III. MODULES
Dans les partiteurs'simples, il n'est tenu aucun compte des débits; toute l'eau qui peut passer est simplement partagée. Quand les eaux sont hautes, on a beaucoup d'eau ; mais quand elles sont basses, on en a peu; dans ce dernier cas, les usagers qui sont à l'amont reçoivent ou prennent presque tout, et il ne reste rien pour ceux qui sont à l'aval ; tandis que dans le premier cas, il y a plus
d'eau qu'il n'en faut, et on la perd, alors que la surface irriguée pourrait être utilement étendue.
Le premier moyen auquel on a songé dans le but de régler la distribution d'un volume d'eau tel que le porte un canal d'irrigation , entre un grand nombre d'usagers, consiste à faire usage d'orifices d'écoulement ou de bouches ouvertes, c'est-à-dire à concéder, moyen nant un prix convenu, l'usage des eaux qui coulent, soit continuellement, soit pendant un temps déterminé, par des vannes libres, placées sur les bords mêmes du canal.
Or, comme on Ta vu, de simples vannes, ou tous autres orifices verticaux dans cette situation, sont bien rarement aptes à servir de mesure rigoureuse des eaux que les canaux débitent. Ceux-ci éprouvent dans leur niveau des variations inévitables, occasionnées tant par le cours d'eau d'alimentation que par le service même de l'arrosage , et comme le volume débité par une vanne dans un réservoir ne dépend pas seulement de la section, mais encore de la hauteur d'eau sous laquelle s'effectue l'écoulement, il s'ensuit que la moindre variation dans la hauteur d'eau du canal affecte le débit correspondant de la vanne. Enfin, comme on l'a vu aussi, la vitesse, suivant qu'elle a une direction plus ou moins oblique sur l'axe de la vanne et du canal de dérivation ; suivant que la pente est plus ou moins prononcée dans le canal; suivant qu'il y a une chute, un remous, un coude où Peau est dormante, etc., influe d'une manière constante sur l'inégalité du débit.
Le plus sérieux inconvénient de ce système, pratiqué en France et dans beaucoup d'autres localités, réside dans l'abus et dans l'arbitraire. Si les vannes ou les martelières sont en bois, le seuil qui devrait être réglé à une certaine hauteur, est abaissé frauduleusement; si les seuils et les jouées sont en pierre dans le but de préve-
27o LES IRRIGATIONS.
nir cet abus, on introduit des épis ou des barrages mobiles à l'entrée de la bouche, dans le canal, afin d'augmenter le débit.
Est-il superflu d'ajouter que la nécessité de régulateurs autres que des vannes, s'impose pour beaucoup d'autres considérations, parmi lesquelles la plus importante est qu'on ne sait pas ce que Ton fait comme irrigation, quand on ne peut pas se rendre un compte exact de l'eau consommée.
Aussi, dirons-nous avec Nadault de Buffon, que et tout « concourt à prouver combien il est indispensable, dans « un pays bien administré, d'avoir pour la distribution a exacte des eaux, un appareil d'une justesse éprouvée, « qui ne laisse rien à la fraude, rien à l'arbitraire, et « dont l'usage offre une égale sécurité aux vendeurs, « comme aux acquéreurs de l'eau destinée aux arrosait ges(i). »
Il en est ainsi pour tous les liquides ayant un emploi dans les arts utiles; pourquoi n'en serait-il pas de même pour l'eau, le plus utile de tous en agriculture?
Les appareils régulateurs que l'on a imaginés sont de deux sortes, bien que fondés sur le même principe ; ceux qui servent à régler la distribution des prises d'eau des canaux entre eux, et ceux qui règlent la distribution de détail entre les particuliers. On conçoit, en effet, qu'une prise d'eau dans un canal qui porte de 8 à 12 mètres cubes par seconde, qu'il faut répartir entre des branches de diverses portées, le long de son parcours, ne comporte pas le même appareil que celui exigé pour la répartition de 1 mètre cube entre les usagers du canal.
