Les izolâtres
Boulevard du Palais, le jour de l'affaire Judet-Zola. Quelques rares groupes se forment, que les agents dispersent aussitôt.
Un ouvrier. — En i-estaiil là, n's'allons voir enti'er ceuss du Ftit Journal .'...
S\ FEMME. — Et (liiier?...
L'ouvrier. — Ben, après !... (ja s'ra pas long, v'ià qu'y va être midi...
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Deuxième ouvrier. — Oui... faut les voir !...
Premier ouvrier. — Moi, d'abord, j'dîne pas sans les avoir vus^ ainsi...
La femme. — Qu'est-c'que ea t'fera d'ies voir, puisque t'ies r'connaitras pas?...
Ux OUVRIER serrurier, s'cm'êtanl aussi. — J'vous l'montrerai m'sieu Judet, moi !... (Fier.) J'ie connais !...
Premier ouvrier, triomphant, à sa femme. — Tu vois?...
La femme. — Empêche pas qu'c'est pas toi qui l'aurais r'eonnu tout seul !...
Premier ouvrier. — Ah ! zut 1...
Deuxième ouvrier, au serrurier. — Alors, comme ça, vousl'connaissez, m'sieu Judet?...
Le serrurier. — Oui... l'patron travaille pour lui... alors, des fois, c'est moi qui y vas...
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La FEMME, curieuse. — L'est comment?...
Le serrurier, — L'est très batli!...
c't un grand blond... hlen d'aploml) d'ssus ses qnilles... et qn'aurait aussi vile fait d'vous descendre un type avec ses mains que d'vous l'déboulonner dans son canard...
Un fiacre s'arrête. Tous regardent avidement dans l'attente de Judet. Un Esthète sort du fiacre et tend la main à une grosse dame qui descend péniblement.
La dame, u}ie grosse juive de quarante ans, aux chairs flasques, aux yeux miteux, vêtue d'oripeaux prétentieux et disparates. Elle continue une conversation commencée. — ...luiherr Zola...
L'esthète, vingt-cinq ans, clw'tif. Haut cravaté sous des cheveux noirs pelliculeux et traînants. Longue redingote. (A demi-voix.) — Ne pai-lez pas allemand, de grâce !...
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La grosse dame. — Ou u'ciidre bas eni;ore ?...
L'esthète. — Je n'en sais rien... mais dans tous les cas, il nous faut attendre...
La grosse dame. — Fui... buisgué c'est raonssiéJudasskussgui toit nusvairebasser... il afait bromis t'ôdre là à niiti brccisses...
Un autre fiacre s'arrête. Le premier ouvrier fait un mouvement pjour regarder et frôle légèrement la grosse dame.
La grosse dame, furieuse. — Vaides tonc addention ! . . .
Ux VOYOU. — Eh ! va donc, vieille purée ! . . .
La grosse dame, à V Esthète qui reffarde le bout de ses bottines d'un air très intéresse'. — Fus afez endentu?...
L'esthète, Vai}' candide. — Quoi donc?...
La grosse dame, rassurée de voir qu'il n'a
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pas entendu. — Ilieu... clié groyais gu'oii signalait Tarriféc lé ce raisséraplc Jiilet...
L'esthètp:. — Non... ce sont les camelots t[iii crient des journaux où l'on insulte le maître Zola...
La grosse dame. — C'est nodre Tié, monssié Sola !... Nus audres l)ardissans té la Féridé nus n'afons blus t'esboir gu'enlui... il n'y a gué lui gui soit assez crand et assez dénace bur afoir raisson té ces énercumènes té l'édat-machor...
L'esthète. — Ne parlez pas si haut... il est inutile d'avoir une histoire !...
La grosse dame, têtue. — C^ié n'ai bas lé Iroit té tire gué monssié Sola est mon Tié?...
L'esthète, bas. — Il n'est pas nécessaire de prendre une trompette pour crier ça!... Le maître Zola est aussi mon Dieu... et je ne
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le clame pas dans la rue... {Un temps.) Nous avons des gens spéciaux pour manifester... {Un fiacre s' arrête.)
La grosse dame. — Ah!... c'est beut-ôdre monssié Judasskuss ! . . . {Elle regarde.) Non. . . c'est monssié et matame Nadhan-Ploch ! . . .
Un monsieur et une dame d'aspect cossu sortent du fiacre et s'avancent en apercevant l'Esthète et la grosse dame.
M""' Nathan-Bloch, une très jolie femme aux grands yeux caressants^ à la bouche gourmande, nn peu maquillée et habillée avec goût. — Tiens !... vous êtes là !... Qu'est-ce que vous attendez pour entrer ?...
La grosse dame. — Nus addentons monssié Judasskuss gui toit nus indrotuire...
M. Nathan-Blocii. — Nus aussi !...
La grosse dame. — Il baraît gu'il est dut baissant tans la blace?...
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Premier OUVRIER, qui a écouté. — Pourquoi donc qu'nous essayerions pas d'entrer?... Si ces sales youlres-là passent, nous pouvons bien passer aussi...
La femme. — En v'ià un' aut' idée, à c't' heure !...
