Les jaloux
— Eli ! eh ! camarade, n'êles-vous pas, aujourd'hui plus que jamais, alarmiste ?
— Peut-être bien, mon général ; l'humeur dépend du courant d’idées qui l'entratne, et le sujet que nous traitons...
— Ce maudit postillon me l'ait damner... il n’avance pas.
— Vous qui avez dévoré tant de livres, mon général, dans les trop longs loisirs que vous a créés l'ingratitude...
— L’ingratitude de qui ? je n'ai le droit d’accuser personne.
— Ah ! vraiment; ne venez-vous pas de subir quinze ans d'eiil pour échapper ù une condamnation capitale ? N'avez-vous pas été jugé comme un criminel en ISIS, pour avoir servi pendant vingt années un drapeau triomphant ?
— C’est le drapeau blanc qui a fait mon procès, et cclui- II je ne l’ai jamais servi. Je ne saurais donc trouver un ingrat parmi les juges qui m’ont frappé. Tous étaient mesennemis, non pas mes obligés.
— A votre aise. Moi, je ne vois pas ainsi les choses. Je dis que les partis doivent non-seulement respecter, mais encore honorer la gloire, et que le devoir des partis victo—
I re s.
rieux est de récompenser, sous peine d’ingratitude nationale, la vertu qui leur fut opposée. Donc, dans les odieux loisirs que vous a créés l'ingratitude, — avez-vous lu, mon général, l'histoire du consul Aurélius?
— Non, qu'il m'en souvienne.
. — Eh bien, ce grand citoyen...
— Pardon, mon ami, je "suis désolé de vous inlerrompre... mais ce misérable postillon dort sur ses étriers; laisscz-moi le pousser un peu... Eh! l’ancien, je double les guides si tu doubles l'allure, et je triple si tu triples... Enfin ! voilà que nous marchons. Maintenant, mon brave Hector, qu'arnva-t-il à votre consul Aurélius?
— C'était un bien parfait honnête homme, qui vivait au temps de Marius et de Svlla. Il était doué de deux qualités que les Romains prisaient le plus ; il brillait par la bravoure habile cl par l'éloquence ; mais il avait deux travers pernicieux ; son grand cœur le portail h chérir outre mesure son prochain et il compter sur la reconnaissance publique. Fidèle observateur des lois que l'intrigue foulait si souvent aux pieds sur le Forum, il passa successivement par tous les emplois qui conduisaient a la pourpre romaine. Il fut questeur, édile, tribun, censeur, préteur et consul avec Marius. Dans chacune de ces dignités où l'appelèrent des votes ù peu prés unanimes, il se distingua par le talent et par l'intégrité. Enfant du peuple, né dans la pins profonde obscurité, il semblait que l’éclat de sa renommée dût en faire, selon la belle expression de Tacite, un ancêtre vivant, applaudi dans la rue comme, au. sénat. Le sombre Marius prit ombrage de sa popularité, et, jaloux de sa gloire, il lui suscita des jaloux. Or, mon général, dans ce tempslà, comme au temps d’Alexandre cl comme aux temps hi-
ldiques.commeaujourd'hulel comme au dernier des siècles, il y avait, il y a, il y aura toujours une innutnbrahle armée prèle à entrer en campagne : l'année de» j.iluux, Le cunsul Aurclius avait tmltules Uni lire»; il lut battu parues envieux et tomba dans un tel discrédit que pt relatant à vouloir srrvir la république et lie voulant puscruire à ruigralilude de ses concitoyens, Il brigua, pour échapper aux lureurs de Sylla devenu dictateur, les plus modestes emplois. On le vit échouer partout. Et cependant il se présentait avec noblesse au» électeurs; il relevait dignement delà main, selon l'usage, sa belle robe blanche de candidat, pour montrer au peuple les vieilles cicatrices dont son Curps était couturé. Vainu requête! Petits el grands lui étaient hostiles. Les petits, -urtoui, ne loi pardonnaient pas de s’éire fait un nuin réléhre, et parmi eui.Ccux de sa famille mriltiietil une véritalde rage à jeter aux vents la poussière de ses exploits. Cependant, cet homme honnèie, ce général d'armée qui avait gouverné di s provinces, était resté pauvre, si pauvre que le pain lui manquait quelquefois. Il voulut vivre dans relie misérable détresse, et sollicita la charge de triumvir nocturne, c'est-àdire l'emploi de surveillant de nuit pour prévenir les incendies. Eh bien, le peuple-roi, assemblé par tribus dans ses comices, le repou-sa .te cette chétive magistrature, cl II se ■un. de désespoir, léguant à la charité publique ses enfants affamés. Ses jaloux, alors, lui pardonnèrent. Ou lui fit des funérailles magmBques dunl le prix l'eût enrichi, et les rostres retentirent des louanges semées il profusion dans son panégyrique. Voilà pour rhtsloire ancienne, lais jaloux sont de r ce impérissable; ils sonl fils du serpent qui tenta notre mère commune, de sorte que la jalousie est la lâche originelle du cœur humain; elle est la cause de tous les em- . portements...
— Je voudrais bien, mon rher Hector, que des deux chevaux qui nous mènent, l’un fut jaloux de l'aulrc et s’emportât; nous irions plus vite...
— Prenons garde d'arriver trop tôt, mon général.
— QuVsl-ce à dire, esprit taquin f Dois-je redouter d'arriver riiez moi, el vais-je (aire déplaisir à ma femme en la surprenant par mon empressement '!
— Loin de nmi eellr pensée. Madame la comtesse est un ange, el vous savez que mon admiration est, à son endroit, d'autant plus vive, que je la condamne au respect le plus absolu. Mais ce n'esl pas la comtesse, seule, qui vous attend au logis.
— lion ! voilà mes pauvres pays sur la sellette et exposés à vos mordant» soupçons. Des gens qui, pendant quinze ans, m'onl fait parvenir au-delà dis mers l'expression vraiment louchante de leur sympathique affection ; des gens dont bon nombre ont été avec moi à l'école du village, mal peignés el en salmis, qui tous m'attendent curieux, impatients et dévoués. Je ne vous ai donc pas lu la dernière lettre de ma femme ?
— Pardon ; je la sais par «leur, notamment le paragraphe à l’adresse de vos jwit/s Mais tout n'est pas prose dans In vie, et je me délie, si charmante qu’elle soit, de la prose enthousiaste d'une jeune femme séduite par des dehors qui peuvent bien n'étre pas sincères. Vous avez encore de la famille à Rouillae, n'est-il pas vrai?
— Je m'en flatte ; d'excellents parents de loin et d'assez près.
— Vous vous en datiez? Le mot vous honore, assurément.
— Morbleu ! mon cher Hector, mes parents sont du tout petit peuple, el j'en al gloire.
— Vous avez raison de parler pnur vous. Kesle à savoir si vos neveux il roiisins sont de votre avis.
— Pourquoi non? tout le monde ne peut pas être comme vons riche el marquis... On sait relu à Itouillae.
— Ne vous «cri pez pus de moi. Je ne suis rien qu'un mince ranilaine, marquis pnnr le monde et prolétaire dans farinée qui est ma véritable patrie dans la patrie. Mais revenons à vos parents petits et grands: vous allez doue avoir grand plaisir à leor serrer U mam?
— A les embrasser, parbleu !
— Et vous croyez qu’ils auront, à cela, même plaisir que vous?
— Assurément. Je les vois d'ici, les uns ardents, les attires timides; ceux-ci trop osés peut-être, ceux-là trop empruntés. Ma bonne petite lenime va bien rire, et moi j'en pleurerai de joie. Ali! mou elier Hector, le pays, quel grand nom ! la famille, quelle douce chose ! toutes les splendeurs de la haute fortune, tous les enivrements de la gloire, toutes les jouissances de l'ambition satisfaite ne valent pas les délices que l'on éprouve par les yeux, par le rteur el l'imagination, lorsqu à travers une échappée de verdure, on aprrçoit le clocher de sa bourgade natale, lorsqu'on serre, dans ses bras, l'un des êtres aimés de l'enfance et chéris dans les douleur- de l'exil. Jugez si je vais étpe choyé par tous ceux-là qui portent barbe grise, el que j'avais laissés sans un poil au menton... et Nicole ! el Jean-Louis! el Saturnin, l'éveillé! que sais-je! Voilà trenle-cinq ans que j'ai quitté le pays, lu s ic du ronscril sur le dos. Nous étions six à partir, avec chacun six francs en poche, et seul je reviens... les autres sont morts!...
— C'esi peut-être vous qui les avez fait tuer ?
— lie n’esl que trop vrai, lieux en Prusse, deux en Espagne, le cinquième en Russie. Un se (apaii ferme. J'ai eu la chance...
— D'être fait général de division, commandant de la Légion d'honneur el comte de l'Empire; avec cela, vous avez irois millions en (erres el sur lé-grand-livre.
— C'est pour le coup que je in’en flatte, car, mon ami, je vais pouvoir faire des heureux, Soulager des uiisèrbs...
— Hum ! hum!
— Vous diles?
— Rien... je m'enrhume.
— El vous song-z au consul Auréiius ?
— Peul être ne tue le rappeliez-vous pas mal à propos.
— Dans tous les eus, mes millions me sauveront de la home de solliciter, en pure perle, soit un bureau de tabac, soit une place de sergent de ville.
— II y a des millions qui ne donnent pas toujours le bon- ’ heur.
— Oh! oh! sur quelle herlv* avez-vous marché ce nyatin ? N'ai-je pas gagné tous me» grades, mua litre et mes rubans au service du drapeau naiiniiul?
— Nul ne lesaii mieux que moi.
— N'ai-Je pas fait ma fortune, par le travail et l'industrie, pendant nies quinze aimées d'expatriation forcée?
— Assurément.
— Eh bien 1 donc ..
— .Mon général, réjouissez-vous ; car, parti en blouse de Itouillae, avec un écu de six livres pour trésor, vous y revenez en chaise de poste, général illustre, commet trois fois millionnaire. Réjouissez- vous; j’aperçois là-bas le rlochrr carié du village, mais permettez que j’attende plus ample information |iour me réjouir moi-méine. Ne vous gênez pas, donnez libre cours à vos exlasrs.
— Malheureux! je vous plains! Vous n'êlcs donc né nulle part ?
— Moi ! faites excuse, je suis né en pleine mer, par les 33-41” de longitude et latitude. C'est tout comme si j'étais né en Beaurc : au-dessus tempête ou calme plat, au-dessous des poissons qui se dévorrnl par férocité nu jalousie. Telle est ma patrie de hasard, nVst-ce pas la parfaite image des choses de la terre?
— Ah çà ! n’allez pas chagriner nia femme de votre philosophie désespérée ; vous la dégoûteriez de ma belle France.
— Rassnrez-vnus. mon général ; je n’ai pis devant tout le monde le courage de mon opinion
— A la bonne heure. Ehmais! voilà une avenue snperhe. Comme ces ormeaux ont grai di et prospéré... on les piaulait quand je suis parti. Cher clocher, te voilà donc ! Et le château! le vieux ehâ'ean seigneurial I... Dire que c’est IA mon bien, mon domaine! penser que moi. le fils à la vieille Tninoù. comme on disait alors, je vais entrer et coucher en maître dans le château des comtes de Rouillae, dans ce ma-
noir à pont-levis dont les grosses (ours faisaient tant d'ombre, que je n'osais |kis m’en approcher la nuit, au clair de lune, quand je « aurais pieds nus partout pur là... O souvenirs I ma pauvre mère, où donc es-tu ! Au moins ion âme ussistc-i-elle à ce triomphe de ma conscience et de mou orgueil t •
La chaise de poste dit s’était lenude dialogue que nous venons de rapporter en toute tidéliié, entra dans une longue avenue de superbes ormeaux qui aboutissait au village de Rouillae, situé dans l’un des pittoresques vallons du département du Gers.
Ile distance en distance, on voyait, appendus aux branches des arbres, des drapeaux et des flammes dont le vent perpétuait les graeieu.se> ondulations.* Ri» mot, et près de l’entrée du village, des ifs chargés de lampions attestaient les i tentions enthousiastes de la population se préparant à fêter le retour d'uu compatriote illustre, et quand la chaire tourna la rampe qui moulait au château par un circuit sablé, les voyageurs virent un flot de populaire accourir audevant dYux. agitant chapeaux, boum ls, moueho rs, et criant comme on criait alors : « Vive Napoléon ! vive la Charte ! vive le général Chardin •' vive la grande armée ! » Et : « A bus les carlistes! »
— Quelle juiet quelle journée! que d’émotions en quelques minutes ! murmura le général avec des larmes dans la voix. — Direz-vous encore qu'ils sont insensibles, ingrats et jaloux, mon cher ami ?
— Crier ne prouve rien, répondit le capitaine. Un jour le consul Aurélius moula, lui aussi, au Capitole...
Le général n’entendit pas ce mot de mauvais présage. Il avait abaissé les vitres de sa voiture, et, penché A uncorps, il saluait de la tète et des deux niants eu répétant d'une vois altérée par l'émotion :
— Kohjour, mes entants; bonjour, mes amis; oui, vive l'Empereur; oui, vive la Charte et vive l'armée 1
— Prenez garde, lui dit le capitaine eu le lirant par son habit, que vu» pays ne vous reprochent, un jour, d'ôtre pa>sé trop cavalièrement près d’eux, sans daigner descendre de voire carrosse pour les saluer d'embrassades.
— C'est vrai, j'aurais dû m'arrêter... Postillon, halte!
— Trop lard, mou général, nous voilà chez vous.
Quelques mots sur les deux personnages qui voyageaient ntl mois d'octobre 1830 dans celle chaise de poste que nous avons vue rouler sur la roui** d’Agen à Audi, et tourner le coteau du village de RouillaC, pour arriver à l’antique manoir des comtes de ce nom.
Jean-Jacques Chardin, fils d’un pauvre journalier de la commune de Rouillai-, ;• v^it dix hu t ans lorsqu'il partit, avec les volontaires de. 1 799. pour prendre rang dans l'armée de Dumoiiriez Le patriotisme, le courage et hiernAl le talent de Chardin le mirent tellement en évidence qu'il parcourut promptement les échelons sùbal ernes de la hiérarchie militaire. Emule des officiers célèbres de nos guerres de la république, heureux dans toutes ses camnagnes, il fut fait colonel en Egypte, général de brigade à Marengo et général de division à Austerlitz. L'Empereur le tenait en grande osiime et l’honora, en mainte occasion, de celle familiarité qui. pour des soldats fanatiques de leur glorieux souverain, était la dernière et la plus entraînante expression de la faveur.
Commandant de l'ordre de In légion d’honneur et comte de l'empire, le général Chardin était de la phalange de ces divisionnaires illustres dont les noms sont cités à toutes les pages de notre histoire guerrière. Il avait la valeur di s Gudin, des Friant, des Gérard , des Lassa le, des Munlbrun, des Colbert ; il avait la vertu du sage Drouot et, non moios, sa modestie.
Compris dans les proscriptions de »8I3, le comte Chardin pa&*a du camp funèbre de Waterloo aux Etats-Unis, où son activité, sa renommée, son savoir, lui assurèrent un sympathique accueil.
Ruiné par ta chute du prisonnier de Sainte-Hélène, il ne ' lui restait plus dr son brillant p.iv>é, de ses riches donnions et de toutes ses dignités, qu'une épee condamnée au fourreau, qu’un litre dont la haine aveugle Jui faisait un r« proche dans sa patrie. Le general, trop jeune alors pour ne pas lutter contre l'adversité, se jeta dans l’industrie, et y fit une fortune aussi honorée que rapide. Il venait d’épouser, à Charles ton, une charmante jeune tille française, quoique née en Amérique, lorsque la révolution de juillet 1830 rompit les liens de son exil, lai belle comtesse Chardin aurait voulu connaître la France, et la baronne de U Perche, sa mère, desséchait du désir de se rapatrier; aussi les apprêts du’voyage ne fureut-ils pas longs.
Le général, sa lemme et sa belle-mère arrivèrent au Havre dans les derniers jours de septembre.
Après ou court séjour â Paris, le comte, que le roi et le ministre de la guerre retenaient, malgré lui, lit à sa femme une galante surprise. Il lui mil entre les mains une liasse de papiers qui étaient les titres de propriété du château de RotJiiJac, et la pria d’aller installer su maison sur une terre dont il lui faisait hommage, et qui valait un million.
La comtesse était justement üère de son mari. Ce fol avec empressement, avec reconnaissance, qu’elle prit la route de Ruuillac, ou le général lui promu de la suivre dès quHi se serait acquitté dt* devoirs que le gouvernement réclamait de son expérience et de su popularité.
La baronne de la Perc he accompagna sa fille, non sans regretter Paris et sans gémir, tout bas, de la vie provinciale qu’elle avait en perspective. Mais elle se pi omit bien de ne pas s’immobiliser dans ce coin perdu de la Gascogne où, quoique cflàtelaine, la belle comtesse, disait-elle, ne pourrait jamais s’acclimater.
Nous ne tarderons pas à la voir en face, celte baronne de la Perche, grande, sèche *et maîtresse-femme dont il sera longuement parlé dans le récit que nous ont reprenons ; revenons au général Chardin et au capitaine de Chalouze.
En 1810, le général avait cinquante -six ans. Fort bel homme dans sa jeunesse, il lui en restait quelque chose, surtout en distinction. Sou intelligence était remarquable, sa loyauté à toute épreuve, ses penchants fort simples, sa générosité secourahle, quoique silem icuse, sa patience et sa douceur évaiigéliques. Comme tous les hommes noblement trempés et partis de bas pour arriver très-haut, il était doué d'un rare bon sens, mais, trop souvent, il négligeait les avis de la raison pour céder aux entraînements de son cœur, si bien que, pour n’avoir vu nulle pari des êtres indignes de ses bontés, il était de ees heureux qui ont le bonheur de faire beaucoup d'ingrats et la sagesse de ne les point comp er.
Visage noble, de mise sévère, et d’une démarche un peu raide, p *r >uiiv d’une blessure qui le faisait très-légèrement boiter, le général lie rheichait pas à se rajeunir, quoique sa femme eût viugj-deux ans à peine, il portait ses cheveux gris, presque blancs, avee une sincérité que I » liaronne de La P« rch*' taxait de fatuité lorsqu’elle é|uit dans ses jours de joyeuse hune ur.
Hector de Chalouze, marquis de vieille rorfie, était de cette race un peu tracassière qui suivit Lafjyelle et les Lameth en Amérique.
Son père, officier sur la flotte du comte d’Estaing, avait accepté avee eiilluiusi »sme les prinei|>es de la révolution, et, comme son amiral, comme tant d’autres, il avait expié sous le couteau son dégoût de» saturnales de la liberté. Elevé à l’étranger, le jeune de Chalouze avait seiz»* ans, lorsqu’en l*lu il demanda du service au souverain dont la mission providentielle était d’achever par le génie, la justice et la gloire, l’œuvre d** notre régénéra lion soci.de. Aide de camp du général Chardin, M. de Chalouze s’était fait estimer par un brillant courage et par ce genre de sagacité qui se développe d’autant plus que gruudil autour d’elle la violence du danger.
Esprit cultivé, il raillait avec grâce cl toujours dans la mesure d’une exquise élégance. Sa bonhomie était vraie; sa mise négligée se ressentait de l'insouciance qu’il mettait
à traiter beanconp de choses dont tant de mortels affairés font besogne importante. Son sourire était pétillant de Üncsse et disait une foule de jolies choses, alors même que ses lèvres se taisaient. Ceux qui le jugeaient mal, pour n’avoir pas su l’étudier, le croyaieut voltairien, parce qu’il prenait d'habitude l’élan gracieux des papillons du dix-huitième siècle ; niais il n'en était rien, et s'il ne prêchait pas ouvertement contre ce que les grands prêtres ennuyeux de la morale appelleront toujours, fussions-nous il l'âge d’or, — les débordements du vice, c’est qu'il pardonnait beaucoup à l'humaine fragilité. Itjche et grand seigneur d'origine, autant par ses aïeux que par sa valeur personnelle, il se trouvait placé dans cette sphère d’où l'homme peut juger, en haut comme en bas, ses semblables, et les apprécier sans parti pris. Aussi, les jugements qu’il portail, quoique fréquemment éclairés de fusées philosophiques, étaient-ils cm-
P reinls de bienveillance. Il n’était implacable que pour ingratitude et l’envie, cl cela parce qu'il avait vécu, trèsjeune, dans un temps où de trop détestables jaloux avaient éclaboussé, comme a plaisir, le vaillaot honneur et le génie malheureux.
Le capitaine de Chalouze avait voulu, comme son général, se faire tuer à Waterloo, mais il était sorti sain et sauf de cette héroïque bagarie, et, s’estimant atteint par la comrïamnalion qui flétrissait le comte Chardin, il s’était exilé volontairement pour fuir et la franche rancune dés royalistes. et la bassesse tardée de certains convertis.
Encore un coup de crayon, et nous en aurons fini avec le portrait de ce personnage important de notre histoire. Le marquis de Chalouze se défiait quelque peu fju mariage.
— LesJemmes ne me sont nullement suspectes, disait-il; mais je suis loin d'êlre sûr de moi, et je reste garçon.
Ce n’en était pas moins un gqjant cavalier, opposant un visage frais, épanoui, largement accentué; un estomac joveux et un coeur peut-être volage, mais assurément discret, aux trente-cinq années qui, déjà, semaient de quelques marguerites ses cheveux blonds. Les dames le préféraient (oui haut, nous n'osons pas dire tout bas, à bon nombre de dandys, — le mot faisait image à celle époque ou la superbe langue de Molière commençai! à s’imbiber de poisons britanniques, — et, parmi elles, les plus prévoyantes, seules, s'avisaient des menaces de son embonpoint naissant, capable, hélas 1 de déparer trop tût des formes agréables.
Cela dit, nous en savons assez pour nous présenter, nous aussi, au château de Rouillac, où bien des gens et bien des choses nous donnent véritablement la curiosité d'accourir.
Le château de Rouillac se montrait, de loin, sous un aspect imposant. Il datait du quinzième siècle et ne brillait pas par l’èlégance. C’était une lourde masse de maçonnerie flanquée de quatre grosses tours carrées dévorées par le lierre qui s'attaque si violemment aux murailles abandonnées. Le dernier des comtes de Rouillac avait disparu dans les plus mauvais jours de la Terreur, et le registre d'écrou de la Conciergerie constatait que, le 30 juillet I7!f4, il avait porté sa tête sur l'échafaud permanent de la barrière du Trône.
Ce n’était pas, du reste, un homme regrettable. De mœurs dissolues, il avait dissipé sa fortune longtemps avant sa fin tragique, et, presque inconnu à Rouillac, qu'il n’habitait plus depuis son enfance, il s'élail jeté dans les partis extrêmes de la Révolution.
Enfin, il avait siégé à ce terrible tribunal où la férocllé d’un groupe de misérables déshonora la plus noble de nos institut ions libérales, en faisant du jury l’épouvante de la justice.
La terre de Rouillac, entamée de tous côtéx par les créanciers du dernier comte, avail été reconstituée, en partie, par un acquéreur des biens nationanx; et, quoique diminuée d'importance, elle passait, à juste titre, pour l’un des plus I beaux domaines de l'Armagnac, lorsque le général Chardin <
en fit l'achat. Rien ne manquait au manoir de l'attirail des Castels féodaux : large fossé, ponl-levis, meurtrières ébréchées par le temps, plates-formes où avaient retenti les pas pesants des sentinelles à l’époque des guerres de religion, souvenir d'un long siège entrepris par Momluc, et légendes dramatiques, y compris l’incendie allumé par les patriotes de 1 792 ; tout y était, ou debout avec les murs géants, ou couché dans le 'poétique désordre des traditions orales.
Du haut des terrasses, la vue s'étendait et s'égarait dans l’immensité du bassin du Gers et jusqu’aux biens horizons où se dressent les Pyrénées. Les propriétaires qui s'étaient transmis le château depuis la mort de son dernier seigneur, en avaient .supprimé les jardins, les pièces d’eau et toutes les décorations improductives. Le sol était excellent, et le blé, la vigne, les fruils, y venaieut comme en terre promise. De vastes prairies enveloppaient le coteau sur lequel était bâtie la citadelle des comtes, et un grand bois de vieux chênes magnifiques masquait, de sa sombre verdure, le côté le moins accidenté de ce site majestueux, qu’enlemiait, d’ailleurs, une enceinte murée, restaurée depuis peu. Lorsque madame de la Perche et sa fille arrivèrent à Rouillac, .elles furent. saisies, chacune, d’une impression différente. La jeune comtesse éprouva comme un frisson de volupté en admirant le panorama qui se déroulait sous ses yeux, et, du premier jet, sa généreuse imagination médita de tout refaire dans ce pays fertile; où l’utile avait détrôné l'art. Madame de la Perche, au contraire, se déclara formellement qu’elle achèverait de ruiner ce château lézardé, plutôt que de s’en faire une prison perpétuelle ; et le soleil se couchant dans les vapeurs enflammées de l’horizon, et la lune courant à travers les padaehes des grands chênes n’eurent pas le pouvoir d’adoucir sa muette irritation.
Au jour fixé pour l’arrivée du général Chardin, et dès la matinée, les notables de Rouillac h environs s’étalent réunis au château. Madame de la Perche, qui s’était emparée, comme d’un privilège incontestable, du gouvernement de la maison, avait fait livrer, à ce qu’elle appelait le populaire, l’une des salles basses, décorée par elle, en vaniteux plagiat des splendeurs princières du moyen âge, du titre de salle des gardes.
On voyait là : le maire, ceinl d’une belle et neuve écharpe tricolore largcmenl enroulée sur un habit noir qui avait assisté aux pompes de deux révolutions; l’adjoint au maire, paysan futé comme son patron ; un conseiller d’arrondissement, le maître d’école, ie garde-champêtre, et une dizaine de petils particuliers ayant pignon sur rue à Rouillac ou des métairies dans la commune. Tout ce monde, mêlé de femmes, exprimait son impatience par grand nombre de gestes et dans le patois animé d’un pays où l’esprit naturel a la verve que chacun sait.
Madame de la Perche avait dédaigné de se montrer dans cette salle qui offrait, en échantillons, le pittoresque fretin de la bourgeoisie de l’endroit. Le général Chardin comptait deux cousins, deux çnusines et un neveu dans celte assemblée, et il en coûtait beaucoup à l’orgueilleuse dame de reconnaître publiquement celte quasi-parenté. Aussi, étaitelle restée confinée avec sa fille dans les appariements du premier étage, où l’on nous permettra de nous introduire.
— Il me tarde bien, ma chère enfant, disait la baronne à sa fille, que le comte nous vienne débarrasser, une fois pour toutes, de vos paysans... Je crois, en vérité, qu’ils sont ici comme chez eux. Le château est envahi, conquis, et mon pauvre Jupiter ne sait plus où se fourrer pour échapper, tant bien que mal, aux émanations de ces malotrus. Fi! l'engeance !
— Chère mère, il faut cependant vous résigner. Ce qui vous déplaît n’est rien, comparé à ce. qui vous attend. Quant au délient Jupiter, ajouta la jeune femme en raressanl de ses doigts effilés un svelte et grand lévrier couché en sphinx près de madame de la Perche, vaut le calomniez, ce me semble, car il a fait Itnnne grâce à mes cousines Rosier, à mes cousins Bernard et à mon neveu Landry, lorsque je les lui ai présentés pour la première fois. — N’est-ce pas, beau chien?
— Ah l s’il pouvait mordre à son aise, quelle besogne il aurait sur vos terres, ma chère Sydonie. Je. ne sais vraiment pas comment vous pouvez sourire à tous ces plais et sols visages qui grouillent autour de nous. C'est grâce d’état...
— Moi, j’ai des goûls champêtres. J'aime les bœufs, les moutons, les chèvres, les poules, les dindons...
— Je vous liasse les dindons, mais non pas cet arrièreban de cousins et de cousines, complété par un neveu qui fait frémir. Autrefois, on habitait la campagne, ma fille, et j'ai entendu dire par votre grand'mère qu'on y pouvait passer trois mois à la condition d'y vivre royalement et non, comme vous en êtes menacée, nez à nez avec des rustres disposés à manger dans votre main et peut-être dans votre assiette.
— Le général est l’enfant chéri du pays comme il en est l'orgueil. Voulez-vous que la pauvreté de sa famille et des compagnons de son premier Age m'humilie? Çe serait m’estimer bien has auprès d'un galant homme dont je porte le nom glorieux. Ce sérail m'exposer au mépris de tous ces braves gens, décidés à trouver dans mon mari un modèle, un protecteur, un père, un oracle.
— Très-bien ! vous voilà partie; et, certes, je ne vous arrêterais pas quand je voudrais m'y essayer. Aimez la séquelle des Rosier, des Bernard, Landry et consoris, aimez M. le maire et son adjoint, mettez le docteur par dessus le marché, dans votre charitable cœur, comptez sur la reconnaissance de tous ces bons citoyens, et pertncltez-moi de vous plaindre en me consolant, avec Jupiter, de la mauvaise compagnie où je le vois, après vous et moi, fourvoyé.
— Allons, maman, allons ! combattez votre mauvaise humeur; vous reviendrez sur le compte de ces bonnes gens. Après tout, je ne les aime que tout juste ce qu'il en faut pour plaire au général. En cela, j'accomplis un devoir, cl ce devoir, vous ne vous efforcerez pas, j'en suis sûre, de me le rendre difficile. D’ailleurs, connaissons-nous assez bien tout ce monde pour nous faire une opinion sur le compte de chacun? En dehors de ma famille, n'avez-vous pas distingué des personnes qui se recommandent par un cachet particulier : le docteur Parmentier et Marinelte, sa charmante fille...
— Quelque chose de rare ! s'écria la baronne avec nn sourire dédaigneux. D’où sort-il, ce vilain petit vieux Parmentier, avec son museau de fouine et son faux air de défroqué?...'
— Ne le faites pas si laid, car il a pour moi l’air aisé, le maintien d'excellente compagnie et le visage empreint d'une mélancolique et douce sérénité... Enfin, je trouve en lui... mon Dieu, c’est difficile à dire ce que je lui trouve encore, quand je vous vois si fort animée contre sa modeste personne...
— Dites, dites, ne vous gênez pas, puisque je parais destinée à entendre, ici, de singulières appréciations.
— Vous ne vous fâcherez pas ?
— Je m’en garderai bien ; ee serait peine perdue.
— Eh hien, en vous regardant de très-près, en vous vieillissant beaucoup... en vous enlaidissant outro mesure, il me semble qtic ce que j’ai entendu dire à mon neveu Landrv n'esi pas très-éloigné du vrai.
— j'écoule, interrompit la baronne dont les lèvres frémirent d’une muette colère : ce barbier de village me ressemble peul-êlre?
— Dante! H est permis de s’y tromper... examinez-lc bien.
lin domestique entra et annonça que le docteur Parmentier demandait à présenter ses devoirs à madame la baronne et à madame la cnmicsse.
— Qu’il vienne ! s’écria impétueusement madame de la Perche.
Le docteur entra dans le salon, et, marchant droit à la baronne, il s'inclina galamment devant elle ; puis, se tournant vers la comtesse, il la salua avec une aisance pleine de gracieux respect. Le docteur Parmentier avait à cette époque soixante-six ans révolus qu’il portait vertement.
Haut de taille, droit, maigre, osseux, il se distinguait de la race méridionale par beaucoup de calme dans la physionomie et une grande dignité de maintien. Son front chauve était couronné d'un cercle de cheveux blancs, et ses traits, d’une rare finesse, exprimaient avant tout la bonhomie. Il était venu se fixer à Rouillac, avec sa fille, alors fort jeune; dans les premières années de la Restauration, et il avait, à juste titre, dans tout le pays, la réputation d’exercer son art au profit des pauvres.
il habitait une modeste maison dont on ne parlait qu'avec certaitl mystère, car elle s’ouvrait rarement aux visiteurs, et on s’était demandé, souvent, de quoi pouvaient vivre le père, la fille et leur servante, lorsqu’il était notoire que la clientèle du docteur ne payait guère les soins et les fatigues dont il éfait prodigue envers elle. Néanmoins, la mise du bonhomme Parmentier, celle de Marinelte et celle de leur unique servanle, la fidèle Cnzille, étaient toujours décentes et fraîches, toujours rehaussées par une irréprochable propreté, ce luxe des humbles et des gens qui se respectent. Le docteur portait, du malin au soir, la cravate blanche professionnelle mais inconnue, avant lui, dans les campagnes. Il montait un bidet des Landes pour scs tournées communales, el ce bon pelit cheval montrait à ses côtes bien remplies, à son poil luisant et lin, à son pas décidé comme à sa mine éveillée, qu'il était à la fois satisfait de sa litière et de son râtelier. Mademoiselle Marinelte devait être fort occupée de ses devoirs domestiques, car on la voyait peu dans les rues du village, et on ne la surprenait jamais assise anx portes de ses voisines. Elle assistai! scrupuleusement aux offices et ne s'arrêtait pas anx demi-mots flatteurs qui l'accueillaient à son passage pour vanter, non sans timidité respectueuse, sa beauté pure et sage, on son incomparable modestie.
Lorsqu'il entra dans le salon des châtelaines de Rouillac, M. Parmentier était en culotte courte, bas blancs, souliers à larges boucles et habit des grands jours. Ainsi vêtu, le chapeau sous le bras, l’épingle au jabot, la jambe fine et tendue, il aurait pu poser pour un portrait de grand-père à l'époque où nous plaçons le début de celte histoire.
— Savez-vous ce que me dit la comtesse ? commença brusquement madame de la Perche. Elle raconte, et se fait, en cela, l’écho des grands physionomistes de Rouillac. elle raconte que nous nous ressemblons, vous el moi...
— Madame la comtesse a une grande réputation de bonté, répliqua modestement le docteur.
El il attacha sur madame de la Perche un regard qui semblait demander grâce pour l'impertinence de la comparaison.
— Il n’y a pas, que je sache, insista la fière baronne, ombre de parenlé de vous à moi, quoique nous soyons en train de ramasser par ici des cousins à la douzaine.’
— Pardon, madame, répondit finement le docteur, il y en a deux, Adam et Eve... mais c’est si loin!
— Que nous n'en parlerons plus, reprit madame de la Perche avec quelque confusion.
Puis, voulant adoucir ce que son apostrophe avait eu de désohiigeanl :
— Comment se porte mademoiselle Marie-Anloinelte? dit-elle avec un peu de miel aux lèvres.
— Marinetle se porte à ravir. Dieu merci ! madame, et elle vous saura gré de l’intérêt que vous lui témoignez.
— L'intérêt que nous lui portons est vif, naturel et commandé par le charme qui est en elle, ajouta la comtesse, en priant, du geste, le docteur de s’asseoir.
— Poutquoi donc, demanda la baronne avec quelque intention de perfidie, changez-vous le beau nom sanctifié de Marie- Anfoinetfe contre celui de Marinelte? C'est tomber, de plein gré, du trûnc à la ferme.
— Hélas! madame, la reine sanctifiée par le martyre, ainsi que vous l’avez dil, pour être tombée d'aussi haut est tombée bien plus bas.
Le docteur baissa les yeux, un nuage passa sur son front, et il reprit presque aussitôt, sans paraître troublé :
— Je me nomme Marie Parmentier, ma femme s’appe-
fi
lait Antoinette; notre fille a reçu, au baptême, nos deux noms qui lieu uni f-tii qu'un, ci les bonnes gros de KouiW.il* trouvant, comme de juste, ce nom beaucoup trop long, se sont plu à l’auregcr par une appellation qui n’est pas sans grâce. Que m'importe à moi! alormeiie est mon trésor, et, son nom ironqué sur nies levres, elle n’en leste pas moins tout entière dans mon coeur. D'ailleurs, trouvez-vous, madame, que ce peiit mot, caressant pour l'oreille comine un sourire de berceuse pour les i eaux yeux de son nourrisson, soit mal porté par l'humble liile d'un pauvre médecin des métairies î
— .Non pas, se hâta de dire la baronne, quoique le docteur se fut directement adressé à madame Chardin ; le nom est gentil, léger, champêtre, et sa Trait li^ur va déride meut comme un bouquet des prairies au minois éveillé de mademoiselle Maritime.
— Je ne suis pas de votre avis; chère mère, ajouta la comtesse les yeux fixés sur le visage, en apparence impassible, du docteur. Mademoiselle Marie- Antoinette est une très-jolie femme, et, â ce titre, (oui lui va, bijoux, fleurs, toilettes, jusqu’au petit nom qu’un lui donne; mais si les jolies femmes emMIisseni tout ce qu'elles portent, il n’en est pas moins vrai que c’est à différents degrés. Or, Marineite est mignon pour mademoiselle Parmentier, mais Maric-Antoinei te serait préférable, parce que le beau sied mieux que le joli à son genre d** distinction.
Pendant quelle parlait, la comtesse remarqua que le front du docteur s'éclairait d’un jet de lumière, et elle s’applaudit, an fond de son excellent fCenr, d'avoir, par une louange, méritée d’ailleurs, consolé l’amour-propre paternel assez méchamment froissé par la sèche exclamation de la baronne.
— Prenez garde de me rendre vaniteux, madame, répondit Parmentier, c'est une maladie dont je n’ai jamais guéri personne, ni hommes... ni femmes! ajouta-t-il avec jne nuance d'intonation courtoise qui fil tomber ce dernier mol, comme un sarcasme involontaire, sur la tête déjà trop superhe baronne. Mais, commua-t-il sans donner letcmps de trouver malice à son propos, c’est trop nous occuper d’une fillette indigne de laot d'attention. J’ai sollicité l'honneur de vous voir, mesdames, pour vous demander si vous êtes fixées sur l’heure de l’arrivée du général.
— Nous l’attendons â toute heure.
— Alors, permettez que nia vieille expérience vous donne un conseil ou plutôt un respectueux avis. Vous ne connaissez pas encore le caractère des habitants de nos contrées. Ce sont gens à tête chaude et bon co*ur, d’imagination vive et de susceptibilité chatouilleuse, ils sont tout bons ou tout mauvais.
— Tout mauvais, soit! interrompit la baronne, — et Ceci se voit, de reste, â certains murs de c# château noircis par l’incendie qu’allumèrent les bons enfants de 1793.
— Eh 3 mon Dieu, reprit le docteur en souriant avec une sorte d'amertume, qui sait, madame, si les maîtres du château, à cette époque, valaient mieux que les méchants qui ont secoué leurs torebessur les murailles dont vous parlez?
— Quelle horreur et quel blasphème ! s’écria madame de la Perche.
Puis elle ajouta sans peser l’injure que lançait son apostrophe :
— Pour en oser parler, monsieur, comptiez-vous donc, alors, parmi les patriotes de ce charmant village ?
— Ma mère, dit la comtesse avec inquiétude, ma mère, calmez-vous!
— Je n’habite ce pays que depuis douze ans, madame, répondit le bonhomme Parmentier avec une sérénité douce et fi rme; mais je suis du temps dont vous parlez, et j’ai enleudn dire que le comte de Rouillât* ne méritait guère qu’un jour vous vous attendrissiez sur les dévastations de son château, pas plu< que sur son sort.
— Vous savez tout cela, chère mère, interrompit la comtesse. 51. de Chalouze vous a raconté que l’ancien seigneur de Rouillac s’èiail déshonoré longtemps avant sa nmrt et que sa mémoire est justement maudite; ainsi, M. Parmen-
tier n’exagère eu rien le déguùi qu’un tel homme doit inspirer à ceux qui s'occupent de ses scélératesses.
— î /ol vrai, tristement vrai, dit le docteur; aussi permet lez-oioi. de reprendre mun discours. J’avais I honneur de vous taire observer que 1rs gens de ce pa\s sont généralement rus< s, orgueilleux, susceptibles et prompts à s'eiitl.iiuuier. (Jr, si vous succédez surce domaine à une famille qui, par ses hauteurs, les méfaits du dernier de ses tuetm bres, et, ne daignons pas de l’avouer, l’ancienneté de son aristocratie, sVm attiré, la haine du bourgeois et du paysan, profitez de la leçon qu'ont donnée les incendiaires, ne vous laites pas .d’ennemis en éveillant des jalousies : elle ne pardonneraient rim au général Chardin, pas même mi gloire.
— Mais en venté, s'écria la baronne, je ne sais à qui vous en avez, do< leur. Rh quoi! nous arrivons à pe.ne, et nous voilà menacées de déplaire, à messieurs du peuple et de la bourgeoisie. Peut-on savoir quel mal nous avons fuit aux patriotes et jacobins de Rouillac?
— Vous ne vous occupez pas d’eux, et ils s'occupent de vous. Pour arriver dans ce salon, j’ai traversé une salle, où votre dédain a parqué des gens qui sont vos alliés, et si je nie suis permis de. vous donner un avis salutaire, c'est que j’ai en'endu certains propos, certains lazzis patois, première hostilité d’une petite guerre dont les suites sont ù redouter. Vous avez dans le pays, madame la comtesse, trois cousines. deux cousins et un neveu, dont je ne dirai ni bien ni mal; mais quoique tous soient les obligés de voire mari, quoique tous professent à haute voix pour le général une admiration enthousiaste, gardez-vous bien de leur donner instinctivement, comme on dit, le leon Dieu sans confession. Ce ne sont pas gens parfaits, et comme ils ont beaucoup d’intelligence, — en Gasgogue tout le monde a de l'esprit plus ou moins, — Iftehex de ne. pas les mettre contre vous. J’ai fait mon devoir en vous pséwnant; si je me suis fait comprendre, vous serez à l'abri des ravages de la vindicative jalousie, tnal contagieux et empoisonné s’il en est. et vous aurez rendu à notre illustre général un secourahle service.