Les conditions requises, dans un cas comme dans l'autre, pour régler les rapports entre les orifices d'é-
(1) Hydraulique agricole, 2cédit., 1. 1. p. 435.
coulement et la charge d'eau qu'ils supportent, sont les suivantes (1) :
i° Sur quelques cours d'eau et dans quelque situation que soient placées des bouches d'une égale portée, elles doivent fournir exactement, dans un temps donné, les mêmes quantités d'eau ;
2° Le débit doit rester le même, quelles que soient les variations de niveau qui aient lieu dans le canal d'alimentation.
Module milanais. — Le problème ainsi posé a été résolu d'une façon pratique par le module italien, dont le type est le module magistral du Milanais, inventé ou appliqué en 1572 par Soldati, pour la régularisation des anciennes bouches du Naviglio- Grande. Le principe est le suivant :
Étant donné un réservoir construit en maçonnerie, fermant à son entrée par une vanne mobile , et percé à la sortie d'un orifice d'une dimension déterminée: si, d'après la quantité d'eau qui se trouve dans le canal alimentaire, on baisse la vanne de manière à maintenir l'eau à un niveau constant au-dessus de l'orifice de sortie, l'eau continuera à s'écouler sous une pression égale, avec une égale vitesse.
L'appareil basé sur ce principe consiste dans l'emploi d'une bouche d'écoulement g h (fig. 159) dont la hauteur est invariable et dont la largeur seule est proportionnelle à la quantité d'eau que l'on veut débiter. Cette bouche reçoit l'eau d'un sas couvert cc'dd' où le niveau est constamment tenu à la même hauteur au-dessus de la bouche g A, par suite de l'élévation ou de l'abaissement d'une vanne qui se manœuvre entre deux murs placés sur la prise d'eau du canal alimentaire; enfin, cette
(0 De Gasparin, Journ. agric. prat., 1843-44, t. VII.
bouche verse son eau dans un sas découvert r s t u, et
de là, dans le canal qui est à la disposition de l'usager.
Comme construction, la prise proprement dite, a £, sur le canal alimentaire , est toujours formée de deux murs latéraux ou jouées en bonne maçonnerie de briques, ou de pierre de taille. Le seuil de cette prise se place au niveau même du fond du canal , en ayant soin de revêtir ce dernier, s'il est nécessaire, d'un pavé ou radier en blocages, ou en dalles, afin d'éviter les affouillements. L'orifice a b de la prise d'eau est ordinairement égal en largeur à celui de la bouche proprement dite, placée en p q. Une vanne hydrométrique règle l'introduction de l'eau de manière à donner toujours dans l'appareil la pression constante qu'il est nécessaire de maintenir au-dessus de la bouche d'écoulement, durant la saison d'arrosage, c'est-à-dire pour un état donné du plan d'eau dans le canal.
Des deux sas construits toujours en maçonnerie, mais distincts par leur forme et leurs dimensions, le premier (tromba coperta), situé entre la vanne et la bouche, a dans son état normal une longueur de 6 mètres. Quant à sa largeur rectangulaire, elle varie selon la portée plus ou moins grande de la bouche; elle est généralement fixée par une retraite de om,25 de chaque côté, en sus de la largeur de la bouche. Le radier de ce sas est en rampe suivant une pente totale de om,40, à partir du seuil de la vanne, jusqu'au bord de la bouche. Un plancher c d [piano morto) est établi horizontalement, à la hauteur même du niveau constant, qui maintient la pression de om,io sur le bord supérieur de la bouche, dans le but de limiter cette hauteur, si elle venait accidentellement à grandir, et de supprimer toute agitation de l'eau en mouvement.
Derrière la vanne de prise, l'entrée du sas couvert est fermée à la partie supérieure par une dalle épaisse w, qui
a son bord inférieur au même niveau que le bord supérieur de la bouche; la dalle plonge ainsi de om, 10 dans l'eau , et comme la hauteur constante des bouches est de om,20, pour une inclinaison du radier de om,40, il s'ensuit que le dessous de la dalle n est placé à une hauteur constante de om,6o au-dessus du seuil de la vanne. Le petit espace vide ménagé entre la dalle n et la vanne sert à faire passer une règle ou une baguette, à l'aide de laquelle on s'assure si la hauteur d'eau audessus du radier est bien de om,70.
