jeune encore.

— Quel Age a-t-il?

— Environ quatorze ans.

— Et il sait bien lancer le lasso et manier un mustang? i!

— Caraï î je le crois bien ! Il ne serait pas mon frère sans cela.

— C'est juste! Eh bien! puisqu'il en est ainsi, caballero, tout est arrangé entre nous, je vous emmène, ainsi que votre frère.

— Bien vrai ?

— Dame! Écoutez donc, cela vous regarde après tout; voyez ce que vous voulez faire. Il ne tient qu'à vous seul,

— Oh! alors..., c'est fait!

— Et de plus, senor, non seulement sans qu'il vous en coûte un réal, mais encore je vous compterai, à votre frère et à vous, chacun vingt piastres, si je suis content de vous en arrivant à San-Prancisco.

— Chacun vingt piastres! C'est magnifique, caballero: je suis confus de ^

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tant de générosité; aussi, soyez tranquille, vous serez satisfait de mon service. Maintenant que faut-il faire?

— Écoutez-moi, dit Tarriero mayor en souriant avec bonhomie.

— Je suis tout oreilles.

— Ce caballero dont je vous ai parlé tout à l'heure et qui m T a loué ma recua est, à ce qu'il paraît, excessivement . pressé d'arriver là-bas à San- Francisco.

— C'est sans doute un des graads négociants de la ville ?

— Je ne sais pas ce qu'il est, et de plus je vous avoue franchement que cela m'est parfaitement égal.

— À moi aussi, senor, répondit en riant le Breton, de plus en plus intéressé.

— En conséquence, reprit l'arriero mayor, comme, excepté quelques misérables ranchos disséminés de loin en loin sur la routé, nous avons constamment à traverser les déserts horribles, ce caballero a fait en même temps prix avec moi pour que j'emmène, outre ma recua de mules de rechange, une cabalkriza composée de trente mustangs des prairies.

— Afin d'avoir toujours des relais préparés; je comprends cela.

— Voilà la chose.

— Et ces chevaux, vous les avez réunis sans doute, senor?

— Garaïl je n'y ai point manqué; ce sont tous des mustangs à demi sauvages que j'ai lassés moi-même, il y a moins d'un mois, dans les repaires les plus inexplorés des prairies de l'Ouest, de belles et nobles bêtes, s'il en fut jamais, de véritables coursiers, je vous l'assure, avec lesquels on va comme le vent.

— Je nVsn rapporte à vous.

— La caballeriza est réunie tout entière depuis plus de huit jours déjà, dans la coral du tambo de Guadelupe.

— Très bien; en dehors de la ville, à une demi-lieue environ, sur la route de San-Francisco, senor, je vois cela d'ici. Ne m'en dites pas plus, c'est inutile.

— Oui, caballero, mes mozos de mutas les gardent; ils sont cinq. Voulezvous vous charger de diriger la manada? Mes garçons seront placés sous vos ordres; votre frère vous donnera un coup de main à l'occasion, et, de plus, il y aura non pas vingt piastres, mais quatre onces pour chacun de vous deux. Gela vous va-t-il? Voulez-vous faire cela?

— Je le crois bien, que je le veux! senor 1 s'écria-t-il joyeusement.

— Eh bien, alors, c'est une chose entendue, n'est-ce pas?

— Parfaitement.

— Boni Attendez un instant. Et il appela : Eht Antonio !

— Voilai répondit un arriero en accourant auprès de lui.

— Surveille le départ, muchacho, j'ai certaines affaires à terminer, je vais partir un peu en avant avec ce caballero; je vous rejoindrai à la sortie de la ville.

— Allez à vos affaires, nô Benito, je veillerai, soyez tranquille.

— Bien, muchacho, et merci; venez, don Pacheco.

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