‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 36 sur 76 · LES BEAUX VERS · texte numérisé non relu

LES BEAUX VERS

Vous êtes, ô beaux vers, les plus belles des choses, Vous êtes de blanches maisons

Aux balcons parfumés d'un faix de larges roses; Vous êtes de grands horizons

Sur les balancements solennels des feuillages D'où s'échappent des vols d'oiseaux ;

La nuit rêve sur vous comme sur les villages Où rentrent de graves troupeaux.

Vous êtes la croisée où sur le ciel qui brille Plein de rondes de moucherons,

Se détache un profil de rose jeune fille, Dans un fouillis de liserons.

Vous êtes étendus, grands vers mélancoliques, Comme des plaines sous le soir.

Et vous avez l'horreur des montagnes antiques, Et les mystères du bois noir.

Vous êtes plus mouillés que le frais paysage

D'un avril léger et vermeil, Quand un rideau de pluie à l'horizon voyage,

Tissé de brume et de soleil.

Tout fuit, mais les brebis de l'indolent Tityre Dans l'églogue paissent toujours,

Et sous une saulaie on peut entendre rire Amarillys à ses amours.

Parce qu'ils sont assis dans une page écrite

Comme au cœur d'un vieil arbre lourd,

Les bouviers qu'en rêvant aperçut Théocrite Sont plus vivants que ceux du bourg.

La vendange est finie et dans ma cave basse La tonne est vide, mais, flacons,

Vous conservez toujours le bon vin blanc qu'Horace Faisait avec ses muscats blonds.

Vous êtes des sillons égaux où dort la houle Des épis d'or, des rameaux verts ;

Vous êtes à côté de la vie une foule,

0 beau peuple heureux, ô beaux vers !

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