Premier, ouvrier. — (ja t' gêne?...
La femme. — Oui... j'ai faim!...
Premier ouvrier. — Tu n' penses donc qu'à bouffer, toi?...
La femme. — J' pense qu' c'est un' honte d'èt' ici à des midi passés !...
Du tramway, un journaliste descend. Trente ans, rond, j frais, l'air un peu maboule. Il regarde les tètes massées devant la grille dans l'attente des événements, et les trouvant à point pour la fumisterie, s'éci'ic :
— Ben, ça y est!... on. a ai^rêté Trarieux ! . . .
Premier ouvrier, ravi. — Ah ! chouette !...
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La femme. — Qu'est-c'que f;a peut t'faire ?, . . ' qir lu r connais pas ?...
Premier ouvrier. — J' le connais sans r connaître...
Deuxième OUVRIER. — On sait bien qu'c'est qu'il a truqué aussi, c'ui-là !...
M. Nathan-Bloch à V Esthète. — Afez-fus endentu ?...
L'esthète. — Oui...
M. Nathan-Blocii. — Arréder monssié Drarieux 1 . . . un monssié si i>ien ! . . . qui n'est bas brodesdant 1 . . .
La grosse dame. — Gu'est-ce gué c'est gué monssié Drarieux?...
L'esthète, méprisant pour lignorance de la grosse dame. — C'est riiomme le plus considérable du parti... ancien ministre de la Justice, sénateur... pas protestant...
La grosse dame, calme. — Ah !...
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M. Nathan-Bloch. — Nus audres té la goulisse, c'est notre Tié,monssiéDrarieiix !..,
L'esthète. — Moi, mon Dieu, c'est le vaillant colonel Picquart !...
M""' NATHAx-liLocn, louchant sur un joli f/cnron qui est évidemment un officier en bourijeois. — Heu, lieu !...
]\I. Xatiîax-Bloch. — Ah!... lé vait est liiié c'est un homme, lé Golonel Bicqtiarl !...
M'"' Nathax-Blocii, sans enthousiasme. — Si on veut...
La grosse DAryU-:. — Fus aurez })eau tire et peau vaire, la l)lus pelle vicure lé TAwaire Treyvus, c'est nodre Grand Sola!...
M. Natuax-Blocu, revenant toujours à son idée. — Gomment ont-ils ossé arrcder monssié Drarieux?...
L'esthète. — Vous savez bien que les minorités ont toujours tort!... Heureuse-
ment monsieur Joseph lleiuacli nous reste !,.. alors rien n'est iierdu... C'est lui qui, en restant habilement à l'écart, a amorcé et mené toute la campag-ne Révisionniste... c'est lui qui est la tète, incontestablement !...
M. Xâthax-Bloch. — Ché né gondesdé bas gué monssié Choseph Reinach soit la dède, mais fus m'aggortérez pien gué monssié Drarieux édait lé pras...
Mouvement dans les groupes, les agents font circuler.
Le serrurier. — T'nez, le v' là, Judet !...
La femme, qui est toute ))elite, levant le nez pour regarder. — Ben, l'est rien long !...
Premier ouvrier. — C qu'il est hurph !...
L'esthète. — Avcz-vous vu ce misérable Judet?...
M'"- Nathan-Blocii. — Il est solide, toujours !.,.
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L'esthète, un ]?// (Venvie au coin de sa boucJie immense et exsangue. — Oui, c'est Lien le type de la force brutale...
La grosse dame, regardant tendrement VEsthète. — Il est apominaple, ce Chutet !...
M'"- Nathan-Bloch. — Je ne trouve p as ! . . .
M. Nathan-Bloch. — Il n'est beut-èdre bas mal à brobrément barler, mais guand on sonchc à son invamie, on lé drufe avvreux ! . . .
La grosse dame. — Fui... guand on bense gu'il a osé barler tes fols gu'a bu gommeddre lé Bère té Nodre Crand Sola !...
M. Nathan-Bloch. — Tes fols gommis il y a soixande-six ans 1...
L'esthète. — Ce sont des procédés infâmes ! . . .
M"'' Nathan-Bloch. — Mon Dieu! oui!...
mais ces procédés, c'est Zola qui les a employés le premier.... (Stupeur générale.)
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Damo !... il i\ accusé sept ol'licicis d'avoir acquitté par ordre un coupable au détriment d'un innocent... ce ({ui est un ci'ime bien autrement répugnant que le vol...
La grosse dame. — B^ut-èdre?... mais...
(Lyrique.) salir un bère aux yeux t'un vils... t'un vils gui lé grevait immagulé...
]yjme ]\\YTHAN-BLOcn. — Eli bien, ei les enfants des ofliciers?... car, sur les sept, il est bien probal)le qu'il y en a (|ui ont des enfants?...
M. Natuan-Bloch, se)ilencieux. — Dut arrife !...
M"" NATnAN-l)Locu. — Croyez-vous qu'elle les rendra 1res purs aux yeux de leurs en- • fants, cette accusation d'une action monstrueuse?.. .
M.Nathan Bloch. — Eux, ils sont'lifants. . . c'est dut tivvcrcnt...