Le sas découvert [tromba scoperta), placé immédiatement en aval de la bouche, offre comme largeur en sus de celle de la bouche, o!n,io de chaque côté, et comme longueur totale 5m,4o;mais à partir de l'orifice, la largeur va croissant de façon à former un évasement dont la largeur, à la sortie t w, estde 5ocent. plus grande qu'à l'entrée. Le fond du sas découvert commence par une petite chute de o,n,o5 en contre-bas du bord inférieur de la bouche; et plus avant, une chute de même importance, est répartie uniformément sur toute la , longueur. A partir du débouché de l'appareil régulateur, l'eau pénètre de niveau, ou avec une chute, dans le canal des usagers.
En résumé, le module milanais a une longueur fixe qui est de i im,5o, et une largeur variable, proportionnée à celle de la bouche à régler.
Il nous reste maintenant, pour terminer ce qui est relatif à la construction de l'appareil, à décrire la bouche. Dans le Milanais, fonce d'eau servant d'unité pour les irrigations, correspond à la quantité d'eau qui coule librement par une bouche rectangulaire ayant om,20 de hauteur uniforme et om, i5 de largeur, sous une pression constante de om, 10 sur le bord supérieur de l'orifice. La bouche d'une once (fig. 160) étant ainsi fixée commedimensions, on ne fait plus varier que la largeur pour les
•-CPI5-»
portées de plusieurs onces, la hauteur de l'orifice régulateur étant invariablement fixée à om,20, et la pression à om,io. Ainsi, pour avoir 2 onces d'eau on donnera à l'orifice une largeur de om,3o; pour 3 onces, une largeur de om,45 et ainsi de suite.
Les bouches, de quelque nombre d'onces qu'elles soient, sont taillées au ciseau dans des dalles de marbre, de granit ou de schiste, parfaitement planes, de om,o3 à om,o6 d'épaisseur et leur périmètre est fixé , pour surcroît de sûreté, par un cadre de fer ou de bronze qui s'v enchâsse exactement.
Le module milanais pourvu de sa bouche modelée , ne répond pas seulement aux conditions requises pour le règlement des rapports entre les orifices d'écoulement et la pression de l'eau, mais il fournit un appareil dont personne ne peut altérer le débit sans laisser des traces ou des dégradations faciles à découvrir. C'est un appareil dont la manœuvre est simple, n'exigeant aucun calcul pour régler les dimensions et rechercher le débit , et dont la construction occupe relativement un petit espace. Il est cependant entaché d'un grave inconvénient, celui de donner lieu, dans le débit des eaux, à des différences considérables, au fur et à mesure de l'accroissement de la portée des bouches. La diminution progressive du rapport existant entre le périmètre et la section fait qu'en passant seulement de la bouche d'une once à la bouche de huit onces, le rapport est déjà réduit à moitié de sa valeur primitive. Il en résulte que, suivant la largeur
Fie 160. — Once de Milan.
des bouches, l'once magistrale est évaluée à 36 litres, ou bien à 46 et 48 litres par seconde. La différence entre le débit des grandes et des petites bouches est d'autant plus préjudiciable qu'elle établit en faveur des plus grandes un avantage notable, non motivé; elle nuit à l'uniformité des concessions et elle peut faciliter des abus. Tous les modules établis jusqu'ici offrent cette imperfection, à laquelle il n'est possible de remédier qu'en restreignant, dans toutes les concessions nouvelles, à 6 onces par exemple, la portée des bouches d'une seule prise. D'après cela, une bouche de 12 onces se
Fie. 161. — Bouche de douze onces milanaises.
concéderait moyennant deux bouches de 6 onces chacune (fig. 161).
La figure 162 représente un régulateur complet du canal Marocco (provinces de Milan et de Pavie), pour une bouche de 6 onces, modelée dans le système milanais (soit 25o litres environ par seconde).
