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Les isolements, 1903-1904

Ceci n'est pas une préface. Je suis trop respectueux des traditions, j'aurais d'abord demandé pardon au lecteur.

Ces quelques lignes ne sont que pour vous, mettons qu'elles accompagnent le livre que je vous offre parce que vous êtes mon ami et un des rares hommes aimant encore les vers.

Les poètes se plaignent toujours que leur temps n'est point à la poésie ; vous qui êtes plus savant que moi, pourriez-vous me dire si c'est le siècle ou les Muses qui boudent? Je ne veux faire ici le procès de personne, mais je connais une source toujours empourprée de digitales qui n'en a pas eu cette année.

Je vous offre ce livre et je le publie avec une profonde émotion, et cette dédicace un peu longue est peut-être un détour

que je vous fais faire avant que vous n'entriez dans ma maison.

J'ai cru longtemps que la patience artistique était la Vérité, mais si la discipline m'apparaît toujours belle et noble, la vie s'est chargée de m'apprendre qu'il y a autre chose que l'art, la patience et la règle.

J'avais voulu cette œuvre calme et telle qu'un beau jour, et comme j'allais me reposer, mon soir fut brusquement troublé par un orage auquel je ne m'attendais pas.

Tant pis si ceux qui passent lisent par dessus votre épaule, tant pis si ce que je pense à présent n'est qu'une opinion comme ma première croyance.

Le métier le plus sûr et la plus parfaite métrique sont des contingences sacrées, mais des contingences, et malgré mon profond respect pour ces moules de cristal que je me garderais bien de casser, j'affirme qu'ils n'ont rien de commun avec la poésie et mon cœur.

J'eusse été plus libre de vous dire dans un poème que le poète est à mes yeux

un divin expiateur dont la grandeur se mesure aux élans de son âme, et j'aurais sans doute trouvé quelques accents émus pour l'excuser de faire entrer une foule dans un endroit caché, dans quelque chose de secret comme une chambre nuptiale.

Adieu, mon ami, je vous laisse tout seul, assis au seuil de cette solitude.

Elle est peuplée d'images qui me sont chères. Vous y entendrez le roseau de mes sylvains, et ne vous étonnez point trop de les voir entrer chez le barbier du bourg, de les voir attablés sous les pampres d'une guinguette, affolant une blonde servante et buvant le vin vieux de l'hôtelier.

Tous les paysages sont sonores de mon pas, et vers les lointains noyés de crépuscule et de brume, vous m'apercevrez sûrement, à la lisière d'un bois d'automne, marchant à côté d'une longue forme blanche qui a reculé pour moi les frontières de la sensibilité poétique et de l'émotion.

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