DANS LEQUEL LE MORT' CONSEILLE LES VIVANTS
Laissons le fidèle Breton Yann Marecket sa jeune et charmante maîtresse Edmée de TEstang courir après la manada que nô Benito leur confiait si galamment et occupons-nous pour le moment de la caravane nombreuse commandée par le métis Marcos Praya, qui se dirigeait vers Ja ville de San-Fran-
cisco.
En général, dans l'Amérique espagnole, où le service des postes était, jusque dans ces dernières années, complètement inconnu, et où il Test probablement encore, car dans ces singulières contrées bénies du ciel l'incurie est passée depuis longtemps à l'état chronique, on a remédié autant que possible à cette pénurie de moyens de communication par des relais volants, composés de chevaux à demi sauvages, galopant en liberté, et sur lesquels on monte en cas de besoin.
Cette réunion de plusieurs chevaux de relais'se nomme, selon les localités, soit une manada, soit une caballeriza.
C'était, ainsi que nous l'avons dit, d'une de ces manadas ou caballerizas louée par le métis au senor don Benito Galaveras, etc., etc., dont YannMareck avait réussi à se faire confier la direction sur sa bonne mine.
La caravane marchait dans le plus bel ordre : en tête, à longue portée de
— Dame ! vous comprenez, les chemins ne sont pas positivement sûrs de ces côtés-ci, fit nô Benito, il est bon de prendre ses précautions, si l'on ne veut pas couiir le risque d'être arrêté en route; et le senor voyageur, qui probablement ne se soucie pas sans doute d'être dévalisé par les pirates des prairies ou les Indiens bravos qui pullulent dans les environs, a pris avec lui une escorte de vingt-cinq hommes bien armés, en cas d'attaque ou de surprise,
— C'est prudent.
— Allons, à ce soir, don Pacheco; partez, et bon voyage! La caballeriza est déjà loin; et voyez, voici là-bas la caravane qui passe la guarita de la ville et arrive grand train; dans un quart d'heure elle sera ici.
— A. ce soir et merci encore une fois, senor don Benito 1 j'espère que vous serez content de moi, dit Yann Mareck en enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval.
Edmée l'imita.
Les deux cavaliers partirent aussitôt ventre à terre.
L'arriero mayor était paisiblement demeuré devant le tambo, sa cigarette de paille de maïs à la bouche. , ■■.-■ f
Lorsque la caravane passa devant le rancho quelques minutes plus tard, il j
n'eut que la peine de se joindre à elle. -S
il;
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fusil , six cavaliers d'avant-garde, le rifle sur la cuisse, tenaient toute la largeur du chemin.
Derrière ces cavaliers, les mules de charge. complètement libres, mais surveillées par les arrieros, suivaient en trottant le grelot de la nena ou yegua madrjna,: . ■ : : ■ ...
. Puis-, à. environ une centaine de pas en. arrière afin de ne pas être incommodés par les flots de la poussière soulevée par le trot des mules, venaient la comtesse Herniosa de Casa Real, montée sur un magnifique mustang, et le métis Marcos Praya, son âme damnée.
Autour d'eux, à droite et à gauche sur les bords du chemin, seize cavaliers, le rifle droit, le doigt sur la détente, sur deux de front, surveillaient attentivement les flancs de là caravane.
Puis, à vingt-cinq pas en arrière encore, marchait une arrière-garde composée de trois cavaliers, surveillant deux lourds wagons traînés chacun par huit mules, et portant tous les objets de campement et les vivres nécessités par un long voyage à travers le désert.- • •■--■--
La comtesse de Casa-Real et Marcos Praya causaient entre eux à voix basse et, par surcroît de précaution/ leur conversation avait lieu en français, langue complètement ignorée de leurs compagnons de route.
Marcos Praya faisait part à la comtesse de l'inquiétude qu'il éprouvait au sujet de la disparition subite de Matadoce, aussitôt après sa présentation à la comtesse, disparition qu'il ne savait à quoi attribuer.