Le régulateur établi, quand on veut lui faire débiter la quantité d'eau voulue, on élève la vanne hydrométrique {paratoia) jusqu'à ce que l'eau qui entre dans le sas couvert et s'écoule par la bouche modelée, arrive précisément à toucher le plancher [piano morto); c'est ce que l'on appelle metter la bocca a battente, ou donner sa charge à l'eau. Ce niveau se reconnaît, comme il a
été déjà dit, en plongeant une règle ou une tige, dans l'espace vide réservé entre la vanne et la dalle d'amont du ponceau qui recouvre le sas. La dépense une fois réglée par les gardes de police des arrosages, la vanne est cadenassée à hauteur, de façon à ne plus varier qu'avec leur concours, sauf dans un cas de nécessité reconnu e . Si le niveau deTeau s'élève dans le canal, il s'élève
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Fig. 162. — Canal Marocco; régulateur complet pour six onces milanaises.
aussi dans le sas couvert, et la charge sur la bouche modelée augmente. Pour lui conserver la charge fixée , il faut baisser un peu la vanne; au contraire, quand l'eau baisse dans le canal , il faut ouvrir davantage la vanne.
De toutes manières, le module milanais, comme tous les modules qui dérivent des mêmes principes, exige que Ton dispose d'une chute, ce qui est souvent une difficulté en pays de plaine.
Nous indiquons plus loin, au sujet du mode de concession des eaux d'arrosage, les divers modules dérivés du type milanais, qui sont usités dans le Piémont et en Lombardie.
Module crémonais. — Le module de Crémone, qui est sensiblement le même que celui de Crema et de Lodi, est plus ancien que le module de Milan; on en a conclu qu'il avait servi de type et de modèle pour les autres régulateurs inventés dans la seconde moitié du seizième siècle. Il n'y a pourtant aucune ressemblance entre le module de Milan, imaginé par Soldati, et celui de Crémone dont le principe repose, non pas sur une bouche régulatrice, mais sur un aqueduc régulateur.
Comme les bouches des anciens canaux de la Lombardie et du Piémont, celles de Crémone ont commencé par être de simples orifices établis directement et à une hauteur arbitraire, puis elles ont été rendues mobiles dans le but d'obtenir l'égalité de pression , et enfin pourvues de la vanne hydrométrique qui garantit cette égalité.
D'après les plus anciens documents qui fixent en onces le droit à l'eau d'irrigation du Naviglio Civicoy l'once de Crémone équivaut au volume qui s'écoule par un orifice de i once de largeur sur 10 onces de hauteur constante, soit om,o40 sur om,4o3.
Quoique le Naviglio Pallavicini fût une propriété particulière, on lui appliqua le même module, en ajoutant des dispositions qui, suivant l'avis de l'éminent hydraulicien Gallosio, ont contribué à améliorer la situation du Naviglio Civico au siècle dernier.
Les anciennes prescriptions du règlement de ce canal, garantissant à tous les usagers les mêmes droits à l'eau, étaient ainsi libellées (i) :
( i ) Provvisioniet OrJini nel naviglio del comune di Cremona, anno i55 1 ; Iradutfone in volgare del iH05
« Les bouches des canaux se modèleront et se cons- « truiront comme il suit :
« On établira le long du bord du Naviglio un mur a en pierre et chaux, vertical, épousant la berge, d'une « longueur de 1 2 bras et d'une hauteur que fixeront le « commissaire et les députés du Naviglio. Au milieu de « ce mur sera placée une dalle en marbre ou en pierre, <t percée d'une ouverture carrée (désignée communément « sous le nom de module) qui ne devra sous aucun prétexte « plonger dans l'eau du Naviglio et dont la largeur en 1 onces sera le dixième de la hauteur fixée à 10 onces. « Cette ouverture (bocchetto) sera disposée au-dessus « du fond du Naviglio, à une hauteur telle que le bord « supérieur ne soit pas surmonté de plus de hauteur « d'eau que ne porte une once, et non plus comme on « dit, par battitura , en tenant compte toutefois du ni- « veau ordinaire de l'eau en ce point. De toutes maniées res, on ne devra jamais la disposer assez bas, ni assez a profondément, pour que le bord inférieur soit à un ni- « veau inférieur à celui du Naviglio. Puis, de chaque « côté de la bouche modelée, on construira deux épau- »t lements (ou jouées) en maçonnerie, pierre et chaux, ce à un intervalle aussi grand que la largeur de la bou- « che et long de 10 bras, en guise de canal, à l'amont c< duquel on placera un autre module en bois, ou en c< marbre de mêmes dimensions que celui tourné vers « le Naviglio. Le canal (aqueduc) formé par ces épau- « lements sera sans pente et partout bien plan, recou- « vert d'une voûte en pierre pour servir aux passants de « pont, large de 6 ou 7 bras, de telle sorte qu'il reste de a chaque côté un espace vide de 2 bras ou d'un bras « et demi.