Ko achevant res mots, M. Parmentier se leva, salua et se. retira. Madame Chardin demeura silencieuse et pensive, son beau froiit penché sur l’une de ses mains,
— Qu’rst-ce que je disais, commença la baronne ; ce vilain marchand d’eau chaude et de saignées n’est-il pas un rustre? Où vivons-nous? quelle insupportable familiarité! Ah ! ma pauvre enfant, j’aurai fait tou malheur t*n le més&U liant ! Mais ausai, lu l’auras voulu!
— C'*t homme, répondit la comtesse, a droit â mon estime, à ma reconnaissance; il vient de justifier mes pressentiments et de régb-r pour 1 avenir ma conduite. Je ne aérai pas sourde à ses conseils, et.,.
Des cris nombreux se firent entendre nu dehors. Dans le tumulte des pas précipités et des voix confuses, les mots : « Le voilà I le voilà! c'est lui! » arrivèrent â l’oreille de )a comtesse qui s’élança vers la porte du salon.
— Eh bien! eh bien! demanda madame de la Perche avec étonnement, où courez-vous donc?
— N’entendez- vous pas que le général approche?
— Est-ce une raison pour perdre la tête, et ne pouvezvous pas l'attendre paisiblement, décemment?
— Décemment? interrompit en riant la comtesse : mais, chère mère; j’aime mon mari, moi, et je veux être la première de sa famille à l’embrasser.
— Sans châle! sans chapeau! cria madame de la Perche à sa fille qui venait de disparaître. Après cela, continuat-elle en grommelant, les femmes de ce temps peuventelles se plaindre de l'éducation des hommes, lorsqu’elles s’en I codent si peu à les former... — Que dis-tu de cela, Jupiter? Il parait que nous allons en voir de grises à Rouilla'*, en Armagnac, mon bijou.
Le chien superbe, réveillé par la voix adoucie de sa maîtresse. enveloppa madame de la Perche d’un regard olympien. et referma tout aussitôt S-S yeux comme nour commander. à tout hasard, soit la résignation du dédain, soit le calme de l’indifférence.
L'a chaise de poste du général arriva , grand train, par l’avenue d’ormeaux séculaires i|ui déçoraienl, sur quatre rangs, la façade aristocratique du château, franchit le portail a piliers massifs, où des lions de mar are avaient jadis porté le vieil écusson des comtes de Rouillac, et s’arréia dans la cour d'honneur au pied d'un vaste perron en fer à cheval, quiconduisait aux appariements du rez-de-chaussée.
Le dernier tintement .des grelots résonnait encore, lorsque le general, impatient de se jeter dans la foule des amis accourus pour le saluer, iTélança hors de sa voilure. Il fut n çu par sa femme qui, s’étant fait place au premier rang des curieux, tomba dans ses bras, et le tint étroitement pressé sur son comr.
— La bonne farce ! dit tout bas l’un des assistants, nommé Saturnin Bernard . à une femme de mille majestueuse qui se trouvait près de lui : comme s’ds n’avaient pas le temps de se faire des mamours. Ne devrait-il pas songer â nous, qui l'attendons depuis vingt ans. plutôt ipi’â son épouse?...
— fj’est vrai tout de même, mon cousin, répondit la grande et forte f mme ; avec ça, ces cajoleries publiques ne sont guère convenables pôur les yeux de la jeunesse. J’aimerais mieux montrer autre chose â ma tille; la décence y gagnerait,
— Gageons que tu t’appelles Bernard, Saturnin Barnard dit l’F.veillé, s’écria le général en marchant droit au personnage que nous avons désigné.
— C’est vrai; mon général.
— Embrasse-moi donc bien vite, alors, puisque je t’ai reconnu
— Monsieur le comte, balbutia Bernard avec le (rouble de l’adulai iun étudiée.
— Imbécile! je ne suis pour loi ni comie ni général , je suis ton cousin, le (ils à Tuinon... M'embrasscras-iu ? Où est ta femme?
— Mon épouse relève çie maladie, et c omme elle veul venir ce soir au cliâlcau, elle tvénage ses forces.
— A la bonne heure... Tiens: tiens!... je vous... je: le reconnais aussi, toi... ne me dis pas ton num... lu es... attends un peu... tu es Cornélie Rosier...
— Pour vous servir, mon général, répondit Cornélie en exécutant la grande révérence â laquelle elle s’essayait depuis que le comte Chardin avait annoncé sou débarquement au Havre.
— Tu veux dire pour m’aimer, romme m’aimait ta rhèrè mère, la vieille Calhinnnl... Pauvre cousine! c’est donc bien vrai qu’elle est morte !
— Oui, mon cousin . dit Cornélie d’un ton sérieux qu’on pouvait attribuer aux douloureux souvenirs de la pitié filiale.
— Je l’ai tendrement plettrée- là-bas, dan? mon exil; mais, Dieu merci! elle t’a laissée en belle santé. J’espère que lu t’en es donné de grandir et de le fortifier!
— On fait et: qu’on peut , monsieur le général , riposta Cornélie pn se tirant mal d’un gros rire qu’elle espérait rendre aimable , tout menteur qu’il était dans son esprit et sur ses lèvres.
Le général allait répondre , lorsque le capitaine de Chalouze. le liront par son habit, lui glissa ees mots â l’oreille,
— Vous avez déjà deux fois coupé la parole â M. le maire qui tient â vous lire un discours ; regardez sur le perron.
Le comte leva les yeux . et aperçut nn homme qni , télé nue et le nez rnilfé de lunettes vertes, l'écharpe au cêté, le geste prêt â partir, tenait â la main une longue pancarte enmbaoêe des trois rnnlenrs, et ressemblait, du poste élevé qu’il s'était choisi, â un chef d'orchestre soutien' , de son archet, la profondeur du silence de l'auditoire.
— Bonjour, mon cher maire, cria gaiement le général, vous êtes, et je vous en félicite , trop j. une pour que nous nous connaissions, mais si vous me eonnaissiex, vous sau-
riez que je suis nn homme simple, ennemi des compliments. Ainsi, pas de discours, je vous prie...
— Illustre général, commença le magistrat, noble comte, honneur et gloire de ce pays, que ma faible voix ne saurait assez louanger si elle se bornaii à raconter votre histoire, soyez le bienvenu parmi nous. Entin, vous nous êtes rendu! vous nous revenez . les mains ensanglantées par les fers de l’exil, le coeur élargi par le malheur, et il nous est permis • de vous contempler â ia lumière même de vos exploits.
— Mais... murmura le général.
— Patience donc ! souilla tout bas le capitaine; si vous n'éies pas forcé d'écouter, pour Dieu ! faites au moins semblant dVmendre.
-vins tenir compte .de l’interruption, le maire continua d’une voix ronflante :
— ("est â nous qu^ippartieni ia joie de vous faire oublier les injures de l'ingratitude. l'Ius vous aurez souffert des iniquités de la tyrannie, plus nous nous ingénierons à tous verser les douceurs de la reconnaissance d de la piété nationales. Ici, vous n'aurez que des amis, qu'une famille et, de ce jour même datera votre règne sur les cœurs. Salut donc au général de division comte Chardin, lils de scs œiivres, salul au glorieux compagnon de Napoléon le Grand, saint au vaillant soldat couronné par la victoire dans cent combat; livrés aux quatre coins de l’univers, salin au héros des Pvr.nnides, de Mtrengo, de Wagram , de Waterloo...
— Mais, saperloflc! c'est moi qui vous salue, s'écria le. général à iioui de résignai ion. Mon cher maire, vous en avez beaucoup trop dit déjà pour ma modestie, faites-moi grâce du reste, je vous promets de lire voire discours à tète reposée. Vous écrivez . pardieu ! comme m> ange. Mes altos. entrons au château. C'est là que je veux vous présenter ma femme et causer avec chacun de vous.
— Soit ! fit le maire en roulant son papier, sans laisser paraître le dépit de son nmonr-prnpre blessé. Puis, s'adressanl à demi-voix à Saturnin Bernard :
— Voire cousin est modeste comme un grand Romain, ■ dit-il.
— Bah! riposta le cousin Bernard en clignant de l’œil, peut-èlre hien que ça lui passera... Faudra voir.
Le général se dépêcha de franchir les degrés du perron, et, se plaçant sur la porte, il appela du geste unis ses concitoyens pressés on cercle dans la cour. Oo lui obéit, et il put arrêter au passage ceux qu'il croyait reennnalire ; les vieux au souvenir, ies j.-uni-s à certain air de famille.
— Mon cousin, dit la grande et forte femme dont nous avons déjà parlé, je vous présente Lucrèce Rosier, ma «Ile !
— F,t un beau brin de fille! interrompit le général en baisant au front sa jeune cousine, qui répéta en cette occasion les révérences qu'elle avait apprises à l’époque de sa première communion. Est-on bien sage? aussi sage que jolie?
— Nous avons les principe* de la famille, répondit la paissante Cornélie, et ce n’es! pas pour rien que nous nous appelons Lucrèce.
— Bravo ! fil en riant le général.
Puis il ajouta d'une voix paternelle :
— Nous le marierons, ma mignonne, nu brave garçon que to sauras choisir.
Lu- rècc salua de nouveau et garda le silence , ce qni fnt pris, en sa faveur, pour excès de timidité.
— Mon général, commença Saturnin llcrnard, permettez qu’à mon tour je vous présente mon héritier Jules, l’unique espoir de mes vieux jours.
— Un savant ! dit le rnmte en serrant la main du jeune homme avec cordialité.
— Pour ça, nui, s'écria Saturnin. Le gaH'.ird ne perdra jamais s-m latin, je vous le garantis; il en sait trop long.
— Quel âge a— tn, mon ami? demanda le général.
— Vingt-quatre ans.
— Je tn félicite sur tes bonne* étodes; c’était la meilleure manière de me témoigner ht reconnaissance, et je suis fier d'avoir songé à t’envoyer nu collège.
LES JALDl V
— Je n’oublierai jamais que je vous dois tout ce que je suis, que je vous devrai tout ce que je pourrai devenir, répondit modestement le jeune homme.
— Ne parlons pas de ça , répliqua le général, en remarquant que Lucrèce Rosier attachait sur son cousin Jules un regard charmé.
— Eh ben ! pour lors, fallait pas qu’il en parlât, lit observer Saturnin Bernard à sa cousine Cornélic. Esi-cc régalant, pour un père, de s'entendre dire en public qu’on a pavé pour lui l’éducation de son fils.
— C’est vrai tout de même que la modestie ne parait pas être son fort, murmura Cornélie.
— (in n'est pas parfait, hasarda le maire qui prêtait l'oreille â ce discret colloque.
— Où donc est mon neveu Landry? demanda le comte.
— A la citasse, général, répondit le docteur Parmentier. Comme je sortais de chez moi, je l’ai rencontré, le fusil sur l’épaule, el il m'a dit vouloir vous offrir le premier gibier tue, sur vos terres, en votre honneur.
— J'aurais préféré le voir ici. Vous, monsieur, u’êlcsvous pas le docteur Parmentier? .
— Oui, général.
— Je vous reconnais â tout le bien que j’ai entendu dire de vous, car il semble que vos vertus soient primes sur voire visage. Ah I docieur, nous serons bons amis, n'esl-ce pas? et, dans mon faible pouvoir, vous m'associerez à vos charités ?
— C’esl-ù-dire, général, que je me déclare incapable, sous ce rapport, de soutenir votre concurrence.
— Vous avez de la famille. .. une fille charmante, à ce que m’a écrit ma femme. Vous me permettrez d'aller lui rendre mes devoirs. Mais ce n'est pas tout qu'un médecin, il en faut deux... où est notre curé?
— Dans une méiairie où mon art n'a malheureusement plus rien à faire pour un pauvre homme dont Time était aussi malade que le corps. Vous parliez de vertus, général, et vous exagériez mes faibles mérites. La vertu vraie, sans tache, évangélique el militante, s'est incarnée, je crois, dans la personne du vénérable curé de llouillac. Il élait capitaine aux dragons d’Espagne.
— En vérité! s'écria le comte : les dragons d’Espagne ont été les plus formidables cavaliers de leur temps, ils seront, pour la postérité, des guerriers légendaires; mais ils ont tant tué, .tous, tant qu’ils étaient, que je ne peux me faire à l'idée d’en retrouver un sons la robe noire d'un ministre de paix.
— La grâce a de louchants mystères, répondit humblement le docieur, et je me garderais bien de les vouloir sonder. Le curé Du trois a certainement tué moins d’hommes qu'il n'a sauvé d'âmes, et, dans ce moment, il fait, à n'en pas douter, une de ces cures célestes qui doivent épouvanter Satan.
— Vous me donnez grand désir de le connaître. Ma première sortie sera pour lui. J'espère que ses saintes occupations ne l'empêcheront pas de venir dîner aujourd’hui avec nous. Vous avez fait vos invitations, n’esl-ce pas, ma chère?...
— Oui, mon ami.
— Eh bien ! mes enfants, à tantôt ! Heure militaire ! Je dis cela pour ceux qui arrivant en retard, me voleraient mon plaisir. Ainsi donc, â six heures!... La cloche ne sonnera que pour les paresseux.
Les bonnes gens de Rouillar se retirèrent en faisant force salais, qui de la main, qui de la lète, qui du pied. Le docteur ferma la marche, et il entendit le maire inviter les dames Rosier et MM. -Bernard â venir se rafraîchir.
Vous avez raison, monsieur le maire, lui cria-t-il, car
il v a loin d’ici à six heures.
— Dame! répondit le magistrat, pour des estomacs habitués au coup de midi! Il a oublié ça, le général, qu'on dîne â midi chez nous.
— Il a oublié ça, et pas mal de choses avec, marmotta Saturnin Bernard â l'oreille de Cornélie, faudra voir..
— A votre service, docieur, repril le maire.
— Merci, j'ai déjeuné lard... Oh! je suis homme à précautions... A ce soir.
— Ma foi, messieurs et dames, dit le maire, lorsque les Bernard et leurs cousines furent entrés dans une pièce blanchie à la chaux el de forme incorrecte, qui servait de salon; je ne suis pas général de division, comte de l'Empire et millionnaire! je n'ai pas surtout l'honneur de vous être apparenté, mais je n'en saisirai pas moins l’agréable occasion de vous offrir n’importe quoi pour attendre l'heure du dîner des gens comme il faut.
— C'est que nous n'avons encore rien pris, Lucrèce et moi, avoua madame Itosier. Nous pensions déjeuner au château. iVest-ce pas, Lucrèce?
— Sans doute, répondit la jeune fille, fort occupée pour le momcnl â regarder en dessous son cousin Jules, qui, lui, regardait au plafond.
— Jeanncton, cria le maire â une fille qui Cumulait, du salon à la cuisine el â l'écurie, les charges multiples de la domesticité, apportez-nous ce que vous avez là-bus. .. Rien de fameux, mais tout de bon cœur, ajouta le magistral en souriant â ses hâtes.
Jeanneton dressa une table en bois blanc sur des pieds en forme d’x, couvrit ce meuble primitif d’une nappe commune, mais blanche à ravir, et y déposa, non sans vanité, une superbe roque, gâteau â l'ânis dont le boulanger de Rouiilac avail le monopole ; une pyramide de raisins, la moitié d’un gâteau de Savoie, couronné d’une Ivre et de colombes çn sucre rouge, des noix, du fromage de Hollande el l'une de ces énormes bouteilles, de la contenance de deux litres, qu’on appelle des pots, au loin, sur les deux rives du Gers et de la Garonne.
— Et rien de plus? demanda le maire de ce son de voix qu'affecte l'opulence, lorsqu'elle joue l’humilité.
— Vous ne voulez donc pas que nous puissions dîner, s'écria madame Cornélie... moi, d'abord avec des noix et du pain tendre, je mangerais â me faire mal. Lucrèce, passe-moi la coque et prends du massepain, chère enfant, tu dois lomber d'inanition.
— Mais non, maman, je n’ai pas faim...
— Rnn! interrompit Saturnin Bernard, c’est ce que Jules me répond malin et soir : « Je n’ai pas faim. » La drôle de jeunesse que nous avons dans ce temps-ci, mon Dieu! de quoi ça vit-il?
— D'air pur, dit le maire saisissant un pétillement des yeux de la jeune Lucrèce. On ne s'en porte pas plus mal sur le tard, n'est-ce pas, madame Rosier?
. — Je n’ai jamais connu a’ régime, riposta Cornélie qui passait pour avoir, au berceau, épuisé deux nourrices.
— Sur le lard, comme vous dites, ça ne va plus guère; l'estomac devient paresseux... Dame ! on ne peut pas être et avoir été.
— Bah ! repril le maire, en changeanl de cuisine... Voilà le cousin Chardin qui apporte tout exprès des millions pour vous remetlre en appétit.
Saturnin fil un signe pour arrêter les propos imprudents. Ce signe désigna Jules, le jeune savant, et voulut dire : • Taisons-nous devant lui. •
La conversation prit un autre cours. Après avoir écoulé quelques banalités. Jules se leva de table.
— Est-ce que lu rentres â la maison? demanda Saturnin.
— Oui. la mère est seule depuis longtemps déjà.
— Maman, si j’allais voir madame Bernard? dit naïvement Lucrèce.
— Tu ferais très-bien, ma petite, j'irai te chercher... Jules te conduira... Vous permettez. Saturnin?
— Pardi! c'est tonl bonheur pour monsieur mon fils.
Lucrèce saula sur son chapeau, prit le bras de son cousin et sortit du salon avec la joie guillerette d'un oiseau mis en liberté.
— A quand le mariage? s'écria le maire.
— Le mariage de qui? demanda Cornélie.
— De vos enfants, qui mangent du bout des lèvres et se dévorent des yeux.
Cornélie consulta son cousin d’un regard en dessous et ne répondit pas.
— C’est leur affaire, dit Saturnin ; et, prenant un air bonhomme, il offrit des noix à Cornélie que celle répon.-e venait de lancer dans de vagues réflexions.
— Maintenant que la jeunesse n’est plus là, reprit le maire, parlons un peu de S. Exc. Monseigneur le eomlc Chardin. Quel bel homme ça devait faire, hein ! madame Rosier?
— Je ne l’ai pas connu, dit assez aigrement Cornélie. Il est parti que j'avais cinq ou six ans.
— Pour bel homme, c’en était un, commença Saturnin, mais, comme dit un auteur grec que mon (Ils cite souvent, la beauté de l’homme pa.sse comme celle de la femme, et si l’utile manque à l'agréable... vous comprenez... au jour de la débâcle il ne reste plus grand 'chose.
— Oui, reprit le magistral; mais saperlolte! c’est le drôle de mol qu'affectionne le général, et il le • répète à chaque instant, — les millions sont chose utile, et le cousin en a deux qu’il montre, sans compter celui qu'il cache.
— Peuli! fit Cornélie.
— Faadra voir si tout ça est bien assis, observa Bernard.
— Comment, bien assis! réclama le maire : la terre de Kouillac, h elle seule, vaut plus d’un million, et elle est payée.
— Payée, payée, payée I... murmura Saturnin.
— Pour ça, interrompit Cornélie, j’ai moi-môme vérifié les quittances chez le notaire à Minidoux.
— Faudra voir encore, que je vous dis! Les quittances ne sont souvent que des chiffons, et les fortunes d’Amérique, voyez-vous, ça ressemble des fois à des ombres : de loin, c’est colossal : de prés, ça s’évanouit. Et puis, mes amis, encore une citation que fait, par-ci par là, mon fils... en latin, celle-là!... Le gaillard parle toutes les langues mortes ! « On connaît les riches à la dépense. »
— Connue la citation ! interrompit le maire, on la fait une fois par jour, en patois, à limiillae.
— Permettez que je l’achève : On connaît les riches à la
dépense qu’ils font de simplicité, de courtoisie et de générosité.
— Eh bien ?
— Eh bien ! je ne sais pas si le général de division comte Chardin est ce qu’on appelle, pour de vrai, un homme simple, courtois et généreux ?
— Simple, je ne dis pas, observa le maire; il m’a arrêté dans la lecture de mon discours ce malin, et un homme comme lui aurait dd penser que je tenais à me faire honneur de mon travail et de mon petit talent. Il a eu peur, sans doute, de m’entendre applaudir, et il voulait que le triomphe entier de la journée fût pour lui seul. Donc, la simplicité n’est peut-être pas sa première qualité...
— Avec ça qu’il est malin, je vous en réponds, dit Cornélie. Avez-vous remarqué qu’il vous a interrompu jnste au moment où vous aviez terminé le chapitre de ses louanges?
— C’est encore vrai, mais il ne me parait manquer ni de courtoisie ni de générosité. •
— Allons donc! s'écrièrent à la fois Cornélie et son cousin.
— Il n'a seulement pas fait arrêter son équipage en montant la côte de Rouillac, où il y avait foule pour le saluer, continua Bernard.
— Il a eu l'inconvenance de demander à ma fille, en public, si elle était sage. Est-ce permis, des questions comme ça?...
— Il n’a eu de miel aux lèvres que pour le docteur et le curé, reprit Bernard ; le docteur, parce qu’il a cru voir en lui un muscadin de l’ancien temps; le curé, parce que... parce que .. suffit, je m’entends ! Vous êtes encore en écharpe, monsieur le maire, et malgré les trois journées de juillet, on n'a pas, hélas! toute liberté devant le pouvoir.
— Dites toujours, ne vous gênez pas, nous ne sommes point au conseil municipal.
Cornélie prit la parole avec animation.
— Le cousin a raison : ce gouvernement, que nous
avons fondé par une juste révolution, menace déjà de tourner à h dévotion.
— Au» ealolins! murmura Bernard.
— Comme l'autre; et nous avons vn avec peine, nous tous de la famille, le général Chardin, un lils de giberne et de poudre à canon, un volontaire de 92, passer aux sacristains... Moi, Curnélie KoSier, j'en ai eu mal au cœur!
— Il y a du vrai dans tuul cela, du le maire; mais, gardez-vous J exagérer...
— yuant A si générosité, interrompit Bernard, inutile de vous rappeler comment il m'a jeté à la tête les quelques sous que lut a coûtes l'éducation de mon lils, etc., etc.
— Nous recevoir sans rien nous offrir, à onze heures du mutin, lorsqu'il s'esi fait attendre depuis l'aurore, ajouta madame Rosier; tin verre de piquetie ne l’aurait cependant pus ruiné, ce millionnaire.
— Hum! si U sentence latine de voire (ils est juste, dit le maire avec l'apparence de la réflexion, il se pourrait bien, dans le fait, que le comte Chardin... Hum ! hum ! qui sait si le château esl réellement payé?
— On le saura bien. Eu lout cas, mon lils...
Le plancher du salon fut ébranlé par le poids d'un pas inégal et pesant, et la porte du salon, poussée d'une main ferme, livra passage au général Chardin, qui cuira galemenl.
— Monsieur le maire, dit-il . je viens, en administré qui connaît se* devoirs de courtoisie, saluer en vous la première autoriti' de la Commune.
— Comment, monsieur le cotnle, un tel honneur... Vous me voyez confus... Prenez donc une chaise. Je suis si mal meublé pour recevoir un grand seigneur...
— Un grand srigneur qui a des salmis dans ses armes, mon cher maire! ne vous servez donc jamais de ce mot avec mol. Simplicité, telle e-t ma devise.
— Et politesse, dit en souriant Cnmélie.
— Politesse n’est pas qualité, ma cousine, c’est obligation. La commune n'rsi pas pjos riche que ses voisines, n’esi-ce pas, mon cher maire, et l'hiver sera peut-être dur?
— Nous le craignons.
— J'ai desliné A nos indigenls dix mille francs, que je vous apporte. Vous réunirez le ronseil et vous mourez en délibération le mode d'emploi de relie offrande trop modeste, si je eonsolte mon amour pour mon cher pays.
— Simplicité, générosité : mon général, voila votre devise. touie trouvée, s’écria Bernard avec un hel élan d’enthousiasme.
— Sait ! laissons cela, cnnsin. et allons ensemble voir la femme. Je lui dois au moins cette petite attention.
— Eh bien ? demanda le maire A Saturnin Bernard pendant qne le général sortait de la maison en causant avec Cornéiie.
— Eh ben!... damel... il a peui-êirc écouté derrière la serrure... Ces vieux soldais, c'eut des malins... Faudra voir, monsieur le maire, faudra voir!
le" même jour, quelques minutes avant six heures, ie général entra dans le grand salon où devaient se n'unir ses nombreux convives, et il n’y trouva que madame la luronne de la Perche et le capitaine de Chalouze.
Le 'capitaine possédait l’art de dérider le front superbe de In baronne; il rontait avec verve, el . tenant à se conserver les bonnes grâces de madame de la Perche, il ne so faisait pas faute, en téle-â-ifte avec elle, de saler ses discours d’innoeenies méchaneclés. C’était un infaillible moyen de lui plaire
— Vous arrivez trop tAl. général, s’écria la baronne; M. le marquis (madame de la Pendte affectait par resnc-t pour elle-même êl par bienséance polilique, de ne jamais désigner le eappatne par son grade, mais Inuinors par son titre nobiliaire) M. le marquis m’allait raconter nue histoire
que vous ne voudrez pas entendre, quoiqu’elle promette.
— Et pourquoi cela?
— Au lait, vous avez l’esprit trop droit pour vous ficher.
— Me fâcher! iulerrompit le général; rassurez-vou- : j'ai tant de joie au cœur aujourd'hui que je délie Clulouze cl ses boutades. De quoi s'agit-il?
— Allez, marquis, recommencez voire narration; vous, général, soyez sage.
— Je vous disais donc, reprît le capitaine, et que, tout au dénut de ma carrière, i’enlrai dans un régiment commandé par un colonel en tris-grande réputation d>? bravo;. re et d’honneur, qui devait ses belles épaulelles i son épée, rien qu'i son épée. Ce lils de s. s utuvres, ce preux, cet ancêtre avait longtemps croupi dans les bas grades avant la revolulion, mats un honorable cnlêlemeot, consolation de sa résignation, semblait lui prédire qu'il y aurait, dans les immortels principes de 89, quelque chose qui le pousserait.
— Ils onl poussé tout le monde, vos immortels principes, s'écria la baronne, les uns en haut, les aulrrs en bas, et beaucoup sont montés qui auraient dû faire la culbute.
— Vous me (fermellrez de ne pas avoir d’opinion,, continua le' capitaine, mais je respecte infiniment la vAlre. La démolition de la Basiillc donna raison A mon fui ur colonel. Néanmoins, ce ne fut pas sans peine que ce digne sAldul gagna son bâton de maréchal. Figurez-vous qu'il avait le corps couturé de cicatrices, un bras et un œil de moins, la télé blanche, vingt campagnes, quarante années de harnais et la peau tannée comme un tambour...
— Joli homme à montrer, interrompit encore la baronne.
— Lorsqu'il vint A passer, par hasard, dans son pays, oit il n'avait pas reparu depuis son premier départ pouf l'armée... continua de chalouze.
— Belle occasion de tuer le veau gras, dit le général.
— Vous allez voir. J'ai assisté A cette scène solennelle, cl loin d’en avoir eu les larmes aux yeux, j'avoue que j'en ris encore quand s'y arrête mon souvenir. L’étqil un pays de loups, pays perdu de montagnes, de collines cl ravins, avec d'affreuses roules bordée» de campagnards ignorants,
ui, n’avant jamais vu de pompes militaires, prenaient tous es poses d'Esquimanx pour nous regarder, la bourbe ouverte. Le colonel, j’ai oublié le détail de ce signalement, était un homme exact, esclave du devoir el d’inflexible discipline. Sa longue et laborieuse expérience des choses de cc monde lui avait appris que le temps est donné A la rréalurc, non pour le gaspiller, mais pour le dépenser avec économie. Aussi, marchait-il montre en main dans la vie, sans s’aventurer en quoi que re lût.
Lorsqu'il vil qne sa feuille de route allait lui faire traverser son pays natal qu’il avait ardemment et maintes fois désiré revoir, il sentit une première atteinte d’orgueil en songeant aux haillons de sou enfance, et il éprouva quelque vanité A conlempler l'or de son vaillant uniforme. Il se savait noe nombreuse famille A laquelle, d'ailleurs, il faisait largesse rhaque année, et depuis longlemps. mâts de fort loin, et il se mit A chercher le moyen le plus simple de revoir convenablement tous ses parenls épars dans les cinq on six communes oA, depuis son élévation, son nom avait singulièrement grandi.
Prendre un oonrl congé, devancer son régiment et l'attendre A la porte de son village, fui l'idée qui. tout d'abord, lui vint A l’esprit, mais il la repoussa comme une faiblesse. O serait de l'ostentation, se dit-il, et n'ayant jamais quitté le drapeau, je ne me donnerai pas le ridicule de m'en éearler pour me proenrer une salisfaclion dont la discipline ponrrait souffrir. Il dirta A son secrétaire une circulaire A l'adresse de tous ses collatéraux, leur donna rendez-vons à l’un de ses gites d’étape, et fil rente, la consrienee forte d'Un devoir accompli.
La veille du jour ou mus devions alleindre l'élape désignée, nous reçûmes l'ordre d'un changement de direction. Il fallait renoncer A passer dans re cher village choisi pour de Inurhnnies rencontres. Le rolnnel fut véritablement grand ce jour-IA : son front ne trahit aucune des émotions
de son cccur. Quoique nous dussions, «Lins une seule m irche. sortir du déparienirnt, il parut renoncer avec la fermeté d'un stoïque, aux embrassements de tous les siens. Commanda le pas accéléré et parlii comme pour la gloire, sans regarder derrière lui. De leur cftté, les cousin-, neveux et petits-neveux, ne se tenant pas d'aise A la pensée de revoir la seule illustration qui eùl anobli leur obscurité, s'étalent réunis ei portés comme un seul homme, en avant du gîte assigné par le colonel Bien leur en prit, car ds rencontrèrent le régiment juste au moment où nous faisions une halte, avant de tourner I ■ dos à noire direction primitive.
A la vue de eegmu|ie endimanché comme pour une noce, orné de rubans et de bouquets, composé de jeunes gens et de vieill.uds, de mamqiis chargées de nourrissons ei de fillettes aux yeux dégourdis, le colonel dit à l'un de ses adjudants :
— Aller voir ce que veut cette assemblée.
— Mou colonel, répondit avec joie l’adjudant revenu de sa mission t e'est voire famille; elle vous demande à grands cris.
Faites débarrasser la route, répliqua le colonel, il faut
que nous formions fis faisceaux, et le pavé ne m'appartient pas, il est A l'Empereur.
Les parents aecourun nt et se précipitèrent jusque sous les jambes du Cheval du colonel qui demeura impassible. L’épée A la main, il commanda l'alignement, lit former les faisceaux, donna dix minutes de repos à sa troupe, rengaina sou glaive, descendit île cheval et tomba dans les bras d'une vingtaine de paysans et de paysannes qni nous donnèrent, ;ï nous tous respectueusement rangés en cercle, le spectacle louchant de leur vertueuse ivresse. Il v avait, je le répète, quarante ans que notre digne chef n'avait vu mine de nièce et de cousin, et chacun de nous fut témoin de s-s pi-nrs d'attendrissement II vida ses poches dans les peiiies mains des marmots, baisa gaillardement sur les joues les lendrnns et serra vertement les mains des anciens qui prétendaient le reconnaître, A la simplicité comme A la générosité de son excellent cçeur.
— Allons, Jean-Louis, disaient les patriarrliPs, quitte pour huit jours ton beau régiment et viens-t'en au village, nous avons A festoyer.
— Iluitjours! s'écria le colonel ; comme vous y aller!
— Tu verras toutes les maisons rebl inchles A neuf et pavoisées; le maire te fera un grand discours; la jeunesse dansera des bourrées. ..
— Impossible ! ce sera pour une aulre fais.
— Eh bien, quatre jours, rien que quatre?...
Le colonel lira sa montre, une Mie jrrosse montre, précieux cadeau d'uu maréchal d'eiupire. Sun visage exprima un soupçon d’inquiétude.
— Douze rouîmes, dit-il. j’ai déliassé ma permission: tambour, roulez! Le tambour de service obéit, et un long rouleifieiit rappela 1rs troupes aux faisceaux.
Vingt voix se récrièrent dans une émouvanle protestât ion, et le rnlonri se remit en selle au milieu de cris désolés et d'appels suppliants.
— Rompez les faisceaux ! commanda le vétéran.
— Jeun-Louis, cher neveu, mon cousin, restez, restez! recommencèrent les braves gens; et les enfants pleuraient A fondre en eau.
— Marche ! commanda encore le colonel, et les tambours battirent.
— Nous ne l’avons pas seulement embrassé, Jean-Louis. Nous sommes trop vieux, ni ne nous reverras plus !. .. E’est impossible que vous parliez ainsi... mon cousin, mon neveu! mon parrain ! mon ami ! crièrent lousA la fois les collatéraux s’obstinant, en envie épais, autour rtit eheval de mon héros : ne feras-tu rien pour la famille?...
— Sapeurs, ordonna l’aneèire de la voix qu’il déployait dans le fracas des batailles, faites retirer ms famille.
II fsl'ut bien céder A la force. Sa famille écartée, le colonel gagna majestueusement, et ati pas. la lêlc de sa troupe, mais il observa un morne silence que nul n’osa troubler.
Après vingt minutes de marche, il se tourna vers sou adjudjui-majur et lui dit :
— i'auvies gens, je ne croyais pas tant les aimer. Ah! monsieur, la tamille enfile cher... En avez- vous ?
— Non, mon colonel; je sms le dernier des miens.
— Je vous en félicite... Ne vous reproduisez pas.
— El si le monde finissait?
— Le ne sérail, pour le bon Dieu, qu’une petite affaire A recommencer.
Le capitaine en était IA de son histoire et le général en riait de bon cœur, lorsqu'un laquai- en livrée venu, nclieninil g. donnée, ouvrait A deux h.ittants la porte du salon, par ou passèrent , deux A deux , les trois Bernard, Coruélie Rosier, Lucrèce Rosier, le beau neveu Landry et M. le maire de Ituuillac.
La baronne, comme clouée dans son .fauteuil, lit un petit geste d impératrice pour chaque révérence ot chaque salutation; puis, se penchant vers Ai. de Lhalouze, elle lui du tout bas ;
— Que n'avons-nous ici quelques sapeurs, marquis!
— lis vous priveraient d'uu grand plaisir, baronne.
— El duquel?.., boulé céleste !
— N'allez-vous pas travailler A faire vous-même maison nette rte iou- ecs loups-cerviers?
— .Moi ! m'occuper d’eux 1 Dieu m'en préserve I
— Et comme le succès de ee que nous entreprenons est un fruit savoureux...
— Vous croyez donc que je réussirai ? demanda finement la baronne.
— .Madame, pour femme qui veut, on duil toujours parier trois contre un.
— Ah! si vous m'aidiez...
— Je n'ai pas dit non.
— Très- bien! Irès-luen! nous reviendrons sur ce sujet, répondit madame de la Perche en souriant sous un vaste éventail qu'elle maniait avec l'importante dextérité d’uue grande dame andalouse.
Rendant ce discret dialogue, le général faisait A chacun de ses bêtes le plus cordial accueil.
Madame Bernard, femme longue, nerveuse, maigre et bilieuse, avait, A cause de sa santé délicate, des droits à certaines alternions privilégiées que, d'ailleurs, elle paraissait reeonrialire avec beaucoup de gratitude,
— Comment allons-nous depuis ee matin, maman Bernard ? lui demanda le géuéial en la faisan! asseoir pi es de la baronne, qui l'Iionorad'un sourire majestueux.
. — De mieux en mieux, mon cher Jean, répondit la bonne femme, et c'est A votre bienvenue que je dois ça ; vous portez bonheur dans le pays. A propos , ajoula-l-elle avec quelque humilité, lie vous fâchez |ws. cousin, si je vous appelle Jean toui court ? ça m'est paru comme uuc flèche.
— C’est bien me connaître et me faire plaisir, ma cousine. Ici , à Houillae , je suis Jean Chardin, rien de plus, si ce n’esi votre meilleur ami A vous tous.
— Reul-on descendre ainsi! mâchonna entre ses dénis la baronne.
— Eh bien ! Landry, continua le général, es-tu remis des fatigues de ta chasse?
— La fatigue ne me connaît pas, mon nncle, et dix lieues derrière mes chiens ne m'ont jamais fait peur.
— Que n’as-lu porté le mousquet, mon garçon; avec la vigueur et ta tournure, je l'aurais rudement poussé.
— On ne se bat plus, général; vous avez fait foute la besogne du siècle, et le mn-ux est de planter ses choux lorsqu'on est, comme moi. tans ambition.
— Avec ça qu’il en manque d'ambition, le gredin! dit Bernard, le père. A l’oreille de Coruélie Rosier.
— N'est-ce pas? répondit Coruélie; il vise au sac, mais patience.
La jeune comtesse entra dans le salon et fit, de la porte, l'une de ces jolies révérences qu’on ne saurai! apprendre, lanl elles empruntent d'aisance ci de grâ-eà la personne elle-même, révérences qui, tout d'abord, charment un en-
touragc, fût-il décidé aux hostilités. Madame Chardin eut un mol aimable pour chacune de ses cousines, et, se tournant vers son mari : .
— Je comptais être grondée, dit-elle, car je croyais être
en retard.. . . , .
— C'est vrai que I heure militaire n est pas de régie chez
le général, observa tout bas Saturnin Bernard s'adressant au maire, j’aurais dû me lester tout à fait à votre collation : c'est à mourir de faim que monsieur le comte nous a invités. , .
— Mais je vois que nous ne sommes pas au complet, continua la comtesse.
On annonça monsieur le curé de Bouillac.
— Il ne nous manque plus que le docteur et sa charmante fille, dit le général.
— Je suis chargé de les excuser, répondit le curé : Ma-
demoiselle Antoinette est souffrante, et, quoique sans inquiétude sur son compte, son père n'a pas pu se résoudre à la quitter. , , .
— Il a fort bien fait, observa sans façon la baronne; nous eussions été treize à table.
Un valet en habit à la française vint annoncer que
madame la comtesse était servie.
— Et on met dans les journaux que les titres sont abo-
lis! murmura le maire de manière à être entendu de Bernard, son voisin. .... , ,
Bernard, saisi de pitié mélancolique, haussa les épaules et prit la dirMion de la salle à manger avec un empressement que justifiaient vingt-quatre heures de demi-diète calcultte.
Le beau Landry s'avança galamment vers la comtesse pour lui offrir son bras, à titre de plus proche parent, mais elle lui désigna madame de la Perche et lendit la main au maire, pendant que la tière baronne, repoussant Landry, non sans hauteur, prenait le bras du curé et passait royalement devant la famille entière du général.
Il v eui, autour de la table, un assez long moment de confusion. On n'avait pas, à Bouillac, une idée bien nette des préséances et, dans les repas privés, comme dans les banquets patriotiques dont il v eut profusion durant la canicule révolutionnaire de 183(1, on faisait foin de la hiérarchie sociale. Chacun s'asseyait comme il pouvait ; les forts mangeurs et les francs buveurs se choisissant d'habitude pour se caser au large, devant les plus grosses pièces et les plus vieux bouchons. „
Aussi vil-on Bernard et sa femme Aglaé, les dames Rosier et monsieur le maire, tournoyer comme des papillons devant l'élégant couvert de la comtesse Chardin.
A cette époque si loin de nous déjà, par les progrès que ht vapeur a répandus partout, on ne se servait ni de lampes ni de bougies, non-sculemenl h Rouillac, mais enepre dans les centres méridionaux beaucoup plus importants. La ehandcllcétaii le dernier mot de la lumière domestique, et les veux n’étaient pas faits à l'éclat des lustres.
Les convives du général, éblouis par les refiels d une superbe argenterie, sur laquelle de hauts candélabres versaient des Bols d’étincelles, se heurtaient lcsams les autres en cherchant à se poser quelque pari.
Le vieil habit de monsieur le maire, la longue lévite bleue de Saturnin Bernard, le bonnet étagé de Cornélie. les rubans aurnre d' Aglaé et le gilet jaune à la Robespierre de Landrv, firent triste figure au miroitement de ces feux qui se croisaient sur une nappe chargée de fleurs, el sur les moulures redorées de l'antique salle à manger des comtes de Rouillac. Tout ce frusquin du sexe mile, tous res alhquels de la grâce villageoise endimanchée passèrent, inslantanémem, à l'état de friperie, el ceux qui s'en étaient parés avec gloire an coucher du soleil, en furent comme humiliés dans la sphère lumineuse oii la belle comtesse, la snperbe baronne, le général et son aide de camp semblaient se trouver dans lenr propre élément. Jules Bernard, seul, en sa qualité de savant, portait la cravate blanche et un habit qui faisait l'admiration de sa tendre mère. La eomiçsse, dontle cœur émit pétri d’aulqntd'espril que de bonté,
devina rapidement la cause du trouble de ses convives; elle en mordu, avec dépit sa jolie lèvre rose, et, rencontrait! un malin regard du capitaine de Chalouze, elle convint en elle-méine qu'elle aurait dû prévoir la situation, recevoir son monde en excluant son luxe habituel, et chercher du moins, par l'étude d'une loiletle de circonstance, i dissimuler son élégance naturelle. Mais esl-il au monde chose plus difficile, pour une jolie femme, que de travestir le charme quelle tient du Créateur.