Matadoce avait-il été assassiné? Avait-il trahi ses nouveaux maîtres?
Voilà ce que se demandait Marcos Praya sans pouvoir se répondre.
En effet, Matadoce, bandit de la pire espèce, il est vrai, mais en même temps grand calculateur, n'était pas homme à trahir, .sans des motifs du plus grand poids, ceux qui le payaient bien, surtout une heure à peine après être entré à leur service : ce fait paraissait inexplicable.
Il aurait donc été assassiné?
Mais par qui?
Dans quel but?
Voilà ce que le métis ne pouvait deviner, et ce qui l'inquiétait fort.
La comtesse de Casa-Real ne partageait que très médiocrement l'inquiétude de son frère de lait.
Matadoce lui semblait être en somme un homme d'une importance beaucoup trop secondaire pour qu'un ennemi, quel qu'il fût,. eût voulu s'en débar-
! rasser.
Et puis quel ennemi l'eût attaqué?
Tout le monde, dans la ville, ignorait qu'il fût à son service, puisqu'il n'y était entré que la veille au soir même.
Sans doute, avec l'argent qu'il avait reçu, le drôle avait fait bombance et probablement fort peu scrupuleux de sa nature, il n'avait plus songé aux engagements qu'il avait pris.
Marcos Praya, en homme pratique qu'il était, hochait la tête d'un air de doute : tous ces raisonnements lui semblaient spécieux et ne le satisfaisaient
— Seriez-vous du pueblo de San-José ?
point, et de temps en temps il se retournait sur sa selle, en arrière, dans ; l'espoir de voir enfin accourir le fugitif. \
Mai. c'était en vain que le métis se livrait à cette manœuvre ; aussi lom que la vue pouvait s'étendre du côté de la ville, la route continuait a être complètement déserte.
Cependant la caravane continuait à marcher assez rapidement.
LiV. 114.. — H. GEFFROY, édit. — Reproduction -interdite.
Depuis la sortie de Sonora, elle avait constamment suivi, les bords accidentés et ombrés de la rivière; vers trois heures de raprès^dake^ quelques minutes après s'être: remis en route,, car les voyageurs, ssloni la coutume mexicaine,- s'étaient ' arrêtés à onze heures du matin sous; un épais bouquet d'arbres pour faire la siesta, déjeuner et laisser passer la plus grande chaleur du jour, on atteignit un gué.
La rivière faisait en cet endroit une courbe assez prononcée et barrait, le chemin aux voyageurs.
Il fallait la franchir;, heureusement que cette rivière, comme la plupart de celles du Mexique, était assez peu profonde, d'une médiocre largeur et le gué très facile. .
Les chevaux entrèrent dans l'eau, sans difficulté aucune, ce bain les rafraîchissait; mais à peine r avant-garde eut-elle quitté le bord et fait quelques pas en avant que les six cavaliers s'arrêtèrent subitement, en jetant un cri de surprise et presque d'épouvante.
Marcos Praya,, dont l'esprit était constamment tenu en éveil, mit aussitôt son cheval au galop' et rejoignit l'avant-garde.
11 s'informa au chef des cavaliers de la raison qui avait fait, pousser ces clameurs insolites à ses compagnons.
— Regardez, caballero^ répondit respectueusement un des cavaliers en étendant le bras ; tenez:, là, ; dans: les herbes.
Le métis regarda.
Un cadavre, qui semblait n'avoir séjourné que quelques heures; à peine dans l'eau, mais déjà couvert de myriades de moustiques, était arrêté au milieu des hautes herbes bordant la rive de la rivière;
Marcos Praya\ le. reconnut aussitôt.
Ce cadavre, il n'y avait pas à s'y tromper une seconde, était bien, celui d f e son nouvel engagé,. Matado ce en fini- Son crâne, horriblement fracassé, indiquait clairement à quel genre de mort le malheureux: avait succombé.
Le: doute n'était, pMs; possible : le; bandit avait été assassiné.