« En travers du canal d'amenée, un éperon triangu- 'c laire en pierre (briglia) sera établi sur un espace de
« 25 cave^i (7m,2o) pour maintenir le niveau des eaux; « il sera plus bas d'une once seulement que le bord « inférieur du bocchetto ou orifice du module, et une « demi-fois plus large; pas davantage. Du côté du Na- « vigiio, la bouche sera installée de façon à ce que a Ton puisse y fixer une vanne que Ton fermera cona formément aux ordres reçus. »
Sanctionné dès 1 55 1 par le sénat de Milan, ce régulateur fut remanié en i56i pour le Naviglio Pallavicini, et en 1584 pour le Naviglio Civico, en introduisant entre la bouche et l'éperon (briglia), un sas (tromba), c'est-à-dire un conduit rectangulaire placé à une distance de 24 à 36 bras de la bouche modelée (luce)\ d'une longueur de 10 bras, de même largeur en onces que le nombre d'onces formant la portée du canal, et d'une hauteur de 10 onces.
Le sas, de dimensions égales à celles de la bouche primitive, « sert, suivant Gallosio, à limiter d'une ma- » nière égale le volume d'eau revenant à chaque usager « et qu'on doit lui distribuer. »
La vanne suffit pour maintenir une once de pression constante d'eau dans le sas, ou en d'autres termes, pour maintenir l'eau, en amont du sas, à la hauteur constante de 1 1 onces (om,44). En même temps, elle règle uniformément la hauteur de tous les sas, quand les eaux sont basses et assure à tous le même régime.
Par suite de l'invention du sas, le canal peut être ouvert à toutes hauteurs sur les berges, sans paroi ou sans dalle percée; ce qui s'est pratiqué au Naviglio Pallavicini.
L'égalité de distribution par un écoulement à grande vitesse, comme par un écoulement à petite vitesse dans le canal alimentaire , s'obtient moyennant un autre éperon triangulaire [scanno) disposé dans le lit même du
canal, en amont; il porte un seuil en bois revêtu de tôle, ou en dalle, qui fixe la hauteur du fond du canal exactement au mçme niveau que celui de l'origine de la dérivation. Quand plusieurs bouches se succèdent à des niveaux différents, un scanno suffit pour toutes (1).
Fie. i63. — Module crémonais; coupe longitudinale et plan.
Nadault de Buffon considère les éperons briglia et scanno comme deux pertuis sans liaison avec le module, et plutôt nuisibles qu'utiles. De plus, suivant lui, le sas ou véritable aqueduc qui remplace la bouche régulatrice, serait soumis à des frottements considérables que n'offre
(1) G. Marenghi, Inchiesta agraria, Monograjia del circondario di Cremonay vol. VI, lhr. III.
28a LES IRRIGATIONS.
pas le module milanais à minces parois (i). Malgré cette opinion, l'appareil crémonais a été conservé sans grandes variations jusqu'à notre époque.
Dans la figure i63 représentant le plan et la coupe longitudinale du régulateur de Crémone, a b désigne l'emplacement de la vanne hydrométrique; en et od les jouées du sas, ou du module proprement dit : e fïéptron scanno, en aval dans le canal d'amenée; g h l'éperon briglia, en aval du sas régulateur (tromba).