La femme doit plaire, c'est l'une des missions qu’elle a le devoir d'accomplir en vertu de sa destinée; aussi les femmes les moins fidèles à cette mission melleni-elles encore nu art infini à se parer pour séduire, même sans le vouloir, peut-être sans le savoir. Leur demander de combattre leur influence naturelle et dé faire, de leurs propres mains, tort à leur beauté, c'est demander miracle, et le miracle n’est pas plus permis de nos jours, à la plus belle moitié du genre humain qu'à l’autre.
D’ailleurs, dépêchons-nous de le dire, pour être sur-lechamp d'accdrd avec nos lectrices, si madame Chardin avait mis une robe de laine montant jusqu'au cou, et jeté sur ses cheveux presque blonds l'un de ses riches bonnets de nuit; si elle cûl oublié, sur sa cheminée, le peu de bijoux qu'elle portail avec une merveilleuse négligence, il lui serait arrivé sans doute ce qui arrive aux coquettes rusées, elle y aurait gagné, voulant y perdre. Que fait le coquillage à la perle, que font les ronces à la violette, et le nid poudreux à l'hirondelle?
Pendant que madame de la Perche riait sous cape de l'embarras des conviés de Rouillac, le général leur venait en aide avec sa rondeur accoutumée.
— Jadis, nous ne faisions pas tant de façons, hein, Bernard? s’écria-t-il, lorsque sur son indication, chacun fui placé. Daniel c’est qu'alors nous oiangions à la gamelle, heureux quand la gamelle en tenait pour tous.
— La gamelle a du lion, riposta Bernard, car elle vous a fait illustre, mon général... Mets ça dans la poche et ton mouchoir par-dessus, ajouta-t-il tout bas et en s'adressant à Cornélie Rosier, sa voisine de droite.
— Bien lapé, répondit de môme Cornélie ; faut Ini rappeler, de temps en temps, qu’il est le fils à la pauvre Toinon.
— C'est vrai ce que tu dis là, reprit le comte "sans avoir vu malice au propos; et je m'en ferais gloire si je pouvais être orgueilleux.
— Qu’esl-ce qu’il esl donc ? observa Saturnin en soufflant à grand bruit sur le potage, auquel il avait déjà, par deux fois, brûlé son palais.
La famille du général avait apporté an dîner un féroce appétit. A l'exception de Jules Bernard, qni mangeait pen, et de Lucrèce qui ne mangeait pas devant témoins, le neveu, le cousin, les cousines travaillaient à belles dents. Ils eurent quelque inquiétude dés le début en voyant dçs corbeilles de fleurs tenir, sur la table, la place des plais rêvés par leur gourmandise; ils éprouvèrent quelque gêne à se servir lorsque les valets leur présemèrent, décorés de noms modernes, des mets pour la plupart ignorés dans le pays; ils firent bien, de ci, de là, certaines grimaces lorsqu'on leur offrit des préparations au beurre, accoutumé qu’on esl en Cascogne, et depuis le déluge, à la graisse d'oie; mais ce qu'ils absorbèrent de victuailles, durant le premier service. jeta dans l’esprit de madame de la Perche un germe de sérieuse épouvante.
— Ces gens-là mangent comme boivent les dromadaires, dit-elle au capitaine de Chalouze ; les pierres du château y passeront.
— J'cn ai peur, répondit sans rire le capitaine. Regardez la république Landry, Bernard el Cornélie...
Quelle dévorante activité!
— Le mol esl charmant, marquis !
— Je déleste -les mots et n'en fais qu'à Rouillac; aussi sont-ils mauvais. Voilà nn dinar qui coûtera cher au général.
— Mais non ; rien n'y esl rare, si ce n'esl les invités.
— Vous verrez, madame, ce que voire luxe el vos usages de bonne compagnie vous feront d'ennemis au sein de voire famille.
— Dieu vous entende, marquis, el que la fin de ce vilain monde arrive)
La baronne allait continuer sur ce ton qu'encourageait le capitaine, lorsqu'un domestique présenta au curé Dubois, sur un plateau de vermeil, un billei écrit au crayon.
— I.e messager de M. l’armenlier attend la réponse, dit le domestique.
Le curé ouvrit le billet précipitamment. Son calme et noble visage se couvrit de pâleur, et il s'écria en se levant :
— J'.v vais, j'y cours... Ah ! mou Dieu, quel malheur!
— Due se passe-t-il donc? demanda le général.
— Permettez que je vous quille, répondit le curé . , Joi gnez toutes vos prières aux miennes... Tenez, madame, lisez.
M. Dubois remit à la comtesse le papier qu'il avait froissé dans ses doigts, ei il sortit en courant de la salle à manger.
Les convives, les yeux tournés vers madame Chardin, attendaient avec anxiété l'explication du myslèro.
Nul ne mangeait plus : le silence éiait prufond.
La baronne se pencha vers le capitaine el lui dit :
— Au moins, voilà du nouveau, nous allions périr de monotonie.
— ■ Elle sc meurt! mon ami, elle se meurt! Int tout haut la comtesse : elle repousse mes soins, r'est-à-dire qu'elle ne me reconnaît plus, mais elle vous demande et vous appelle à mains jointes... Venez, venez vite... jg deviens fou ! »
— Ciel!... Marinent! s'écria Landry.
— Est-ce possible! murmura Jules Bernard avec l’accent d'un douloureux effroi ; et, disant cela, il baissa la tête comme un homme écrasé par une catastrophe inattendue.
Madame Chardin regarda tour à tour, et avec compassion, les deux jeune» gens qui venaient de trahir un même et tendre sentiment pour la malheureuse fille du médecin.
— Nous aurons avant peu de la tragédie, observa lu baronne de manière à n'étre entendue que du capitaine de Chalouze; je croyais qu'il s'agissait de marier la vertueuse Lucrèce el l'intéressant Bernard...
— fl est vrai qu'on en a beaucoup parlé tu que les jeunes gens uni du goût l’un pour l'autre, répondit le capitaine.
— Apprenez donc à lire sur les visages, mon cher marquis i regardez l’œil flamboyant de mademoiselle Rosier, ci dites-moi si, en ce moment, elle n'enrage pas du cri parti du cœur de son cousin : si, loin à la fois son Srae, comme vengée d’un outrage, ne se réjouit pas de la mort prochaine d'une rivale.
— En effet, il y a de la fureur et de la joie sur les traits de celle jeune lillè qui, d’ailleurs, ne m'a jamais paru aussi belle.
— Jeunesse et méchanceté, reprit la baronne avec dégoût; c'est la beauté du diable au grand complet... quelque chose de rare en vérilé !
Ces observations élaienl justes. Médiocrement émue .par l'état subitement désespéré de mademoiselle Parmentier, — à l'exception de sa tille et du capitaine de Chalouze, la baronne délestait tout le monde à l'.quillac, — Madame de la Perche avait pu étudier avec calme le jeu des physionomies sous le coup de foudre qui venait d'éclater, el elle avait saisi l'épouvante, la colère el la joie tour h tour reflétées sur le front virginal de l'ardente et jalouse Lucrèce.
Mademoiselle Rosier n’était plus à ce qui se disait autour d'elle. L'œil lise, le sourire contracté, la lèvre frémissante, clic semblait se faire violence pour retenir des larmes prêles à’ couler, un en qui l'étouffait . une ivresse dont l'explosion l'aurait déshonorée, car Marinette était l'ange do village, et quiconque eût osé sc .réjouir de sa mort se serait exposé, à coup sûr, à la malédiction publique. Ma-
dame de la Perche fut seule à voir OU à deviner tout rela, et, dans la surprise qu’elle en éprouva, elle si | remit d'assister avec un malin plaisir, au spectacle de- ilialuailles et manœuvres de l'amour campagnard.
— Si celle pâture petite s'en lire, dit-elle au capitaine en parlant de Marinette, nous aurons des tournois divertissants ou sabots et bonnets joueront forte partie, où Cupidoii travesti sera [dus plaisant qu' Arlequin.
— A Rouillai-, mut est gascon, mémo, i’atnour, répondit Chalouze : prenez garde d'être jouée, baronne, en assistant à la comédie.
— Qu’entendez-vous par là?
— J’entends qu'en Armagnac, et surtout ici, il no faut pas tout croire de ce qui frappe les yeux et les oreilles, sous peine d'étre dupé, el il faut s'attendre à tout pour n'étre étonné de rien. Il est certain que MM. Bernard et Landry ont laissé voir qu’ils aiment mademoiselle Parmentier, mais s'ils ne l'avaient laissé voir que pour le donner à croire... s
— Et Jiourquoi?
— Je n'en sais rien ; je suppose tout, même l’invraisemblable et l'absurde. Quant à mademoiselle Rosier, j’oserais parier qu’elle est réellement éprise de son cousin Bernard. L'œil île la lionne* parlé... cependant il faudra voir, comme du fréquemment 51. Bernard, le père... Mais, ibère madame, cessons de parler lias, je m'aperçois qu'on nous éjue, et, demain, on pourrait dire, dans Rouillai' indigné, que nous avons été insensibles à l'infortune de la maison Parmentier.
Le repas qui, grâce à la bonhomie dn général, à l'aimable esprit de la comtesse, aux boutades de madame de la Perche et à la verve gasconne des invités, promettait beaucoup d’entrain, fut. au contraire, tort triste. L'affreuse nouvelle plana jusqu’au dessert, sur la nappe; on mangea forme, on parla peu; ce fut comme un festin d'enterrement. L'excellente comtesse dépêcha de demi-heure en demi-heure des messagers au village, mais aucun d'eux ne rapporta un peu d'espoir. La pauvre Marinette était toujours au plus mat.
— Ce qui me rassure, dit à voix haute la baronne an moment où on se levait de table, c'est qne je n'ai pas entendu les cloches; car j'imagine qu'on sonne l’agonie à Roulllact...
— L’agonie!... Madame, s'écria Landry avec une sorte de terreur, y pensez-vous ?
— Ah ! ce mot est cruel ! murmura Jules Bernard en passant près de la comtesse qui, pieusement partagée entre son neveu et son cousin, se retourna pour adresser à Jules Bernard la moitié du signe d'encouragement qu'elle avait fait à Landry.
Lucrèce ftosii-r marchait derrière son cousin Bernard, elle l’entendit, frissonna et gronda en elle-même :
« — Il trouve le mot cruel 1 ali I si les cloches sonnaient mon agonie, à moi, comme il s'en réjouirait... quelle délivrance!... horreur! »
— Vous êtes insensé, mon pauvre marquis, dit la baronne, en acceptant, dans le salon, la tasse de café uue lui 'Offrait le galant capitaine; j'ai brutalement pailé de cloches et d'aeorie pour étudier à fond Landry, Bernard et consorts, el j'ai décidément mis le feu aux poudrés. Si la' petite s’en tire, je me répète avec intention, nous aurons dn tapage à Rouillac, et nous pourrons nous croire à la représentation de l’un de cas gros drames anglais qu'on nous jouait si mal à Charleston... vous vous le rappelez? sur quatre personnages. il y en a presque toujours trois qui meurent de mort violente.
— Si voos saviez comme on se porte bien en Gascogne, répondit en riant Chalouze. Ah! mon Dieu! antre scène... Regardez donc... Voici mademoiselle Lucrèce en défaillance.
Lucrèce Rosier venait , en effet, de tomber évanouie dans les bras de sa robuste mère, qui jeta plusieurs cris lamentables. el appela an secours comme on crie au feu.
La comtesse Chardin avait innocemment causé cc nouvel accident. Si, comme bon nombre de guerriers illustres, le •
général eût été superstitieux, il aurait pris en défiance l'amour sarré .le la pairie, et no serait pas resté vingt-quatre heures de plus a Rouilla»-. Mais, malbcunU't-nient pour lui, et ceei prend la forme d'un paradoxe, le héros n’a va il peur de rien. Il accourut, aida sa Cousine Curnélie à transporter Lucrède prés d'une fenêtre, et lui prodigua ses soins, de concert avec les assistants, — moins la baronne, qui se tenait décemment à l'écart , — jusqu’à ce qu’elle eût repris ses sens et entr’ouvert les veux.
— C'est singulier, dit-iî, pour ma première réunion de famille, je ne suis pas heureux.
— Mon enfant, mon cher amour, que t’est-il donc arrivé? demanda Cornélie d’une voix câline, tout en relevant les magnifiques cheveux noirs qui ruisselaient en désordre sur les joues et les épaules de sa tille.
— Quelque chose aura contrarié sa digestion, dit d’un ton assez aigre la baronne, occupée d’une Gasette à l’autre bout du salon. Les filles ont l'estomac capricieux comme le co‘ur : donnez lui du thé,
— Je me sens beaucoup mieux, murmura Lucrèce... de l’air... de l'air... laissez-mol respin r.
Et elle se précipita sur la balustrade de la fenêtre qu’elle étreignit de ses mains violemment crispées.
— Tiens, oh>**rva Saturnin Uemard, où est donc Jules? est-ce qu’il serait parti? I*as-tu vu sortir, Aglaé?
— Il v a beau temps, répondu la sèch»* épouse du cousin Bernard ; il n’a seulement pas pris de café, et il n’était qu'à vingt pas du château quand Lucrèce s'est trouvée mal.
— Il se tuera d** travail, dit glorieusement Bernard; car c’est pour courir à ses bouquins qu’il nous aura faussé compagnie. Ah ! les savants, quels enragés!
— Rassurez-vous, icpnndit la comtesse, mon cousin ne pâlit pas Mir ses livres en ce moment; il est abé, de ma part, prendre des nouvelles de mademoiselle Antoinette. Les domestiques ne s'acquittent pas toujours très-bien de leurs commissions, et j’ai...
— Je vous remercie, madame, interrompit Lucrèce en se
tournant Vers la comtesse avec une fougueuse vivacité, car Manuelle est mon amie et son étal m’inspire de mortelles inquiétudes. ,
— Excellent cœur! dit le général, voilà la syncope expliquée.
— Héros naïf, candeur touchante! marmotta la baronne avec dédain. Il faut qu’on se batte et qu’on s'égorge pour que la gloire ait le sens commun.
— Patience, s’il vous plaît, r posta gaiement de Ch douze, le bon sens nous viendra, car bientôt on s’égorgera peutêtre. mais à Coup >ùr on se battra.
Lucrèce essaya d'amortir l’érlat brûlant du regard qu’elle avait attaché sur madame Chardin, puis «Ile se retourna face à la fenêtre, où, tout en reprenant haleine par un long soupir, elle s’efforça de voir au loin dms les ténèbres.
La f*‘« étre s’ouvrait sur le village, et la maison du docteur Parmentier, is !éc sur une promenade qui bordait les premières habiiatioifs de Rouillac, se trouvait juste dans la direction de cetie ferrêtre.
Criait eetft maison que cherchaient les yeux enflammés de Lucrèce, non pour y voir la pauvre agonisante, mais pour y surprendre le cœur infidèle de Jules Bernard.
La'romte&u* ne prit pas garde à l'étrange chaleur que mademoiselle Rosier venait de mettre à l’intcrioitipre et à la remercier; elle ignorait, quoique ce fût le secret de tout le monde â Rouillae, rattachement de Lucrèce pour son cousin; le projet de mariage don* la baronne, amie des cancans, était instruite, ne lui avait pas été révélé; de sorte qu’elle fut complètement trompé»* et sur la cause de i’é.vanouiss ment d»* Lucrèce et sur l'explication qui venait d’en être donnée. Voici ce qui s'était passé :
A peine rentré** dans le salon, madame Chardin s’était approchée de Landry pour lui dire, d’un ton où perça l un charitable intérêt :
— Vous savez, mon neveu, qu’il vous est permis d’aller fumer votre cigare, et, s'il faut vous en prier, je suis femme à m’y résoudre.
— Merci, merci, mille fois, ma tante... puisque vous le permetlVz. . c'est une funeste, mais impérieuse habitude... Il faudra que je m'en Corrige uii jour ou l'autre... merci!
El le beau nev< u, battant en retraite sur ces mots décousus, avait incon (iiieui disparu.
— Pauvre garçon! avait pensé la comtesse, comme il court ! au moins ai-je pu faire luire un rayon de joie dans sa sombre douleur. A l'autre, maintenant.
— Mon cousin, alla-t-elle dire à Jules Bernard , mes domestiques ne me comprennent pas toujours, et ceux que j’ai envoyés chez le docteur Parmentier ne m’ont pus satisfaite. Si j’usais vous prier d'aller vous-même aux informations...
— J obéis, madame, j'obéis, interrompit précipitamment Bernard.
— Restez longtemps s’il le faut, ajouta la- comtesse avec une douceur intelligente, apportez-moi beaucoup de détails, et surtout de bonnes nouvelles... mademoiselle Antoinette m'intéresse au plus haut degré.
Comme Landry, Bernard avait pris le chemin du village; mais quoique partis à peu près en même temps, les deux jeunes gens m* se joignirent pas.
Landry s ciait nns à courir; aussi arriva-t-il effaré, haletant, suffoqué â la maison du docteur, tandis que Jules Bernant. marchant à petits pas, et s’arrêtant même de temps à autre, ne s'y présenta que bien tard après son cousin.
Il y a hou nombre de villes, au.ourd'hui comme jadis, ou les gens s’invitent à dîner principalement pour cau>er et jouir de quelques heures d agréable abandon. A Bouillac, dont Dieu nous garde de du e du mal, on ne connaissiit pas encore, au début de ce siècle, ces stratagèmes raffinés de l'esprit, et il est notoire que même en I83i», année marquée par beaucoup de progrès sociaux, llu'spdabié ne ?’y entendait pas de cetie façon, (/était (mur s»; voir, mais à l'œuvre, que les robustes appétits de l’Armagnac se conviaient. Le dîner durait bien, il est vrai, cinq ou six heures d'horloge, on y chaulait au dessert, mais le. coup de l’é trier se prenait à table et la déroule commençait aussitôt.
Les hommes s’en allaient soit à pied, soit â cheval.
Les femmes, venues de loin, s’en retournaient en croupe de quelques heureux Cavaliers, et il n’était pas rare, la moindre carriole éianl alors un mythe, de voir certains chevaux pacifiques et longs d é» bine, porter, de la crinière à la queue, sur une au harde, luui le patriarcal personnel d’un même foyer domesthfue.
Fidèles à l’usage, les convives du général Chardin se retirèrenl, non pts l'un après l'autre, mais tous ensemble, dès que mademoiselle K osier eut annoiré que, ompiètemeni remise de son indisposition, elle pourrait marcher. La comtesse lui offrit de la faire reconduire en voiture, et Cornélie Rosier, qui n’aurait pas été fâchée de monter. |mur la première fois de sa vie, dans un carrosse, en dépit de ses grands principes égabHiires. insista vainement pour que cet te proposition fût am*ptée. Lucrèce s’y refusa absolument; elle mit même quelque aigreur A ce refus, et n’en remercia que tout juste la gracieuse châtelaine de Boni II «c.
Les servantes do M. te maire, de la maison Bernard, de la maison Rosier, qui avaient précipitamment saccagé la desserte à la cuisine, s'armèrent ch icune d’une grosse lanterne et prirent les devants. Le fut au cliquetis de Jours sabots que ÿe firent le< dernières références, et ma'damc de la Perche, act-oudée à une fenêtre, dit en voyant défiler hommes «I femmes en deux groupes :
— Il parait qu’ici la politesse o ‘exigé pas qu’on donne le bras aux dames.
— Ma chère mère, répondit le général , je compte un peu sur vous pour façonner ces braves gens aux minuties de la politesse.
— Monsieur, riposta l’altière baronne, je ne m’essaye jamais à l’impossible.
— On s’en aperçoit Ipen ! murmura timidement le général dont le courage, illustré dans cent combats, n'osait, en aucune circonstance, affronter une discussion avec sa redoutable hell«*-mère.
— Plus habile que moi, continua madame de la Perche,
vous aurez, dans voire aimable famille, de jolies occasions de vous signaler. Mais, je vous eu préviens, s'il faut tin ange pour dézrossir cbacuu de vos cousuiv, il eu laudra deux puur le neveu... Qu'on m'amène Jupiter! s'écria la bonne personne après av.ur sonné un domestique.
En aide de Catnp consommé, le capitaine de Cbalouze se bâta de secourir son géuéral qu'il voyait eiubarqué’daus une scène de belle-mère.
— N'avez-vous pas envoyé M. Bernard chez le docteur Parmentier? demanda-t-il à la conuessc.
— Oui, et je cuamenee à ui'iuquieler de sa longùe absence. Userait déjà de retour si la malade...
— Il aura rencontré son cousin Landry , interrompit madame de la Perche, et ces deux messieurs mêlent salis doute leurs larmes dans quelque coin.
— Ali ! chère mère, dit la comtesse, pourquoi parler ainsi de l'affreux malheur d'un pauvre père.
— Je respecie infiniment la douleur de M. Parmentier, reprit la baronne, et je déplore le sort de sa tille, mais j'ai peine à ne pas vous railler, vous mon enfant, lorsque je vous vois d'une si licite naïveté à l'endroit des liosier, Ber- * nard et Landry. Vous avez devine que JIM. Bernard et Landry en tiennent, jour mademoiselle Jlarinelte, et vous les avez charitablement envoyés au chevet de la malade...
— Uue nous racontez-vous dune là? demanda Je général étonné.
— Quant à vous, monsieur le comte, dit la baronne, votre rôle de chef de famille est de ne rien deviner. Vos petits parents vous auront mangé tout entier que vous ne vous eu serez pas aperçu.
Puis sednurnant vers sa tille, elle ajouta :
— Mais n'avoir lu ni sur les traits ui dans les yeux de la belle Lucrèce que vous avez désormais en elle une ennemie implacable 1 1 furieuse, c'est ne pas être femme et je ne vous eu fais pas mon compliment.
— Une ennemie ! recommença le général : et pourquoi donc?
— Parce qu'elle aime son cousin Bernard, ce pelit prodige, cet avocat en herbe qui menace d’éclipser M. Berner, ou de présider la Cour de cassation... Ah ! vous avez fait de la belle besogne, ce soir, ma chère Sydoinc.
— El quami elle l'aimerait, ce qui est d'ailleurs à savoir, reprit le général (H nd .nl que la comtesse réfléchissait, le front penché sur l'ivoire d'une de ses mains. Quand elle l'aimerait, où serait le danger pour nous? ce mariage me va...
— Monsieur mon gendre, vous savez commander aux liommes, répliqua madame de la Perche, et vous eu avez été récompensé, mais vous n'entendez rien au gouvernement des femmes et peut être en serez-vous puni? Ce mariage vous va, iliics-vousi je trouve le mot charmant! mais s'il ne va pas à voire cousin Bernard, le savant Bernard, et si voire femme qui vient, très-étourdiment, de hivori-er rattachement lemlre, mais ignoré jusqu’à ce jour, dudit Bernard potn* mademoiselle Marinelte a soulevé contre elle la colère jalouse de mademoiselle Rosier, n’all.zvnos pas avoir une belle tigresse sur les talons? J’avoue, pour mon compte, que cette grande tille tombée en pâmoison pour si peu me fait peur. Elle a le sang chaud, l'œil méchant, la lèvre passionnée, le cœur violent, et s'appelle Lucrèce par-dessus le marché .. Avec un nom comme celui-là, il me semble qu'on doit jouer du couteau.
Le général se mil à rire.
— Jta inère a raison, dit la comtesse, j'ai fait sans le vouloir une sottise qu'il faudra réparer.
— Tout cela ne nous donne pas des nouvelles de la pauvre malade, reprit le général, et si je n'étais pas rompu de fatigue, j'irais ce soir même chez le douleur.
— Je vais y descendre, dit madame Chardin, nous devons ; ce témoignage d'intérêt à M. Parmentier.
— Ce sera très-bien à vous, mi chère Sydonic; faites atteler.
— La unit est superbe, la lune se lève, j’irai à pied... Voulez-vous m'accompagner, capitaine?
— A vos ordres, madame.
— Eli bien, partons.
La comtesse se lit apporter un chapeau, s’enveloppa d'un ma liteau duuilleib-, prit l. : liras de M. de Cbalouze, cl soriit apres avoir embrassé «a mère qui, de très bonne heure, se retirait tous les so.rs dans sa chambre.
— Prenez garde aux chiens enragés, cria par la fenêtre la baronne.
— Vous calomniez nos chiens gascons, dit gaiement le gênerai eu s armant de son bougeoir.
— Je leur en lais mes excuses, monsieur, mais il se pourrai! qu à Rouillac ils fussent un mur mordus par les hommes.
— Permellex-moi, baronne, de vous souhaiter une lionne nuit et de doux rêves, riqiril lu général, qui jamais n'avait eu tau! d audace et d'irutue.
— Grand merci, rijmsta madame de la Perche; dormir ici, c est déjà t'orl heureux, ear durinir, c’esi oublier.
El elle se relira majestueusement, précédée de Jupiter qui bâillait de soinni. il et d'ennui.
Quand madame Chardin el le capitaine de Cbalouze arrivèrent sur la promenade qui, nous l'avons indiqué, aliotilissa" a la maison du docteur Parmentier, deux In.mni s se jetèrent derrière un gros arbre pour les épier, lai comtesse et son cavalier pas-, Vent trè— près de cet arbre.
Lorsqu'ils eu furent assez éloignés pour ne pas entendre marcher derrière eux , les buinnirs qui les avaient guettés sortirent de leur cachette, et l'un dit a l'autre :
— Auriez-vuus cru ça. monsieur le maire? i si ce assez enroule? Itans quel temns de corruption vivons-nous, et que nous voilà loin des mœurs pures de la république ! '
— En effet, c'est violent, mon cher monsieur Bernard, répondit le magistral, et la jeunesse du pays ne peut que perdre à de si mauvais exemples.’ Après luul, il n'y a peniétre, et même probablement, de coupable que l'apparence... .
— Sortir la nuit avec un h. rame... en lêle-à-lête. . quand un a pour mari uu vi. ux brave écloppél Gagnons que pendant en lernps-là le général écrit ses mémoires. Quelle abomination ! el qu'en va dire madame Bernard bonté du ciel ! ’
— Ca.'hez-lui celte rencontre... moi je n’en parlerai à personne, pour l’hunneur de vuire famille.
— Bien obligé; mais, voyez-vous, ça cl tontes les ava-
nies qu'un nous a fait avaler à ce dincr depuis la soupe jusqu'à l'eau Chaude où j'ai cru que Cette vieille baronne ail m laisser deux ou trois dents à force de se gargariser c'est trop fort ; et, quoique bun enfant, un n'est pus dé bots. ■
— Quant à ce qui ést<du dîner, je ne l'ai pas trouvé mauvais, reprit le maire, qui était au moins doué d'un esium.ic ré'conrtiits&int.
— Vous n'éles pas difficile * rien à l'ail, rien à la graisse des légumes, des petits mun eaiix, huam-nup d’urgent sur là nappe et presque rien da. s les plats, quatre un emq v. ri es P'.ur boue du vin qui ne soûlera. I |.as uu merle, et six laquais dressés à vous retirer l'a.ssirlte au iimim-nt oit r„n y cherche sa vie. Vous appelez ça diuer, vous; à la bonne heure! Ce n'est pas l'npinioii de ma cousine Coruéli.- I.a pauvre f. mme en in igrira!... Partez-moi, par cx.-mplc de ce luxe écrasant et insolent... e’est pire que chez le préfet, parole d'honneur .. Un homme qui ne portait pas de bas lorsqu'il était enfant... Pouah ! l'orgueil, vowz-vou«, monsieur le maire, c'csi abominable el ça conduit à rahii'nc des calamités, comme dit mon Bis.
— Il est sûr, répondit sentencieusement le .nuire, nue
ce n est pas le bonheur. *
— Témoin ce que nous venons de voir... Paul- il être simple pour donner à su jeune feuiui -, quand on est vieux un aide de eamp joli garçon.., Mais que c'est donc bête, mou Dieu I
Bâti ! on n en sait rien; personne u'en parle et la petite vie va son train.
— Personne n’en parle! on n'en saii rien! marmotta Bernard, c'est bientôt dit t'a. mais...
Les discoureurs avaient descendu et remonté la promenade; ils entrèrent dans le village, où, vu la gravité de leur entretien, ils ne parlèrent plus qu’a voix tusse et nul n’a entendu ce qu’ils s'étaient dit, pas même nous, chroniueur des événements qui s'ensuivirent, car nous les abanonnàmes en ce moment pour entrer il petit bruit chez le docteur Parmentier.
La maison de M. Parmentier était modeste, mais charmante de simplicité, de fraîcheur et de propreté. A l'exception d’une chambre dite d’ami, qui n'avait jamais été occupée, on n’y trouvait place que pour trois personnes ; le docteur, sa'fillu cl leur servante. Au rez-de-chaussée, un cabinet de travail et de consultations près d'une petite bibliothèque remplie d'excellents livres, ia salle il manger pouvant contenir, .1 l’aise, six convives, la cuisine et le salon de compagnie, chaque pièce s'ouvrant sur un jardin d'humble dimension, mais soigné, verdoyant, embaumé, telle était la distribution de la partie publique, pour ainsi dire, de celte mignonne bonbomiiète.
La maison n’avait qu’un étage où se trouvaient quatre chambres : celle de l’ami, celle du docteur, celles de Marinette et de la bonne Cnzille, communiquant entre elles par une simple portière en damas bleu.
Quoique mademoiselle Parmentier n'eût <|n'une chambre, pour son propre usnge, dans la répartition totale des appartements que nous venons d’énumérer , il était aisé de voir qu'une élégante et sereine volonté régnait , seule , du haut en bas de cette calme et riante habitation. On devinait, à première vue, qu'une intelligence réfléchie , qu’un oût délicat, qu'une adorable candeur s’adonnaient ensemle à l'amour des êtres du logis.
Le jardin, bien dessiné, bien sablé, faisait l’admiration des curieux par la variété de ses fleurs, et conviait aux printaniers festins tous les papillons du voisinage; le salon, orné de quelques-uns de ces vieux meubles en bois de chêne dont la mode a, pendant vingt ans de ce siècle, dépouillé la province au prolit de la capitale, avait cette couleur â la fois artistique et sévère qui , sans atteindre au luxe , dédaigne la médiocrité.
lieux tableaux religieux, d’une valeur certainement ignorée à Houillac, étaient appendus aux murailles tapissées d'un papier gris frangé d’argent sur ses bordures.
Ces tableaux, copies d'excellents maîtres, représentaient, l'un la trahison de Judas, l'auty la guérison miraculeuse du lépreux.
Selon l'usage rigoureusement suivi dans les petites villes du Midi, el à plus forle raison dans les villages, le salon ne s'ouvrait qu’il de très-rares occasions, et la lumière n’y pénétrait que par des contrevents entrc-Millês.
Aussi, les fleurs artificielles posées sur la cheminée de marbre blanc , dans d’assez jolis vases de porcelaine ouvragée, conservaient-elles la vivacité de leurs couleurs et la purelé trompeuse de leur dessin ; aussi, les meubles menaçaient-ils d’étre éternellement neufs sous leurs chemises de loile érruc bordée de lisérés rouges. La glace encadrée de gaze défiait les mouches, el le plancher, — le parquetage est encore inconnu à Bouillac ri l'heure où nous écrivons, — défiait la poussière, grâce au vigilant balai de Cazille.
Ce salon sous cloche, si bien épousseté, tant protégé , si bien défendu jusque dans ses approches, avait été envahi dès que la nouvelle du danger qui menaçait mademoiselle Parmentier s’était répandue dans le public.
Les premiers accourus avaient d'abord discrètement sonné à la grille du jardin fermée au loquet. Ne recevant pas de réponse, ils s'étaient glissés dans le jardin, puis dans la maison. Avec cette sorte d'autorité sans gêne que se donne la pitié seeourable, ils avaient enjambé les marches de l'escalier pour aller mettre une oreille, un pied, nn
oeil dans la chambre où MartneUe se mourait entre son père et sa servante épouvantés.
N'osant pas pousser plus loin , ils étaient enfin venus se rabattre dans le cabinet, ia bibliothèque, la salle à manger et le salon dont ils se firent les hôtes par droit d’assistance, • cl, au vrai, par sotte curiosité. Qui n'a pas vu le feu prendre il" une maison loin de la force publique ! Aux premiers cris d’alarme, chacun du dehors se précipite. Les généreux el les braves grimpent sur le toit , les bonnes gens à tète froide font la chaîne, les curieux à tête chaude montent aux appartements, s’v promènent effarés, jettent les meubles par les fenêtres, ies détruisant pour les sauver, et saccagent ù outrance ce que les pompes auraient préservé. De telle sorte que l’incendie a réellement deux foyers : l'un de flammes dévorâmes qu'on étouffe assez souvent, l'autre de bras ravageurs qu'on ncmallrise jamais. Aussi, tout compte fait, on pourrait se demander lequel est le sinistre, dans un incendie de ee genre, du sauvetage ou du feu.
i si bonne Cazille avait d'abord quelque peu rudoyé lous ces fâcheux ; mais remise par degrés des premiers excès de «a terreur à l’endroit de sa chère demoiselle, elle s’était dit que, pour gagner la sainte Vierge â la pauvre malade, il fallait être douce il tou! le monde. Alors, faisant effort sur sa nature nerveuse, elle s'était résignée à servir à la fois tous ces intrus, cl elle leur avait livré le salon de ses maîtres, comme une garnison vaincue cède les murs où elle a capitulé.
Peu lui importait, dans ce moment douloureux, que tel se plongeât dans un fauteuil, qui n 'aurai! jamais dû s'asseoir que sur un escabeau; que son plancher fut crotté, raclé, déchiré, mis au vif par des semelles bardées de clous â têtes pyramidales; qu'on osât s’armer de flambeaux pour regarder de près, au risque d'enflammer la gaze de ia glace ou la soie des cordons de sonnettes, ou les évangéliques peintures de Judas cl du lépreux; peu lui importait que l'on lonchât à tout, qu’on se carrâl partout avec accompagnement de réflexions niaises, de propos mal placés, de soupirs malséants, de questions absurdes et de conversations devenues barbares à la longue. Elle alluma tout ce qu'elle avait de chandelles, fit du feu pour les frileux, car la nuit était fraîche; et, laissant carte blanche aux bavards, elle remonta prestement â son poste, au chevet de mademoiselle Parmentier.
C'était nne brave et bonne femme que cette servante à tout faire, et nous demandons permission d'en tracer tm portrait rapide, car noos prévoyons qu'elle aura bonne part de rôle dan» la préscDle histoire.
Cazille avait quarante ans bien sonnés. Elle avait été jolie, ci le souvenir lui en était vaguement resté. Elle portait, sur l'oreille, le mouchoir dont les filles se coiffent tout du long de la Garonne, comme les crânes portent le chapeau, cl elle avait une façon de poser un poing Sur la hanche qui donnait à réfléchir aux plus hardis.
Rieuse et d'assez folle humeur, elle était douée d’une sensibilité telle que, comme aux petits enfants, il lui arrivait maintes fois de boire une larme dans un gros rire. De taille moyenne, elle était plus svelte que les femmes de son âge dans sa condition-, de robuste santé, elle brassait, elle seule et lestement, la besogne de deux hommes; son teint était légèrement bistré, son œil vif, ses dents blanches comme celles d’un nègre, et sa parole rapide â faire frémir quiconque eût en la prétention de discourir au pair avec elle.
Sage, discrète, dévouée sans frein au docteur, femme à se faire couper en morceaux pour mademoiselle Marie-Antoinette, qu'elle avait allaitée, il n'y avait pas assurément dans le monde connu probité plus réelle que la sienne. Ajoutons, et ce sera fini, qu’elle était d'une Intelligence fort aiguisée, et que, revenue de Ionie coquetterie, elle s’ajustait néanmoins avec éclat, les dimanches el fêtes, peut-être bien pour avoir le droit de se négliger absolument les autres jours. Avec ce contingent de vertus et de qualités, Cazille, très-aimée de si* maîtres, était peu en faveur dans Rouillac. Ceux de sa classe la jalousaient.
Au nombre des étrangers accourus pour avoir des non-
LUS JALOLX.
Telles de mademoiselle' Parmentier, il y en cul un qui reçut de Cazille meilleur accueil que les autres; ci, il Tant le dire, la pâleur de son visage, le trouble de son regard, l'émolion de sa voix lui méruèrenl celte faveur spéciale.
— Ah! monsieur Landry, s'était écriée Cazille en le voyant errer comme une ombre dans le corridor qui aboulissail â la chambre de la malade, le malheur est sur nous, la maison va s'écrouler.
— C’est donc vrai, bien vrai? demanda Landry d'une voix enrouée par le désespoir.
— Le pauvre monsieur vient de s'enfermer dans la bibliothèque, oit il pleure, que ca fait pitié...
— Il a donc perdu toute espérance?
— Je n'ai pas dit ça, bordé du ciel !
— Alors, pourquoi l’abandonne-t-i!?... Laisscz-moi lavoir, rien qui travers la porte en tr’ou verte... Cazille, je vous en prie... rien qu'une minute 1...
— Impossible! SI. le curé est avec elle.
— Elle n'a donc pas perdu connaissance?
— Je n'en sais rien; tantôt elle dit de drôles de choses, tantôt elle raisonne comme avant sa maladie... mais quelle maladie, monsieur Landry, quel coup do foudre! est-ce donc possible des malheurs comme ça? ma bonne sainte vierge Marie, mère de Dieu !
— El le docteur ne s’est pas prononcé sur celte crise épouvantable?
— Mon Ilien, si ! je ne sais plus trop comment il appelle ça... mais chut! j'entends remuer et je vais|voir... descendez au salon, j'irai vous y chercher s’il y a du mieux.
— Au salon, où sont tous ces indifférents! Aon, ma bonne Cazille, vous me liouvcrcz dans le jardin, sur la grosse pierre du fond. . C’est iâ que je l’ai vu assise pour la dernière fois, ce matin même... Hélas! quel affreux rêve !
— Pauvre garçon! murmura Cazille en voyant Landry descendre à petits pas l'escalier. Je crois "l’avoir bien
compris aujourd’hui... Aussi, que le ciel nous protège, et nous verrons ...
Landry était assis â l'endroit indiqué lorsqu'il vit entrer Jules Bernard. l-oin d'en être jaloux, il éprouva une sorte de rafraîchissement à reconnaître que chacun s'intéressait à sa bien-aiméc.
Notre nature est ainsi faite, que dans nos joies excessives comme dans l’excès de la souffrance morale, nous ne savons plus distinguer le bien du mal, le vrai du faux, et bénissons, â pleines mains, aussi bien nos ennemis que nos amis. Jules IJernard et son cousin Landry ne s’aimaient cependant pas et se fréquentaient peu. Hâtons-nous de dire, toutefois, que mademoiselle Parmentier n'était pour rien dans la froideur qui séparait ces jeunes gens.
Leur mésintelligence tenait à une défiance mutuelle et purement instinctive.
Jules IJernard entra dans le salon, s’approcha du feu et prit langue, alin de s'acquitter de la commission de la comtesse.
Quelle que soit la gravité des situations, l'homme est tellement enclin â fuir les aspects alarmants, désagréables et même sérieux de la vie, qu'il s'efforce d'v taire diversion. Voyez les gens conviés â un service funèbre ; ilh arrivent, l’air contristé, et prennent, tout d'abord, une attitude de circonstance; mais â peine quelques froids saluls échangés, d'un bout â l'autre du cortège, l'œil observateur surprend des signes d'allégement, l'oreille perçoit des mots étrangers à la lugubre cérémonie, et si les devoirs rendus an défunt prennent, d'aventure, aux vivants pins de temps qu'il n'e’st d'usage, on se décide â le porter en terre assez gaiement. Ce n’est pas indifférence, c'est un vœu satisfait de la nature, laquelle est assez sage pour nous commander l'oubli, téritable lin de toute chose en ce meilleur des mondes!
Jules Bernard était Huet pour ne pas dire grêle. Pâle de visage et de nature bilieuse comme sa mère, il ne jouissait d'une santé passable qu'à force de ménagements. Doué
d'une intelligence facile cl prompte, il élait au fond plus douille de perspicacité que de grands moyens. Travailleur assidu, li avait fait de bonnes éludés, mais comme il péchait par le coeur, sou esprit ne s'était nullement développe dans le rayonnement de sou savoir.
Dans une réunion d hommes réellement capables, il n'cùl été qu'un homme médiocre; à Rouillait, il passait, bien entendu, pour un aigle. Sou visage avait assez de caractère, car ses yeux reflétaient beaucoup d’ambition et surtout la haine des supériorités.
Il se mettait avec assez de goût, parlait peu, jouait la ] modestie et le désintéressement, taudis que sa pansée, dévorée d'envie, escaladait tous les sommets qu'affrontait son imagination. De taille moyenne, de maintien étudié, de formes assez aristocratiques, il avait cufl.iinmé le cœur de sa cousine Lucrèce, cl n'avait pas, à ce qu'il parait, découragé l'ardente passion de relie jeune Hile jusqu'au jour où nous entrons au vif de ce récit.
Lorsque Jules Bernard cul questionné, de droite et de gauche, les personnes qui, le chapeau sur la télé, faisaient salon ch« le docteur, il vint, pour la seconde fois, présenter la semelle d'un pied passablement délicat au foyer de la cheminée, et dii de l'air Sentencieux qu'il prenait d'habitude :
— Elle eu est au plus tnal, nous n'en saurions douter, niais le ciel est bien bon pour ses anges, cl nous ne devons pas désespérer. Comme preuve, messieurs, regardez ce beau tableau.
