‹ Les Invisibles de Paris, vol. 2Chapitre 87 sur 92 · I .-j avait reconnu l'écriture d'Edmée · texte numérisé non relu

I .-j avait reconnu l'écriture d'Edmée

| i II ouvrit la lettre d'une main tremblante et il la parcourut avidement des

h 5 yeux avec une agitation fébrile.

Ses sourcils se froncèrent :

Il posa lentement la lettre tout, ouverte sur la table devant lui et demeura un instant pensif; un nuage avait soudain passé sur son front et troublé sa joie. ;

Au bout d'un instant, il reprit la lettre et la lut une seconde fois. .

Elle était bien d'Edmée de FEstang ; cette écilture était bien la sienne, il n'y avait pas à en douter ; mais les pensées n'étaient pas celles de la jeune fille. -:.■:.

Ce n'était' pas ainsi que la jeune, fille parlait et écrivait.

Ce style n'était pas le sien : il régnait dans la forme dont cette lettre était conçue une gêne et un système de réticences continuelles qui inquiétaient le comte malgré lui et lui semblaient incompréhensibles.

Edmée lui donnait un rendez-vous et le pressait -de s'y rendre, la nuit même, sans retarder d'un instant.

A plusieurs reprises elle appuyait, avec une insistance bizarre et que rien ne semblait justifier en apparence, sur la recommandation expresse de venir seul.

Pourquoi insister autant sur ce détail?

De plus, le lieu que lui désignait la jeune fille dans cette lettre n'était nullement fait pour lui donner confiance. '

Elle écrivait au comte de Warrens de se rendre à Sydney-Coves, et elle lui désignait une immense maïson que celui-ci connaissait bien, et dont la plus grande partie, entre parenthèses, était occupée par un bàr-room.

Sydney-Coves était à cette époque un quartier hideux, infect, composé de ruelles étroites et de bouges honteux.

- C'était là que se réfugiaient tous les desperadoes-àe la ville et où se tramaient tous les complots contre le repos des honnêtes gens. .

Le refuge redoutable d'où, comme abrités par un rempart infranchissable, ils bravaient impunément toutes les forces de la police, à peine organisée encore, et surtout mal recrutée parmi des gens plus disposés à pactiser avec, les brigands qu'à sévir contre eux.-

Le bar-room dont Edmée de FEstang parlait dans sa lettre était particu-, fièrement connu pour être un repaire infâme qui servait de quartier général à tous les brigands de Sydney-Coves, et le nombre en était grand; c'était là, disait-on tout bas. que ces misérables tenaient habituellement leurs sinistres assises.

Il était prouvé jusqu'à l'évidence aux yeux du comte que ce rendez -vous cachait un piège horrible.

Edmée, il en avait la conviction intime, s'était vue contrainte, par la force sans doute, à écrire cette lettre, qu'on lui avait dictée. * Tout ie prouvait.

Cependant le comte se leva.

— Mouchette, dit-il.

— Capitaine?

— ' Prie M. Saturne de monter.

— Vous sortez, capitaine?

— Oui, mon enfanL

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Le comte lui fit un signe. >

Le nègre, toujours impassible,', froid et silencieux, habilla soit maître.

Le cçpmte aurait pu prévenir ses amis; il ne: le voulut pas: t;.| 'vf If "/.'■; * .M, : Il était résolu à répondre à un guet-apens par la loyauté*

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SÊ(S 1 Ë -■ Parce que la lettre était entièrement de la main d'Edméê ,. qu'elle était

!jl!^l :|l signée par elle, et que le comte avait juré à la jeune fille de ne' jamais douter

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Avec ce fanatisme de l'amour, à notre avis la plus absurde et en même :|v;j;v ;f ^ temps la plus noble et la plus belle .des passions humaines, il voulait à tous

% ;■■(!■: . | ■■•■■: I- risques tenir son serment; bien qu'il eût, nous le; répétons, la. conviction

l^fcr if I-: intime que cette fidélité à sa parole, sur laquelle ses ennemis comptaient

sans aucun doute, pouvait probablement être cause de sa mort.

Mais, si le comte était: résolu à mourir au besoin, pour faire honneur à sa parole, il ne voulait pas du moins se laisser bénévolement égorger, ni suc- |t l ; i 'r comber sans vengeance. -

pf- S Aussi prit-il toutes ses précautions en conséquence.

Éi I t Aussitôt que M. le comte de Warrens fut habillé, il congédia d'un

,|;^- | ïi- geste M. Saturne, son valet de chambre qui, selon son habitude, se retira

sans mot dire, puis il s'approcha de la muraille où ses armes étaient accrochées et formaient un magnifique trophée, et les examina pendant un instant. ..-;.,-.,■

Il choisit deux paires d'excellents revolvers à six coups de Gollt qu'il chargea avec soin et passa à sa ceinture.