Module piémontais. — C'est seulement en Piémont, après la promulgation du code civil des Etats Sardes en 1837 , rendant désormais obligatoire une seule jauge uniforme des eaux , que le gouvernement est intervenu pour déterminer en mesures décimales un module défini de la manière suivante :
« Le module est la quantité d'eau qui, ayant une li- « bre chute à sa sortie, s'écoule par l'effet de la seule « pression, à travers un orifice de forme rectangulaire. « Cet orifice, établi de façon que deux de ses côtés soient « verticaux, doit avoir deux décimètres de largeur et « autant de hauteur. Il est pratiqué dans une mince « paroi servant d'appui à l'eau, qui, toujours libre à sa « surface supérieure, est maintenue contre cette même « paroi à la hauteur de quatre décimètres au-dessus de « la base inférieure de l'orifice (art. 643). »
La disposition de ce module est représentée en pian et en coupe (fig. 164) pour la dérivation d'une once d'eau du canal de Cigliano. Son débit est estimé à raison de 59,88 litres par seconde.
Imperfections des modules italiens. — Quoiqu'on ait cherché, en restreignant à 6 onces la portée
(1) D'après Nadaull de Bu (Ton. « le module de Milan présente autant de « garanties d'exactitude que celui de Crémone en présente peu (2e édit., t. I, p. 498). »
des bouches modelées, à se prémunir contre les conséquences fâcheuses du débit inégal des grands et des petits modules (fig. 161), la défectuosité est encore beaucoup trop notable, même dans les limites de i à 6 onces, puisqu'elle atteint le débit primitif de une once et demie.
Coupe sûr CD
Fie. 164. — Canal Cigliano; module piémontais pour une once d'eau.
Nadault de Buffon qui a fait de cette question des modules une étude approfondie, pense que pour remédier à l'irrégularité, il n'est pas nécessaire de dresser des tables, pour les modules de différentes dimensions, d'après des expériences directes, mais bien qu'il suffit, quand on veut garantir le module de toute variation, de recourir aux bouches cloisonnées. Il propose, en conséquence, d' établir dans la largeur des bouches excédant une once,
des divisions verticales, ou des barreaux distants entre eux de om,o5, formant autant d'orifices d'une once qu'il y a d'onces dans la portée. La forme et l'épaisseur seraient à calculer en vue d'y maintenir la même contraction de l'eau que contre les parois latérales. Cette suggestion ne paraît avoir reçu aucune application.
L'ingénieur Keelhoff, attaché pendant nombre d'années à l'œuvre importante du défrichement et de la mise en culture de la Campine par l'irrigation, a proposé de son côté un appareil servant à déterminer le débit réel du module milanais (i).
Module régulateur Keelhoff. — Cet appareil représenté en plan et en coupe longitudinale (fig. i65) comprend :
i. Six bouches accolées ayant respectivement les dimensions correspondantes à une jusqu'à six onces d'eau ;
2. Un bassin X de 12 mètres de largeur sur 7 mètres de longueur;
3. Un sas T T' de 7m,5o de longueur sur 2m,75 de largeur, à l'extrémité duquel se trouvent deux déversoirs U et U', d'un mètre de largeur chacun, séparés par une pile à avant-bec dont la pointe se trouve exactement dans l'axe du sas ;
4. Un grand bassin mesureur Y, dont la. base est un carré de 1 5 mètres de côté, et qui présente une capacité de 225 mètres cubes;
5. Un canal de décharge Z recevant directement l'eau fournie par le déversoir U', et qui, lorsque l'on ouvre une vanne en V, permet de vider le bassin Y.