Lejeune savant prit une lumière et éclaira vivement la toile où le moribond de l'Ecriture se dépouillait de sa lèpre sous le doigt du Sauveur.
— Eh bien, oui, s'écria l'un des assistants; vous qui savez tout, monsieur Jules, expliquez nous ce tableau s'il vous plall. Nous avons chicané tous ensemble pendant plus delrotsqu rts d’heure sur le sujet. Qu'est-ce que c'esl que ee magot difforme et repoussant? Cadeol dilquc c'est le mauvais rielie, mut je dis que nui), puisque Nulre-Seigneur lui tend la main. Madame fartas prétend, — les femmes voient le diable partout, — que c’est la tentation de saint Antoine. Je dis que non encore une f. is. car je connais saint Antoine; je l'ai vu sur ce grand viimil.à la caihedraled'Auch, el il ne ressemble pas plus que moi à Nolre-Seigueur. Met* lez-nous d'accord, monsieur Jules.
— Evangile selon saint Mathieu, répondit le docte Bernard, connue s'il eût parlé du haut d'une chaire i a Eu ce leuips-là, Jésus étant descendu de la niuntigne, une grande multitude le suivit. — Or, voilà qu'un lépreux viol à lui et l'adora, lui demandant sa guérison. Jésus le toucha. disant : Soyez guéri, 1 1 à l'instant sa lèpre fui guérie. » Ah çà! vous êtes dune des Sarrasins, ajouta le savant que la mine ébaubie de suit auditoire Ht sourire. Est-ce pour ne rien apprendre que vous allez aux sermons de M. le Cure? L'autre tableau représente la trahison de Judas Iscariote qui vendit sou Dieu puur un sac d'argent, et qui, de remords, un beau jour se pendit.
— Comme il en sait long I se dirent les badauds.
Puis, l’un d eux, doué de quelque imagination, observa tout haut que s'il avait un salon el de quoi le meubler de peintures, il aimerait des sujets plus régalants...
— Chacun prend son plaisir où il le Irouvc. iulei rompit la dame Tarins, el le docteur est bien lil.re d'avoir chez lui ce qui lui plaît. Ur, je suis, moi, qu'il ne vendrait à aucun prix ces deux tableaux. Tenez, le pauvre vieux père Lalaste, qui est mort aujourd'hui à la métairie de Perron, ■ne l'a dit cinq nu six fois ; M. Parmentier a chez lui deux images qu’il sauverait, avant loul, si le feu prenait à son salon. Et comme je lui demandais ce que c'élail que ces images, il m'a toujours répondu, moitié ricanant :
— a Je n’en sais rien ; mais j'ai souventeg lois le matin, el souventes lois le soir, surpris .M. Parmentier faisant s» prière, latilAl devant l'une et t.inli'it devant l'autre de ces peintures, el je vous réponds qu'il priail dru... •
— t'/est connu, ça, que le docteur es! très-dévot, dit le sieur Cadéot.
Il est counu aussi, avança une' bonne femme qui tricotait vaillamment dans un coin, que le père Lalaste ne se gênait pas pour faire des inventions et jaser sur sou prie chain. Si le docteur a de la piété, il n’en avait guère lui, Lataste, et que, au contraire, il offensait par ses jurons tous les saints du calendrier, depuis saint Basile jusqu'à saint Sylvestre. Mon pauvre père m’a dit bien des fois que le vieux Lalaste avait mené une vie de chenapan dans sa jeunesse. Devenu caduc, il ne pouvait plus faire le mal que du bout des lèvres, el certes ü s’en donnait de jaser à tort et è travers. ....
— Comme vous prenez feu, madame! s écria Jules Bernard.
— C'est que je n aime pas voir attaquer ee qui est lion. M. Parmentier est le bienfaiteur du pays, et il ne devrait pas y avoir une bouche pour tuéuire de lui, surlout quand sa pauvre Hile se meurt.
— Ou ne dit pas de mal de lui.
— Si fait ! on a l’air de trouver mauvais qu'il soit dévot, qu'il prie le malin devant le tableau de Judas, et le soir devant le lépreux, comme si ces deux histoires de la Sainte Ecriture pouvaient avoir quelque chose de commun avec les souvenirs d'un brave homme tel que lui...
La parole s'arrêta glacée sur les lèvres de la bonne dame, et le sou de sa voix s’éleiguil comme à la poursuiie des mots qu elle avait prononcé*. Un léger frémissement courut dans I auditoire, ou les plus civilisés se découvrirent et se levèrenl.
La porte avait mollement tourné sur «es gonds, et le docleur Parmentier s'eiait présenté silencieux, ruide, immobile, loul d une pièce, connue un fantôme. Les yeux pour ainsi dire sans lumière, mais fixement tournés vers la personne qui venait de le défendre, il avait entendu el paraissait encore écouler sa généreuse fi|> 0 *ie.
Après un court silence plein de souci pour quelques-uns et de dramatique inquiétude pour tous, le docteur dit lentement et d une voix d'où jaillissait uu (lot d'amertume :
— Eh ! quoi, mes amis, vuus vous occupez de moi, quand là-haut... Il s'arrêta. et reprit : Oui, je prie matin et soir devant Judas qui est le remords el devant le lépreux qui est la reconnaissance. Quel mal y voyez-vous et pourquoi tant de curiosité? Qui de vous o'a pas au cœur le sujet d un repentir? Lequel de vous encore ni pas dans l'âme une raison de bénir Dieu... Sans la mort qui plane sur celle pauire maison, je serais ee que vous êtes, ni plus heureux que le moins uflligé, ni plus à plaindre que le plus malheureux... Je prie, dites-vous!... Al' ! si *e Seigneur ne nie reprenait lias ma tille, comme je prierais alors! Et que vous pourriez médire!... .....
Un cri perçant rdentil au haut de 1 escalier. I.e docteur reconnut la voix de Cazille el s'élança du salon avec l'im- . péluosiié du désespoir.
— C’e>t la fin ! dit Jub-s Bernard avec un soupir emphatique; je ne peux pas voir ees scènes-là, elles me font une peine horrible ! .. ..
il sortit sor la pointe des pieds. Près de la porte, il se heurta eonlre Landry, qui avait entendu l'appel de Cazille fl se précipitait, Sans trop savoir où II pourrait arriver. Les deux cousins n'échangèrent pas une parole. Dans son trouble et sa terreur, Landry n'avait pas reramw Bernard, qui commua paisiblement sa route. Comme il iraversail le jardin, il entendit marcher et parler en avant de la grille, et s'arrêta pour mieux écouler.
— Puisque la porte n'est pas fermée, entrons sans nous annoncer, disait la comtesse an capitaine.
— Ma belle cousine ! pensa Bernard, il ne faut pas qu’elle me voie ici.
Et il se jeta derrière nn buisson de démailles.
Madame Chardin et M. de Chalouze passèrent à quelques pas du giiellenr.
— Mourir par une si belle nuit lorsqu on a lanl de jeunesse et d'avenir, disait la comtesse... li en frissonnez-vous pas? Moi, j'ai peur ! Ali ! l'amour, mon cher capitaine, l'amour! de quels crimes ne pcnl-on pas l'accuser !
— Il est si riche, répondit Chalouzc avec si pointe habiluelle de raillerie, qu'un lui prèle de tous côtés; mais vous, tant aimée, vous ne devriez pas le calomnier... de votre part, c’est de l’usure...
— Ah ! ah ! se'dit Jules Bernard en sortant de sa cachette et lorsqu'il rut perdu de vu« la comtesse : ali ’ ah! nous en sommes déjà là !... une heure avant minuit et courant à deux! Voile ta face, ô PhœluH... la belle nuit, en effet, pour sa seigneurie Jean Chardin, lieutenant général, comte de l’empire, gra nd-officier de la Légion d'honneur et de plusieurs antres, si j’en crois ma trop belle cousine... Trèsbien ! très-bien ! ! très-bien ! ! !
Sur cette triple répétition, graduellement accentuée, Jules Bernard sortit du jardin pour aller inùiir, soit an lit, soit en plein air, de formidables projets que nous raconterons, tant bien que m il, dans ces annales de. la jalousie.
VU
Lorsque la comtesse entra dans la maison du docteur, elle fut effrayée de la confuse. agitaliou qui s’y produisait. En effet, le cri de Cazille et le mot sinistre de Jules Bernard : « Col la lin! • avaient déterminé une sorte de panique chez les uns, et développé jusqu à la violence chez les autres, celle curiosité bête qui se pian à tout regarder, même l’agonie.
Les discoureurs du salon s’étalent éparpillés un peu partout, et ils allaient de ci de la, comme des abeilles effarées, atli-nd.ini la fatale nouvelle.
Madame Chardin connaissait les êtres du logis, car il y avau peu de jouis quelle était venue faire visite à Martnette, belle alors d'une santé florissante, et la jeune tille lui avait montré, non sans quelque vanité, les coins et les recoins de Celle maison propielle dont elle était assurément la fée charmante.
— .Mon Dieu ! madame, demanda la comtesse à la première femme qu'elle rencontra , est-ce que j’arrive trop tard?
— Ah! la pauvre chère demoiselle... on dit que c’est fini! et...
— Voyez par vous-même, interrompit Chalouze : nous sommes au pays du I exagération.
La comtesse monta rapidement l'escalier tout embarrassé qu’il était, et Chalouze, l'ayant vue disparaître, alla l’attendre dans le jardin pour fuir Je contact des badauds qui, déjà, l'examinaient de la télé aux pieds.
Arrivée devant la porte de la chambré de mademoiselle Parmentier, madame Chardin vu un homme agenouillé contre cette porte et l'oreille appliquée g la serrure. Cet homme se leva brusquement et s'écria d’une voix eiruiigiée par l’angoisse :
— Ma tante... ah! c’est bien à vous d’êite venue... entrez, entrez vite... je ne le peux pas, moi... je ne le peux pas... ne fermez pas la porte tout a fait... je vous en supplie, ma bonne tante... que je puisse non pas voir, mais entendre!
— Oui, mon ami, oui, répondit la comtesse profondément émue de ce trouble, accusant une douleur si vraie. Je ferai mieux, ajouta-t-elle ; a U rodez- moi, et je vous apporterai une consolafiou, de quoi espérer.
La jeune femme pesa bien doucement d’une main tremblante sur le bouton de la porte, et tendit en même temps son autre main à son neveu.
Landry mouilla de deux grosses larmes le gant qu’il venait de porter respectueusement à ses lèvres, et comme la comtesse se glissait dans la chambre de la malade, il embrassa d'un seul coup d’œil, devinant ce qu’il ne pouvait pas voir, iouI ce qui se passait dans ce beu funèbre, où la nature livrait à l’impitoyable mort un combat désespéré.
Il crut saisir dans le mouvement, dans le silence, dans l’atmosphère même de celte chambre désolée, comme un
signe, un indire, une lueur de l'intervention divine, et son cœur palpita violemment
Le poète qui, le premier, a parlé des yeux du cœur, n’a fait que donner un nom à cette lumière dont la flamme brûle en uous, à noire insu, et ne nous éclaire qu’aux rares, mais solennels moments de notre existence. Il y a des jours, et ce sont habituellement des jours de danger, où ta vue de l'homme, douée d une puissance surnaturelle, plonge dans d s ombres mystérieuses pour y dévoiler d'imperceptibles vérités. Les grands sentiments dont le cœur est le dépositaire sacré ont seuls le privilège de Cc$ illuminations soudaines; l’amour, la tendreMC maternelle, la piété liliale et la foi, ne sont guidés, à certains moments, que. par les veux du cœur. C’est avec ces yeux que les liantes se devinent et que le mourant voit sou Dieu.
Landry ne s était pas trompé. Une sorte de miracle s'opérait dans la maison du docteur. Mademoiselle Antoinette revenait à la vie, et le regard ébloui, mais lucide, du médecin, venait de saisir un gage de la victoire qui rendait un ange à toutes ses affections terrestres.
La comtesse entra, comme uo oiseau, dans la chambre de mademoiselle Parmentier, et se posa en silence au pied du lit, autour duquel étaient groupés le docteur, le curé et la bonne Cuzille. Seule, l'excellente femme s’aperçut de la présence de madame Chardin, et la pria, par un geste, de fermer tout à fait la porte derrière elle. Elle oi^eu sur-lechamp, non sans regrets pour son neveu, et, reprenant sa première |>ose, n’osant pas écarter le rideau qui lut cachait la malade, elle regarda ttxeraent CazilJe aün de l'interroger à la muette.
La pauvre servante avait changé de visage depuis quelques heures. La belle gaieté «le son sourire avait fait place à une contraction nerveuse qui tiraillait ses joues, les allongeait et les creusait. Ses yeux, enfoncés cl rouges pour avoir trop pleuré, avaient un éclat sec et vitreux.
C’est ainsi que la bête fauve attaquée doit regarder son ennemi. Cazüle, agenouillée près de sa chère, demoiselle, et renversée sur ses talons, semblait regarder, dan» la sombre alcôve, la mort, celte ennemie affamée des dix-neuf ans de Marinelte.
A la question de la comtesse, Cazille répoo lit à la fois par un léger soupir et par un mouvement du front vers le ci. 1. M.idatne Chardin frissonna et se tourna vers le curé Dubois. Ce saint homme, un crucifix dans lus mains, priait avec tarit de ferveur, «|U»\ tout en Dieu, il ne voyait plus rien à ses côtés. Son visage altéré, mais calme dans son altération, ne fut d'aucun secours à 1 inquiétude de la comtesse, inquiétude croissante, car ce cruciiix sur lequel la foi du prêtre versait la prière paraissait devoir passer bientôt dans des mains jointes et à jamais refroidies.
La comtesse osa, enfin, arrêter son regard sur le docteur, et un rafraîchissement inattendu courut délicieusement dans tout son cire. L'homme du ciel et la servante fidèle ne se' doutaient pas encore de ce que le médecin venait de reconnaître, mais la comtesse était de si délirât instinct, qu’elle devina ce que cachait cet enivrement silencieux, et cri apparence indécis, d’un heureux père rappelé, non moins que sa tille, à la vie.
M. Parmentier était caché à mi-corps par le chevet du lit contre lequel il s’appuyait des deux bras. Il portait la tête en avant pour mieux suivre, sur le front, sur les joues, sur les lèvres et dans les yeux de sa tille, le phénomène, «tu réveil de la nature. Fréquemment il abaissait l une de scs mains pour loucher, ou plutôt pour effleurer le pouls de Marinelte. Quelquefois il se penchait à perdre l’équilibre, pour approcher son oreille du souffle de la malade ; et ce fut après l’un de ces mouvements, au moment où il se redressait, que la comtesse surprit, sur ses traits ravagés, le tressaillement de son esprit, de son âme, de sa chair et de ses os. La malade retirait, lentement, de la tombe le pied qu’elle y avait si précipitamment engagé. — La fille de Jaïr ressuscitait.
La peinture réussit quelquefois à inonder d’une lumière
f'nno
LES JALOIX.
mvstique le fronl des martyrs. Le rayon céleste y déchire les nuages amassés par la douleur, et, dans sa douce auréole, il est aisé de voir que l’âme ne souffre pas des tortures du corps, que l'homme a lini, que la béatitude commence ! Ce fut ainsi que le noble visage du docteur Parmentier apparut à la comtesse.
Il était resplendissant de clarté divine, et l’extase y régnait. Un voile humide scintillait dans les yeux de cet heureux ei malheureux père ; sa bouche luttait contre l'expression d'un sourire; et bientôt, deux grosses larmes sillonnèrent l’une après l’autre ses joues et tombèrent, lourdement, sur l'oreiller de Marinelle.
A ce bruit, le curé leva la tète ; mais comme il faisait un signe suppliant pour exhorter le docteur à plus de résignation, il sentit lui-méme ses yeux se gonfler, car M. Parmentier le saisit par la main ei lui dit tout bas, de cet harmonieux son de voix qu’aucune note ne saura jamais rendre!
Sauvée! Dieu me sourit!... sauvée!
Cazille entendit ces mots et se redressa brusquement :
— Jésus! mon Dieu! dit-elle, est -ce que vous nous feriez cette grâce?
— Oui, oui! répondit le docteur... j'ose en répondre... Mais pas de bruit... du calme, du repos... Sla bonne Cazillc, renvoyez tout le monde, remerciez tout le monde... allez... Ah! madame la comtesse, ajouta-t-il en s'interrompant : mille pardons, je ne vous avais pas aperçue... vous étiez lé depuis longtemps peut-être?
Madame Chardin lit un geste affirmatif, et, joignant les mains, elle montra qu’elle avait employé le temps en prières.
— Merci ! merci! tout a été entendu là-haut, car cest
de là-haut qu’elle me revient, la pauvre chère bien-aimée... Oh ! ma tille! ma fille! Vous désirez la voir, madame, ne bougez pas.. . elle n’est point endormie, mais c'est un affaissement général qui ressemble au sommeil... C’est du repos... Ecartez tout doucement le rideau. Voyez comme elle est toujours belle, malgré sa pâleur et les agitations convulsives de son doux visage... Cazille, mon amie, allumez la veilleuse, éteignez la lampe. Il nous faut presque de l'obscurité. Mon Dieu ! tous ces curieux font bien du bruit dans l’escalier... 11 nous faut cependant du silence... et un silence absolu. . „
Le docieur parlait ainsi, par phrases décousues, 1 espoir débordait de son cœur et il avait, lui tout le premier, grand besoin du calme qu'il réclamait peut sa ebère malade.
La comtesse avait écarte le rideau du lit et contemplé, avec un frisson de pitié, celle belle jeune fille qui lui apparut comme endormie dans les bras d'une morl sereine. Les veux de Marinelle élaient ouverts, fixes, mais doux et singulièrement agrandis par la souffrance. Scs longs cils remplissaient d'ombre la profondeur des cavités creusées par celle foudroyante atteinte d'un mal dont la cause était encore mystérieuse. Ses cheveux d'or, échappés de la simple cornette qui les avait emprisonnés dès le malin, s’étalaient en flots abondants sur son oreiller, sur ses épaules et sa poitrine; la ligure, d'un ovale qu'on eût dit découpé dans du marbre, paraissait frappée d'une vague stupeur, et ses lèvres décolotées, chastes interprètes de pensées toujours pures, indiquaient, par rie légers frémissements, que, dans celle télé d'ange évanoui, l'esprit vivait, s'agitait, se défendait, et refusait au néant son dernier soupir.
Madame Chardin mil un doigt sur ses lèvres en signe d'obéissance à la recommandation du docteur, cl, saluant le bon curé, elle sortit de cette chambre, où il lui sembla que le lion Dieu venait d'entrer.
Réjouissez-vous, mon cher Landry, dit-elle précipitamment à son neveu qu'elle retrouva adossé, près de la poite, contre la muraille du corridor; — elle esl sauvée...
— N’essayez pas de me tromper, ma tante, ce serait un crime...
— Non, mon ami ; non, je ne vous trompe pas. C est M. Parmentier, lui-méme, qui m’a donné celte bonne nouvelle que je suis bienheureuse de vous apporler, croyez-le..
— Ali ! ma chère tante, s'il était, par malheur, devenu fou?
— Qui?
— Le pauvre père I
La comtesse éprouva un frisson d’inquiélude. Elle n'avait pas songé à cela, et, se rappelant le triste état dans lequel elle venait de voir la malade, elle pensa que le malheureux amant pouvait bien avoir dit vrai ; que le pronostic du médecin pouvait n’étre qu'un mensonge de la raison d’un malheureux père devenu fuu de désespoir.
— Vous m'effrayez, rcpril-elle, el ce n'est pas généreux.
— On a vu de ces horribles phénomènes...
— Fi donc! ne pas croire à la protection, à l’intervention de la Providence, c’est de l’impiété.
— Oh I ma bonne tante, ma bonne tante, s’écria Landry, je ne demande qu’à croire... Pour que la nouvelle soit vraie, je donnerais ma vie, tout mon sang... j’ajouterais mon âme, si je ne craignais d’ofleuser le ciel donl le secours m’est si nécessaire.
— Vous éies un brave garçon, mon ami, et vous en serez récompensé.. .Allons, venez, accompagnez-moi jusqu'au jardin ; j'étouffe, j’ai besoin d'air... Voire incrédulité m’a suffoquée.
Cazille apparut au sommet de l’escalier au moment où madame Chardin en descendait les dernières marches, et il lit beau voir comment elle s’y prit pour mettre à la porte tous Ces badauds qui avaieni continue de tenir séance dans celte maison, d'où le deuil devait sortir sur leurs talons.
La vaillante femme retrouva en peu de minutes toute sa verve et sa rapide loquacité. Elle jeta, dans le niais troupeau des désœuvrés, les fusées paloises de scs lazzis, et, iiiélam les compliments aux rebuffades, les remeretmems à l’ironie, le rire aux soupirs, voire certains jurons aux mâles accents de sa joie impétueuse, elle fit l'intelligent métier de ces chiens qui rassemblent les moulons épars, et les précipitent, s’escaladanl les uns les autres, par l'étroite ouverture de la bergerie.
Ainsi s’en allèrent les bonnes gens de Rouillac, sans demander leur resie, el faisant au contraire joyeuse mine sur celle assurance qui leur était donnée du prochain rétablissement de riiademoisetle Parmentier, dont les plus avisés d’entre eux avaieni, hélas! entrevu les funérailles. La comtesse, le capitaine el Landry s'étaient tenus à l’écart, dans un coin du jardin, pour assisler à celle impétueuse déroule. Cazille les aperçut lorsqu’elle revenait de donner un tour de clef à la grille, el M. de Chalonze lui dit :
— Qu’est-ce donc qui vous met si fort en colère, ma chère femme ?
— C'esl la joie, monsieur, rien que la joie. Figurez-vous que tout ce monde- là n’est venu ici que par curiosité. Comme on ne les reçoit ja'mais que dans le cabinet, ils se sont empressés d’envahir le salon. Tout est fête pour ces cormorans, même les derniers moments ri’nn chrétien ; et je parie qu’il v avait là deux ou trois bonnes dévotes qui, déjà, se plaisaient à voir l’église pleine de cierges pour l'enterrement de notre chère demoiselle.
— Comme c’est nature! glissa le capitaine à l'oreille de la marquise , et que madame votre mère rirait de celle vérité classique.
. — Heureusement , reprit Cazille en pinçant à la dérobée la main de Landry, heureusement qu'on nous y verra à l’église, mais pour autre chose... el en belle robe blanche avec un gros bouquet... Grandeur du ciel ! madame la comtesse, que c’est donc bon de savoir hors de danger cette chère belle petite, ce doux agneau du Tout-Puissant. Si vous saviez comme ça l’a pris... c’est effrayant tout de môme.
— Je l'avais vue ce malin à travers la grille, dil Landry, elle avait de belles joues roses.
— Pardienne ! elle les a eues roses jusqu'à deux heures de l’après-midi. Quand le général est venu nous voir, elle était partie gaie comme une alouette, pour la métairie de Perron où le père Lataste rendait ses vilains comptes à
II. le cnré; quand elle est revenue... dame ! elle ne tenait plus sur ses jambes...
Le curé enira dans le jardin, et arrêtant Cazille, il lui dit que le docteur avait besoin d'elle, quoique tout allât bien.
— Monsieur le curé, je racontais à madame la générale comment celte terrible et singulière maladie est venue A nntre demoiselle.
— Eh bien ! allez vite. Je vous remplacerai pour ce récit... l’ermetiez-mo! de vous accompagner, madame la comtesse; chemin faisant, je vous dirai ce que je sais de cette mystérieuse et cruelle aventure.
— Je suis peut-être de trop? demanda timidement Landry.
— Son , mon ami, répondit, après quelque réflexion , le bon prêtre; vous êtes discret, vous êtes intelligent, vous êtes bon. vous nous aiderez donc à chercher, à deviner ee que M. Parmentier renonce à découvrir, car le vieux Lataste est mort , et Dieu sait ce qui s'en est allé avec lui !
La route de Rouillac au chAlcau s'enroulait aux flancs de la colline qui dominait la promenade.
Elle était bordée d’une forte haie d’épines ct'nn homme pouvait parfaitement cheminer à l’abri de celle haie sans être aperçu des piétons engagés sur la route. Un sentier de culture courait tout le long des épines sur une terre fraîchement remuée, molle par conséquent et sans sonorité.
Lorsque la comtesse eut quitté la maison du docteur, elle pressa le curé d’achever la narration interrompue de Cazille.
— Je ne demande pis mieux, répondit le prêtre; mais nous sommes ici exposés A tous les vents, gagnons la c6le; je liens A ne parler que pour vous seuls.
— Eh bien, commença-t-il, lorsque le groupe eut atteint le point de suudure que la haie dont nous avons parlé faisait au pied de la côte, et par un quartier de roche, avec le plateau de Itouillac, je renonce A deviner la cause réelle de ce grave événement. Ce matin, mademoiselle Parmentier était dans un étal de santé parfait, et dans moins d’une heure elle s’est trouvée A la mort.
— Ne sommes-nous pas soumis, tous tant que nous sommes , interrompit de Chalouze, ;i ces furieux caprices de la nature, et la médecine devrait-elle, pas plus A Rouillac qu 'ailleurs, hésiler A reconnaître, par le caractère même de la maladie, le nom qui lui appartient.
— Ne vous y trompez pas, monsieur le capitaine, reprit avec doureur le bon curé, nous possédons A Rouillac un médecin fort habile qu’on nous envie de très-loin. Donc, ce n’est ni le caractère, ni le nom de la maladie qui sont ici en question. Mademoiselle Parmentier est atteinte d'une méningite cérébrale.
— Ciel ! s’écria Landry, qui avait . mais sans le moindre succès, voulu mordre A quelques études médicales : Ce n’est pas seulement grave, c’est mortel, toujours mortel...
— Rassurez-vous, mon ami. dit le cnré en souriant, nôtre médecin de campagne en sait plus long que vous ci moi sun-ce sujet, et puisqu'il répond de la malade, nous devons nous en rapporter A lui. Or. voici ce qu'il m’a dit, A l'heure même où il croyait tout perdre.
Je le laisse parler :
« J’ai été pendant quelques instants en défaut ; je n’ai pas sur-le-champ reconnu la méningite. J'ai été surpris comme une sentinelle distraite est surprise par un ennemi audacieux et rusé.
« S’il se fût agi de tout antre malade que ma fille, je me serais mieux tenu sur mes gardes; mais connaissant A fond le tempérament et le caractère rie mon enfant, j’étais A mille lieues do vrai. J'ai ern A un simple accident cérébral L’erreur ne s’est que trop prolongée, hélas ! et quand je vous ai écrit pour vous appeler, c’est que déjA je jugeais
voire ministère plus utile que le mien. Rieuse, l'Ame enjouée, sans soucis aucuns, sans préoccupations, n'aimant que son père, ses oiseaux , sis (leurs et nos rares amis, ou ma pauvre chère Antoinette a-t-elle pu prendre le germe du fléau qui va l’assassiner dans la fleur de son plus beau printemps?
« Où et comment s’est amassé le nuage, d’où part ce coup de foudre horrible? Je m'v perds... Ma raison pleure avec mes yeux qui n’y voient plus!... J'étais allé, dans la matinée, par pur devoir professionnel , visiter une dernière fois le métayer de Perron dont l’heure avait sonné lA-haut! Ce vieillard conservait tout son jugement et il se sentait près de sa lin. Il désira, cédant A mes conseils, purger, entre vos mains, si conscience un peu trop ciiargée, si j’en crois les bavards de la commune; mais il mil une condition A son obéissance ; « Monsieur le curé est un saint homme, « me dit-il, et j’ai pleine confiance en lui, mais si vous « voulez que je m’en aille en paix de ce monde, envovez- « moi mademoiselle Marinctie dès que j'en aurai fini avec t mon confesseur. »
• Ce caprice d'un mourant me sembla bizarre, et comme « j'hésitais A nt'y rendre, le vieux Latasle ajouta :
« — Mademoiselle Marinette est le bon ange du pays; sa douce petite voix fait du bien A tout ce qui souffre , cl je suis persuadé qu'après l’avoir écoutée de tout mon cœur, seulement pendant quelques minutes, je serai mieux préparé A paraître devant le grand Juge.
< Il eut été cruel et impie de. me refuser A ce vœu. "Ma fille, d'ailleurs, est de grand courage; les sinistres approches de la mort ne l'ont jamais elfravée, et je l’ai vue, maintes fois, porter d'elle-même de pieuses consolations aux malheureux que mon art avait condamnés. Je lui fis donc part de la demande du pauvre métayer, et elle se hâta de courir A Perron, d'où vous sortiez, m’a-t-on dit , lorsqu'elle y arriva.
n Quand je revins du chAteau , Marinette n’était pas rentrée. L’heure pressait cependant, car le général nous attendait pour dîner, et, quoique ma fillette dut se faire belle pour celle circonstance, je n’aurais pas voulu que, arrivant en retard, on pùt l'accuser d'excès de coquetterie dans ses ajustements.
n Cazille avait préparé toute la toilette de sa chère demoiselle ; elle se lamentait, chargeait l’ame du vieux Lataste d’un péché de plus en portant A son compte le reproche qu’allait mériter Marinette, et , finalement , elle me poussa sur le chemin de Perron.
* — Tenez, me dit le pauvre père en me montrant dans la chambre de Cazille, où nous causions A voix basse , tout le frais étalage des vêtements que devait mettre sa fille, voilA celle robe blanche, ce petit chapeau garni de bluets, ces souliers de salin qu’on dirait faits pour Cendrillon ; ces rubans , ce bouquet de roses , et çetle large ceinture où devait disparaître sa taille êlanréc. Les voilà, ces objets qui, pour la plupart, sont œnvre de scs petites mains délicates autant qu’habiles. Et dire que robe, rubans et fleurs, ne serviront plus qu'A la parer morte ! que tout cela s'enfouira dans une tombe jalouse de sa beauté A elle, de sa candeur, de sa jeunesse, de ses charmes, de son bonheur et de mon orgneilA moi... Horreur, c'est impossible, et cependant... elle se meurt!... Elle se meurt, et je ne puis rien pour la sauver, moi, son médecin , moi, son père !... moi qui ai tant et tant prié! n murmura ce malheureux homme avec une amertume qui me glaça . car j'y crus saisir la défaillance d’une Ame échappant A son Créateur par la révolte de la foi lorlurée.
— Ah ! mon père, vous nous failes frissonner ! interrompit la comtesse.
— Je vons certifie , madame, qnc ma voix ne sait pas rendre la sombre désolation de AI. Parmentier. En lui, tout frappait d’épouvante; le savant maudissait l’impuissance de son art, et le fidèle se dérobait à son Die». Les deux croyances qui l’avaient exalté jnsqu'alorsl’abandonnêrent A la fois :
« — Médecin, s'érria-t-il comme réveillé en sursaut par l'excès de la douleur, lu nés qu’un ignorant ; chrétien... ■
Il n'acheva pav mais au fiel débordant de scs lèvres je pus connaître sa pensée... J'en demandai pardon au ciel pour tant de misère aveuglée !
• — Eh bien ! reprit le docteur après une pause pendant laquelle il ètail allé, sur la pointe des pieds, écouler la lespir.il ion «le sa III le: eh bien ! que vous disais-je?... Ab ! m'y voici... Donc, C.iZ.llc me poussa sur la roule de la métairie.
Je me mis à gravir le cùtcau, et j'étais à moitié chrmin lorsque j’aperçus M iriuetle. Elle venait à moi, donnant le liras , — ce qui m'étonna fort, — à l’un des valets du mé- : laver. A mesure qu'elle approchait, son jtas me semblait 1 ralenti. (Juand je tus à porlée de la voix, je lui cri n de se hâicr. Elle parut d’abord obéir à cei appel ; mais sa marche ne tarda point à redevenir traînante et comme généc. Je pris la course.
« — Que t'est-il arrivé? demandai-je tout haletant.
« — Itivii, père, alisolumenl rien.
< Je remerciai le valet.
« - - Lu vieux Lalaste est mort, me dit Marinette; il est mort sous mes yeux... Ce spectacle m'a fait grand'pilié.
. — Quel besoin ce diable d'Iiuminc avait-il de t'aller attrister? m’écriai-je.
i Alors, chose étrange! à laquelle je ne me donnai, dans le moiuciil, ni le soin ni le temps de réfléchir, Marinette me regarda avec une indéfluissaiile expression. Il y avait de tout dans ses yeux : de la home, du Chagrin. île la peur, de la démence, et connue un reflet d'indignation. Singulier mystère, mon Dieu! C'est maintenant que je me rappelle les caractères multiples du ce regard . el j'en suis Irouhlé ! Qu'ai je donc à me reprocher vis-à-vis de ma bile? Rien, si ce n'esl de lui partager l'adoraliun quou doit à la seule divinité.
• Elle répondit ensuite avec sa douceur habituelle à mon exclauialioii :
« — Ce malheureux et non pas ce diable d'homme a bien fait de tenir à me voir, si j’en juge par le Calme apparent de sa dernière heure. Il avait beaucoup à se reprocher, selon son propre aveu, et, lielton de ntouranl, il lui a semblé que j’av.iis mission de renforcer en lui l'espérance ei le courage doul son confesseur venait de t'armer... Enfin, ajoula-t-clle avec une amen urne indicible, il est mort... ne parlons plus de lui... marchons vue, puisqu'on nous ailend.
« Et elle lit un effort pour presser le pas ; nuis hieniflt, s’appuyant de ioui son poids sur mon bras, elle me dit :
« — Je me sens bien fatiguée... pourr.ii-je gifler jusqu'à la maison? Ksi-ce que le soleil ne va pas se coucher... il brille el m'éblouit.
• Je la regardai avec frayeur, sa ligure élail légèrement injectée de taches rouges, les artères temporales avaient des battements irréguliers et répétés. C’éiail le début d une congestion cérébrale, mais je ne sus pas m'arrêter à cette pensée.
» J'attribuai ces symptôme* de désordre à une trop vive émotion, h la précipitation de la marche; que sais-je et que vous dirai-je... j'élais frappé d'un tel aveuglément, que lorsque je vous priai do m'excuser au château, je m'oubliais encore dans une sécurité parfaite.
« Ce fnl Cizillc qnt me lira de ma fatale eircur.
• — La demoiselle est plus malade que vous ne croyez, me dit-elle en accourant dans mon cabinet. Depuis que. je l'ai mise au lit, elle se plaint de migraines violentes, ne fait que s'agiler el a du délire. Il y a des mois qu’elle répète sans cesse, et ses yeux sont, alors, comme des charbons ardents, elle qui les a si doux d'habitude, bonté du ciel 1
•, Je jetai un grand rri. car j'élais éclairé, el je me préeipiiai dans la chambre de ma malheureuse enfant.
« l,à, je vis mm l»niaL.. il était déjà irop lard. Marchant avec sam effraya* le rapidité. 1 1 méningite avait envahi déjà tout le siège cérébral. I.e délire passait du calme à l'agitation el, à de rares intervalles, des éclairs de luci-
dité lui succédaient. — Ai-je parlé? Ai-jé dit quelque chose ? demandait-elle nlOrs à Cazille. Car, phénomène douloureux, ce n'était pas moi, mais sa nourrice qti'rlle cherchait des yeux quand la raison lui revenait. Je faisais signe à Cazille de nier le vrai, et la malade paraissait heureuse de celte affirmation.
« Cependant le délire n’élail pas mqcl; il constatai), au contraire, un grand désordre par l'incohérence de propos souvent répétés: ■ Trois pas à droite. . mou lit.. Pardon !... « Jla sueur!... Lui I pardon, mon Dieu!... Riche, trop « riche... lui!... Trois pas à gauche. ■ voilà ce qu'elle disait, et sou insistance à demander compte de l'extravagant langage de sa fièvre eût renseigné sur la cause rie sa maladie s'il y avait eu quelque assemblage raisonnable à faire de ces mois décousus. >
— Mais sommes-nous bien seuls? demanda le curé en s’interrompant avec une sorte d'inquiétude. Je crois avoir cmendu marcher derrière bous.
— Personne, répondu le capitaine, après s'êlre reiourné.
— Personne, ajouta Landry. Continuez, monsieur le curé; en ma qualité de vieux chasseur, je me connais au bruit des champs; nous aurons fait peur à quelque lapin liiulti dans ce fourré d'épines qui longe la roule,
— J'ai fini, reprit le curé. M. Parmentier, appelé par Cazille, ne quilla plus le lri de son enfant, el quanti nous reprîmes cet entretien, mademoiselle Marinette n était plus eu danger de mort. Aussi, le docteur, tout à la joie, est-il beaucoup moins occupé de la cause de b catastrophe que de Sun heureuse et prochaine terminaison. • Je ne sais loujnurs qu'en peuser, m'a-l-il dit lout à l'heure eu me quiitani, et si je ne émanais pas d’offenser Dieu, je croirais que le vieux Lalaste, qui a passé, sa vie durant, jiour un méchant homme, s'est plu à troubler le cerveau de ma fille par la révélation de quelque crime. D’ailleurs, puisqu'elle revit, nous saurons bientôt là vérité, a En Lien, madame, que pensez-vous pouvoir conclure du long récit que je vous ai fait? demanda M. Duliois en s’arrêtant et posant un pied sur un rucher qui, du bord de la roule, s'avançait, comme un cap par-dessus la haie. Dans le champ voisin.
— J’ai peu de goût pour le merveilleux , répondit la comtesse, el je vois un aceideul fort naturel dans la maladie de mademoiselle Parmentier, Cette jeune fille aura été frappée par le spectacle de l'agonie du vieux métnyec, el il est plus que probable, selon moi. que dans ses accès rie lièvre chaude, elle aura répété ries mots qu'elle avait entendu |irononcer par le moribond. Pourquoi doue s’ingénier à se river deschinières?N'est-i1 pas plus sage, monsieur le curé, de se réjouir lorsque Dieu nous laisse ce qu'il semblait vouloir nous prendre. Mademoiselle Parmentier élait à toute extrémité, la voilà en bonne voie de guérison ; de quui son heureux père aurail-il d ne à se préoccuper?
— C'est bien vrai, ma tante! s'écria Landry, qu’importe la cause du danger, puisque le danger est conjuré,
— Oui, reprit le curé, mais si la cause menace toujours, le danger ne reparailra-t-il pnim ? Il est évident pour moi que Lalaste:.. Mais pardon, l'intérêt que je porte à la fa- . mille Parmentier m'allaii faire oublier que je suis préire, qu'à ce litre, j'ai reçu une confession in extmnis, elque,
. sincère ou sacrilège, relie confession ne je'lit (dus aujour- * d'hui être soumise à mon examen et disculée. Néanmoins, mes amis, réfléchissez à tout ce que je vous ai dit. Il me semble que la foudre a grondé sur la lêle du bon docteur, mais qu’elle a seulement grondé, puisque mademoiselle Parntcnlier est sauvée; il nu; semble que je l'entends rouler encore au loin el je crains son reiour.
— El vous n'êtes pas seul n le craindre, interrompit de Ch, ‘douze. Il y a évidemment une lacune dans voire réri!,
I irune que vous ne pouviez pas remplir, car le docteur ne I vous a pas confié les s«rrèlrs terreurs d- son àme.
I — Les lerrcurs rie son âme? dit la comtesse, mais il n’y ! a que joie et bénédictions dans celle âme enivrée.
[ — Dél rompez-vous, madame, le médecin esl sàr d'avoir
sauvé sa malade, le père n’est pas rertain d’avoir retrouvé sa tille, et, dans ce doute, que d'amertume! que de désolation!
— Allons, bien ! vous aussi, capitaine, vous voilà dans le > noir! s’écria Landry; pernicitez-moi de croire que, connue ! moi, vous ne voyez goutte dans cette histoire.
— Mon cher monsieur, répliqua le marquis en souriant, vous avez sur les veux, et pour cause, un bandeau charmant dont vous faites bien de vous servir. Ne réfléchissez pas, c'est de votre rôle, mais ne trouvez pas mauvais que, sans vous consulter, monsieur le curé et moi, nous prenions quelque soin de la convalescence de mademoiselle Manuel te et de la maladie de SI. Parmentier.
Des gens arrivant du château mirent tin à celte conversation qui menaçait de se prolonger fort avant dans la nuit.
Le générai et madame de la IL relie, inquiets de la trop longue absence de la romlesse, envoyaient au devant d'elle.
Le groupe se sépara.
— Que nous a-t-il donc raconté en dernier lieu ? demanda Landry au curé tout en cheminant vers le village.
Il veui soigner la convalescence de mademoiselle Manuelle et la maladie de M. Parmentier.
— Sans doute, répondit gravement M. Dubois, et ce qu'il a dit là prouve en lui un grand e-pril de pénétration ; à l’heure qu'il est. le père est peut-être plus malade que sa fille, et, à coup siir. à mmns d'un miracle nouveau, les deux infortunés souffriront longtemps l'un et l'autre.
— Mais c'est A croire que la lièvre cérébrale ngne dans le pays et que tout le monde en est atteint, s'écria encore Landry. Voilà que vous parlez par paraboles, monsieur le curé, comme si vous étiez en chaire. Expliquez-vous, de grâce, ou bien c’est à mon mur d’enirer à I hôpital.
— Je no peux pas m expliquer avec vous, monsieur Landry, parce que vous êtes partie intéressée...
— ht en quoi?
— N'aimez-vous pas mademoiselle Parmentier?