:$■, î ; Gela lui donnait tout d'abord, en cas d'attaque, vingt-quatre coups de feu

il : j{-. ..!.;,-■■ a tirer. * ,

\i ■!;;■ ;j ;; Cette précaution d'ailleurs n'avait rien d ? insolite; à cette époque, tout le

monde marchait armé jusqu'aux dents, à San-Prancisco, surtout lorsqu'il s'agissait de faire une course de nuit dans un quartier perdu; aujourd'hui même, il en est encore ainsi; l'Américain ne marche. jamais sans ses armes.

Le comte choisit ensuite un excellent poignard à lame droite et effilée comme une langue de vipère; il mit ensuite un solide casse-tête dans sa poche de côté, et finalement il prit une canne à épée; puis il s'enveloppa soif;î; gneusement d'un manteau pour cacher cet arsenal terrible, et il se prépara à

^| ,\ . sortir.

% vl f Armé d'une façon aussi formidable, lé comte de. Warrens, brave comme

i l ; - un lion, doué d'une force extraordinaire, d'une adresse remarquable et, de

f , ' . :( ■ plus, déterminé à ne pas reculer d'un pouce, n'était certes pas un ennemi

que l'on pût facilement affronter sans péril.

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11 était brisé do iatigue, mais grâce à sa diligence il arrivai l à temps.

En traversant l'atichambre, il vit Mouchette assis sur un banc. Dès qu'il aperçut M. de Warrens, le gamin se leva*

— Où vas-tu? lui demanda le comte.

— Je vous suis, capitaine ; n'est-ce pas mon habitude?

— Reste, ici, mon enfant, lui dit-il doucement; tu ne peux me suivre; aujourd'hui je dois sortir seul.

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— Laissez-moi vous accompagner, je vous en prie, capitaine.

— Non, te dis-je; ce soir, c'est impossible; reste ici.

— "Vous le voulez?

— Je te l'ordonne.

L'enfant courba la tête, se détourna et se rassit tristement. — ■ Tir m'en veux, petit, tu es fâché contre moi, tu as tort, lui dit alors le comte avec bonté.

— Je n'ai pas le droit de vous en vouloir ni celui d'être fâché contre vous, capitaine, mais je sais ce que je ferai, fit-il en hochant la tête d'un air résolu..

— Que feras-tu ?

— C'est mon secret, cela, capitaine; vous gardez les vôtres, laissez-moi maître de garder le mien, répondit Mouchette en le regardant de cet air gouailleur, dont il n'avait pu complètement se défaire encore, même vis-à-vis de Passe- Partout, son chef bien-aimé.

— Quelque folie, sans doute?

— Je ne serai pas le seul, dans tous les cas, fit en nantie gamin.

— Allons, tu ris, tout va bien ; adieu, Mouchette.

— Au revoir, capitaine, à bientôt, répondit-il avec intention. M. de Warrens sortit sans plus s'inquiéter de l'enfant.

A peine fut-il seul dans l'antichambre que Mouchette bondit sur ses pieds et s'élança vers une porte de communication.

— Alerte! alerte! eria-t-il.

Deux, hommes parurent aussitôt, armés jusqu'aux dents. Ces deux hommes étaient nos vieux amis, la Cigale etFiloche.

— Suivez-le, dit l'enfant, d'un ton qui n'admettait point de réplique, il va à Sydney-Coves, j'en suis sûr.

Les deux Compagnons de la Lune ne se firent pas répéter cet ordre ; sans hésiter, ils quittèrent la maison et s'éloignèrent au pas de course sur les traces de leur .capitaine.

Et maintenant, comment se faisait-il que Mouchette connaissait si parfaitement l'endroit sinistre où se rendait en ce moment le capitaine des Invisibles?

Nous le dirons, au risque de faire descendre le gamin dans l'estime du lecteur.

Mouchette i lui aussi, avait reconnu l'écriture de M llc Edmée de TEstang sur l'adresse de la lettre qu'il avait remise à son chef; aussi en voyant l'émotion et la stupeur que cette missive avait causées au capitaine, il avait prolité de cette prostration momentanée pour s'approcher doucement, se pencher et lire la lettre par-dessu s l'épaule de son protecteur; puis, cette lecture terminée, il s'était recule en hochant la tète et en fronçant le sourcil comme si un grand travail se faisait dans sa cervelle.

Cependant le comte s'était résolument mis en chemin, enveloppé soigneusement dans son manteau, la main sur ses armes, l'œil et l'oreille au guet, et tenant toujours le milieu de la chaussée de crainte de surprise.

Mouchette n'avait pas menti.

Le temps était en effet horrible; la pluie tombait à torrents et le vent

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soufflait en foudre, le tonnerre roulait avec des grondements sinistres; de plus, la nuit était d'une obscurité telle qu'à quatre pas devant soi il était impossible de distinguer les moindres objets.

Le comte de Warrens marchait avec une difficulté extrême dans la terre détrempée, coupée d'ornières profondes et de flaques de boue; car, à cette époque, le pavage des rues et leur éclairage étaient choses complètement inconnues dans la ville de San-Francisco.