Le bassin X, dont le fond est établi à om,70 en contrebas du radier des bouches, sert à neutraliser complètement la vitesse de l'eau au sortir des bouches, avant
(0 Leclerc, Matériel et procédés des exploitations rurales. Bruxelles,
qu'elle atteigne les déversoirs U et U'. Les murs PQ et P' Q' en arc de cercle, de om,5o de hauteur, laissant entre eux une ouverture centrale devant laquelle s'élève encore un mur curviligne 00', sont établis dans le but de briser le courant et de le rejeter vers les deux côtés du bassin, de telle sorte que l'eau dans le sas perde toute vitesse initiale.
Le radier du sas étant établi au même niveau que celui
Fin. i65. — Module régulateur Keelhoff; plan et coupe longitudinale.
du bassin X, deux échelles graduées sont placées contre les bajoyers, en T et T'.
Chaque déversoir est pourvu d'une vanne; celle en U, en bois de chêne, glisse dans des coulisses en fer, bien alésées, et celle en U' en fonte, glisse dans des coulisses en fonte, de façon qu'il n'y ait aucune fuite possible. Suspendues par des tiges de om,2 5 de longueur aux deux extrémités d'un même balancier agissant sur un support de om,675 de hauteur qui est scellé dans la pile entre les
^UNIVEBSITll N^UFORNlA- y^
deux déversoirs, les vannes ont leurs points d'attache à om,92 5 du centre du balancier qu'un déclic permet de fixer, ou de laisser libre.
Si l'on veut connaître le débit de Tune quelconque des bouches en tête de l'appareil, la vanne en bois U étant hermétiquement fermée, ainsi que la vanne du bassin jaugeur Y, on ouvre la vanne hydrométrique de la bouche dont on cherche le débit, en y maintenant là pression d'eau réglementaire de om,io. Le liquide sortant du module s'écoulera dans le bassin X, puis sans vitesse acquise dans le sas, pour gagner par le déversoir U' la rigole de décharge Z. Dès que la hauteur observée sur les échelles du sas T et T" demeure constante, le régime de l'écoulement étant établi, on dégage vivement le déclic qui retient le balancier; la vanne U' du poids de 225 kil. tombe brusquement sur son seuil, en entraînant la vanne U qui s'élève, son poids n'étant que de 25 kil., et les eaux s'écoulent instantanément par le déversoir U dans le bassin jaugeur Y.
En divisant la capacité de ce bassin par le nombre de secondes qu'il a mis à se remplir depuis l'ouverture de la vanne U, on obtient le volume fourni dans l'unité de temps par le déversoir U, etpar conséquent, le débit de la bouche mise en expérience.
Pendant l'essai, on devra s'assurer, aux échelles T et T', que l'eau conserve la même hauteur dans le sas. On devra également répéter l'essai plusieurs fois pour avoir la moyenne des résultats; enfin, connaissant le débit de chacune des six bouches, on pourra opérer sur les six bouches à la fois pour vérifier si le débit total est égal à la somme des débits constatés pour chaque module.
L'installation de l'appareil Keelhoff dont le coût est évalué à 17,500 fr., exige, entre le pian de flottaison du canal alimentaire et le radier de la rigole de décharge, une
chute de 2m,97; ce sont là, quelque soit le mérite de l'appareil, deux conditions difficiles à remplir; le coût est fort élevé et des chutes de près de 3 mètres ne se rencontrent que dans des localités spéciales.
Quand le débit est une fois expérimentalement jaugé pour une région, ou pour une localité déterminées, de façon à pouvoir conclure du résultat obtenu la surface arrosable à l'aide du volume d'eau dont on dispose, le régulateur Keeihoff qui doit débiter cette quantité se réduit évidemment à un déversoir, avec un bassin placé en aval de la prise d'eau, un relief en fascinage, et une vanne hydrométrique adaptée à la prise d'eau. Dans ces conditions, l'appareil n'étant installé que pour un module sans jaugeur, revient, suivant Keeihoff, à 1,680 fr. en moyenne, pour une bouche débitant 1,000 litres par seconde, à savoir :
fr.
Prise d'eau avec vanne 995
Bassin d'aval avec fascinage 1 85
Déversoir 5oo
Total 1 . 680
L'appareil jaugeur qui aide à économiser l'eau ou à mieux la répartir, quand il s'agit d'une grande irrigation, ajoute de i,5oo à 1,800 francs à la dépense ci-dessus (1).