— Oui, de toute mon àme.
— Alors... voici votre chemin, mon jeune ami, et voilà le mien. Séparons-nous, ayez du calme, priez, aimez, espérez et dormez en paix... Je vous promets de veiller sur c ite chère maison, qui peut-être un jour sera la vûlre. Adieu !
Landry resta pendant quelques instants immobile et pensif, les yeux tournés vers la maison du docteur, que le dernier geste du bon euré lui avait montrée; puis à alla rôder aux environs de ce logis, sur lequel de noirs présages amassaient des tempêtes, lorsq u'il y faisait entrer, lut, dans les illusions de son coeur, les joies élernclies que rêvent les amoureux.
Au moment où la comlcssc et le capitaine de Chalouze s'étaient séparés du curé et de Landry, un homme sortit de derrière le rocher où les promeneurs de nuit avaient fait leur dernière halle. Cet homme hésita pendant quelques instants entre deux directions; puis, regardant la comtesse s'éloigner, il se dit :
— J'en sais assez sur son compte ; alloo- au plus pressé.
Il redescendit la côte, suivant de, loin le enté Dubois cl Landry, et, dérobant sa marche avec précaution, il tourna le village, dans lequel il rentra par la purte opposée au château. Comme il arrivait devnul la maison de la famille Bernard, un homme assis sur le bain; de pierre qui était dressé contre la porte de celle maison se leva, et lui dit :
— Tu me fais passer une belle nuit blanche, mon garçon, et j'élais fort inquiet à t'attendre.
— Toute peine a sa récompense; ne vous plaignez pas. Ma mère est-elle couchée?
— Sans doute.
— Allons donc la réveiller. Noos avons à tenir conseil.
— Comment ! à cette heure?
— Oui. oui, faisons vile.
— Tiens! eh! mais... lu es ml -pieds. . . quelle folie!
— Si les chats avaient des boues, iis ne prendraient jamais de souris.
— Par cette saison ! tu vas attraper une maladie.
— Rassurez-vous; j'ai attrapé mieux que cela. Entrons vite; j’irai me chausser, puisque vous y tenez, et je vous rejoindrai chez ma mère dans deux minutes.
Pressé par son fils. Saturnin Bernard entra brusquement chez sa femme qui, vu son état de souffrance, entretenait une veilleuse prés de son lit.
-- Tu ne dors pus? demanda l’époux.
— J'ai autre eliuse à faire.
— Quoi donc?
— A réfléchir, pardonne! à calculer, à combiner... Tu es bien heureux, si tu n’as pas de soueis, s: tu n’as rien à prévoir, rien à craindre, rien à espérer. .. Mais pourquoi es-lu debout et quel vacarme fait-on dans la maison ?
— Je n'en sais rien..ei c’est pour le savoir que je suis venu te réveiller... Jules te demande la permission d'eotrer ici?
— Pourquoi tant de façons?...
— Dame! C’est un homme à bonnes manières, lui aussi.
— Qu'il vienne donc bien vite, ce cher enfant ; lui seraitil arrivé quelque cho-e de fâcheux?
— Entre, dit Saturnin en entr ouvrant la porte.
Jules Bernard se présenta sur-le-ehamp. Il était en habit noir et cravate blanche, comme nous l'avons vu au dîner du général, mais ses pieds étaient chaussés de pantoufles.
— A la bonne heure! s'éeria Saturnin, la as, au moins, les pieds au chaud, tandis que tou! à l’heure...
— Tout à l’heure, quoi donc? demanda madame Bernard, fort étonnée de la toilette à la fuis cérémonieuse et négligée de son fils.
— Il va nous dire ça en détail... reprit Saturnin. Allons, mon fils entame ta narration, car je suis intrigué, parole d'honneur.
— Qu’est-ce que vaut la métairie de f- u Latastc? commença Jules eu se plongeant avec lassitude dans un fauteuil en p.iiilc qui était île grand luxe à Rouillac, et réservé, connue tel. à la douillette maîtresse du logis.
— lieu ! lit Saturnin, j'ai arpenté Perron l'an dernier, ça vaut vingt-cinq initie francs pour qui sait acheter; pour tout autre, mêlions trente mille... encore faudrait voir.
— Eh bien, nies amis, ne voyons rien du toui et dépêchons-nous de donner irenic mille Iran s de cette métairie.
— Minute.! s'écria l'éveillé Saturnin. Le bien valait de vingt-cinq à trente mille lorsqu'il n’était pas à vendre. Aujourd'hui c'est bien différent , autres temps autre argent. Le vjeux Latastc a deux neveux qui ne sont pas du pays; il seront pressés de partager et de fricoter l'héritage. Perron ne viful donc plus que quinze à vingt mille.
— C'est juste ça, mon ami, ajouta madame Bernard.
— Je ne m'étonne plus que vous ne soyez pas riches, riposta Jules, car, je le vois, volts n'entendez rien aux affaires. Veuillez me prêter quelque attention.
— Parle, mon chéri ! s'écria l’épouse Bernard, qui ne voyait rien de lieau. rien de séduisant comme son fils qu'elle adorait avec l'aveugle passion d'un sauvage pour son fétiche.
Madame Bernard se hissa sur son oreiller, croisa ses longs bras sur sa poitrine amaigrie, et comme une couleuvre dressée sur sa queue, elle attendit les premières paroles de son charmeur.
C'était, au physique, une laide créature : regard faux, tête à malire, prestance ambitieuse et longue enrolure; l'excellente baronne de la Perche l'avait peinte en deux traits : « Véritable air de singe et faux air de girafe. • Quant à sa valeur morale, nous allons l’apprécier en conlinuanl.
Saturnin Bernard se mit à califourchon sur une chaise i le chapeau campé eu arrière et sur l'oreille, le Iront pâle,
profond , luisant et caressé par trois mèches de cheveux gras, que la brosse visitait aux seules fêtes carillonnées; une main passée sous le gilet, l’autre appliquée contre l'échine, à l’instar du grand homme dont les républicains de 1830 se rapprochaient depuis que les trois journées leur avaient donné un roi, cet homme faisait image vis-à-vis de sa femme, dont il partageait d'ailleurs tous les mauvais instincts. • Qu’un nie donne le crayon de Callot, disait le capitaine de Chalouze, et je livre, âu bout d'une potence, ce couple à la postérité. >
— Y sommes-nous f demanda le chef de famille.
— Devinez qui j'ai rencontré celte nuit, vers onze heures, en tête à tête avec un militaire et courant le guilledou?
— La péronnelle de là-haut, répondit impétueusement madame Bernard: on sait ça... ton père aussi l’a rencontrée, celle sainte-n’y-tonche, et 11. le maire s'en est pâmé d’indignation ! Dire qu’on est obligé de se lairc sur de pareils scandales, part* que relie drûlesse est entrée dans notre famille. C’était bien la |>ciije de l’aller chercher si loin pour qu'elle nous apportât, ici, le poison de ses grands airs, l’insolence de son luxe, la sotie ligure de sa mère et le déshonneur de ce pauvre Chardin...
— Eh bien, mais, femme, interrompit l'éveillé Saturnin, si lu n’arrêles pas, Jules aura de la peine â continuer. La cousine n'est pas seulement une comtesse, c’est une pas grand’eliose avec ! Tant pis pour Chardin; nous n’en mourrons guère... Après?
— Je n’ai pas tant d'imagination que vous, recommença Jules Bernard, qui, sans y paraître, avait goûté un grand charme à ce flux d’invectives ; aussi, quoique soupçonnant le mal, je n'y ai pas cru tout à fait et tout de suite...
— Innocent ! murmura la vertueuse Aglaé.
Puis elle ajouta :
— Enfin c'csl de Ion âge de ne pas croire au vice... va ton train.
— Et j’ai voulu savoir, au juste, où en étaient nos amoureux.
— Ça se peut qu’ils en soient â la fin, observa Saturnin en soulevant son chapeau comme |>our gratter une idée qui lui poussait malaisément.
—Eh! ajouta madame Bernard, si, comme nous devons le croire, ils ont commencé en Amérique... Ces femmes-là ne brillent point par la constance.
— A moins que, reprit Saturnin en jetant sur sa moitié un regard qui se reporta aussitôt sur Jules, à moins que l'objet ne soit un phénix...
— Peut-être bien! riposta Aglaé frappée de l'idée que venait d'ébaucher M. Bernard.
Et, y répondant par un clignement de son œil gauche :
— Quand ces dames ont la chance d'ensorceler un homme de premier mériie, c'est avec les dents qu'elles y tiennent, et le diable ne le leur ferait pas lâcher. Mais ce n'est pas le fait de l'aide-de-camp : pas de distinction, pas d'esprit, pas de savoir, déjà du ventre, quarante ans et rien qui flatte.. . le galant ne durera pas.
— Maison à louer, observa négligemment le père Bernard ; conte ton histoire, mon fils.
— Je n'ai pas cru loul de suite à la chose, reprit Jules, mais je n'en ai eu que plus d'envie de m'éclairer, el pensant bien que la cousine ne passerait pas la nuit chez te docteur, je suis allé m’embusquer derrière la haie qui longe la rampe du Castel pour faire, sans me montrer, la conduite aux tourtereaux, si toutefois tourterelle il y a.
— Bravo! soupira Aglaé.
— J’ai attendu longtemps, el loul nuire que moi s’y serait découragé, car la nuit n’est pas chaude et il ne fait pas bon croquer pieds nus le marmot.
— Pieds nns! s'écria madame Bernard.
— Oui, chère mère, mes botles m’eussent trahi en craquant sur des cailloux, el je les cachai dans le fourré. Je les cachai si bien, qu’au retour il m'a été impossible de les retrouver. Faites-moi penser, demain, à les aller chercher.
— Malheureux enfant! s'exposer à une fluxion de poi. triue.
— Bah ! Enfin j’enlendis parler sur le bord de la promenade; on venait à moi; je me lis bien petit el reconnus, au timbre des voix, que le capitaine, M. Dulxiis cl Landry accompagnaient la comtesse. Ab! mes amis, c’était la jalousie qui m'avail tenu en éveil, car, je vous 1 avoue, l'homme ensorcelé dont vous parliez loul à l'heure, c'est moi, et la sirène qui m’a charmé vous la connaissez... Oui, j’aime noire cousine. C’est un crime, je le sais, mais qu’y faire! Ce capitaine, ce marquis, ce vieux jeune homme dont l’impertinente familiarité me fait tant soutfrir, ne peut pas me la disputer longtemps... .Non, la terre est trop petite pour nous deux. Si la roimcsse ne le chasse pas de son esprit pour... je m'entends! l’un de nous disparaîtra de ce monde...
— Veux-tu bien ne pas dire de ces extravagances, interrompit Aglaé-, d’ailleurs quelle femme ne serait pas lière de tes hommages... je voudrais voir qu’on te préférât n’imporle qui... Sois amoureux, très-bien, si cela t'amuse, il faut que jeunesse se passe, mais un homme de ta force ne peut pas perdre la cervelle.
— C’est trop déjà d’avoir égaré mon cœur; la lèlc est solide. Dieu merci.' Femme el démon ne parviendront pas à I entamer. En amour, ce n'esl pas soupirer qu'il faut, mais réussir.
— A la bonne heure, dit gaiement Saturnin : bouzard et papillon, voilà le plan. Il n’y a que les imbéciles qui s'amusent à manger de la luzerne aux genoux des femmes. Depuis Hercule qui filait aux pieds d Omphale, les hommes forts ont fait bien des progrès et passé la quenouille aux galopins. Il faut être complètement dépourvu d'agréments pour s’attarder aux bagatelles, et ce sont les cœurs sans place qui ont inventé le sentiment.
— Saturnin! grogna madame Bernard avec une feinte pruderie.
— C’est juste, ajouta l’Eveillé, en repoussant un peu plus son chapeau en arrière : j'oubliais... que je n’ai rien à l’apprendre. Va de l’avant, garçon,
Jules avait écouté la tirade paternelle dans un singulier recueillement. Scs joues s'étaient animées, ses lèvres axaient frémi et son œil avait lancé de sauvages éclairs. Il se fil une soudaine violence et recommença sa narration d'une voix sereine, s'essayant presque au badinage.
— Je vous disais donc, reprit-il, qu’il ne faut pas être l’esclave, mais le lyran de l’amour. Or, pour dominer ce méchant petit myope vaniteux, capricieux, fanfaron, querelleur et gourmand, il fant prévenir ses ruses et rire de son carquois. Pour ce, le hasard m'a servi. Pensant que le curé et notre bêta de Landrv ne suivraient pas la comtesse jusqu’au château, je me mus à marcher, couvert par la haie, à humeur de la cousine, qui donnait le liras au capitaine : J'allendais qn’on se séparât, mais le curé avait la parole; on l'écoulait avec grand intérêt, et je l'entendais comme si j’eusse été sur scs talons. Le digne homme faisait l'histoire delà maladie de mademoiselle Parmentier; il en raconta la subile et terrible invasion et il m'apprit I tenez, pour bien vous rendre compte de la scène, il faut absolument que je me substitue à notre pasteur : Ecoutez bienl
Jules, doué d'une heureuse mémoire, répéta pour ainsi dire mot à mol tout ce qui s'était dit à la montée de Ilouillac. L’émouvante douleur du père de Marineite el la nouvelle du rétablissement probable de la belle jeune fille, glissèrent sans bruit sur l'âme égoïste du ménage Bernard, mais ces deux époux, malheureusement assortis, furent pris de curiosité lorsque le conteur parla des mois jetés et répétés par Marinellc dans son délire. « Trois pas à droile... mon lit.. . pardon !.. . masœur!... lui! pardon, mon Dieu!... riche, trop riche... lui !... trois pas à gauche! »
— Qu'est-ce que c'esl que ce gâchis? s’écria Saturnin.
— Oui, ajonla madame Bernard; et le docteur qui est sûr d’avoir sauvé sa malade quand le père n'est |ias cerlain d'avoir retrouvé sa fille... Il y a de quoi prendre un eau-
clientar pour le restant de la nuit... Voyons, loi,' Jules, toi, mon bijou, qui sais lire dans le ciel comme les astrologues, quelle est Ion opinion surtout ça?
— Mon opinion est que dès demain, mais dès demain, entendez-vous, il faut que nous achetions la métairie de Perron.
— Et puis après ? demanda le père Bernard, découvrant son chef et le grattant des deux mains, < e qui était chez lui le signe énergique d'un fort travail de tète.
— Et puis après, reprit Jules, nous serons libres, avant qui que ce soit, de mesurer sous le lit du vieux Lataste trois pas à droite, trois pas S gauche.
— Je ne comprends pas, dit Saturnin.
— C'est cependant bien simple! s’écria Aglaé; mais il faut tout de même que Jules soit pétri d'imagination comme un ange pour s’être arrêté A celte idée- là. Il est clair que Slarinette aura appris du vieux Lataste, qui a fait tous les métiers dans sa jeunesse, qu’une cachette existe sous le lit de maître, à Perron. Qu’y a-t-il tans cette cachette? .Nous le saurons quand nous y aurons fouillé, H nous y fouillerons à notre aise, quand Perron nous appartiendra. On a fait courir bien des histoires sur le père Lataste, et il a longuement voyagé au temps jadis. S’il avait rapporté un trésor... Dame! je me souviens qu’il a toujours regardé tendrement la petite Marinelle... les vieux, ça vous a des idées impossibles! S'il l’avait prise pour son héritière, hein!...
— Oui, ma foi ! interrompit l'Eveillé, tout ça peut expliquer la congestion cérébrale de Marinelle, qui n'est peutêtre pas la fille du père Parmentier... voilà une idée...
— Ah ! cher enfant de mon co'ttr, dit Aglaé en tendant les mains à son fils, si nous allions trouver là de quoi te faire millionnaire dix fois, vingt fois plus millionnaire que ce grigou de Chardin I
— Bon ! observa Saturnin; les millinns, jeles aime; mais qu'est-ce que Jules trouvent dans la cacheltc par rapport à sa passion pour la cousine? Voilà ce que je demande. Comment ce qu'il a entendu dire des « Irois pas à droite, trois pas à gauche,» a-t-il suffi pour ledétourner, lui jaloux.de la
poursuite de son idole, et le ramener chez nous pieds nus, grelollant, essoufflé? Parole d'honneur, c'est obscur. I)isnous tes raisons.
— Je les tairai pour le moment, si vous le permetlez, car c'est mon secret. Proutcz-moi que vous m’aimez en n'insistant pas.
— Garde ion secret, mon mignon, s'écria madame Bernard; garde-le, ce n'est pas tes père et ntère qui te chagrineront.
— Ainsi, demanda Jules, vous achèlerez Perron dès demain.
— Je le voudrais, répondit Saturnin en avançant la lèvre inférieure, mais je n'ai pas le sou. Il y a cependant bien trois cents pistoles à gagner sur l'affaire, au moins trois cents... faudrait voir.
— Que lu es hèle avec ton faudrait voir qui revient toujours, dit Aglaé; n'avons-nous pas dix-huit mille francs placés dans la commune...
— La réserve, répondit l'Evcillé : Jamais! je place mais ne déplace pas.
— Puisqu'il y a Irois cents pistoles à gagner, observa Jules avec quelque vivacité : il me semble que...
— C'est bon. j'achèterai, interrompit le vieux renard; mais, ajouta t-il en prenant un air contrit, ça coûtera cher, bien cher... à l'amour-propre des Bernard.
— Comment ? demandèrent à la fois la mère et le fils.
— Vous le saurez demain. Quant à présent, bonne nuit; les roqs chantent, et il est temps, je crois, de s'aller coucher.
Saturnin Bernard se relira d'un pas magistral, et son fils le suivit après avoir cmhras-é sa tendre mère qui se pâma bientôt dans un sommeil où, selon l'expression populaire, son esprit remua des millions à la pelle.
Le général Chardin était très-matinal. Le lendemain de
ta
son arrivée à llouillac, il se leva de meilleure heure encore uue de cuuluuie, lanl il avait hâte de humer, salis lémoin,
I air s if ei pur du pays. Il lit, a petit* pas, une longue tuurnée aux abords du château, goûtant un ebanue infini \ re- Iremper ses souvenirs partout où avait couru son enfance.
II s’arrêta, U pour reconnaître un point de vue, ici pour former un projet, plus loin pour se raconter une vieille auccdote, el il lui arriva souvent d’essuyer, sans y songer, des larmes que son coeur faisait jaillir sur son rayonnant visage.
Comme il lerminait sa promenade par la grande allée d'oriucaui, il vit tenir à lui un homme auquel les gens de Aouillac avaient déjà donné ou sobriquet, quoiqu’il 11 habitât le château que depuis Iroi: sem aines. Un l’appelait le gendarme, parce qu’il s'était moniré, deux dimanches de suile, à la messe, en petite tenue de cuirassier de l’empire, avec le frac, l'épée el le lampiun brasse-carré. Son vrai uum était Nicolas.
Né en Normandie, du crtlé d’Evrcux, Nicolas avait fait, connue trompette de grosse cavalerie, les guerres de l'empire. Complètement illettré, il était resté trompette jusqu'à Waterloo ou un liiscaïen lut avait emporté le tiras gauche. Il était décore depuis Wagram, mais relie croix dis fois payée de son sang, il l'avait déjà méritée A Austerlitz où, selon son expression, il avait eu l'honneur de charger pour la première fois. C’était un rude soldat. De la seule main qui lui restau, il avait battu, en se jouant, le fameux Alcide que la capitale du Gers avait député aux pugilats d'Agen [mur les grandes loircs d’octobre.
Cette victoire le faisait, depuis, montrer d’un doigt craintif autant que respectueux dans les rues de lioutllac et ailleurs, le peuple vénère les hercules. Pour lui, la force des bras est une sorie de totalisation des vertus héroïques et domestiques. Avouons qu’il a fréquemment raison.
Homme doux el bienfaisant, Nicolas était, sous l'air champenois de sa faix épanouie, malin el dégourdi aulant que |ias un de sa rusée province. A Leipzig, il avait pris en croupe le général Chardin démonté, poursuivi, blessé, et il l’avait transporté sous une pluie de tailles, au risque de se nuyer vingt fois, d uoe rive à l’autre de l'Elster. Le général n'oublia pas ce brave cavali-r. Durant les quinze années de la Restauration, il lui lit passer des secours qui lui donnèrent, dans son village normand, l'altitude d'un rentier indépendant, et lorsque le château de Rouillai- passa dans les mains du comte tic l'Empire, Nicolas fut invité â s’v installer en qualité de. suisse et de quasi-majurdome.
Au moment où le comte approchait de la grille, Nicolas se leva d on banc rustique adossé â sa petits* mai ou, porta militairement la maio au front el attendit, à la prussienne, que son général voulût bien lui adresser la parole.
— Comment va ? dit le comte, après avoir rendu le salut : tu prends l'air, loi aussi.
— Oui, mon général.
Eh bien! il est fameux, hein, l’air de Itnuillac ?
J’espère qu'il te convient. Où donc élais-tu que je ne l’ai pas vu hier?
— J'étais allé â Lectnure.
— A chacun ses affaires, mon ami ; je n'en al pas. moi, on. pour mieux parler, je n'en ai qu'une : jouir de mon bonheur... Ah ! que c’est bon, le pays, Nicolas!
— Quand le pays est ton...
— Hein? Ma belle Gascogne ne le plaît pas?
— Si, mon général , tout de même ; mais j’v trouve un défaut.
— Lequel ?
— On y trouve trop de Gascons.
Eurccur ! s'écria le comte en riant, la Normandie manque de Normands, peut-être ?
Oh ! mais, m imite ! U Biaise qui coule chez nous ne
cause pas comme le Gers qui passe à Rouillur. Mon général, il y a des bons et des mauvais parioul. à preuve que vous êtes de ce pays-ci, vous le meilleur des hommes, et
que... suffit I Tout le monde ne vous y vaut pas. Mais, j’oubliais de vous dire qu’on vous attend au château.
— De si grand malin ?
— Les solliciteurs, ça ne se couche pas... voyez plntêt monsieur Saturnin Bernard : il est venu vous réclamer, il y a plus d'une heute, et je n'ai pas pu le congédier; il est dans voire cabinet... en voilà un qui me ferait loucher, mon général, si j’étais son cousin !
— Mauvaise langue, interrompil le comte, va trouver ma belle-mère, el votre prochain pourra se vanter d'avoir en vous une paire d’amis.
— C'est dur mut de même, murmura Nicolas pendant que le général s'éloignait, de voir an si brave et si digne homme exposé aux bêtes féroces qui se lèchent les griffes en atlendanl l'heure de le dévorer... mais, nom d'un petit bonhomme! je sais quelqu’un qui se mettra en travers... Veille au grun, Nicolas.
Le gén ral entra dans son Cabinet où Saturnin lisait paisiblement, et patiemment, un vieux journal qui avait servi d'euvrluppe â un paquet de voyage.
— Bonjour, cousin, commença le comte.
Bernard se leva tout d’une pièce et répondit la touche en cœur ;
— Mon général, j'ai l'honneur de vous bien saluer. Parlez-moi de messieurs les militaires pour se lever de grand malin... Quelle activité !
— Eh bien, et toi, n’es-tu pas sur pied dès l'aurore?
— Oh ! moi, c'est différent, je dors mal. surtout quand j'ai des idées qui me bouillonnent dans le cerveau. C'est pas pour rien, d'ailleurs, qu'on lu'appellol'Eveillé...
— Kl cette nuit !
— Je n'ai pas fermé l'œil... aussi me tardalt-il qu'il fit jour pour venir vous voir el causer un brin.
— Il faut te défaire de ces insomnies, cousin ; elles ruinent l i sarilé. Un homme qui, comme toi, a la conscience en paix, doit dormir, el sur les deux oreilles, en vraie toupie d'Allemagne.
— Chez l'homme, il V a toujours bataille quelque part, mon général, et la paix de la conscience n’est pas une paix générale.
— Parle pour toi. mon garçon, quant â moi.,.
— Oh ! vous, interrompit Saturnin en clignant de l'œil avec n.ittcrie. c'est autre chose ; vous avez en poche lé nerf de la paix.
— Qnoi donc ? .
— Eh ! dame ! denx ou trois, peut-être bien quatre millions, â ce qu'on dit.
— Donne-m'en tant que tu voudras, ça ne sera pas de refus... mais du diable si j’y songe.
— Pas même pour faire du bien ?
— Quant à cela, oui. A mon goût, l’argent n'est bon qu'à donner.
Saturnin tressaillit, mais il n'en parut rien, quoique son rœur eût fait un saut de carpe, selon l'expression dont il se servit quand il rendit compte do cet entretien à sa digne épouse.
— Ah .' si j'en avais, moi !... mais qui sait... j'en aurai pcttl-èire bien un jour, et alors, mon pauvre citer enfant...
— Jules? est-ce que son avenir t'inquiète? un garçon si gentiment lancé !...
— l'e o'est pas le lotit que d'être lancé, il faut encore arriver et sans argent, nom d'une pipe ! c'est dur, c'est long, c'est triste ! Voyez-vous, mon général, on ne connall guère
ue le petit Poucet qui ait fait son chemin avec des cailloux ans ses poches... encore, r'es/ des inventions.
— Bah ! cl le comte Chardin ?
— Oh ! tous, s'écria Bernard avec un martial élan, ce sont les boulets qui vous ont poussé. Par malheur, ou ne tire plus le canon qu’aux luvalides. Et puis, d'ailleurs, mon lils vise à la magistrature.
— Je suis là pour l'aider. t
— J’y compte bien un peu, mon général, el si je réussis
dans mon projet...
— Quel c>t loi» projet?
— Dame! je voudrais marier Jules.
— Oui. oui, j ai cru surprendre une inclination.
— Vraiment ?
— Il m'a semblé que la petite cousine Lucrèce...
— Ce sont les badauds qui ont dit cela. Lucrèce est une bonne tille, mais elle est comme nous, elle n'a pas le sou, et il faut que Jules fasse une riche affaire. Ah! j'en connais une, moi, une riche héritière, et je crois que ça pourrait s'arranger, moyennant que nous aurions une position.
— Conte-mm cela. De quoi s’agil-il?
— Impossible de vous nommer la personne. Jules m'a fait promettre de garder son secret jusqu’à ce qu’il ait de forts moût* dans son jeu. et comme il est le premier intéresse...
— Soit ! je ne te demande plus rien.
— Je vous dînais donc, reprit Bernard, contrarié de la trop grande discrétion du général : je vous disais que, si nous avions une position, les parents de la demoiselle se laisseraient tenter, et j'ai rêvassé toute la nuit à celte bienheureuse position... Ab ! quel cassement de tête !
— Si lu ne t’expliques pas mieux, je ne te comprendrai jamais. As-tu fait un beau rêve? Y puis-je quelque chose? Saperlotie! parle-moi français.
— Le rêve «*st super!*, et vous y pouvez tout. Voilà ce que je sais de français, mon général.
— Ça c’est du gascon, cousin.
— Vous voulez en savoir plus long? Eh bien! tant pis ! je me risque, et si madame Bernard sc fâche, vous m’aiderez à lui faire tête. Voici la chose: Je passe pour avare dans le pays, parta* que, sou sur son, j’ai amassé quelques mille francs. Et, comme il arrive toujours, ou tue croit riche quand je ne suis qu'a l’abri du besoin- Cette réputation-là subit à mes envieux, mais **l!e ne satisfait pas les parents de la demoiselle recherchée par mou lits. Il leur faut du bien au soleil et je n’ai que mon tout pci il domaine. Donc, m j’achetais de la terre, ça n'étonnerait personne. Seulement, il f iui de l'argent pour acheter, et je ne peux avoir de l'argent qu'en déplaçant mes petits capitaux, ce qui serait révéler ma pauvreté.
— Enfin, voilà qui est clair, interrompit avec rondeur le général, lu viens me demander l’argent qu’il te faudrait.
— Je viens vous demander si vous ne pourriez pas me prêter de quoi payer comptant la métairie de Perron, qui appartient aux héritiers de défunt Lalaste.
— Combien ?
— Ça pourra faire 25.000 francs.
— On n’a pas toujours 25,000 francs dans son tiroir. Achète toujours, tu auras la somme dans quarante-huit heures.
— Mon général, pourrai-je jamais vous remercier assez?
— C'est bon, ne nie remercie pas du tout, mais prends ce conseil quand tu auras à nie demander quelque chose, va droit au but ; je n'aime pas à perdre mon temps en paroles inutiles.
— Ah ! que c’est beau un caractère de soldat I...Mon général, c’est entendu : cinq du cent et d’avance, sans quoi je n’accepte pas...
— Très-bien... très-bien... Qui est-ce qui sc promène donc par là-bas dans l'allée? demanda le général.
— C’est la comtesse, ma belle cousine, répondit Bernard d’une voix mielleuse; elle cause avec monsieur le capitaine... Ah! jaroi ! la vaillante femme pour se lever si bon matin ! Quel exemple pour nos dames de Rouillât* !
— Ils vont sans doute chez le docteur s’informer de la pauvre malade... allons les joindre.
— Volontiers, d'autant plus, mon général, que...
— Et puis?
— D’autant qmv* voyez-voqs, cousin, je ne sais pas si je dois vous dire ça.
— Vas-tn recommencer tes périphrases?
— On est assez bégueule 5 Rouillae et... si vos jaloux s’avisaient de trouver mauvais que votre jeune et jolie
femme se promène comme ça... le matin... ou le soir... avecuu beau capitaine... Ale! vous me serrez joli... joliment fort, mou général... vous me cassez le bras.
— - Achève doue, cousin; mes jaloux, dis-tu, pourraient s’aviser de trouver mauvais que la comtesse Chardin se promène le malin ou le soir avec un beau capitaine ! Et puis après, saperlotie! après?
Le général s’était arrêté sur le seuil de son cabinet, el il serrait comme dans un étau le tiras du malheureux Bernard, qui, l'œil effaré, contemplait en tremblant lu frout redoutable de son cousin.
Jamais face humaine ne lui avait offert plus rapide et plus inattendue métamorphose. Les joues sereines, le sourire affable, les yeux bienveillants du vieux guerrier ne portaient aucune empreinte de cette placidité qui était leur caractère habituel. L’accent du dédain descendu jusqu’au dégoût, le rayuuoemeutdc l'une de ces terribles émotions de rame que la langue vulgaire mais expressive appelle des colères blanc lies, venait de donner au calme el doux visage du général un aspret dont Saturnin Bernard eut grandement raison de s’effrayer.
— Monsieur le comte, balbutia le pauvre homme, je ne...
— Il n'y a pas de comte ici, cousin, inlerrrompit le général; il n’v a qu'un bon parent prêt à émuler tes salutaires avertissements. Il parait qu’on jase à Routllac, hein?
— Je n’ai pas dit cela. Dieu du ciel !
— Qu’as-iu donc voulu dire ?
— Que je connais les mauvaises langues... les cameurs, et qu’au prix de tout mon sang je ne voudrais pas voir notre belle cousine exposée aux médisances.
— Eh bien, mon cher Bernard, reprit le comte en desserrant Ks doigts qui meurtrissaient le bras de Saturnin, si lu entends l’un des chiens de Rouillae japper sur les talons de ma femme, garde-toi de la défendre, mais a ver lis-moi et jusliee sera faite... Tu m’as compris?
— Pardienne! soupira l’Eveillé: nom d’un petit bonhomme. quelle poigne vous avez, mon général?
— Bill! j’ai voulu rire. Adieu, ton argent sera, dans quarante-huit heures, à la disposition.
— Vous ne venez pas dans l'allée où se promène ma cousine?
— Non. Puisqu'elle cause avec mon aide de camp, c’est qu’elle a besoin de lui parler, et je n’ai pas, moi, l’habitude de me mêler de ce qui ne nie regarde pas.
Le général s’était entièrement calmé; il prit un journal et se plongea dans un fauteuil r*n disant :
— Au revoir, cousin, je vais lire les gazettes.
— Vieux bandit ! pensa Bernard lorsqu'il se vit dehors; lia la gazette, c’est ton droit. Ils sont tous les mêmes: jaloux comme des dindons, aveugles commodes quinZe-vingtl Plus souvent que je t’avertirai... Ce gredin-là m’a entamé la peau.
Noire homme fit un léger crochet pour ne pas rencontrer la comtesse, car il était pressé de rentrer an logis; mais il n’examina pas moins, de loin et avec l’œil aigu de la méchanceté, la jeune femme et le capitaine qui, se promenant à^Hiis pas et causant avec quelque animation, ne s’apercevaient nullement de la présence d’un espion.
— Qu'on se donne le bras, la nuit, pour éviter les mauvais pas, se dît Saturnin, ça s'explique el sc pardonne ; niais en plein soleil, sur du gazon el en pubiic, c’est indécent.
— Mes enfants, cria le rigole Bernard en entrant dans la salle où sa femme et son fils l'attendaient pour déjeuner; vite un morceau sur le pouce et je purs pour Viradoux. Jules, tu pourras ces jonrs-ci faire, sous le lit de défunt Lataste. tes trois pas à droite el les trois pas à gauohe. car la métairie de Perron nous appartiendra avant le coucher du soleil. J’ai les vingt-cinq mille francs.
— Vrai? interrompit Aglaé avec ravissement.
— Il en n bien coûté à mon orgueil! déclama Saturnin; écoutez pluiêî.
Saturnin raconta sa visi'c au château et l'engagement pris par le général de prêter les fonds nécessaires A l’achat de la métairie.
— j'ai du sauver mon amour-propre, ajoula-t-il, par la fable d'un projet de mariage de Jules avec n'importe qui...
— C'est au miens, interrompit Jules, les projets de ce genre sc font et w défont fàcikîinCQl ; yinsi mou m«iricjg[tî avec Lucrèce. J'espère bien, ma chère mère, que vous reprendrez ma parole. Cette union devient impossible avec l'avenir que j’at devant moi.
— Sans doute, répondit Aglaé, mais tout n'est pas rose
chez les Rosier, et ta Lucrèce nous donnera du til à retordre. , . ..
— Qu'importe,! je saurai bien détournersa colère.
— Par exemple, dit Saturnin, si tu as un sentiment pour la comtesse, sois prudent et ne le fais pas deviner par Lucrèce, car elle te dénoncerait au général, et, alors, moo garçon, je ne te verrais pas blanc; ce guerrier farouche te couperait en deux! Il a le cœur jaloux de Vulcain et le poignet du dieu Mars. Sa Vénus n’a qu'à sc tenir tranquille.
— Et cependant, observa Aglaé, le capitaine sc porte bien.
j e ne voudrais pas être dans sa peau, répondit Saturnin ; car tôt ou lard quelqu'un vendra la mèche, et faudra voir!... .... ,
Jules Bernard ne disait mot, mais il écoutait avec réflexion. Aglaé le vit sourire lorsque son père parla des dangers qui attendaient le marquis de Chalouze, et romme elle crut saisir dans ce sourire un excès de celle témérité que professent tous les amoureux, elle éprouva un frisson de terreur cl de vanité ioui à la rois. Aussi, quand Saturnin eut enfourché son bidet et pris la roule de Miradoux, madame Bernard, jetant ses bras au cou de son fils, lui dit avec une tendre émotion :
Ce nVst pas vrai que tu l'aimes, n'est-ce pasr
— De qui parlez-vous, ma chère mère ?
— De cette femme indigue detoi, de celle fière et coupable comtesse !
— Vous verrez.
— Comment! je verrai.
— Oui ; ne m'interrogez pas pour le moment, car j ai tout un monde dans la tête, et ce monde n'est encore que le chaos. Toutefois, rassurez-vous, je ne crains ni la colère de Lucrèce ni le grand sabre du général.
— Mais, enfin, l'aimes-lu 7
— Si vous me promenez non-seulement de ne pas gêner mes projets, maisencore de les aider aveuglément, je répondrai à voire question,
— Je le jure de ne faire qu’un avec loi.
— Eh bien ! écoulez et gardez cela pour vous. Il y a dans cc moment, à Rouillac. trois femmes : la comtesse. Marinette et Lucrèce. Je n'en aime aucune pour le quart d'heure. Mais tout me dit là, — ce terrible acteur du drame que nous avons à raconter, posa un doigt non sur son cœur, mois sur son front, — tout me dit là, répCia-t-il, que 1resprochainement j’aimerai l'une de ces trois femmes avec les entraînements d’une irrésistible passion. Vous voila avertie; si vous faites cas de ma vie, laisez-vous.
— Bonté divine ! s'écria madame Bernard. Je tremble cl ne comprends pas.
La cachette de Perron dissipera ténèbres et frayeurs.
Allons, chère mère, patience et confiance, je vais prendre des nouvelles de Marinette. Il faut songer à tout.
A quelque temps de là, lorsque les délais légaux furent écoulés relativement à l'ouverture de la succes>ion Lataste, la famille Bernard prit possession de la métairie de Perron, et le savant Jules s’installa, de sa personne, dans le maigre logis d'on l'âme du défunt s'était envolée, non pour un monde meilleur, selon la réputat on qu'elle avait sur la terre, mais pour un séjour de probable expiation. M. et madame Bernard dirent partout que leur fils travaillait à un
grand ouvrage, qu’il avait besoin de paix et d’isolement, et ils expliquèrent comme ils purent cette èmigralion du toit paternel.
Le jour même de cette élection de domicile qui occupa fort les désoeuvrés de Rouillac, il y avait fête et joie chez le bon docteur Parmentier. Marinette entrait résol ùment en convalescence, el son père levait la sèvère consigne qu’il avait maintenue jusque-là autour du lit de sa chère malade. Cazille, autorisée à égayer mademoiselle Parmentier par la réception de quelques amis, g’éUit appliquée, avec une tendresse de mère nourrice, à la toilette de la belle ressuscitée : ce fut ainsi qu elle l’appela pendant longtemps, pour l'avoir crue morte à plusieurs reprises dan» un seul jour.
Marinettc, en revenant à la vie, lentement, mais sans rechutes, n’avait, à la grande joie de son père, aucun souvenir des accidents de la terrible maladie dont la cause était un mystère pour tout le monde. Les affections cérébrales laissent trop souvent des traces funestes pour que le docteur ne dut pas craindre d'abord un incomplet rétablissement ; mais il se rassura peu à peu, car Marinette s'entretenait aisément de la grosse peur qu'elle avait faite autour d’elle, questionnait, non sans sourire, sur ses divagations fiévreuses, et ne paraissait prendre qu'un médiocre intérêt aux récits qu'avec une intention pour ainsi dire marquée, l'excellent curé Dubois faisait, maintes fois, des derniers moments du vieux Lalaste.
Aussi un jour, le curé prenant à part le docteur, lui avait dit ;
— Je vous conseille, et ce sera sage, d’abandonner tout désir comme tout espoir de savoir à quoi attribuer la maladie de voire fille. Vous autres médecins, vous voulez tout expliquer, et vous avez grand tort. Parce que mademoiselle Marinette a été frappée au sortir d'une maison où son bon cœur l'avait appelée à consoler l’agonie d'un malheureux très-imparfaitement réconcilié avec le ciel, — je le crains, — vous vous êtes imaginé qu'elle a pris là le germe de son mal, el vous vous échauffez la cervelle pour inventer des choses inimaginables. Les réponses de votre fille à mes questions, l'indilféreuce qu'elle met à m'écouler quand je lui parle de Lataste, tout vous prouve surabondamment que la vie mal famée comme la lin peu chrétienne de ce vieux pécheur ne sont pour rien, ou pour bien peu, dans la catastrophe que la bonté du Seigneur et la puissance de votre art ont si heureusement conjurée. La santé est revenue, réjouissez-vous et ne persistez pas à rechercher des causes dont l'effet n'existe plus.
Approuvant le curé, M. Parmentier avail abandonné ses recherches, et lorsque la baronne de La Perche lui demanda par pure malice :
— Mais enfin, docteur, la science ne pourra-t-elle pas savoir si le métayer Lataste est mort. Oui ou non, d'une maladie contagieuse ?
Il répondil :
— Pardon, madame, la science est fixée : la méchanceté ne se communique pas, mais on en meurt, et bien des gens devraienl y prendre garde.
Donc, au jour marqué pour le premier essai de ses forets, Marinette s'abandonna aux coquetteries maternelles de Caiille, qui lui fit une charmante toilette de convalescente, la posa dans un grand fauteuil à tapisserie, l'emmitouiila chaudement, lui mit un coussin sous les pieds, lui baisa les mains et recula de quelques pas pour contempler ce cher visage oit la vie renaissante et la souffrance vaincue s'altestaicnl l'une par l'autre, dans une adorable langueur.
Marinette élait ainsi délicieusement belle. Ses yeux agrandis avaient conservé de leur exaltation réeenlc un feu tout particulier qui répandait sur la pâleur des joues une lumière incertaine, vive ou molle, selon le jet silencieux de la pensée. La peau était littéralement diaphane, el on y voyait rourir. dans des réseaux marbrés, le sang rafraîchi de la triomphante jeunesse. I ,e$ lèvres teiules a'un rose dont le vif tranchait sur fivdirc de la bouche, accentuaient avec charme les moindres mots qui sonnaient comme les notes
d'une mélodie. Le corps ne faisait pas un mouvement qui ne fût gracieux comme le frémissement du roseau que redresse, après l'aquilon, le souille réparateur de la brise.
Les visites se succédèrent en grand nombre, mais la vigilante Cazille. obéissant aux ordres de son maître, lit un choix très-étudié parmi les visiteurs. Ce ne fui pas sans regret qu'elle refusa la porte il Victor Landry, car nous le savons, elle proiégeail spécialement ce bon jeune homme ; mais ce fut avec volupté quelle répondit sèchement à Jules Bernard :
— Les hommes n’enlrent pas.