Les maisons ou du moins les huttes misérables qui en tenaient lieu étaient sombres pour la plupart; depuis le coucher du soleil, les habitants, renfermés chez eux sous triples verrous, dormaient ou essayaient de dormir.

Parfois, de loin en loin, le comte de Warrens passait devant la porte entrouverte d'un cabaret étincelaut de lumière, d'où s'échappaient des chants, des cris, des rires ou les malédictions et les bruits d'une rixe.

Puis, à quelques pas plus loin, c'était u\\q maison de jeu, morne, triste, silencieuse, aux portes hermétiquement fermées, mais- dont les fenêtres brillaient dans la nuit sombre comme de sinistres et lugubres phares.

Sur son chemin, bien qu'il fût long, le comte croisa à peine trois ou quatre individus, drôles à la mine plus que suspecte, rôdeurs de nuit selon toutes probabilités fjtutfrmf.es quem dévorent, maïs que la démarche résolue et le regard étincelant de M. de Warrens engagèrent sans doute chaque fois, à se tenir prudemment à l'écart; en effet, ils le laissèrent continuer sa route sans lui rien demander.

Le comte atteignit enfin Sydney-Coves.

Les difficultés de marche diminuèrent alors beaucoup pour lui.

Le quartier des brigands était, contrairement au reste de la ville, complètement illuminé; il y faisait clair comme en plein jour.

Tous les cabarets de ce repaire hideux, tous les bar-rooms de bas étage, toutes les maisons de jeu ou autres, sans nom dans le langage des honnêtes gens, flamboyaient comme des bouches de Penfer.

Les brigands étaient en liesse.

L'heure de l'orgie avait sonné pour eux, et les habitants de cette nouvelle cour des Miracles, en véritables oiseaux de nuit qu'ils étaient, s'en donnaient à cceur-joie.

Les chants, les rires, les cris, les hurlements, le bruit des vihuelas et des j arabes et des violons criards se croisaient dans Pair et se mêlaient avec les sanglots, les blasphèmes, les râles d'agonie et les coups de revolver, dont les lueurs traversaient et zébraient l'espace comme de sinistres éclairs.

A tous les coins de rue, dans chaque maison, pour ainsi dire, il y avait une dispute, une lutte ou un combat et souvent môme les trois s'y trouvaient réunis, à la plus grande joie des hideux consommateurs, qui formaient en riant cercle autour des combattants.

Le sang, le vin, le wisky, la bière, le rhum, le pulque et le meseal coulaient à flots, et d'instant en instant le tumulte allait croissant.

Ce tumulte grondait comme les vagues de la mer en fureur et prenait rapidement les proportions gigantesques de l'orgie colossale et sans frein d'une population tout entière, abandonnée à ses féroces et sauvages instincts.

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Le comte de Warrens n'eut ni une seconde d'hésitation, ni la moindre faiblesse; il continua rapidement sa route et s'engagea résolument dans cet épouvantable chaos, où toutes les passions mauvaises étaient en ébullition.

En quelques minutes il atteignit le bar-room qui lui était désigné dans la lettre qu'il avait reçue; et, après s'être assuré qu'il ne se trompait pas, il releva fièrement la tête, sans s'arrêter une seconde seulement, et franchit d'un pas ferme le seuil de ce bouge immonde.

Il passa sans encombre à travers la foule pressée et grouillante des buveurs avinés, dont pas un ne sembla remarquer sa présence, sortit de la salle par une porte de côté, pénétra dans une cour sombre et boueuse, la traversa presque à tâtons, poussa une porte entr'ouverte, suivit d'un pas ferme un corridor sur le mur duquel était accrochée une lampe qui répandait plus dé fumée que de clarté, et s'arrêta enfin devant une seconde porte dont il tourna le bouton ; alors il se trouva dans une chambre assez modestement meublée, éclairée par une lampe dont le verre dépoli ne projetait qu'une faible lumière.

Une femme, assise ou plutôt à demi couchée sur un sopha, placé au fond de cette pièce, la tête couverte par une mantille de dentelle noire, se tourna vers lui, et à son entrée, se redressant vivement en même temps qu'elle laissait tomber son voile sur ses blanches épaules :

— Soyez le bienvenu, monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix railleuse.

Au même instant, le capitaine entendit qu'on verrouillait en dehors la porte par laquelle il avait pénétré dans cette pièce.

Le comte de Warrens feignit de ne rien entendre et conserva le plus grand calme ; son visage demeura impassible, il sourit de son air le plus aimable et salua respectueusement, silencieusement, la personne devant laquelle il se trouvait.

Du premier coup d'œil il avait reconnu la comtesse de Gasa-Real.

Il comprit aussitôt la machination dont sa loyauté l'avait rendu victime et il fut intérieurement satisfait de voir justifiés les soupçons qu'il avait tout d'abord conçus et il se prépara vaillamment à la lutte.

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