Module-déversoir. — Sur le canal Cavour, les prises d'eau , sauf quelques exceptions , sont réglées, non pas d'après le module piémontais, mais par des modulesdéversoirs, dont la portée minima est de 10 litres par seconde, tandis que la portée maxima atteint, comme pour le canal de Saluggia 12 mètres cubes; pour le canal d'Asigliano 4 mètres cubes; et pour la Cascina Naia jusqu'à
(i) J. Keeihoff, Traité pratique de Virrigation des prairies, i856.
8 mètres cubes dont le débit se rend finalement dans le canal d'Ivrée.
Les figures 166 et 167 représentent en plan, coupes et
Coupe longitudinale
Fie 166. — Canal Cavour; module-déversoir pour 5oo litres.
Fie. 167. — Canal Cavour; module-déversoir; élévation et coupe transversale (fig. 166).
élévation, le type adopté pour les prises d'eau du canal Cavour, débitant au moins 5oo litres par seconde.
Un vannage établi sur la berge du canal est suivi d'un canal maçonné, traversé le plus souvent par un pont pour le service de la route latérale du canal, puis d'un réser-
voir en maçonnerie dont la largeur est au moins double de celle du déversoir et la longueur est quadruple. Ce bassin a pour objet, comme dans l'appareil Keelhoff, d'annuler la vitesse de l'eau. Le seuil du déversoir du bassin est placé à om,25 au-dessus de son radier; il est formé par une dalle de fonte, enchâssée dans la pierre de taille, et les parois sont également armées en fonte. Un hydromètre est scçllé dans les murs du bassin de chaque côté du déversoir, à l'aide duquel le garde règle l'ouverture des vannes dont il a la clef.
Quand les vannes de prise sont appliquées à de plus grandes dérivations, Thydromètre est placé dans un puits où Ton descend par un escalier ; le plan incliné faisant suite à la dalle du déversoir offre une section naturellement différente, etc.
Modules espagnols. — Outre les partiteurs fondés sur le principe du partage proportionnel des eaux, tels qu'à Elche et à Lorca, certains canaux espagnols de construction récente ont adopté des distributeurs à portée constante, c'est-à-dire suivant des volumes fixes, en vue de la vente de l'eau aux usagers. Il en est ainsi pour le canal de Henares qui arrose la Vega de Alcala; le module se divise en deux compartiments communiquant par huit petites bouches pratiquées dans la paroi intermédiaire, de façon à annuler la vitesse pour le débit de l'eau. Au réservoir de Nijar, deux bassins donnent l'unité de jauge de l'eau qui est mise en vente.
Au canal de Lozoya, c'est le module Ribera qui a été adopté; il consiste en une vanne flottante, à portée constante, formée de flotteurs soutenant des rondelles ou pendules qui, par leur mouvement dans chaque bouche de prise, à section circulaire , augmentent ou diminuent l'orifice de débit, selon la hauteur de l'eau. Très simple, en même temps que suffisamment sensible et automo- T. h. 19
2 go
bile, le module Ribera fournit un débit à peu près constant; mais il exige, pour que dans les basses eaux chaque pendule reste submergé, une chute considérable. La figure 168 montre le plan de ce module tel qu'il est appliqué à Madrid, et la figure 169, la coupe suivant A B du plan (1).
Au nouveau réservoir de Puentes, la répartition s'opère à l'aide du module milanais qui a été décrit.
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Fie. 168. — Canal Lozoya; modvle Ribera; plan.
Modules des États-Unis. — Le module de Max Clarck, employé aux États-Unis, se compose d'une chambre ou sas en bois de 3IU,66 à 4m,58 de longueur, pourvue à l'amont d'une porte faisant fonction de vanne, et à l'extrémité en aval d'un orifice rectangulaire, percé dans une table qui se meut dans une rainure horizontale.
La loi du Colorado porte que chaque pouce d'eau
(1) Zoppi e Torricelli, Annali di agricoltura, 1888, p. 126.