Jules Bernard n’en demanda pas plus long, et se relira Don sans débiter de fort polis compliments. Colin la comtesse Chardin était assise près de Marinetle, entre la baronne de la Perche et M. Parmi nlicr, lorsque madame Bernard insista pour voir la chère demoiselle, — mnnrulfiixe, — expression qu'elle avait adoptée depuis peu de temps pour désigner la fille du docteur.
Cazille aituail et admirait trop la Providence pour résister h cette càlmerie de langage qui lui allait droit au coeur. Quoique le Bernard, — elle rappelait ainsi, — ne lui plût guère, elle l'admit à présenter ses félicitations à Marinetle cl l'annonça.
M Parmentier se leva, la baronne s’arma de son lorgnon sans dire un mot, et Marinetle salua d’un mouvement de tète.
— Bonjour, ma cousioe, dit familièrement la comtesse, et, avant tout, un reproche : vous êtes, au château, bien plus rare que les beaux jours.
— Heureusement pour la saison! observa tout bas et de méchante humeur la baronne.
— Il faut m’excuser, cousine, répondit la sèche Aglaé : notre grande affaire m’a donué bien du tracas,
— Madame marie monsieur son fils '! demanda la baronne continuant de braquer son lorgnon sur la Bernard.
— Nous n'en sommes pas encore là, Üieu merci I s’écria vivement Aglaé tout en examinant la comtesse i la dérobée, comme pour essayer l’effet de cette riposte sur la jeune femme qui, au gré de la vanilé maternelle, devait déjà s'intéresser, par coquetterie, au célibat de Jules Bernard. Mon Sis, ajouta-t elle, n'est pas si pressé d'enchaîner sa liberté, c’est son père qui, seul, a ces idées-là.
— Quelle grande affaire donc? demanda le doetenr.
— Dame ! la grosse fortune du général nous a donné de l'ambition, nous venons de faire une folie; nousavons acheté U métairie de Perron.
— Ah! interrompit Marinetle, dont les joues se teignirent d'un rose vif, avez-vous payé cela bien cher?
— Les yeux de la télé. Mais l'ambition de Saturnin ne sait pas calculer, et je crains bien que nous soyons à la gène pour un temps infini. Perron nous a coûté vingt-trois mille francs, autant dire vingt-cinq mille francs avec les frais... toutes nos épargnes.
Marinetle ne répondit rien, mais son père qni.à toute minute, consultait son visage, remarqua, non sans un froid saisissement, qu'une pâleur jaune succédait à l'animation de ses jones.
La conversation prit un autre cours et Marinetle ne s'y mêla que par respect et politesse pour ses hôtes. On craignit de la fatiguer. lai visite fut abrégée à la satisfaction du docteur.
En se retirant, mais étant encore à portée d’étre enlendue de Marinetle, la baronne dit h Aglaé :
— Madame, conlinnez d’ambitionner, failcs des épargnes ■l achetcz-nous le château de Rouillacjon vous le donnera, moi du moins, pour un morceau de pain.
— Miséricorde ! s’écria madame Bernard, relevant avec iigreur le sarcasme; ça nous priverait du bonheur de vous voir.
— !1 y aurait compensation, car tout le monde n'y perdrai! pas, riposta la baronne.
— Rassurez-vous, reprit mad ame Bernard : loin de vouloir nous élever si haut, je conseillerai à mon mari de des-
cendre, et de revendre, à bon prix bien entendu, ce qui nous a coûté si rher...
Ce furent là les derniers mots du dialogue un peu aigu qu’entendit Marinetle. Ils lui donnaient beaucoup à réfléchir, lorsque M, Parmentier revint de la conduite, qu’il avait faite aux trois dames jusqu'à la grille de son jardin.
La charmante fille prit tout d'abord cet air mignon dont nos enfants font une arme si sûre lorsqu'ils on! à vider quelque procès avec nous, et elle dit au bon docteur:
— Cher père, avez-vous remarqué que madame Bernard ne semble pas très-enthousiaste de sa nouvelle propriété?
— Elle est plus sage que son mari. Ce vaniteux personnage s'est enfle comme une grenouille au seul aspect du général. son riche cousin.
— Vingt-cinq mille francs ! C'esl beaucoup d'argent, n’estce pas, père ?
— Je crois que c'est beaucoup pour Bernard ;pour nous, ce serait énorme..,
— Alt ! interrompit Antoinette avec un sourire déguisant mal une pensée chagrine; puis elle reprit aussitùi :
— Ainsi, je suppose que vous ayez fantaisie d'acheter un petit domaine... vous ne pourriez pas y mettre vingt-cinq mille francs?
— Assurément non, mais...
— Comment ! nous sommes si pauvres que cela ?
M. Parmentier regarda sa fille avec inquiétude, et, comme il vit reparaître celte pâleur qui, quelques instants auparavant, l’avait effrayé, il redouta l'une des crises dont il surveillait, en tremblant, le retour possible. Aussi, voulant écarter tout sujet désastreux. S'empressa -t-il de corriger sa dernière phrase.
— Quand je dis non, je m'explique, chère enfant.Te voilà grande fille, et, d'un jour à l’autre, on peut le demander en mariage.
— Soyez sûr de mon refus.
— Pourquoi cela ?
— Parce que...
Ici Marinetle baissa les veox en rougissant, et elle fit effort pour retenir une larme qui borda sa paupière. L’effort lut violent et presque surnaturel, puisqu’il eut plein succès devant le regard pénétrant d'un père.
Le docteur se prit à sourire, et il répondit par un doux badinage :
— Parrc que, est une raison comme une autre qui ne serait pas bonne. Les jeunes filles, lursqu’elles sont sages, doutent toujours de la rencontre d'un mari, et ce mari nacrive que trop vite pour enlever l’ange du foyer. Que tu le veuilles on ne le veuilles pas, Ion jour viendra ; ce jour, je l’appelle et le redoute, mais mon devoir est de m’y préparer. Donc, pour marier une fillette, il faut autre chose que son cœur et ses beaux yeux, œuvresdu Créateur, il faut une dol, fruit du travail paternel. Ta dot, mon enfant, c'est tout ce que je possède, et mes mains sc sécheraient plutût que d'y toucher.
— Quand vous parlez de celte voix émue, vous me charmez jusqu'au fond de l'âme, mon cher bon père, dit Antoinette.
Elle quitta son fauteuil, poussa le coussin qui C'ait sous ses pieds et vint s'agenouiller devant le docteur dont elle baisa les rnalns.
— Malheureuse imprudente ! s'écria M. Parmentier, veuxtu bien te relever et te rasseoir.
— Non, non, laissez-moi là... Ah ! j’ai tant de bonheur à vous aimer !
Ces derniers mois, prononrésavec un accent de singulière mélancolie, contenaient comme un cri de douleur et de volupté tout à la fois.
I.'heureux père n’enlendil que la voix de la piété liliale, et celle voix le fit d'autant plus tressaillir, que, depuis le premier jour de la maladie d'Antoinette, elle n’avait parlé ni à son cœur ni à son oreille avec Cette explosion d'une tendresse à laquelle il était trop habitué pour y pouvoir renoncer. La joie déborda de son àme, U la savoura jusqu'à
ÏO
LES JALOl'X.
l'enivrement. Sa tille lui était, dès cet instant, rendue tout entière, mieux qu'afee la beauté du visage, mieux qu'avec la sauté uu corps, avec la sauté du coeur ratucuee par la sauté complète de l'esprit.
— Tu as tant de boudeur à m'aimer, chère petite ! répéta M. Parmentier, promenant ses lèvres sur les cheveux et le front de son enfant ; qui donc pourrait l'enlever une parcelle de ce bonheur? tu tout cas, lu serais bien coupable de l’eu dessaisir aujourd'hui, quand les petites mains s'v cramponnaient si fort, il y a dix-huit ans, dans ton berceau.
— Ne dois-je pas vous aimer mieux depuis que j’ai grandi à l'ombre de vos tendresses?
— jvans doute! sansdouic! s'écria le docteur ; mais, lu sauras cela, nous ne demandons pas à nos enfants la science de l'amour lilial. Cet amour lie uuusest pas plus doux à l ige où il enorgueillit autre vieillesse, qu'à l'âge où ses lèvres rnscs bégaient leurs premiers baisers dans d’innocents sourires. Les père el mère les plus heureux sont ceux qui n'ont saisi aucun pr ogres dans te toeur de leurs enfants, pour y avoir toujours été chéris de même.
— El moi, demanda Mariuelle, ai-je varié! Suis-je en retard, suis-je en progrès? ajoula-l elle avec un accent dont elle s'efforça d’éteindre la tristesse.
— Toi? mignounu! non, tu n'as pas varié, puisque dans ce moment béni du ciel, tu me verses la manne que j'attendais eu prière ; non, puisque si j'ai souffert duraui quelques jours, c'est ta lierre, ton délire, la langueur que je dois accuser de ces souffrances, Dejvuis que tlicu l a détournée de la tombe ou nous avons lad t descendre tous les deux, lu me paraissais changée. Toujours buime et tendre, lu -emhlais cependant l eludier à me mesurer les caresses de ton langage, les élans de ton âme, et si je u avais pas eu le secret de celle réserve imunenlaiiée, j eu serais déjà mort de douleur. Mais ne voiià-l-il pas que je te retrouve, à cette heure, telle que tu élais au sein de ta mère qui se léjouil là-haut du retour de ma fortune, telle que lu étais avant la mort du vieux Extasie, quand, par loi, mon bonheur remplissait notre humble maison.
Manuelle eut n i, encore, à cacher le trouble de son âme Ct la rougeur de son visage; elle cuurbjl la lêie el baisa les genoux de son père à plu-ieurs reprises.
— Obi oh! S’écria M. Parmentier . ne suis-je pas vraiment uu médecin à interdire? Quoi ! j'oublie qu'il faut des syinsà ma belle convalescente, j’oublie que les émulions, même les plus douces, lui sont défendues, el, llieu me |>ardoniie! je la gronde... Allons, A votre place, mademoiselle... relevez-vous, allcz-vons-on... là, dans votre fauteuil, et causons des pauvres (leurs de votre jardin; elles Ont bien souffert de ta maladie, va, chère enfinil. Cazille et moi, nous n’avions pas * œ.,r à les soigner, el toutes, d ailleurs, voulaient mourir avec leur reine. Rassure-loi, lis bien-aimé. toutes renaissent aveu toi!
Marinetie, doucement relevée par son père, se, replaça dans son fauteuil. Deux grosses larmes sillonnèrent ses joues.
Elle s’empressa de les essuyer, mais ne s’y prit pas assez vile pour les dérobor à l'oed vigilant de Caziïie, qui se montra brusquement sur le seuil de la chambre.
— Allons, Ideu ! dit l'inquiète el bonne nourrice : voilà que vous la laites pleurer... une belle ordonnance que vous suivez là. , ,
— Pleurer ! répondit non sans chagrin le docteur ; vous avez raison, je suis un maladroit, mais ce sera sans danger; nous ne nous sommes fait que des chatteries... les nerfs se sont détendus... c’est peut-être un bien, n'est-ce pas, fillette ?
— Oui. père, j’en réponds
— Et moi, je réponds, riposta l'intraitable nourrice, que pleurer fait toujours du mal, à moins que ce ne son à force de rire. A ce compte, monsieur, laissez-moi la. besogne, je suis plus gaie que vous, c’est connu.
— Faites donc, dit le docteur en prenant son chapeau ; et comme elle et moi nous sommes en même disposition d'esprn, vau- n’y aurez pas de peine, car, tout seul et comme un fou, je vais rire a travers r lumps, t int j'ai l'âme en joie depuis une heure... Donne-lui nos raisons, ibère belle, ajouta 51. Parmentier, peudant qu'il baisait sa tille au front, et il sortit.
— Je prie que je devine, commença Cazille.
— Quoi ? demanda Jlurinclte.
— Ce qui met voire père en joie el vous en larmes.
— Tu vas donc me prouver que lu es sorcière ?
— Peut-être bien.
— Alors.assi. ds-toi : j’écoute.
Dans le midi de la France, certains usages sont encore, chez le peuple, comme un souvenir des coutumes romaines ct arabes: Cazille prit la pose qui lui était habituelle dans l'intimité de sa jeune maîtresse, i Ile s'agenouilla aux pieds de MarineUe, se renversa en arrière sur sis talons et, dans celle attitude d’esclave amoureuse d'une idole, elle lui dit à demi-voix :
— Je sais tout, moi aussi!
Mndr moi -elle Parmentier se redressa el se leva d'un bond; son visage se contrit des teiutes de l'épouvante, et elle arrêta, sur l’esclave agenouillée, uu regard qu’on aurait cru Uxé sur les yeux d’un reptile.
— Ah! mon Dieu! s'écria Cazille : esi-re qne la lièvre vous reprend? Ce n'est ni bien P rrible ni bien effrayant ce que je sais; et, d'habitude, les jeunes tilles n'eu toinb' nt pas du haut mal.
t es mois peuéirèrenl comme un baume dans la raison ébranlée d- Manuelle; sa surexeiiaihni nerveuse s'affaissa brusquement ; ette se laissa retomber dans son fauteuil où elle s'enroula avec une grâce toute féline, el dit en s'efforçaul de sourire :
— Tu m'as fait peur avec cette voix mystérieuse et celte annonce d'un grave secret. Je suis encore si fai le que mon pauvre eervrau nçuii, comme aulanl de rhucs douloureux, les moindres révélations lorsqu'elles sont inattendues.
— Je le vois bieu, pardirnue! et ce n'est pas vous qui avez eu peur, c’est moi.
— Allons, pille... je ne serai plus sollc.
— i.'esi que. je ne sais plus, maintenant, comment m'y prendre. Ça devient difficile avec une mauvaise malade Comme vous.
— Ne te gène pas, me voilà prévenue et très-bien sur mes gardes.
Cazille complètement rassurée, reprit, avec sa première pose, le ton mtgiiaid quelle voulait iiicllre à sa grande cuntidenec :
— Depuis que vous êtes hors de danger, dit-elle, avezvous cherché, dans votre jolie petite tête, les noms de ceux qui vous out montré le plus du dévouement?
— Je connais ces bonnes personues d'après ce que vous m'en avez dit, mon père et loi.
— Eh bien! remploi, s-les à nous deux.
— Ce sera facile : la comtesse el le général d’abord...
— D'abord! d'ahord! interrompit Cazille avec un petit grognement, ce n'est pas tout à fait vrai, mais passons, car les deux ont été de vrais amis.
— C'est juste, je devrais mettre en première ligne noire bon curé.
— Les curés ça ne compte pas, s'écria Cazille en parlant d’un lou rire.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que c’est leur état d'aimer tous les chrétiens, de les soigner et de prier pour cdx... el puis, allez mujours, vous verrez que j'ai raison de mcltre notre saint curé hors de cause.
L/'yuu-evj
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— Les dames Rosier, la famille Hernard, M. Jules, en ire autres, qui n’a pas manqué, un seul jour, de faire prendre de mes nouvelles. . .
— Oui, oui, un homme poli, celui-là, mais rien de plus... Si vous le notez, moi je l'efface ; à chacun sou goût. Après?
— Après, ma chère Cazille... dame! un peu tout le monde dans le village.
— El voilé tout?
— Oui, si j'ai bonne mémoire, hasarda Marinelte avec quelque timidité.
— Ah! reprit Cazille en poussant un soupir naïf. Si les gens savaient, ils ne prendraienl pas tant de |ieiue à se faire moquer... attendez moi, vous al cz voir.
La bonne servante se leva, passa dans sa chambre qu'une seule portière séparait, nous l'avons dit, de l'appartement de sa demoiselle, et elle revint, tout aussitôt, sou tablier retroussé, se remettre aux genoux de Marinelte.
— Que m'appories-ln la ? demanda la jeune tille.
— Pas grand'cbose, vraiment, le cœur tout entier de mon meilleur ami, à moi.
Et. entrouvrant son tablier, Cazille laissa voir une pile de petits bouquets, les uns desséchés, les autres fiel n> ; Ceux-là brillant encore, mais à divers degrés, d'une fraîcheur pi iutanière. Ces bouquets attachés de rubans verts étaient, tous, d’uuique et même espèce, de roses, fleur privilégiée de mademoiselle Parmentier.
— Il y eu a seize, du Cazille ; comptez sur vos doigts s’il n’y a pas seize jours que vous avez été à celte satanée métairie de Perron ramasser la lièvre qui a failli nous tuer tous : vous, votre père, moi et... suflii ! Je sais son nom que vous ne connaissez pas. Tenez, voilà le premier... il est mon, lui. et ce n'est cependant pas faute d'avoir été arrosé de belles et grossis larmes ! Voilà le dernier... n’esi-il pas frais, heureux, vivant? Ne dirait-on pas que le sol. il lui verse encore sa chaleur, la irrre sa nourriture, et le matin sa rosée? Il pourrira, cependant, comme le premier, dans l'ingratitude de l’oubli.
— Est-ce que je l'ai jamais donné des témoignages d'ingratiiude, interrompit Manut Ile, visiblement émue, quoi qu'elle fit depuis longtemps pour se maliriser.
— Non, non... je ne dis pas ça. mais enfin. .. voilà! répondit Cazille en joignant les mainsavee un gesle plein d'abandon sur les flcuis amassées aux pieds de sa maîtresse. Chaque jour, il venait m’apporter un bouquet qui avait passé la nuit sur l'autel de la sainte V ierge...
— Tais-toi. interrompu Marinelte vaincue nar une larme qui vint briller à sa paupière : lu as promis à mon père de me faire rire...
— Aussi, pourquoi ne savez-vous pas le nom dé relui dont le cœur est là... par terre, au milieu de ces pauvres choses mortes de peur et dd eliagrin ?
— Eli ! mon Dieu ! dit la jeune tille, ce nom, je le sais, puisqüeje veux l'oublier.
— Parlons comme ça! s’écria Cazille en bondissant et frappant dans ses mains : le pauvre gaiçon vivra, et c'est plaisir dans votre maison, tout le monde y ressuscite.
— Folle ! répondit Marinelte avec amertume et rêverie, tu fais de singuliers châteaux habités par des ombres. Causons sérieusement de choses plus importantes.
— Ab ! maintenant, causons de tout ce que vous voudrez ; prenez la parole, gardez-la; je vous écoulerai sans souiller mol.
— Tu sais, ma bonne Cazille. que j'ai toujours été capricieuse et obstinée dans mes caprices.
— Moi ! je sais cela? interrompit Cazille avec étonnement.
— Sans doute.
— C'est-à-dire que je sais le contraire ; mais, enfin, puisque ça vous plaît, je le veux bien .. Oui, vous êtes capricieuse et maniaque... dame ! c'est paisible ..
— Eh hied ! figure-toi qu'un singulier désir m'est venu à l'improviste. Madame Bernard sort d’ici...
— Je l'ai vue, de reste.
— El elle nous a appris que son mari vient d'acheter la métairie de Perron.
— un en parle assez. Dieu merci! Ces Bernard ont une ambition qui luit trembler!
— Le croirais-tu, reprit Marinelte en regardant la nourrice en-dessous, je n'aurai la tête en repos que quand mon pèle aura acheté Perron aux Bernard.
— Est-ce possible?
— Vrai.
— Mais ce doit être pour vous comme un lieu maudit. N’esl-ce pas là, prés du lu de mort du vieux Lataslc, que vous avez, pris le germe de celle lièvre?...
— C’est précisément pour cela.
— Sainte Mère de Dieu ! rn voilà une idée!
— J'ai suinté mon père, il a lait la sourde oreille.
— Ah ! je crois bien.
— Et je compte sur toi pour le gagner à mon caprice qui s'est loge dans ma cervelle de manière à y faire un trou terrible si l’on me résiste.
Cazille examina attentivement Marinelte, et, saisie d'effroi à la peusée que le cm eau de la pauvre convalescente pouvait encore être en danger, elle s’écria :
— Rassurez vous, le docteur achètera Perron, puisque vous y lenez... Ah ! le cher boni nie! il aclièlemii le Pérou si vous en aviez fantaisie, et moi je me tendrais, si ma vieille peau pouvait aider à faire la somme.
— Ainsi, tu lui parleras?
— Je vous le promets.
— Adroitement, pour ne pas trop le chagriner. Crois-tu, ajouta la jeune tille en changeant de ton connue à dessein, cruis-tu que nous soyons assez liclies pour payer celte métairie?
— Les Bernard sont lulés ; ils vont demander un prix impossible, et M. Parmentier ne roule pas sur l'or, quoiqu'il ne m'ait jamais raconté ses affaires.
— S’il est besoin, tu dérideras mon père à emjironlcr.
— C’est doue pour tout de bon ? Vous V tenez... sans plaisanterie ?
— Ecoule, Cazille, rt garde mon secret. Je suis si résolument décidée que, je le sens, je ferai une nouvelle maladie, d'in (mil jour-, si la métairie de Perron nous échappe. C'est comme ça, que veux-tu...
— Moi ! je ne veux l ieu que vos quatre volontés. Laissezmoi arranger les choses avec votre père, et rompiez déjà que ce domaine ensorcelé est à vous.
Ce même jour, vers dix heures du soir, un Immine se promenait à petits pas sur le pi neau où s'élevaient b s humilies bàiisses de la métairie lie Perron. Cet homme s'arrêtait fréquemmeiii pour tendre l’oreille aux bruits agrestes de la unit ; le pas d'un cheval nu duo piéton le faisait tressaillir; les oiseaux de passage même semblaient l'inliiimlei lorsque, près de lui, effrayés de sa reiieuDIre. ils jetaient eu fuyant les noies aiguës de leurs cri» mélancoliques. La campagne était paisible; les dernières lumières du village venaient de s’ileindre, et quelques ruminants de l'étable de Perron attestaient, seuls, la présence d’ôties vivants dans ces paiages. L'homme aux aguets se rapprocha de la porte du la maison principale, et s'v arrèiani de nouveau il dit, se parlant comme font les gens vivement préoccupés :
— lai terre cmière semble endormie... Allons, Bernard, à l’œuvre ! ei sois enfin le premier de Ion nom, le premier de tou foyer à prendre rang parmi les hommes.
Après avoir jeté ces mol- aveu une exultation ou le fiel de I envie se mêlait à la cupide ambition, Jules Bernard poussa la porte de la métairie et entra , d'un pas ferme, dans la chambre où le vieux Lalasle élait innrl sous 1rs yeux terrifiés de mademoiselle Parmentier. Celle chambre n'él iit pas éclairée, el quoique Bernard ne manquât pas de courage, la |>ensée de la mauvaise action qu'il allait commeiire l'envahit mut à coup : il frissonna dans les ténèbres où le spectre de Lalasle lui apparut irrité, menaçant, prêt à châtier un sacrilège.
— Visions d'enfant! murmura le fils de Salurnin : Dieu me pardonne, je crois que j'ai eu peur.
Il plongea une allumette dans une fiole de phosphore, — seul système qui, jusqu'alors à Itouillac, eut détrôné le briquet à silex : — Il alluma une lanterne à portière opaque, due lanterne de mineur, et il promena lenlrmenl un rayon blafard de lumière sur les quatre murs sales et froids de cette triste chambre, d'où les rares et pauvres tueubles du défunt avaient réceiumeiit disparu.
La place du lit était marquée, el par quatre dépressions creusées d.ms le sol par les pieds de ee meuble longtemps stationnaire, et par le large espace qu’il avait protégé contre bs dégradations journalières.
Bernard vint s'adosser à la porte d'entrée et fit trois pas sur sa droite. Alors, il se trouva sur la ligue de la tête du lit de Latasle. Il se retourna, face à gauche, et lit encore trois pas dans relie dirccliun.
— Voilà ! dit-il : je suis juste sous le lit, ce doit être là. Commençons et faisons vite.
Il alla prendre une bêche qu’il avait, le jour même, déposée dans un eoiu de la chambre, et, à la place qu'il avait marquée, il planta son oui II avec plus de vigueur que n'en montraient d'habitude ses liras efféminés. Selon l’usage, le sol de la métairie u'elail ni dallé ni plaucltéié, mais foulé à la dame, caillouteux et fort dur. Au bout d'une heure de travail opiniâtre l'inhabile pionnier n'avail guère avancé son ouvrage. Il avait des ampoules aux mains, la sueur au front et la colère sur les lèvres, mais à peine avait il défoncé quelques centimèires de cet ingrat terrain. Il se reposa, se remil au travail avec une nouvelle ardeur.se reposa de nouveau el trouvant moins de résistance à mesure qu'il dépassait la couche pierreuse, il poussa tout à coup un cri de joie. Le fer de la bêche venait de rebondir sur un corps dur qui avait rendu un son métallique. Bernard plongea la main dans la profondeur du trou, et un sourire satanique erra sur sa bouche : il rencontrait, palpait, caressait un rolfrel de fer qu'il ne s'agissait plus que de desceller, car il élail maintenu par une sorte de maçonnerie. Ce fut l'affaire d’une demi-heure d'un travail vertigineux pendant lequel les tempes de l'ouvrier battirent comme dans un accès de fièvre chaude. Le coffret, les pierres d’où s'échappaient des étincelles au heurt précipité du pic, la lerre s'éboulant sans relâche entre les doigts crispés et occupés à rejeter hors du trou le sol entier de ht maison et la maison elle- même, tout cela parlait à l'imagination enflammée de Bernard, qui donnait à toutes choses un corps, une Ame, une voix selon le désordre de ses convoitises. Knlin, la dernière attache se rompit et le larron triomphant arracha des entrailles murées de la terre, une cassette à couvercle bombé qu'il éleva vers le ciel avec extase, comme si le ciel eût pu recevoir les actions de grâces d'on malfaiteur.
Celle casselie était très-lourde. A en juger par sa rapacité, elle pouvait contenir une fortune de millionnaire, ne fût-elle qu'à demi remplie d’or. Jules Bernard l'examina sur ses quatre faces. Il remarqua, non sans joie, car c'était bon indice, que la serrure était surmontée d'une couronne de marquis en relief et en argent.
N’avanl pas trouvé la clef de ce coft'rel mystérieux, il asséna sur sa serrure un violent coup de pince, qui lit éclater le pêne et chavirer le rotivercle.
Une liasse de papiers tomba sur le soi, et ce fut tout. L’œil avide de Bernard ne vit rouler ni or ni pierreries; son oreille impatiente n'entendit aucun des bruits attendus. Le voleur frémit et devint pâle, comme si le bras de la justice se fût appesanti sur son épaule.
— Ai-je rêvé? se dit-il.
Et il s'agenouilla, saisissant d'une main découragée les papiers qui s’étaient échappés du fond de la cassette.
Ces papiers étaient noués, en plusieurs rouleaux, avec des rubans noirs fanés par l'humidité. Jules Bernard prit le plus volumineux de ces rouleaux, dénoua son ruban et en retira tout d'nlmrd deux petites miniatures, dont l'une était encadrée de brillants el l'aulre d'un cercle de plomb. La miniature aux brillants offrait le portrait d'une trèsjolie femme portant le costume du règne de I.ouis XVI ; celle du cadre de plomb représentait un gentilhomme de la
même époque dont le visage était jeune, fatigué, railleur et lin. (in y saisissait des traces de profonds ravages et l'attestation de violents désordres. Ces deux peintures, également remarquables, étaient évidemment l’oeuvre d’un maître. Jules Bernard s'occupa beaucoup plus du feu des diamants que de la physionomie des personnages ; puis il approcha sa lanterne des papiers élalés sous ses yeux.
Il lisait à peine depuis cinq minuirs, que cédant à une vive émotion, il changea de posture, s'assit commodément, plaça les rouleaux el la lanterne entre ses jambes, el se mil, non plus à feuilleter ees papiers jaunis par le temps, mais à les étudier avec un soin tout particulier.
Comme il terminait la lecture du premier rouleau, il s'écria en joignant les mains :
— Insensé ! tu as les mains pleines de diamants, et tu te plaignais de n'avuir pas trouvé d'or. O fortune 1 enfin je te tiens!
Le jour commençait à poindre, et on entendait déjà le pas lourd et traînant des bœufs se rendant au labourage, lorsque Jules Bernard termina la lecture du dernier rouleau des papiers dérobés il la cachette du métayer Lataste. Il replaça papiers et médaillons dans le coffret, et après quelques minutes de réüexion, il se mit en devoir de combler le trou qu'il avait creusé.
Après avoir rétabli de son mieux l'état des lieux, c’est-àdire effacé autant que |>ossi!ile les traces de son travail clandeslin, il sortit de la maison, empnrlant sons son manteau la cassette de fer, el, au plus profond dn cœur, l'une de ces joies sans nom, tant elles sont à la fois dominantes et criminelles.
Jules Bernard ne rencontra personne dans le village, entra chez lui, courut à son appartement et enferma soigneusement son trésor dans un meuble dont il garda la clef. Comme il achevait celle opération et se retournait pour atteindre son lit, il aperçut sa mère qui lui cria du seuil de sa chambre ;
— Seigneur, mon Bien ! que t'arrivc-t-il, citer enfant ?
— A moi? Rien, absolument rien.
— Mais, prends un miroir, regarde-toi... tu es plus pâle qu'un mort !
— En vérité ! Eh bien, ma bonne mère, je n'en mourrai pas, rassurez-vous.
— Cependant lu dois souffrir?
— Souffrir! j’ai l’âme en paradis.
— Pourquoi donc cette pâleur? Pourquoi ces yeux couleur de sang?
— Je ne me suis pas couché... je rentre.
— Je le sais... moi non plus je ne me suis pas couchée, moi non plus je n'ai pas dormi. — Je t'attendais, j'avais peur!
— Ecoutez, ma mère, écontez bien et ne m'interrogez pas davantage, car à l'homme qui va jouer ma parlie il faut des fore s, de l'audace, de la ruse, du génie même, el les nuits hlanrhcs ne donnent rien de tout cela, an contraire. Donc, je vais dormir, rêver, préparer... mais il est jnsic que je vous confie un secret d'où dépend plus que ma •vie. Je m'y suis, d'ailleurs, engagé vis-à-vis de vous il y a de cela quelques jours...
— Le nom de l'une des trois femmes... interrompit Aglaé.
— Oui, ne vous ai-je pas dit que je n’en aimais aucune, mais que, Irès-prochainemcnl, j'éprouverais pour l'une d'elles...
— Une passion terrible, irrésistible, s'écria madame Bernard dont le corps entier frissonnait.
— C’est cela, reprit Jules d'une voix calme et froide. Eh bien I c'est mademoiselle Parmentier que j'aime, que j'aime avec... fureur. '
— Eh ! quoi, Ion cœur a-t-il pu s'éprendre si vile ?
— Mon cœur n'a rien à voir dans cetle affaire, répondit
n yl»T3,.
Jules Bernard. Je croyais vous en avoir averlie, ajouta-t-il. Le cœur est un traître dont les niais ne se délient pas. Je suis, moi, mieux avisé, et si cet amour dont le foyer est dans ma tête, était vaincu, par malin ur, il ferait, n'en doutez pas, un horrible bruit dans ces conlrées, et peut-être beaucoup plus loin. Allons, chère mère, laissez-moi reposer, et, si vous m'aimez, défendez ma porte aux indiscrets, notamment à mon père.
A huit jours de la, comme les trois Bernard achevaient de souper, Saturnin dit a son fils :
— J’espère que lu as eu le temps de faire tes fouilles à Perron. Pin de compte, qu'as-tu trouvé, en long et en large, sous le lit de fen Lataste ?
— Absolument rien.
— Ça l'apprendra à te fier aux suppositions.
— J'avoue que j'ai fait une sottise.
— On ne réussit pas à tout ce qu'on entreprend, dit Aglaé.
— Quand on échoue, reprit Saturnin, c'est qu'on a mal calculé. Moi, je ne livre rien au hasard ; aussi n 'ai-je jamais de déceptions. Mais ce qui est fait est fait, et puisque nous avons acheté assez étourdiment, il s’agit de revendre avec réflexion, avec beaucoup de réflexion. J'imagine que tu ne m'as pas fait acheter Perron pour m’v voir planter des choux?
— Pas précisément.
— El tu as absolument renoncé à y trouver le trésor en question ?
— Absolument.
— Eh bien ! je ne sais pas si le diable a jeté un sort sur celte métairie, mais (ont le monde en veut. Figurez-vous que ce matin M. le curé est venu me demander ce que le nie contenterais de gagner snr mon acquisition : « Faudrait voir, que j'ai répondu. C’est un fier domaine et une terre de bénédiction. — Vous en êtes pour vingt-cinq mille francs ? a-t-il ajouté. — C'est vrai, mais il ne faut jamais demander ce qu'un cheval a coûté-, — Voulez-vous mille écus de profit? — Je veux dix mille francs, en supposant
que l’acquéreur scia mon ami. — Dix mille francs! mais c'est refuser. — Non, c'est à prendre ou ù laisser. » Alors, le bonhomme de curé m’a retourné, retourneras-tu, sans y gagner un liard ; car, à son obstination, je devinais que j’avais demandé trop peu, et il a fini par mavouerque M. Parmentier, cédant à un caprice de sa fille, désirait nous acheter Perron, qu'il irait jusqu’il trente mille francs, mais ne pourrait pas dépasser ce chiffre sans se ruiner.
— Et qu'avez-vous répondu ? demanda Jules dont le regard brilla d'un éclat singulier.
— J'ai tenu bon.
- — Est-ce que vous n’étes pas mariés en communauté de biens ? dit Jules Bernard s'adressant à sa mère.
— Oui, répondit Aglaé.
— Pourquoi cette question ? demanda Saturnin.
— Parce qu'alors vous ne pouvez pas, ce me semble, acheter et vendre sans l'assentiment de votre femme.
— Sois persuadé que ta mère ne refusera pas de tendre son tablier pour recevoir celte bonne aubaine. Dix mille francs, mon garçon, ça ne se trouve ni dans tes gros livres, ni sous le lit de feu Lataste, pas plus que sous les pieds d’un Une, pas vrai, ma vieille?
— Laisse parler l'enfant, répondit Aglaé : je lui donne pleins pouvoirs. .
— Ce n’est pas un misérable gain de dix mille francs qu'il faut faire, reprit Jules Bernard avec le plus grand calme. Pour mademoiselle Parmentier, Perron vaut cent mille francs.
Saturnin fit un bond sur sa chaise. Aglaé, toujours prête il l’admiration quand son fils prenait la parole, battit des mains et s’écria :
— C’est jnste, ça; c'est clair et net.
— Autant renoncer à l’affaire, observa Saturnin ; car demander cent mille francs au pauvre Parmentier, c’est lui demander un million. Il vendrait sa fille qu'il ne les ferait pas, tes cent mille livres.
— D'abord, répondit Jules, on ne connaît pas la fortune
du docteur, qui ne dit ses secrets à personne; et puis il a des amis qui s'engageront pour lui.
— Ah! uuiche! des a luis I interrompit Saturnin; ou n'en a que jusqu’à ia humer.
— Le général, et d'us, reprit Jules Bernard ; notre cousin Landry, utile deux,...
— Landry ! il est serré connue un boudin, et s'il a soixante mille francs, c'est pour lui lu bout du monde.
— Oui, mais il est fort épris de mademoiselle Parmentier, et, tel que je le connais, l'amour peut lui inspirer un désiméressetueiil héroïque ; il est homme A se ruiner pour sa belle.
— Tu crois va, toi ?
— J'y crois et j'y compte.
— Tu ne l'aimes doue pas, notre cousin ?
— Je le déleste, et s'il se ruine, j'en rirai, Au surplus, Inisscz-inoi lu soin de conduire celte affaire; ne vous eu mêlez plus^ dites au euié qu'elle nous regarde seuls, ma mercetmoi. Liés demain je me mellrai eu campagne... Ali ! mon cher père ! vous êtes madré, vous passez pour un finaud dans le pays, et, cependant, ma vue porte plus lois que la yfilre.
— faudra voir, mon garçon, faudra voir! Viser n'est pas tout ; atteindre, voila l'essentiel. D'ailleurs, ton projet me semble dangereux. Ou va nous lapider dans le pays; il sera dit que nous égorgeons le prochain.
— laissez doue ! ou ne dû cela que des pauvres, et les riches ne sont jamais pendus. Je veux vous enrichir; j’y travaille. Je suis sur la roule d'une énorme fortune, ne m'arrêtez pas; laissez-tuoi passer.
Jules se leva du table, Ut quelques pas dans la salle, prit brusquement son chapeau cl sortit.
— Notre fils devient fou! dit Saturnin à sa femme. Sa tête liât la breloque ; chez lui la science a dévoré le bon sens.
— fallait pas l'envoyer à l'école, répondit laconiquement Aglaé. Si insensé qu'il le paraisse, je suis de son avis. Perron vaut cent mille francs.
— Allons! dit Saturnin s'efforçant de rire; les deux font la paire.
Et il sortit h son tour, laissant madame Bernard au trouble de ses méditations.
Le lendemain, Jules se présenta en toilette étudiée, h la grille de la maison Parmentier. Le docteur était sorti, et Cazille allait renvoyer l'illustre rejeton des Bernard sans plus de façon qu'un simple mortel, lorsqu'une douce petite voix dit derrière la fidèle servante :
— faites entrer monsieur; je le recevrai avec plaisir.
C'éiait Marinetle qui, avant aperçu Jules Bernard, était
accourue dans l'intention de lui faciliter un accès que devait combattre la robuste vertu de Cazille, peu sympathique nu jeune savant.
Jules entra dans le salon que nous connaissons; Marinette lui désigna un fauteuil et s’assit en face de lui. Cazülc ajiiuht au sarmrnl un feu de la cheminée, puis elle s t* relu-.!, comme il regret, non pour aller loin, car elle se promena dans le jardin, sous les b nôtres du salon, de manière à se montrer au premier appel de sa inâiiresse.
Mon père prolongera peut-être son absence, commença mademoiselle Parmentier, et il s'en voudra, monsieur, d'avoir manqué votre bonne visite.
— Je naîtrai pus même sujet de me plaindre, mademoiselle, puisque von» m’avez fait l'honneur de inc. recevoir.
— Ce n est donc pas pour affaire que vous désirez voir mon père?
— Pardon, mais comme celle affaire vous intéresse et beaucoup, il est possible que je me félicite d’en avoir, préalablement, causé avec Wms.
— Je suis fort inhabile, mais enfin j’ai bonne mémoire, et ce que vous me direz je le répélerai fidèlement. De quoi Vagit- il J
— D'on acte A signer. M. le curé Dnbois nous a dit que monsieur le docteur désire acheter la métairie de Perron...
— C'est la moitié de la vérité, interrompit Marinetle en
rougissant, car le désir de mon père a cédé à mon caprice A moi, caprice de malade et... d'un enfant gâté.
Jules Bernard s tacliut ntspueiueuseuteui et gracieusement, pma il reprit ;
— Perron w'uppariw*» «a propre, mademoiselle; mes purent» m'ont donné ce domaine, «I puisque c'est vous qui eu avez fantaisie, nous n 'aurons vous et moi qu'a traiter... A l'auiiahie.
— Vous m'aniumceê une bonne nouvelle, car, je veux le croire, vous suivi uioiusdifficilé que monsieur votre père.
! — Très-cerlaiiietueu! : mon père est do sou Age; une
| affaire n’est pour lui qu'une affaire ; le calcul prend trop souvent la place du coiur chez les vieilles gens.
I Mademoiselle Parmentier baissa les yeux, cur Jules Ber* j nard venait de donner A sa voix une irès-ituuce tulonalion [ qui annonçait que l'entretien allait devenir gèuaul pour la ' timidité d ’une jeune bile..
— Et que demandez-vous pour conclure ? dit-elle arec quelque embarras. * «
-- L'impossible, mademoiselle.
— L'impossible !
— J'ep ai peur.
— Expliquez-vous ?
— Ce n’est pas chose facile, et cependant vous allez von que le mot dont je me suis servi n'a rien d’exagéré. -La métairie de Perron m'appariieol, j’en peux disposer A mon gré, c'est-à-dire la vendre ou la donner; si je lu vends je Pesliinçrai cent mille francs, si je la donne...
— Vous avez raison, monsieur, ini'irompil Uurinetle avec animation, «'est l'impossible que vuus êtes venu nous proposer, car cent mille francs, nous ne les aurons jamais, et, que je sache, mon pauvre père u'est pas homme A recevoir uu don que rien ne justifierait.
— Hélas ! mademoiselle, vous me condamnez d'un mot, avant même que j’aie parlé. Un don que rien ne justifierait, avez-vous dit? Il faut que la voix, le regard et l'âme soient bien impuissants, pour qu’ils n'aienl pas su vous dire, depuis longtemps déjà, ce qui se passe en moi. Permettez que je m'explique dans celle unique occasion que m'offre mon deàlin railleur de vous approcher sans lemoins. Je vous aime, je vous tiens en adoration secrète... j'ai failli motini de votre maladie, et quand j'ai su que, par un caprice de convaleseenle, vous désiriez posséder ce domaine, dont la faveur du ciel m’a fait maître, j’ai béni ce sourire de la fortune, je me suis dit une je mettrais Perron A vos pieds, en vous suppliant de m'accepter pour époux.
— Monsieur, Interrompit la jeune tille, qui, dès les premiers mois de cette déclaration passionnée, avait recule son fauteuil avec frayeur ; je ne peux plus vous entendre, souffrez que je nie relire.