Le métis; demeura, un. instant, immobile , fronça le sourcil, puis, sans prononcer une parole,, il revint tout, pensif reprendre son poste auprès de; sa maîtresses
— Eh bien ]; Marcos ! que se passe-t-il donc là-bas à. l'avant-garde? lui demanda la comtesse, vous semblez atterré; voyons, répondez. Que se passe-t-il? qu'y a-t-il ?
— Ce qu'il y a, senora, dit-il enfin d'une voix sourde, il y a que je ne m'étais pas trompé : voilà tout.
— Que voulez-vous dire? Parlez clairement, Marcos.
— Je veux dire, senora, que Matadoce ne nous a pas trahis, mais qu'il est mort.
— Mort L vous en êtes sûr?
— J'ai vu son cadavre.
— Ah! fit-elle, saisie tout à coup d'un vague effroi qui glaça le sang dans ses veines: et de quoi est-il mort?
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— Il est mort, seiiora, d'un coup de pistolet tiré à bout portant et qui lui a fracassé le crâne;. puis son cadavre a été jeté à la rivière; il est là-bas, arrêté dans les roseaux et déjà à demi dévoré par les moustiques. -r*
La comtesse baissa la tête. -f
Il y eut un court silence. : Sn
Ce fut la comtesse qui le rompit.
— Alors, nous sommes découverts, murmura-t-elle.
— Et peut-être suivis, ajouta le métis en hochant la tête.
— Le croyez-vous ?
— J'en répondrais presque, seiiora; je me rappelle maintenant qu'hier soir, lorsque je me rendais chez vous, à l'angle de la calle Mercaderes et de la plaza Mayor, deux hommes étaient arrêtés. J'étais pressé; je les pris pour des serenos et j'ai continué ma route. . . • -\/ SB 1
— Il fallait vous en assurer.
— Vous avez mille fois raison, sehora, répondit-il avec dépit, mais je n'y ai pas songé ; je me croyais si bien certain d'avoir réussi à dépister tous les espions, que sur le moment il m'a semblé inutile... — .
— Vous avez eu tort, Marcos, reprit-elle avec animation; vous le reconnaissez à présent, et trop tard, comme toujours. Dans notre situation, vous devriez vous en souvenir pourtant, aucune précaution ne peut être négligée; car une seconde d'oubli suffit pour nous perdre; il nous faut être incessamment sur nos gardes ; nos ennemis sont puissants et adroits, ils peuvent tout; ce sont ces deux hommes qui ont fait le coup.
— Je le jurerais, seîïora.
— Marcos Praya, je vous le répète, prenez-y bien garde, répondit la -':'.?^ comtesse de Casa-Real d'un ton de menace, ces négligences finiront par nous perdre; nous jouons, vous le savez comme moi, une partie mortelle en ce moment; souvenez-vous de la ferme des environs du Havre; n'est-ce pas par votre faute aussi que le comte de Warrens, que nous tenions pieds et poings liés en notre pouvoir, nous est échappé!
— Je le confesse, seiiora, répondit le métis avec humilité.
— Je vous ai pardonné, ne parlons donc plus de cette affaire, reprit-elle avec emportement; mais, Santos, je vous le répète encore, Marcos Praya, ne retombez plus dans une faute semblable, Dios! car, je vous en avertis, cette fois je serais impitoyable.
— Oht maintenant soyez tranquille, je veillerai, seiïora, je vous en fais le serment sur ma part de paradis, ajouta le métis en se signant dévotement.
— Aussitôt que le camp aura été établi pour la nuit, vous expédierez dix cavaliers choisis en batteurs d'estrade, pour nettoyer les alentours de notre position, à deux lieues à la ronde, et non seulement tous les soirs, mais encore tous les matins avant le départ; vous ferez de même jusqu'à notre arrivée à San-Francisco ; surtout, Marcos Praya, n'y manquez pas.
— Je n'aurai garde, seiïora; vous serez ponctuellement obéie, je vous le promets.
— De cette façon, les espions n'oseront sans doute pas s'approcher d'assez ■ près pour nous reconnaître, et nous serons assurés d'atteindre la ville de