Et mademoiselle Parmentier se leva.
— Bien qu'un mol, ajouta Bernard, et je me tairai : Si j'ai estimé mon domaine cent mille francs pour le vendre, n'est-re pas vous dire que je ne veux céder à personne le droit, le bonheur, la joie suprême de satisfaire le seul désir que vous ayez encore hautement manifesté.
— Vous avez succès complet, monsieur, car ni mon père ni personne ne poussera l'extravagance aussi loin que votre prétention.
— Ainsi, Pacte à signer, vous le rejetez ? demanda Bernard toujours suppliant.
— Quel acte?
— Le contrat de mariage qui doit vous donner tout ce que je possède.
— Vous avnz été d'une franchise un peu lirusque, monsieur, répondit Antoinette en regardant de haut Joies Bernard ; souffrez donc que je vous imite et que je vous parle avec une sincérité absolue : si je pouvais disposer de cent mille francs, je vous los donnerais de suite pour payer votre domaine quaire fois si valeur: je peux disposer de ma mon, et je ne la donnerai jamais a l'homme qui a osé me faire des conditions.
IL rnard se leva, les lèvres pâles, le front couvert d'nn sombre nuage et les yeox injectés d'hypocrisie.
Je n'ai plus qu'à vous demander pardon, madumoi- i selle, dit-il d'une voix mielleuse, du dérangement que je 1 vues ai causé et de mon luipurluuité. Ou assure que M. le ! docteur Parmentier est rictie, que, s'il étau seulnueul de petite atsauee, il lie pourrait pas prodiguer gratuitement à nos paysans les secours du suit arl. Je souhaite que ce bruit public soit fondé, car alors, pour peu que voire fantaisie s'obsliue, vous trouverez facilemeut les cent mille francs qui devront la payer. Veuillez être assurée, mademoiselle, de mon jirofoud respect, et dire à monsieur vutre père combien je suis chagrin dé i’avoir manqué.
Marineilc etail si étourdie du coup de foudre qui avait tonné à scs oreilles et dans son coeur pendant la dernière partie de ce singulier 'entretien, quelle n’enleudil ni tes adieux sardoniques de Jules Bernard, ui le bruit de sa re- Lraite. Elle demeura glacée et comme clouée à la place où, debout et dans une noble attitude, elle avait pris congé de cet adorateur dangereux que Cazdle accompagna, en le serrant de prés, jusqu'à la grille, comme font le» chiens de garde à l'égard des étrangers mal vêtus.
Lorsqu'elle eut donné, d'humeur bourrue, deux tours de clefàia porte extérieure, Cazdle courut au saiou. Marinette la vit, fondit en larmes et tomba dans ses bras.
Le soir de ce même jour, il y avait petit cercle de famille et d'amis dans le salon réservé du château de Kouillae. Madame de b Perche faisait sa parlie de whist avec la comtesse Sydunie, le général et le capitaine de Clialouze. Près de la cheminée su tenait le curé Dubois, le neveu Landry et Cornélic Rosier, qui, preuunt son parti de la cuisiné au beurre, dînait régulièrement deux fois par semaine chez son cousin. La convcrsaiion languissait dans ce coin. Le curé était préoccupé; Landry fronçait le sourcil, el madame Rosier faisait des grâces à Jupiter, qui, couché contre le garde-feu, paraissait mépriser des avances dunl, ti devinait l'hypocrite portée. C'est qu'eii elfe! la gourmande Cornélie tenait à plaire à la difficile baronne qui gouvernait la fable de la maison.
— Nous ne voyons plus le docteur, observa M. de Chalouze pendant que la comtesse achevait de donner les cartes. •
— Et j’en suis fâché, dil le général, cal- c'esi un joueur émérite.
—.laissez donc! s’écria madame de la Perrhn; depuis quelque lemps, votre M. Parmentier devient insupivortalile ; il est si triste, avec sa longue mine, qu’au whist, je le prends toujours pour le moi t quand il esi mon partenaire.
— Ah! madame, c'est méchamment joli ce que vous venez de dire là ! répliqua le général en souriant. Où donc, en vérité, prenez-vous tomes ces pierres que vous jetez dans les jardins de mes payt ?
— Général, j'ai joué trèfle, répondit la baronne.
— Voilà loul de même une dntle de jiarlie, remarqua Cornélie qui élan venue sc pilier drrnèro le. siège de madame de la Perche, on y dil un mot tous les quarts d'heure.
— Vous auriez besoin de l’apprendre pour... nous tenir compagnie, répliqua la baronne.
— Moi ! merri! je ne sus que la radis Ile et li> Irnc.
— Leiruc! Vous ut 'enseignerez le truc, madame Rosier... quel joli mot...
— Vous n’y seriez pas habile, avança le général qui se senlail en crw : on y fait force grimaces.
— Ce s nt donc vos jroi/s qui l'on! invenlé? riposta la douairière, que le capllaine encouragea d'un sourire.
Le maire de Rouillât- mira dans le salon el vint saluer b s joueurs.
— i.uoi de nouveau, monsieur 1« maire? demanda la rouit sc.
— Une singulière aventure, madame, mademoiselle
Parmentier est menacée d'une rechute, et le pauvre docteur est au plus mal.
— Allons dune! s'écrièrent à la fois le général el Landrv, qui s levèrent tous les deux el enlralnéreul le magistrat près du foyer.
— Je perds encore quinze fiches ce soir, dit la baronne se levant à son tour, il n'y a décidément rien à gagner dans ce maudit pays.
— Vous appetei cela une singulière aventure? observa le capitaine s'adressant au maire, l'tlTroi et peut-être le deuil dans une pauvre maison.
— C'est inhumain, dit tout bas la comledse.
— C'est rouWacquoin ! dit encore plus bas la baronne.
— J'ai vu le docteur et mademoiselle Purinemie dans la journée, observa le curé, le docteur ui'a semblé inquiet, préoccupé, légèrement exalté peut-être, niais non pas eu danger. Quant à sa fille, elle était presque gaie.
— J'exagère sans doule, reprit le maire; mais enfin voici le bit, et je n invente rien; ce que je vais vous raconter court la ville.
, — La ville ! murmura la luronne. O Gascons ! je parie
que Rouillac a des armes...
— Parlantes, glissa le capitaine à l'oreille de la douairière, un éteignoir dévoré par la rouille.
On fit cercle autour du maire, qui commença son récit :
— Vous savez tous que mademoiselle Parmentier, imparfaitement guérie, à ce qu'il parait, a conservé, comme reliquat de sa maladie cérébrale, une envie démesurée de posséder la métairie de Perron. Vous savez encore que le docleur. cédant aux instances de sa lille, s’est décidé à faire celle acquisition , c'est-à-dire à offrir aux Bernard un beau profit sur l’achat ; mais ce que vous ne savez pas el ne pouvez pas savoir, c'est le prix que les Bernard ont fixé.
— Trente -cinq mille francs, interrompit Landry.
— Trenie-cmq mille francs hier, mais aujourd’hui, de- . viriez. .. Cent mille francs, pas un liard de moins, i- — C’est de la démence! s’écria le général.
— C’asi odieux ! ajouta la comtesse.
— Gela ne m'étonne pas, dit la baronne à demi-voix.
— C'est du chantage! observa de Chalouze.
— Tiens! piensa Cornélie, c'est une idée! Lucrèce ne s’en trouvera pas plus mal.
la: curé avait joint les mains et levé les yeux au ciel ; Landry avail passé convulsivement scs doigis dans ses cheveux, el Ei on les avait suivis dans leur trajet, on aurait vu tomber, sous leur étreinte, les innocentes victimes dé son horinèie colère.
— C'est loul ce que vous voudrez, reprit le maire, mais, avant tnm, c'est la pure vérité. Les époux Bernard ont fait donation de Perron à leur fils, et il |raralt que celui-ci, jeune homme fort savanl, a découvert dans deux champs de sa métairie des gisements précieux de je ne sais quoi, dont personne avant lui n’avail soupçonné l’existence. Bref, il veui rem mille francs de son domaine, et le pauvre M. Parmentier «r fend la têic à loin les murs pour trouver celle somme formidable qu'il n'a p« . DP u merci! rnr il la : donnerait, parole d’houiienr, luni il a peur de revoir sa I lille dans l'étal d'où il l'a Urée.
I - N'avez-vnu' pas dit que mademoiselle Marinrlfe élalt ce soir menacée d'une rechute? demanda Landry.
— C’est encore vrai. M. l’arm-nlier sort de chez mol. Il m’a demandé soixante mille félines à - mpmnler en me rai cordant l’affaire; el il m’a dit que sa liile venait de se meltre an lit avec une grosse fièvre. Soixante mille franes,
I c’esi mie fortune. J'en aurais la libre disposition, que je ne les prêlerahfpas à ce pauvre homme, fl'aliord, à vrai parier, jiaree qu'il ne pourrait pas me les rendre, ensuite parce que ce serait le rainer à coup sùr et enrichir les Bernard, qui font là un vilain métier.
— Vous avez parfaitement raison, dil le général. Je vous approuve.
— El je suis venu, bien vire, vous trouver, ajouta te maire, afin de vous prévenir. Car, pris à l’imprortste, vous
auriez pu, riche comme vous l'êtes, céder aux instances de M. Parmentier, qui ne tardera pas à s'adresser à vous.
— Pardienne! pensa la douairière, tous les veaux de Rouillât s'en donnent de téter; ne sommes-nous pas la vache & lait communale?
— Dans ce cas, répondit le comte Chardin, je ferais comme vous. Je refuserais au nom de la morale outragée par les Bernard.
— Oui, mon oncle, observa timidement Landry, mais au nom de l'humanité? Cette jeune filic est bien malade !
— 11 n'v a pas d'apothicaires qui aient des remèdes de ce prix, dit crûment la baronne au capitaine. M. Landry ne va-t-il pas faire l'amour à nos dépens ?
— Il y a quelque terrible mystère lA-dcssous, glissa tout lias Chalouze à la douairière, qui riposta sur-le-champ.
— Il n’y a là-dessous que trois coquins : les Bernard, un fou, le docteur, et une Jacqueline à vapeurs villageoises, la Marinette. Peut-être monsieur mon gendre sera-t-il la dupe qu’on cherche; alors la chambrée sera au grand complet.
— Je voudrais avoir soixante mille francs bien à moi, dit la comtesse à sa mère, dont elle avait entendu l'apostrophe.
— Sla fille, vendez vos diamants, répondit avec humeur la baronne ; vous les remplacerez par des pierres fausses, qui vous rappelleront, fidèlement, les faussetés de tous ces intrigants.
Un domestique ouvrit la porte et annonça le docteur Parmentier.
Chacun des assistants, moins la baronne, frissonna comme à la commotion d'une décharge électrique.
Le bon vieillard s'avança d'un pas incertain, l'oeil vitreux, le maintien gêné. L'altération visible de son visage annonçait le trouble désolé de son coeur; ses cheveux, dont 11 avait un soin particulier et qu’il relevait en cercle épais d'nne extrémité à l'autre de son large front découvert, flottaient abandonnés sur ses tempes, et il paraissait avoir perdu jusqu'au souvenir de cette grâce native qui, nous l'avons déjà dit quelque part, lui donnait la majesté raffinée d'un portrait d'ancêtre.
La comtesse courut au-devant du docteur.
— Nous sommes heureux de vous voir, monsieur Parmentier, c'est preuve que votre chère fille se porte bien.
Le vieillard secoua la tête en silence.
— Vous êtes mille fois bonne, madame, répondit-il, mais nous n’allons bien ni ma fille... ni moi. Ah! nous traversons des jours de sévère épreuve pendant lesquels il fait bon d'étre... chrétien. Monsieur le comte, ajouta-t-il parlant bas au général, et après avoir salué tout le monde : un mot dans votre cabinet, s’il vous plaît ; rien qu'un mol, mais an plus vite.
Le général fit quelques pas dans le salon, puis, feignant de rappeler un souvenir, il se frappa le front et s'écria :
— Saprrlottc! docteur, puisque vous voilà, permettez que j'abuse de votre visite. J'ai à vous consulter pnur une vieille blessure... voulez-vous que nous passions dans mon Cabinet ?
— Je suis à vos ordres, monsieur le comle , répondit le médecin.
El il remercia, par un sourire plein d'affable tristesse, l'auteur du bienveillant mensonge qui facilitait sa sortie d’un salon où il était entré en tremblant.
— Ah t ma tante, dit Landry à la comlesse, quel noble et grand cœur que celui de votre mari, et que vous devez l’aimer 1
— Oui. certes! réponditla jeune femme ; ce cœur fait ma joie et mon orgueil.
Ici, la cousine Rosier regarda en dessous le. capitaine et la romtesse, espérant saisir entre leurs yeux le choc d’un double éclair, tant elle rrovait volontiers aux cancans répandus par les Bernard. Le hasard voulut qn’cn effet, à ce même moment. M. de Chalouze et madame Chardin se regardassent. Chalouze pour approuver ce que la comtesse venait de dire, et la comtesse comme pour invoquer le té-
moignage du meilleur et du plus vieil ami de son mari. Cette communication, involontaire des deux parts, fut aussitôt commentée par le maire et Cornélie, qui, tacitement, la recueillirent avec la férocité naturelle aux méchants lorsqu'ils sont hèles-.
Dix minutes après le départ du docteur et du général, le comte Chardin rentra seul dans le salon ; scs traits bouleversés attestaient la fatigue qu’une grande lutte avait causée dans tout son être.
— Il est parti, dit-il avec chagrin; sa parole m'a navré... Je ne suis pas sans inquiétude , et je ne sais pas, en vérité, si je dois être content de moi.
— Vous avez donc refusé, mon qmi? demanda la comtesse.
— Oui, mon enfant, c'était mon devoir d'honnête homme; mais il y a des refus qui coûtent bien cher!
— Oh ! mon Dieu ! soupira tout lias Landry, que faire pour les sauver?
— J’ai résisté d'abord à ses calculs, qui sont d'un pauvre insensé, reprit le général, car il m'a parlé de son travail opiniâtre comme d'une garantie de sa solvabilité... le travail d'un vieillard dont les jours sont comptés! J’ai résisté à ses prières, puis à quelques larmes qui semblaient creuser à travers sa honte des sillons de feu sur ses joues. J'ai résisté au sombre tableau qu’il m'a fait de sa fille expirante. Tout cela n'a duré que quelques minutes, et me voilà tout effrayé de sa douleur et de mon courage. Ce malheureux est fou, comme sa fille est folle; mais si la folie duc à l'ébranlement causé par une fièvre incurable est digne de pitié, celle qu'entraîne l'adoration paternelle commande un' respect dont je suis profondément pénétré. Non, les Bernard ne savent rien de celte lamentable histoire. Je les verrai dès demain, et s'ils ne sont pas des monstres, ils reviendront à des sentiments moins barbares.
— Et moins absurdes, dit la baronne ; car enfin les Parmentier morts, la métairie ne vaudra plus que vingt-cinq mille francs.
— Sauf réserve de la trouvaille, observa le maire ; car si, comme le dit le savant Jules, les champs de Perron contiennent des gisements précieux, du cuivre ou de l’argem, du mercure, de la terre à porcelaine ou du charbon, que sais-je! le gaillard en tirera profit.
— Épargnez-nous ces suppositions, s'écria la douairière, il n'y a que gasconnade dans ce pays, sous terre comme dessus.
— Tiens! dit Cornélie Rosier, où donc est passé mon cousin Landry? la nuit est noire, et je complais sur lui pour m’accompagner.
— Il s'est échappé à la sourdine, répondit le capitaine. Ce brave jeune homme est en proie à une vive agitation qui fait honneur à ses sentiments.
— Il en tient pour la petite, reprit Cornélie, cl c'est naturel que ça le chiffonne.
La conversation fut interrompue par les domestiques qui servirent le thé.
Cornélie mangea du gâteau de plomb comme si elle n'avait pas diné, et la baronne trouva mainte occasion de lui jeter, à travers jambes, quelques-uns de ces lardons qu'elle suivait si bien aiguiser, mais qui mordaient moins fort que les dents de la robuste cousine.
Le curé s'était tenu silencieux. Il se leva, prit sa canne et vint droit à M. de ' halouze :
— Que pensez-vous de tout ceci, capitaine?
— Si vous n'étiez pas prêtre, je vous dirais, répondit Chalouze. que le diable s’en mêle et que Perron est ensorcelé; mais vous êtes un homme du bon Dieu, et vous devez Croire que la Providence nous cache là-bas quelque important mystère. Je suis disposé, dans cc cas, à me ranger à votre avis. Rappelez-vous les mots que mademoiselle Parmentier laissait érhapprr dans son délire...
— J’y ai songé tout ce soir.
— Râpprochéz-les de celte obstination de la jeune fille, de son désespoir, de sa rechute enfin...
— Oui, oui, il y a là quelque chose de grave... un indice.
— Mais rien qu’un indice. Observons, vous et moi, élu- j dions eu secret... la lumière se fera, soyez en sur.
— Dieu vous enlende.
Les liâtes du château prirent congé de la comtesse. Cornélic s'en alla gênée par la présence du curé qui. l'accompagnant, l'empêcha de médire, avec M. le maire, et du prochain et surtout de ceux dunt elle venait d’essuyer la nappe.
Landry à peine instruit des instances infructueuses de M. Parmentier, s'était esquivé du salon et avait pris sa course sur la pente du coteau de Uni. illac.
Arrivé au point marqué par le quartier de roche dont nous avons déjà parle, il vit sur celte roche une masse noire immobile, s’arrêta, entendit un sanglot, et se précipitant, il serra dans ses bras le lion docteur.
— Pour l'amour de Dieu et de voire fille, ayez plus de courage, dit-il ; vous vuilà faible el pleurant comme un enfant.
— Ah ! je suis maudit ! répondit d’une voix éteinte dans les larmes le malheureux : je m'y connais, moi, je ne peux pas me faire illusion... je ne serai pas surpris deux fois.... je la vois revenir cette maladie implacable, horrible!.. . Et dire que je sauverais ntun (nfaiil avec cri orque tout le monde me refuse, cet or que je voudrais gagner, ici-bas, en quelques minutes, quand je devrais le payer des éternels supplices de l'enfer... dire que j'ai vu... horreur! — Ici le vieillard frissonna de tout son corps, comme sous le coup d'aile d'un vcnl glacial. — Dire que j'ai vu, dans ma jeunesse, un homme jouer et perdre soixante mille francs sur une carte, soixante mille francs que je n'ai pas, qu’il me faut pour arracher ma fille à la mort, soixante mille francs pour lesquels je donnerais non pas mon sang, il ne vaut rien, le misérable ! mais mon àmc ; soixante mille francs que je demanderais, la corde au cou, à mon plus grand ennemi.. . O ciel ! n'v a-t-il donc pas d'échos pour le porter ma misère et les cris de mon désespoir?
— Monsieur Parmentier, dit Victor Landry, relevez-vous et ne blasphémez plus. Retrouvez des forces, courez trouver votre Bile. J'irai demain vous porter soixante mille francs.
— Vous ! s'écria le doclenr, et il se redressa dans les ombres de la nuit comme un spectre : vous I
— Oui ! de la part du général qui veut cacher à sa famille comme à tout le monde sa générosilé.
— Je vais me jeter à ses genoux...
— Gardez-vous-cn bien! s'il vous fait celte avance, c’est à condition que vous ne loi en parlerez qu’au jour où vous pourrez vous arquiller.
— Ah! ma fille! ma fille! s'écria l'heureux père; et, embrassant Landry avec une brusque précipitation, il se mil à conrir vers sa maison.
— Je suis donc pins heureux que lui, pensa Landry, puisque je n’ai pas la force de le suivre.
Le lendemain de Irès-bonne heure, le général frappait à la porte des Bernard. Ce fut Saturnin qui vint ouvrir.
— Quel bon venl vous amène, cousin ? s'écria-l-il d'un petit Ion dégagé qu’il ne prenait pas d'habitude, car d'habitude non plus, il ne se pcrmellall pas d'appeler le comte cousin, à moins que la rondeur du général ne l'y contraignit.
— Si le vent qui a régné hier, mon garçon, répondit assez brusquement le général , souffle encore, il n'est pas bon, loin de là, et j’en suis incommodé.
— Faut vous soigner, cousin, faut vous soigner; comme on dit, la maman n'en fait plus et c’est...
— Tu ne comprends pas ce que tu ne veux pas comprendre, interrompit le comte ; mais, rassure-loi, je ne suis pas
venu pour te parler en bon français. D'abord, entrons chez toi. Ta femme est-elle là?
— Oui, cousin.
— Et ton fils?
— Oui, cousin .
— lion ! voyons la femme d'abord ; les enfants ne passent qu'après leurs père el mère quand 11 s'agit de l'iionneur du foyer.
Imrodui'i dans la pièce décorée du titre de salon, le général ullendil assez longtemps l'arrivée de madame Bernard que Saturnin était allé chercher. Il conclut, avec raison. de ce peu d'empressement, que le ménage ajustait, à l'écart , soit le thème de sa justification, soit son plan de résistance, Aglaé parut, suivie de sou mari, et Ut une révérence étudiée.
— Dépêchons-nous de causer, commença le comte, el prélez-nioi bonne attention.
— Liisscz-moi allumer le feu, cousin, dit Aglaé.
— Inutile, je n'ai pis froid, ma tête bout de tout ce qui lui est passé, hier, par la cervelle. Est-il vrai que vous ayez donné Perron à voire fils?
— Oui, cousin.
— Et Jules veut vendre celle métairie?
— C’est-à-dire qu'on veut la lui acheter, ce qui n’est pas la même chose, observa Saturnin.
— Tu as payé ce domaine avec vingt-cinq mille francs que je t’ai prêtés.
— Oui, cousin, est-ce que, déjà, vous auriez besoin de votre argent?
Le général regarda Bernard avec une telle expression de pitié que celui-ci baissa les yeux, quoiqu'il eût désiré se montrer fanfaron .
— Ecoute, Bernard, reprit le comte. La conversation que nous avons en ce moment sera peut-être la dernière, cela dépendra de la façon dont elle se terminera. Ainsi, ne le gêne pas pour m'appeler aujourd'hui, cousin gros comme le bras, il est possible que demain cela te soit défendu, mais sois respectueux en attendant, car je n’aime pas qu'on me raille, moi le chef...
— M. Bernard n'a pas de chef, interrompit Aglaé, il n’est pas enrôlé, Dieu merci !
— Je suis ici chef de famille, et indigné, à ce titre, d'un bruit qu’on fait courir sur votre compte.
— Il y a comme çj des bruits qui courent tout seuls, riposta la (1ère Aglaé.
Le général ne se rappela que plus lard, el dans une terrible cirronstance, cette réponse à double entente de sa méchante cousine. Pour le moment, il n'y fit aucune attention et reprit :
— J'espère pour vous que le propos est calomnieux. M. Parmcnlier veut vous acheter Perron. Ce malheureux père est fou de douleur et d'effroi, en songeant que sa fille imparfaitement guérie, va de nouveau...
— Nous savons tout ça, interrompit Aglaé. Nous sommes affligés de la détresse des Parmentier, mais nous ne pouvons pas nous ruiner pour les beaux yeux d'une jenne fille qui n'a qu'une locade, après tout. Ça lui passera.
— Enfin, vous consentez à vendre, et vous demandez...
— Cent mille francs, s'écria Saturnin, qui ajouta hypocritement : A cause que c’est eux.
— C'est donc bien vrai, cette infamie? demanda le général.
— Oui, cousin, c'est le dernier mot. Jules a trouvé à Perron des liions à exploiter; il est dans son droit.
— Vous l'approuvez ?
— Si j'approuve mon fils! s’écria madame Bernard ; mon fils est mon Dieu : lont ce qu'il dit est parole d’Evangile, tout ce qu'il veul n’est que nia volonté.
— Appelez donc voire fils, j’ai à lui parler devant vous, afin de ne plus avoir à me répéler.
Madame Bernard se leva, cl, marchant d'un pas de reine offensée, elle revint bientôt après, conduisant son fils par la main.
* Digii
LFS JALOUX.
— Jules, dit-elle en le présentant, M le rorote Chardin, ton cuusiu, désire le faire une communication ; assieds-toi, Cher enfant, et sois calme.
— Votre père et votre mère, monsieur, m'affirment que vous demandez à M. Parmentier cent mille francs de votre métairie de Perron ?
— C’est l'eiarte vérité, général.
— Et vous n’en démordez pas?
— J'ai le regret d'avoir demandé trop peu.
— Qui vous pousse à cet arle usurairef
— 51 on bon plaisir Joint îi mes intérêts.
— Vous savez bien que ce maigre domaino ne vant pas mè ne ce que vous l'avez pavé?
— Il a la valeur que lui assigne ma fantaisie.
— Vous savez encore que mademoiselle Parmentier est menacée d’une rechute mortelle?
— Que ses amis se cotisent
— Misérable!
— S’insullez pas mon fllschezmoi! s'écria madame Bernard qui se dressa comme une furie.
Jules la lit asseoir d’un geste fort doux, et répondit avec un flegme merveilleux :
— Je suis de votre famille, et vous avez des cheveux blancs, monsieur.
— Commencez par me rendre ce que vous me devez. Voire impudence me fait perdre mon sang-froid, liendezuioi les vingt-cinq mille francs sur lesquels sont assis et votre faux droit de propriété et votre trop réelle cupidité.
— Nous vous les rend ions A notre loisir, général, attendu que, u'ayant pas eiigé de reçu de mon père, nous ue vous devons rien devant la loi.
— Bravo! pensa Saturnin, notre fils ira loin, car il est plus fort que mol.
— C'est très-bien, dit le cotnle que cette réponse calma par l'excès de son audace et de son impudeur. Je vois ce qu’il vous faut fi tous les trois, et voici ce que je vous propose : Pour sauver cette jeune fille, si près de sa tombe, vous simulerez la vente de la métairie en question. Mademoiselle Parmentier y fera ce que bon lui semblera, et comme il est plus que'probable que d'ici à un an tout danger sera conjuré, rien ne s’opposera, dans un an, à ceqn'on lui révèle le stratagème mis en oeuvre pour la sauver. Vous rentrerez dans voire possession, cl comme il faut mettre un prix. 5 mire complaisance, je vous abandonnecai les vingtcinq mille francs que vous me devez. Perron ne vous aura rien coûté.
Saturnin regarda sa femme. L'offre lui paraissait si séduisante, qu'il l'aurait acceptée volontiers des deux mains. Aglaé regarda son (ils avec l'embarras d’une cupidité indécise, quoique satisfaite. Le général saisit celte double communication de deux Arnes avilies, et il crut porter le dernier coup è de honteuses hésitations en ajoutant :
— De plus, je vous ferai un cadeau de dix mille francs, et Je vous promets que le souvenir de tout ceci s'effacera, sinon de ma mémoire, du moins de mon cœur.
— .Non! répondit Jules avec fermeté. Cent mille francs comptant ou rien. Je n'ai pas l'habitude de surfaire, et quand je vends, par hasard, c’est il prix fixe.
— Soit ! répondit le comte. Brisons là... c'est trop longtemps plaider pour le malheur près de gens qui n’ont ni humanité, ni honneur, ni sensibilité. Vous n’aurez pas une obole de ces champs devenus MenltU des champs maudits près desquels nul n'osera passer sans terreur et sans se signer; je >ous abandonne à votre honte, à votre impudence; nous n’avons plus rien de commun. Je vous défends ma maison, je vous défends de m'approcher, de me parler, de me saluer; je vous couvre lous les trois de ma malédiction... Allez, malfaiteurs!
— Souvcnez-vnns de toutes ces injures, répondit Jules, avec un calme inébranlable. Souvenez-vous que, ne me V ivant ii. s seoir ,5 vous, vous viemirez, un jour, à mol!
Le général sortit furieux de celle maison, on il jura de ne plus maire les pieds, et il sc dirigea, machinalement.
droit devant lui sans trop savoir quel parti prendre pour châtier trois coquins et secourir â la fois l'infortune des Parmentier. Après avoir marché pendant quelque temps à l'aventure, il leva la tète el se trouva devant la grille du docteur.
— Parbleu! pensa-t-il, me voilà guidé par la bonne étoile de ces pauvres gens, et ma conduite est toute tracée. Cent mille francs de plus ou de moins... Il n’v a pas à balancer... rpa femme el mon cœur s'en réjouiront, el cet argent nq, portera pas bonheur aux Bernard, car il y a, là-haut, un bon Dieu qui voil tout.
— Bonjour, ma tille, dit le comle à Cazille qui s’était empressée d'accourir dès qu'elle avail aperçu le général. — Oh ! mais vous avez une mine gaillarde, ce malin.
— Ab! dame, il y a de quoi, mon bon monsieur.
— La demoiselle va donc mieux?
— Elle va tout à fait bien.
— On nous avail effrayés hier.
— Ce n’est pas sans raison. Figurez-vous que J'ai cru, et le docteur comme moi, que nous allions rechuter. La maladie reprenait la même marche. Sapristi ! que j'ai donc eu peur. Mais dans la soirée tout s’est calmé, la nuit a élé excellente et, ee malin, noire demoiselle rit, cbanle, se promène, el M. Parmentier, donc! c'est lui qu'il faut voir... gai comme pinçon ' Pauvre cher itomme! Est-ce que vous n'entrez pas, monsieur le général?
— Merci... Vous direz à M: Parmenlier que je le félicite, que j'étais venu prendre des nouvelles de la part de ma femme, et que je ni 'en suis allé bien contenl, entendezvous?
— Je n'y manquerai pas.
Le comte s’éloigna le cœur soulagé, et il se répéta maintes fois, chemin faisant, qu'il avait eu bien torl de ne pas complet sur la Providence pour arranger au mieux les choses dans celle circonstance comme dans toutes.
— Ah ! les misérables, ajouta-t-il en songeant aux Bernard, ils en seront pour leurs frais d'imagination et d'avarice; leur métairie ne vaut plus que vingt-cinq mille francs. Le diable a perdu sa partie.
En arrivant au château, le général rencontra Landry qui se promenait sous les ormeaux avec Nicolas, el il cria de loin : ...
— J’ai de fameuses nouvelles! tout le monde est guéri chez les Parmenlier : le père comme la fille el la servante.
— Je sais eeia, mon lion oncle, répondit Landry. Aussi suis-je venu gaiement vous confier un grand projet. Voulezvous que nous fassions un tour dans le parc?
— Volontiers. De quoi s'agil-il?
— Mon oncle, reprit le jeune homme lotit en marchant à petits pas, j'ai honte de mon oisiveté, et celte honte m'est venue hier quand j'ai vu mon impuissance à secourir ie malheur. Je me suis dit que si j’avais les soixante mille francs demandés par M. Parmentier pour sauver sa tille, je les lui donnerais, el je me suis reprocJié celte paresse qui me fait végéter à Houillac où. assurément, je n'augmenterai jamais ma petite fortune en tirant des perdreaux. Je veux donc, suivre de loin voire exemple, travailler comme un nègre ci m'enrichir, s'il plaît à Dieu, pour être, comme vous, un jour, en position de faire du bien.
— Siperlolte ! voilà qui est parler ! s'écria le comte; unis tu liie permettras de penser qu’une si noble résolution n a pas poussé d'ellc-méine en Ion cerveau. Tu es amoureux de mademoiselle Parmentier... Ne. baisse pas les yeux, mou garçon ; ces ehoses-Ià s'avouent carrément quand on est de la trempe. . Tu veux faire fortune pour mériter... Allons! allons! très-bien! je ne prétends pas en savoir plus long. A quoi et comment désires-tu travailler comme un nègre'
— N'avez-vous pas des relations commerciales ou industrielles aux Etats-Unis?
— Oui. pardieu ! Mais c'est aller bien loin, et l'expatriation m'a I mi coûté qu'il nie répugne de l’expédier au-delà dis mers. Si lu es homme de ferme résolution; si tu te sms assez fort pour résister aux entraînements et aux séductions de la vie parisienne, je ( adresserai â un ami dé-
roué, intelligent, laborieux, qui l'emploiera et te poussera, i
— Mon cher oncle, vous me rendrez un immense service dont je vous bénirai nia vie durant. Préparez votre lettre de recommandation, je la prendrai demain soir et me mettrai en route aussitôt.
— Soit! la belle chose que la jeunesse ! et comme je nie reconnais à cette ardeur.
— Vous ajouterez une grâce au bienfait... Vous me garderez, pendant quelque temps, le seercl sur ina détermina-" tion ; car entln si j'échoue, je désire qu’on ne se moque pas trop de mon amtHlioh.
— Accordé.
— Merci, mon bon onde. Il reste entendu que ce secret ne concerne que les parvins et amis du village? Vous n'aurez rien à cacher à ces dames, mais â elles seules. Car elles m'encourageront...
— S’il le faut quelque argent...
— J'ai do belles économies, inl-norapil l'excellent jeune homme ; d'ailleurs, pour bien Iravailler, il faut (Ire pauvre.
Et il s'enfuit pour se soustraire à des Kllellitllons qui paraissaient blesser sa modestie.
— C’est le contrr-poison du Bernard, pensa le général, tout en suivant d'un mil nalentel Victor Landry qui >e perdit bientM dans la grande allée.
Remré chez lui, Landry équipa lestement son eh •val, cl les oisifs de Rouillai’ le virent Miser, au trot, Sur la route d'Auch, sa grosse valise fixée â la palette de sa s Ile rumine pour un long voyage. Quand le cavalier cul atteint l'un des tournants du coteau d'où l'on pouvait apercevoir la façade de la maison des Bernard, Il se dressa sur ses arçons et s'écria, les veux levés vers celle maison :
— Elle ne mourra pas, jaloux insensé 1 non, mille fois non, pour la rage, pour mon bonheur, elle né mourra pas!
Au mémo instant, Jules Bernard, caché derrière un rideau de mousseline, appelait sa mèreâ la fonéireoù il était depuis quelque temps en embuscade.
— Venez donc iri, obère mère, lui dit-il. M’apercevez vous pas un cavalier lù-has sur la roule d'Auch ?
— Oui.
— Et vous ne le reconnaissez pas?
— Non.
— C'est le cousin Landry qui rourl â sa ruine.
— Qui l'a dit ça ?
Jules Bernard posa un doigt sur suri front, avec le geste grave qui lui était familier, et il répondit :
— Vous verrez... je suis prophète, pour ne pas dire sorcier, puisque, dans le pays, ce mol l’ail peur.
Madame Bernard contempla sun fils avec admiration, et rcmerria le ciel de ce qu'il avait béni ses entrailles.
XW
A la nuit noire et par une bise qui forçait/hacun à se renfermer chez soi, Landry rentra dans Rouillac el ntit pied à terre à la jiorte de son logis. Le cheval était harassé; son maître loi avait fait Caire quatre-vingts kilomètres dans la journée, en pressant une allure que le pauvre animal dnt laxer de fantaisie despotique. Landry ne réjiondit à aucune des questions de son domestique, monta dans sa chambre, ouvrit sa valise, y prit un portefeuille el un sac assez lourd, sortit de unnveau, el alla droit à la maison Parmentier.
— Le mieux se soutient, n'esi-ce pas? demanda-t-il à CazilJe.
— Oui, monsieur, toujours, et de mieux en tqjeux, car le général est venu ce matin.
— Il n'a pas vu le docteur?
— Non.
— Ni mademoiselle, par conséquent?
— l'as davantage; mais comme nous savons qu’il vous a promis, en secret, de nous tirer d'embarras, sa visite a confirmé ses bonnes intentions. C'est du moins tu que nous pensons, monsieur, mademoiselle et moi.
— En causant avec loi, vous n’avez pas eu l’air de savoir...
— Ah! bien oui! pas si sone. Puisqu' d veut être ignoré le digne homme, pourquoi donc aurais-je vendu la tneehe? Ce n'est pas l'embarras, j'avais une fameuse i nvie de lui baiser les mains.
— Puis-je parler au docteur?
— Certainement. Il est avec la demoi-eih ... mais vous ne voulez pas la voir, nV-l-ce pas, la demoiselle?
— L'heure n’est peul-élra pas convenable, répondit Landry d'une voix troublée.
— Pauvre garçon! reprit Cazille. Est -ce que l'amour a line monliv!... venez, venez, si OU ne peut pas \ous recevoir, on saura bien vous le dire ; quant a moi, je ne sais pas renvoyer le messager qui, hier au soir, nous a consolés tons les frais... SuiV< z-inoi, el ne marchez pas trop fort. Là... hoh... attendez un brin.
— Monsieur, dit à liante voix l'excellente fille, laissant la nurle de Mademoiselle Parmentier enlr’ouvcrte, de manière » ce que Landry pùt cnlnulre, il fail un froid terrible dans l'escalier.
— C'rsl une bonne raison pour fermer la porte. Qui donc
a sonné?
— C'esl M Landry, il esl quasi gelé le pauvre jeune homme et II dent indu ù vous parler mut île suite. Paui-il le faire entrer ici? Nous n’avons pa« de feu au salon.
— Certainement, répondit Maiiiuiié que son père venait de consulter dit regard, el qui, d'nlllmirz, ne soupçonnait pas In ruse de Cazille.
Appelé par un signe, I uttdry se | ré-onia hrusquetnem.
Il n’avait eu qu'un pas à ralrp, el In voix d'Antoinette avait retenti au plus profond de son ânte.
Mademoiselle Parm-mier se donna line rAnleflanre en avançant un siège, mais rien ne put la défendra du ; if m- Carnat qui s'étendit sur ses joues.
Le docteur se leva eu toute hâte pour serrer la main de son jeune ami, et ne s'a|s'rçut pas. tant il émit ému !niluéine, de l'émotion qui régnait autour de lui.
Cazille, avec celle familiarité que prennent les vieux domestiques qui ont vu naître les infants de la maison, s'adossa cavalièrement à la porte qu'elle venait de fermer, el resta spectatrice d'une scène- que son sagace instinct et rihielligenre de sun dévouement lui di aient devoir être décisive pour l'avenir de son protégé.
— Je v ..us demande excuse pour ma loiielie, commença Landry , s'apercevant un peu lard qu'il avait conservé, ses babils de voyage : j’arrive d'Auch ci j'ai fait la roule à cheval.
— Par un vent de nord ! hasarda Cazille, de. façon à être entendue de M.irincile.
— Mais il y a quarante kilomètres de P.ouillucâ Audi, observa le docteur.
— Et quarante d'Auch â Rouillac, ce qui fait quatrevingts. continua Cazille.
M. Parmenlier s'apercevant, â ce dernier mnt, île la présence de sa servante, lit un gest.' que Cazille comprit, car elle disparut aussitAl, fort satisfaite, d'ailleurs, de ce qu'elle avait vu et lu sur les joues et dans les yeux de sa demoiselle.
— Je puis vous assurer, docteur, reprit Landry, que le retour ne m'a nullement fatigué. Je n'ai jamais trouvé chemin plus long, et à la fois plus agréable â faire. Il est vrai que je |Hirlais sur mot la joie de votre maison. Je vais vous remettre, monsieur, les soixante mille francs que je vous ai annoncés, hier, de la part du général. Mou oncle tient essentiellement an secret qu’il vous a recommandé. C’est pour mieux dérouter les curieux qu'il m'a envoyé 5 Aucb chercher partie en papier, partie en or, les fonds dont vous avez besoin. Voilà, monsieur, veuillez compter. Si mes voeux sont exaucés, mademoiselle, cet or et ces chiffons feront de vous la plus heureuse dés femmes. - e-»e
— Il s' a liront, du moins, servi â guérir une pauvre folle, répondit' Marinait*, s'efforçant de «ourre et de s’essayer au
LES JALOl'X.
badinage pour dissimuler un trouble trop apparent. Puis elle ajouta : Mon pire m'a dit que vous aviez eu du goiH pour la profession de médecin, et que mime vous avez étudié...
— Ah ! mademoiselle ! c’est là un mauvais renseignement à mon endroit, car mes éludes médicales ne m’ont pas fait honneur.
— Peut -être vous serviront-elles, cependant, A ne me pas juger trop défavorablement.
— Je ne comprends pas.
— Je sais que des âmes charitables disent, dans le village, que ma raison se ressentira toujours de l'ébranlement qu’elle a éprouvé dans ces derniers temps-, que le mal ira sans doute en s’aggravant; que capricieuse et fantasque aujourd’hui, au point de vouloir acheter Perron ou mourir, j’en arriverai bientôt à des volontés beaucoup plus insensées; qu’enOn, je suis allligée A jamais d'un misérable cerveau peuplé de chimères où régnera la fantaisie. Je sais qu’on dit et colporte tout cela, et je veux compter sur vous, monsieur, sur le peu de connaissances que vous avez d’un art qui m’a sauvée, pour combattre ces mauvais bruits; tout au moins pour n'y pas croire. Je sens, soyez-en persuadé, je sens, au contraire, que la générosité du comte Chardin a radicalement achevé ma guérison, que la possession de ce domaine tant désiré a refroidi, pour toujours, le volcan qui brûlait sous mon front -, que je suis redevenue ce que j 1 étais, calme, sensée, heureuse enfin puisque vous l’avez du. Ce phénomène, mon savant père le constate sans pouvoir l'expliquer; moi, je l'affirme sans le comprendre, et, si vous le permettez, je vous tends la main comme A l’ami qui, le premier, avec un dévouement dont je saurai me souvenir, m'a apporté le baume auquel nous devons ma seconde résurrection.
Landry se précipita sur la main que lui tendait Marinctlc. Il oublia qu'il était en présence de M. Parmentier; il s'oublia loi-même, car il-osa, lui si timide et tremblant, porter celte main A ses lèvres et l'effleurer d'un baiser. Le docteur ne vit pas celle scène muette. Il écoutait encore la voix de
sa fille, et se demandait si les paroles qu’il venait d’entendre n’èlaienl pas plus inquiétantes que rassurantes, si elles n’indiquaient pas plutôt une fatale exaltation que le calme proclamé. Dans celte préoccupation, il ne voyait rien que le visage do Marinctlc, et son anxiété fut terrible, lorsque étudiant les traits de sa fille, il aperçut une larme rouler comme une perle d'un bord A l'autre de ses paupières. Aussitôt, voulant abréger une visite dont la durée devenait gênante, il se leva cl dit à Landry :
— Je vais, monsieur, vous donner un reçu de tout cet argent, mais je ne sais vraiment comment vous remercier de l'intérêt que vous nous avez témoigné. ,
Landry se leva, lui aussi, mais sans trop savoir ce qu'il faisait, car il avait vu celte larme, cause de l'effroi de M. Parmentier, et source pure de sa propre ivresse.
— Ne me remerciez pas, docteur, répondit-il, je ne suis pas quitte envers vous. Quant au reçu n'v songez point, mon oncle nt'a défendu d'en prendre. Il prétend que les choses écrites sont indiscrètes, que les papiers se perdent et que chacun y peut lire, bref, pas de reçu... le souvenir suffit, n'cst-ce pas, mademoiselle? Se souvenir, mon Dieu ! c'est si bon, si doux, si consolant...
La voix émue, la parole embarrassée, le regard ébloui, Landry salua bien bas mademoiselle Parmentier, et, sans vouloir rien entendre aux inslancesdn docteurqui l’accompagnait, il ouvrit brusquement la porte, la franchit, la referma, et se jetant tout courant dans l'escalier, où il bourra Cazille an passage.
— N’allez donc pas si vile, lui dit la nourrice en l'arrêtant par un bras; parce que vous êtes heureux, ce n'est pas raison d'écraser les gens.
— Oui, oui, je suis heureux, mais qui vous l'a dit?
— J'ai des oreilles, pardienne I
— El elles étaient derrière la porte?
— Naturellement. Est-ce que tout cela ne ntc regarde pas autant que vous? Est-ce que vous croyez que vous allez prendre notre demoiselle sans que eela m'occupe? Ma place était donc derrière la porte, puisque, A cause de monsieur,
Al
die ne potivajj pas être en dedans. Et j'ai tout entendu. Pauvre monsieur! il n’aura rien compris à la tirade de mademoiselle. C’est juste, la chère petite, elle ne savait trop comment vous dire ça qu’elle vous aime. C’est un mol qui rit dans le cœur des jeunes filles honnêtes, et qui leur fait mal aux lèvres, mais elle vous l’a dit, et si gentiment, que j’en ai pleuré moi toute seule.
— Non pas, seule ; car, elle aussi elle a pleuré, et moi j’en mourais d’envie.
— Allons, partez ! faites de beaux rêves. Le plus difficile est entaqié ; nous irons bientôt à l’église.
— Bientôt ! soupira Landry. -
— Quand je dis bientôt, je ne dis pas demain ; mais, enfin va ne sera pas long.
— Ah ! ma bonne Cazille, ce sera bien long, au contraire
— Tant pis pour vous si vous lambinez...
— Trouvez-vous demain, vers quatre heures, près du four A chaux. Je vous dirai les causes du retard que je redoute, et vous ne m’en aimerez que davantage.
— Pourquoi ce rendez-vous à travers champs ? Pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous?
— Vous saurez mes raisons. Encore un mot, c’est-à-dire une prière. Si mademoiselle Marinelte a voulu me faire comprendre qu’elle m'aime en me tendant sa main ce soir, si ses yeux ont parlé pour son cœur en recueillant une larme que j’ai bénie, portez-moi de sa part, demain, un gage, un rien, qui sera pour moi tout un trésor de persévérance et... de consolation peut-être.
— Que diable m'a-t-il raconté là ? se demanda Cazille après le brusque départ de Landry. Ab hall ! ce sont des bavardages d'amoureux qui finiront par un beau sermon de M. le curé sur la fidélité conjugale. Jésus-Dieu ! qu'elle sera jolie, noire chère petite, avec sa robe blanche et son bouquet d'oranger. Il n’y a pas de temps à perdre, faut que je songe à tout ça pour faire crever les jaloux.
Dès qu'il s’était vu seul avec sa fille, le docteur s’en était approché, et, avec celte sage circonspection que déploient
les médecins lorsqu'ils veulent obtenir de leurs malades de délicates révélations :
— C’est un bien excellent jeune homme que ce brave Landry.
— N'est-ce pas, mon père?
— Oui, l'empressement qu'il a mis à servir la générosité de son oncle égale presque à mes yeux celte générosité.
— C’est à croire que s'il eut été riche, il nous aurait prêté l’argent qu'il est allé chercher pour nous.
— Je le parierais. Eh bien, ma mie, te voilà satisfaite ?
— Au delà do mes désirs ; oui, mon père.
— Bien vrai! sans arrière-pensée ? Je dois croire tout ce que lu as dit à M. Landry. Ce beau front n'est plus brûlant... Ah ! mauvaise, ajouta le pauvre père avec une amertume qu’il s'efibrça d'adoucir, et en continuant de promener sa main sur le front de Marinelte qui rougissait : tu me trompes; cette petite tête est encore enflammée... Voyons, que te faut-il encore ; n’es-lu pas dame de Perron ?...
— Je vous jure, mon bon père, que vous vous méprenez. J’ai le feu aux joues, parce que... parce que je pense à la belle action de M. Landry et du général.
— Et tu réponds de toi à l’avenir?
— J’en fais serment; ainsi, bannissez toute inquiétude. Ne trouvez-vous pas étrange que M. Landry ail refusé de prendre le reçu que vous vouliez lui faire ?
— Il a obéi à l'ordre de son oncle.
— Très-bien ; mais son oncle ayant exigé que vous ne lui parliez pas de ce prêt, il me semble que M. Landry aurait dû se couvrir, car il ne nous connaît pas assez...
— Eh! mais, chère mignonne, interrompit le docteur avec gaieté, ne te scmble-l-ii pas que lu t'occupes beaucoup de M. Landry?
— Est-ce que je m’en occupe irop ? répondit Marinelte, baissant les yeux et rougissant de nouveau.
Ici, M. Parmentier se frappa ie front et se dit :
— Pauvre médecin ! tu deviens aveugle.
— Si lu as plaisir à m’en parler, nu mie, reprit le doc-
leur, lu uc l'eu occupera* jamais trop, car je l’âcouierai avec plaisir; cependant il lie sérail peut-être pas sage de te laisser voir à d'autres que moi... mais, comme tu lue regardes !... les jeux ont des larmes... c'est ainsi que tout A l’heure tu m'as paru vouloir et ne pas oser pleurer.
— Vous avez vu cela s’écria la jeune Mlle en se jetant sur le sein de son père, qui la couvrit de baisers et dit, ' après un assez long silence pendant lequel son Ame savoura les délicieuses émotions d'une paix dont elle n'cspérail plus jouir.
— Pourquoi te cacher, chère enfant? Ton aveu me ranime... Tu l’aimes... OSeigneur, soyez béni, car c'esi maintenant qu'elle est vraiment sauvée ! Allons, raconte-moi les mystères. Ce n'est donc pas d'une flèche, niais d'un coup de foydre que ce petit cœur a été frappé. Depuis quand, mademoiselle ?
— Depuis longtemps.
— Longtemps! et je l'ignorais?
— Ce n'esi pas ma faulesi vous ne voyez pas... Moi je n'ai rien caché... jamais.
— F.t lui?
— Lui non plus n'a rien déguisé, Cazille vous le dira.
— Ah! Cazille esl du complot... très-bien! mais enfin a-t-il parlé. ?
— Cher père, il y a un moyen d'expliquer certaines choses sans le secours île la parole.
— C'est vrai. Les amoureux ont un alphabet particulier. Si je mérite ta confiance, donne-moi, en ce qui le concerne, la clef de cet alphabet.
Marinettc raconta tout ce qu'elle savait du tendre attachement de Landry.
— Je dois vous dire en toute franchise, ajouta-t-elle en terminant, que je n'avais pas besoin des seize bouquets remis à Cazille, pas plus que du voyage d'Aueb, pour pressenlir que AI. Landry hésitait, par seule défiance de Iuiméme, a vous demander ma main. Mon cœur ne m'avait pas trompée, sur des sentiments que je suis heureuse et fière d'avoir inspirés.
— Ainsi, celle alliance te plaît, tu y consens, tu y liens?
— Lorsque AI. Landry parlera tout haut, mon père, vous pourrez l'écouler avec bienveillance....
— El lui répondre?...
— En acceptant, murmura chastement la jeune fille, si toutefois voire volonté s'uccorde avec la mienne.
— Ce jour-là, s’écria M. Parmentier, je remercierai la Providence qui m'aura consolé de bien des... soucis, chère enfanl .Mais n'aurons- nous pas alors à nous repentir d'avoir mal administré notre humble fortune ? Hier, nous possédions environ suivante mille francs ; aujourd'hui, par l'acquisition de la métairie de Perron, nous n'avons plus que des dettes, car il faudra rembourser au général lout cet argent dévoré par la rapacité des Bernard.
— Eli bien?... demanda Marinettc égarée tout à coup dans de graves méditations.
— Eh bien, tout compte fait, nous sommes à découvert, et si le général n'était pas noire créancier, uoua pourrions n’avoir ni feu ni lieu. C'esi donc une dot négative que la tienne, liiche, l'hnnnéie Landry ne compterait pus, j'en suis sùr. Mais quelle esl sa fortune ? J'ose à peine y songer. On ne peut plus entrer en ménage avec une simple provision d'eau fraîche : car, comme le disait l'autre jour la mordante baronne de la Perche : « L'amour, dans ce siècle, s'est mis au vin pur. « Ali ! mignonne, si nous u'achelions pas Perron...
— C'est chose décidée, interrompit vivement Marinettc, et il n’v a pas à y revenir. M. Landry se conlenlcra de ce que noiis avons, ou bien il cherchera fortune ailleurs.
Cela fut dit avec une précision si nette que Al. Parmentier crut avoir offensé sa fille par un doute id estant pour sa lierlé. Aussi, se hàia-l-il de corriger son discours.
— Dieu me préserve, ajoula-t-il, de soupçonner le caractère de l'homme que lu as su distinguer cl apprécier. Mon devoir, à moi, esl de po«cr des chiffres; à vous, mes enfants, le doux soin de lus faire mentir. J’attendrai de pied
ferme les ouvertures de Landry, et, comme if est fort timide, je lui faciliterai même, si tu le désires, une occasion de se prononcer.
— Gardez -voiis-en bien. Occupez-vous -plutôt de conclure avec les Bernard.
— Ce sera demain ma première affaire. Adieu, fllletle ; dors bien celle nuit pour me montrer, à ton réveil, des joues roses connue le velours de ta fleur privilégiée.
— El vous, cher père, goûtez en paix un repos qui vous est si nécessaire. Si vous me voyez en songe, vous me trouverez telle que vous me laissez, parfaitement heureuse.
Au moment où M. Parmentier quittait sa tille le cœur en joie, un messager frappait à la porte de la maison Bernard, j Ce messager arrivait d'Audi, où Jules- l'avait expédie sur j les IraCos de Landry.
Aglaé Bernard alia lui ouvrir et le conduisit à son fils. Jules le paya généreusement, le renvoya et, parcourant rapidcinenl la leilre qu'il lui avait remise, il dit avec i’ac- ; cent d'une vive satisfaction.
— Vovez, chère mère, si mes prophéties ne se réalisent pas une a une. Demain, Perron sera vendu cent mille francs I au docteur Parmentier.
I — Lis-moi «la.
« Aujourd'hui, AI. Victor Landry a retiré les fonds qu'il avail placés chez deux notaires de la ville. Il a également ' pris pour quarante mille francs de valeurs, chez le receveur j general, en échange d'inscriptions nominales sur le grandlivre, cl il esl reparti pour Rouillac, emportant une somme , de soixante et quelques mille francs.
« Vo ! là, mon cher monsieur, les renseignements que vous me faites l'honneur de me demander. J'en garantis la parfaite exactitude. •
— Est-ce clair ? demanda Jules en repliant la lettre.
— Tiens! liens! mâchonna madame Bernard, qu'est-ce que Landry va faire de tout ça? c’e9l sa fortllne entière!
— Vous ne devinez pas? * 1
— Non.
— Il se met sur la paille pour prêter à Marinettc, et moi je le liens. Un amoureux ruiné, c’est un homme à la mer. Perron ne vaut pas vingt mille francs cl ne produit que six cents francs. Doue le mariage des deux tourtereaux est désormais impossible.
— Je ui'y perds, inierrompit Aglaé; Us s'aiment donc ?
— A outrance.
— Qui t'a dit cela ?
— Moi.
— Calcules-tu bien ? Les jeunes gens font souvent des coups de télé; ils s'épousent sans sou ni maille.
- prévu, riposta Joies; j'ai, dans ce cas, mes grands moyens.
— Lesquels ?
— Est-ce que. j'ai bêché pour rien, sous le lit de Latasle? Ma fortune est faite, vous dis-je.
— Dieu soit loué! mais, autre supposition, le général nous exècre depuis ce matin.
— Qu’est -re que cela me fait?
— Il le déshéritera.
— Grand bien je lui souhaite.
— El il donnera tout à son neveu.
— Il ne lui douncra rien, ni à lui, ni aux Itosier, ni à nous.
— Comment! tu veux l'empêcher de doter Landry, si çi lui fait plaisir?
— Oui.
— Et la raison ?
— Demandez à la comtesse.
— Que m'appreiidra-t-ellc?
— Que l'époux ne dispose pas de lout ou partie de sa fortune en faveur d’étrangers, lorsqu'il attend de sa femme un héritier.
— I.'n héritier T
— ijujiiü uu eu a un, un peut eu avoir deux, trias... ainsi de suite Si le général est vieux, sa femme est jeune,..
— Voyais, voyons, s'écria iiiadame Bernard, jiarles-lu sérieusement ?
— Je vo ,s dis qu’il y aura l'an jimehuin, puisque nous sommes en novemlire, un cousin ou une cousine de plus dans la famillr
— I li ! miséricorde! qui t’a raconté ça?
— Moi. Maintenant, bonsoir... durillons, s’il est possible, et, je vous prie, silriirq sur tuuie la ligue. Je saurai demain ce que je pourrai ennlier ;i mon père.
— Ce n’est pas un homme, c'est un ange ! murmura madame Bernard, en aiiaquant son oreiller.
Le lendemaio, vers cinq heures du soir, Cazille mira chez sa maîtresse, le visage triste, r<pi| iiniilic! et le geste quasi bourru. Manuelle, au contraire, paraissait d humeur charmante. Mlle regarda gaiement sa servante et lui du :
— tjue l’arrive-t-il ? Ton mouchoir esi tout de cédé. Itegarde-loi. Ta mine est à l'envers.
— Il s'agit bien d'euvers et d'endroit. Devinez d'où je viens ?
. — Puis-je le savoir?
— Je viens du four à cluiux on M. Landry m'avait donné tendez- von s.
— Ilendez-vous! et pourquoi donc?
— Pour lui apporter le bouquet fané que tous m'avez remis à son intention... le premier des seize...
— Je l'ai remis ce bouquet il son intention, c’est vrai, mais j’étais loin de penser que tu avais pris un rendez-vous pour le donner. Tu m'as dit que M. Landry demandait un gage île la sincérité de mon souvenir, mais tu né m'as pas confié qu'il lüt-si pressé de lu recevoir...
— El il avait pardieu bien raison d'étre pressé, puisque voué ne le verrez ni demain ni après-demain, ni je ne sais quand...
— Cazille, explique-toi, interrompit Marinelle avec trouble.
— - Il csl parti.
— Parti : pourquoi? où est-il allé?
— Est-ce que je comprends quelque chose à vas simagrées d'amoureux, mm! Voilé un jeune homme qui vous nme, dit-il, à en perdre la raison, et il s'éloigne de vous juste au inomenl où voire père, vous et moi nous acceptons sa cour.
— Mais enfin il t'a donné uu motif?
— Cerlaiueinciil qu'il m'en a donné un, sans ça je ne l'eusse pas lâché. Eli bien, son motif n'a ni queue ni tête.
— Pour loi, peut-être, mais pour moi !
— Eh bien, si vous vous en contentez, vous ne serez guère difficile. Figurez-vous qu’il est arrivé il cheval au four à diaux. Il était boité, empaqueté comme pour aller en Amérique. Il a mis pied à terre el m'a tendu la inuiu. Scs yeux étaient gonflés el rouges, et il parlait comme un enfant qui mâche des larmes. Sans attendre mes questions, voilà qu'il me dit :
« — Ma bonne Cazille. je jiars el je serai peut-être longtemps sans revenir, mais j'écrirai souvent à 51. Parmentier. M'avez-vous apporté ce que je vous ai demandé hier ?
• — Oui. que j'ai répondu : voilà ce qu'elle m'a donné pour vous faire comprendre qu'elle n'a qu'une |>aro!e, c'est le premier des seize bouquets déposés, par vous, sur l'aulel de la sainle Vierge. Tout vieux qu'il esl, vous comprenez qu'il ne sait pas mentir.
» Alors, il a pris les pauvres fleurs, les a chargées de baisers, h-s a mises dans une petite Imite et sur son cœur, et m'a dit :
— — Maintenant, je pars plein de résignation, de courage
« — Vous parlez pour où ?
• — Vous le saurez.
h — Farceur! que je lui ai crié, parions que vous allez tourner bride, si jr prononce un mot, rien qu'un.
« — Il a secoué tristement la léle, el, pour en hoir, je lui ai dit, moitié de bon rouir, moitié de rage, tant il était obstiné:
• — Mademoiselle a toul avoué à son père, le papa a saulé de bonheur, ,1 attend que vuus fassiez, voire demande en règle.
• liaison de filus pour que je parte, a-l-il jjépondu avec un cri de joie, r.ir, vous le lui direz, n'esl-ce pas. bonne Cazille : je ne suis pas assez riche pour elle, et je vais faire une petite fortune que je brûle de meure à ses pieds. »
— Noble cœur! soupira Marmclte.
— Vous appelez cela un noble cœur, riposta Càzillc; moi, jedis que c'est un innocent. La première de toutes les fortunes, c’est de posséder une bonne el jolie femme comme vous. . ijoaiid on la tient, on travaille à l'enrichir, ce qui n'est défendu par personne, et dame .'je crois qu'on travaille mieux à deux que tout seul.
— Ne lui fais pas reproche de ce qui l'houore tant à mes yeux, el console-loi de son brusque départ.
— Comme vous prenez ça , interrompit Cazille ; les bras m'eu tombent.
— Je l'assure qu'il sera bientôt de retour.
— Il va donc Irouver un trésor en roule?
— Je le trouverai peut-élre, moi, saus aller loin.
— Dès que vous avez des secrels pour voire vieille servante...
— Ingrate ! tu sauras demain si j'ai des secrets pour loi. Disant cela, Marinelle promena sa main sur la joue de Cazille qui s'empara de cette main, pour la baiser comme, au temps où son nourrisson trépignait sur ses genoux.
M. Parmentier se présenla sur ees entrefaites.
— Tiens, dit-il à sa fille, voici ton acte de propriété. Perron t'apjianienl en propre. Il u'y a plus que la formalité de l’enregistremenl à remplir.
— Puis-je, néanmoins, entrer de suite eu possession?
— Certainement, puisque je t’apimrle les clefs de la métairie.
M. Parmentier posa sur la cheminée de Marinelle un trousseau de clefs rattachées par un anneau de fer. La jeune fille réprima un sourire convulsif el, se levant, elle embrassa le docteur.
— Vous avez été bien bon pour moi, cher père, lui ditelle ; on pourra même penser que vous avez été bien faible; car, sans rien calculer, ne voulant, à loul prix, qu'écouler la voix du médecin atlaché au salut du son malade, vous vous éles rotnplèlemen! dépouillé. Ah! si vous saviez toul ce que ce désintéressement vous vaut de bénédictions au plus profond de mon creur; si vous saviez ce que vous avez gagné à ne point vouloir calculer, vous vous réjouiriez de noire pauvreté que la Providence protégera, n'en doutez pas, cher bon père, n’en doutez pas !
— Je suis loul consolé de celle ruine matérielle, mon enfant. Tes caresses, la joie de loti sourire et la fraîcheur de ton joli visage ne sont-elles pas mes inépuisables richesses? D'ailleurs, lu l’as dit : la Providence nous viendra en aide. Je suis vieux, mais bien pnrlanl, Dieu merrilejje peux encore travailler comme un jeune homme. Puis, ton brave liaueé ne restera pas les bras croisés; son oncle a, pour lui, grande estime el le soutiendra dans la lutte que nous allons, lotis, entreprendre. Et puis, il ne faut pas trop noos hâter de médire du prochain. S'il est vrai que la métairie possède quelque trésor souterrain. ..
Marinelle tressaillit de mut son corps à ces mois, et le docleur reprit après une rnurle interruption :
— Pourquoi pis? Bernard l'affirme, et il faut bien qu’il y ait quelque chose de vrai dans son dire, car, dans le ras conii-airc, sa perversité serait inexplicable, sa cupidité serait sans nom.
— N'en croyez rien, répondit Marinette, ce malhonnête homme voulait m'épuuser, el il n’a eu de si exorbitantes
prétentions pour son domaine, qu'afin de me placer dans une terrible alternative.
— Lui, t'épouser! Il aurait eu des millions que je l'aurais repoussé.
— Moi de même.
— lit moi, donc! s'écria Cazille.
— Ainsi, chère petite, ne songeons plus qu'à nous aimer et à nous préparer au grand jour. J'espère que M. Landry me fera demain scs conlidences. En les attendant, des demain, dès demain nous irons visiter la métairie, ta rhère métairie... sîtns hyperbole. Viens dîner, ta joie nt'a mis en appétit.
Assez tard dans la soirée, la lumière de M. Parmentier étant éteinte depuis quelque temps déjà , et tout faisant supposer que le docteur était endormi, Marinetté écarta la portière qui fermait sa chambre du cûlé de la chantbrette de Cazille. Cazille faisait sa prière, agenouillée, profondément recueillie et tournant le dos à sa maîtresse.
Marinelle attendit, immobile et silencieuse, que sa nourrice eût tlni, et, lorsqu'elle se releva, elle lui dit :
— Tu as prié pour moi, n'est-ce pas?
— Eh. donc! comme toujours. Qu'est-ce que vous faites donc là t
— Quand tu pries pour moi, que demandes-tu au bon Dieu?
— Tant de choses, ma foi ! que je crains fort de l’intporlu :er.
— Mais, enfin ?
— Dante! je lui demande de vous accorder sa protection p ,ur vous faire t <-ii-.su- dans mut ce que vous entreprendrez.
— Eh bien ! reprit Marinette en riant, nous allons voir si tu es écoulée là-haut, nia bonne Cazille. Prends une 'lanterne, ne fais pas de bruit et suis-moi.
— Une lanterne! pas de bruit ! pas de bruit ! vous suivre! Où voulez-vous aller?
— A Perron.
— Sainte Mère de Dieu! Y pensez-vous? Courir les champs à pareille heure ! Il fait un froid de loup. On nous prendra pour des voleurs... cl puis, il faut passer près du cimetière...
— Tu as peur?
— Certainement, que j'ai peur la nuil... deux femmes seules ! Mais vous êtes donc enragée avec votre Perron où le vieux Latasle doit se promener en chemis 1 et à moitié grillé, pour ses péchés.
— Viens, le dis-je, ou je pars seule.
— Mc voilà! me voilà! Pour sur, vous êtes loin d'être guérie, et le docteur peut recommencer un nouveau compte chez l'apothirairc.
— Mon Dieu! fais donc vite... Allume ta lanterne et prends une chandelle, nous resterons pent-être longtemps dehors.
— Au moins couvrez-vous bien, reprit Cazille après avoir obéi.
El elle passa, de la télé aux pieds, l'inspection de Marinette, s'assurant qu'elle était bien chaussée, bien encapuchonnée.
— J’oublie l'essentiel, dit mademoiselle Parmentier au momcnl où elle allait passer de la maison dans le jardin; tu dois avoir, dans quelque coin, une bêche ou une pioche.
— Pour quoi faire?
— Pour bêcher ou pour piocher.
— Nous avons l'une et l'autre.
— Prends donc relui de res deux outils le plus facile à manier et le meilleur pour faire un trou.
— En trou ! murmura Cazille tout ébaubie.
— Oui. Tu m'as accusée, ce soir, de te faire mystère de mes secrets...
— C'est donc un secret que nous allons enterrer à Perron.
— Non pas enterrer, mais déterrer... Que de temps tu me fais perdre !
La bonne nourrice ne répondit plus, s'arma d'une forte pioche et, marchant sur les talons de sa fantasque demoi-
selle, elle sortit à pas de loup du jardin, en referma soigneusement la porte, puis gagna, par un détour hors du village, le petit chemin de culture qui menait à la métairie de Perron.
— Ouf! j’ai l'onglée, dit Cazille en se reposant près d’un pallier qui se dressait majestueusement devant la maison du métayer.
— El moi, répondit Marinelle, je commence à ne plus me sentir autant de courage qu'au départ.
— Pardienne! j'ai entendu grogner là-dedans... C'esl le vieux Latasle.
— Laisse donc les morls en paix, et ne craignons que les vivants.
— Oh ! les vivants ne m’inquiètent guère. Personne ne couche à la métairie, comme je vous l'ai dit ce malin, et je devine maintenant pourquoi vous m'avez fait prendre ce renseignement. Vous aviez fail voire plan d'expédition...
— Sans doute. J'ai voulu savoir si la métairie était gardée la nuit.
— Non, elle n’est pas gardée. Qui diable oserait coucher ici en compagnie du vieux Latasle, un vrai sorcier de son vivant! Le bordter panse son bétail le soir, et ne revient qu’au jour.
— Hien sûr?
— Bien sur... Allons-nous-en.
— Alors, ouvrons la porte. Cache lalumièrc sous ta cape.
Marinette essaya deux clefs à la serrure principale de la
maison, I,c pêne céda. Les deux femmes entrèrent et s'enfermèrent. Cazille lit le signe de la croix par dedX fois, et arec une plaisante précipitation.
— Enfin ! soupira Marinelle, en promenant ses regards sur le sol el les quatre murs.
— Oui, enlin! répondu la nourrice. Vous voilà satisfaite... l’n beau grenier à rats, que votre propriété... Cent mille francs jetés à l'eau !
— C'est bien ici qu'était le lit de Latasle, reprit la jeune fille sans s'arrêter aux jérémiades de sa servante. Là les pieds, là la télé; comptons: un, deux, trois, un, deux, trois... Voilà! ajouta-t-elle en frappant le sol d'un énergique coup de talon.
— Parole d'honneur, elle ést décidément fulle, pensa Cazille. Quel malheur! mon Dieu, quel malheur!
— Donne-moi la lanterne, continua Marinette.
Puis elle ajouta, après avoir promené les rayons lumineux sur la place qu’elle avait marquée :
— Intact, grâce au ciel! N’csl-ce pas, Cazille, que celte terre n'a pas été fouillée?
— Qui voulez-vous qui s'amuse à ces farces-là? Certainement qu’on tt'a pas touché à cette terre maudite.
Jules Bernard avail mis un grand soin à cacher sa fouille. Il était venu, journellement, lasser le terrain, le revêtir de poussière et dissimuler, enfin, le travail auquel il s'était livré.
— Maintenant, ta pioche? demanda Marinette. Et elle attaqua le sol d'un coup mal assuré.
— Olez-vous donc de là, pauvre poulet! s'écria Cazille. Est-ce que vous avez des bras cl des mains pour bêcher ! Ci me connaît, moi; tenez, voilà comment on s’y prend.
Et la robnste femme, échauffée par la colère que lui causaient ses craintes pour la santé de Marinette, cribla le terrain de coups précipités. Tout à coup elle s’arrêta sous le regard aigu de sa maîtresse, cl, s'appuyant sur le manche de sa pioche, elle dit : .
— Eh ! mais je me souviens que dans le délire, aux premiers jouis de voire maladie, vous avez souvent répété :
■ Trois pas à droile... mon lit... trois pas à gauche. • C'est donc du vieux Lalastc que vous vouliez parler?
— Oui, sans dôme... qnoique je ne m'en souvienne pas. M'a-t-on entendue? A-t-on pris garde à ccs propos?
— On les a entendus, mais personne n’y a fait attention; c'était la fièvre gui parlait.
— Alors continue.
— Et cependant, reprit Cazille, ou je Ote trompe fort, 01 quelqu'un est passé par là avant nous !
Diq
— Par là... avant nous! Que veux-ln dire? s’écria Marirette avec l’accent de la frayeur.
— Je dis que je connais l'a terre, et que celle-ci a été remuée il n’ya pas longtemps... Vove/. comme la pioche s'enfonce aisément, malgré les cailloux... tenez, tenez... là!... \oyez vous ? Voilà que ça déboule-tout seul... liens! un trou... de la maçonnerie, et comme qui dirait une niche tlans la pierre.
Antoinette se précipita, s'agenouilla, enfonça scs ntains délicates dans la tranchée que montrait Cazille, abîma ses ongles et déchira ses doigts aux angles écornés des pierres, puis, étouffant sous l’étreinte d'un sanglot, elle se renversa >ur ses talons cl pleura devant ec trou sinistre, comme elle eût fait devant la tombe ouverte de sa mère.
Cazille la prit dans ses bras, essuya, sur ses propres joues, les larmes qui baignaient son beau visage, et lui prodiguant ces douces appellations qui ont le pouvoir de tarir, sur le sein maternel, les pleurs de l'enfance, elle parvint à calmer celle première explosion d'un chagrin incompris.
— C’est bien sûr. dit Marinelle d'une voie raffermie. C'est bien sûr qu’on nous a devancées... qu'on a volé ce que je cherche.
— Je ne sais ce que vous cherchez, mais je réponds qu'on
0 fouillé par là avant nous; la fouille est encore trop fral- > he ; vovez! Il yavaitdans ce coin une cachette... La pince est ronde comme un nid.
— Allons, ma pauvre Cazille, reprit Marinelte avec une singulière fermeté celte fois : nous n'avons plus qu'à rentrer à la maison, le ciel n'esl pas encore pour nous. Il faudra redoubler de ferveur pour le prier, peut-être se laisserat-il fléchir.
— Ce n’était donc pas par caprice de malade que vous vous êtes obstinée à vouloir acheter celte baraque?
— C'était qtour chercher ce qu'on m’a pris. Mon père et toi, vous m’avez crue folle; hélas! c’cst maintenant que je deviendrais folle, si je n'avais pas besoin de foule ma raison pour faire face à mon ennemi.
— Voire ennemi! Qui donc est votre ennemi?
—Je ne peux que soupçonner... la certitude me manque... mais, enfin, celai qui s'est emparé de mon bien...
— Comment I c'est à vous ce qui était là-dedans?
— Oui, à moi seule.
— Alors, c'est Jules Rernard qui a fait le coup.
— Je dois le croire et n’en rien laisser paraître. Ainsi, Cazille, sur ta vie éternelle, promets-moi de taire ce que nous avons dit et fait cette nuit.
— Je le jure, nton enfant, je le jure. Mais qu'cst-cc donc qu'il y avait dans ce trou?
— Je n'ose pas me le dire à moi-même; juge si je peux le
1 avouer. Mais, rassurc-toi, je me sens forte et comme régénérée par l'accablement du malheur. Sla vie se Iransforme. J'ai ruiné mon père, et je ne serai pas lâche au point de ne lui pas cacher ma terrible affliction. Loin de là, je veux embellir sa vieillesse et l'égayer par le pieux mensonge de mon bonheur. Dieu me fera justice; je triompherai de la méchanceté... Ah ! ce jour-là, nourrice, lu seras (1ère de Ion lait, car lu sauras ce que vaut la pauvre Marinelle, ce qu'elle aura souffert et ce qu'elle aura mérilé.Tu m'écoules avec inquiétude... Tu me crois encore sous l’empire de cette lièvre qui a donné des craintes pour mon cerveau, et parce que je te parle de choses mystérieuses, tu me crois folle, peut-être...
— Non, non, je ne vous crois pas folle, interrompit Cazille : quand vous parlez gaiement, je ne vous comprends pas toujours, parce que votre esprit est supérieur au mien ; mais quand vous pleurez, — el vous pleurez tout bas, dans ce tnomenl.quoi que vous fassiez pour paraître courageuse, — je vous comprends, je vous devine; mon coeur est dans le vêtre et vos larmes sont dans mes yeux! Non, vous n'étes pas folle, vous ne l'avez jamais été.
— Embrasse- moi. Silence, adresse, bon espoirct fermeté.
— Faut-il pas reboucher le trou? demanda Cazille, tout en essuyant sa brave figure du revers de ses mains.
— Oui, je vais t’aider.
— Ah bah! laissez donc vos menottes tranquilles.
Cazille et Marinelte sortirent de la métairie et cheminèrent jusqu'aux bords du village sans se parler, tant elles redoutaient de donner l'éveil. Près d'arriver à la grille de son jardin, mademoiselle Parmentier dit à sa compagne en hâtant le pas :
— Tu avais raison, le vent est glacial.
— Et je plains les pauvres voyageurs, répondit Cazille; surtout ceux qui vont au loin... ceux-là (l'emportent rien à personne, n'est-ce pas, mademoiselle?
— Tu le trompes, nourrice, j'en sais un qui, je l’espère, ne me rendra jamais... lu sais?
— Oui, oui. Nous y pensez... tant mieux, c’est ça qui donne rout age.
— Entrons et... tout doucement, pour mon père.
Dans ce même instant, Jules Uernaid, transi de froid, mettait son passe-partout à la serrure de la maison paternelle. Lui aussi revenait de Perron.
— Je me suis peut-être bien enrhumé, dit-il, se parlant à haute voix; mais on n’a rien pour rien, ajouta-t-il en riant aux éclats, el la course vaut le rhume.
Dès l'aurore, SI. Parmentier s’élança hors de son lit. II lui lardait de prendre sa fille à son bras pour la conduire à Perron il la mettre en possession de ce domaine, qu'il appelait à si juste litre la Folie-Marinelte.
— Eh bien, demanda-t-il à Cazille, avons-nous passé une bonne nuit?
— Et vous, monsieur?
— Excellente. Je n’ai fait qu’un somme.
— Nous de même, répondit sournoisennntjla nourrice, qui se sentait la tête lourde de toutes les tristes pensées qu'elle y avait entassées depuis la veille.
— Dort-elle encore ?
— Mon Dieu, oui, vous comprenez qu'avant l’esprit en repos, elle se rattrape, la pauvre enfant.
— C’est juste. liah ! tout bien considéré, je n'ai pas payé trop cher cette métairie, puisque j'y ai trouvé un trésor. '
— Vous y avez trouvé un trésor? répéta Cazille avec une exclamation que lui arrachait sa mésaventure nocturne.
— Sans doute; n’est-ce pas un trésor que la santé, la gaieté, la sérénité de ma fille chérie?
— Pardienne ! répondit Cazille, comme si elle eut révé : la santé, la gaieté, la sérénité, c'est vrai que tout rela était enterré à Perron, n Pauvre homme, va! > pensa l'honnêle femme en arrêtant sur le docteur un regard plein de commisération el d’anxiété.
— Tu ne me parais pas salisfailc. reprit SI. Parmentier. Puis il ajouta : Vous verrez que, de nous trois, je serai bientôt le plus content d’une affaire qui m'a mis à sec malgré moi. Allons! je vais faire un lour en attendant le lever de Marinelte. Le temps est beau, le soleil luit. Dis à ma fille que si elle veut gagner de l'appétit pour déjeuner, je me ferai fêle de l'accompagner à Perron. J’espère que cette nouvelle la fera sauter de joie.
— Oh! oui, bien sûr.
" — Adieu donc.
Le doclcur sortit de chez lui, guilleret comme à vingt ans, et il alla droit sur la promenade où les oisifs de Houillac s'assemblaient d'habitude, et d'onc aube à l’autre, pour, selon l'expression proverbiale, tuer le temps dont ils n'avaient que faire.
Il y avait eerrle ce jour-là, et pour deux raisons. D'abord,' le soleil plaîl aux lézards, el les badauds des petites villes ne peuvent être que flattés de ce qu'on les compare aux lézards dont ils n'onl cerles pas l'utilité; ensuite, que de nouvelles à commcnler! La grande affaire de Perron était conclue, et Victor Landry était parti brusquement, sans dire, sans donner à deviner le motif de son voyage.
Ces deux événements considérables aiguisaient toutes 1rs langues, échauffaient toutes les imaginations. Les plus
malins s« louaient île leur perspicacité en démontrant que le bonhomme Parmentier n'aurait pas pu payer conl mil e francs la métairie de Perron, s'il n avait pas eu. comme i s l'avaient loujonrs dit, de gros eapilau» en réserve, et ils coloraient leur démonstration de confidences lantasliqnes qui pouvaient faire passer l'excellent docteur pour un quart de sorcier.
SI Parmentier se montra au plus fort de la discussion. On lé vil venir de loin, ei chacun se recueillit, comme pour se garer de son influence.
— Quoi de nouveau, messieurs? demanda le dorleur après avoir salué-le groupe avec une gaieté courtoise.
— Absolument rien, dit l’un, si ce n'csl que nous allendons les fouilles que vous allez faire à Perron. Le pere Bernard affirme que vous avez eu le domaine pour un morceau de pain.
— Diantre! le pain est devenu bien cher, répondu en riant M. Parraenlier. Quant aux fouilles, ajoula-l-il, je ny songe pas. Les Bernard sont contents... El moi de même. Ainsi, tout est pour le mieux.
Ah çâ ! s'écria le plus osé de la bande ; vous avez donc
la Banque de France dans vos poches, docteur ! Les Bernard disent que vous avez acheté argent sur table.
Moi, j'ai payé, c'est vrai ; mais je suis ruiné, voilà gui
n’est pas moins sûr.
— Et vous êtes gai?
Parbleu ! puisque j'en suis venu à mes lins.
Chacun se regarda. i . .
Le mvstèrc s'épaississait. Folie oa sorcellerie, il n y avait plus qu'à choisir. Dans les deux cas, l'homme était a mettre sous clef.
Savez-vous ce qu'est devenu M. Landry? demanda
l’un des curieux.
SI. Landry, répondit le docteur, je l'ai vu hier, et je
compte bien le voir aujourd’hui.
— Alors, vous savez ou le trouver?
Mais... à Bouillac.
— Pour (à, non. Il est parti pour Lectoure.
— Quand? , .
— Hier, à la nuit. Son domestique ne sait pas où il esl allé mais il assure qu'il ne reviendra pas de cinq ou six ans| on croit qu'il va s’embarquer pour J' Amérique.
— Vous m elounez fort, balbutia le docteur, que celle nouvelle lioubla profondément : j'irai m'enquérir au cira-
ICdU. .
— Le château ne sait rien, ou ne veut rien due, car madame Rosier a laissé entendre que le général envoie son neveu aux Elats-L’nis pour lui faire épouser une riche Héritière amie de sa femme.
Si confiant que fût le docteur dans la loyauté de I homme qu'avait choisi sa tille, il ne put supporter avec calme Ig clioe de e lle douloureuse révélation, hes irait» se couvnreni de pâleur ; il articula péfiililemeM nuHipn» h.iiialis politesses, et s'éloigna pour regagner sa maison aussi vue nue le lui permettaient ses jambe» mal alTeriiiies. H quilt.u la promenade, lorsque Saliirmii Bernard y arriva. On lui ctuita ce qui venait de m* passer, cl il .s ecri.i :
-Je crois bien que vous l'avez failfuir.le pauvre homme!
Vous avez bellement mis b-s pieds dans le b •Mali'
du mariage projeté de Landry ave.' un • norme.'.' d Amérique Vous ne savez dune pas que MarineUe « >1 plu» toile du beau Landry qu'elle n'etait folle d’acheter Perron?
— Ali bah !
— Mais d’où venez-vous, vous noires? reprit l'Eveillé; c’esl de l'histoire ancienne, ça- Comment! vous vivez porie à porie avec les gens, cl vous ignorez ce qu ils font au grand jour?
Au grand jour ! répétaient toutes les voix.
— Voyons, causons un peu, commua Saturnin. Est-ce que, depuis plus d'un an, Landry ne se met pas mus les dimanches. a la messe, en avant el a droite des Parmentier pour regarder en face la MarineUe?
— C'est vrai.
— Est-ce que, l’an dernier, Landry allait aux vêpres?
— Non.
— Est -ce qu'il y a manqué une fois depuis un an ?
— Non.
— Esl-ce qu'on ne l’a pas vu, souvent, irop souvent, rôder près de la grille des Parmentier, el mCme emrer dans le jardinet?
— Moi, je l'ai vu.
— Moi aussi.
— El moi doue !
— Et la pécore de Cazdle, si bourrue envers tout le monde, est-ce qu'elle ne fait pas des mines d’agneau a son Landry ?
— Cest vrai loul de même. Hier, à l'eoir.e de la nuit, elle causait avec lui au four à chaux, et ce n'était pas a coup sur pour parler du beau temps, car II faisait un lemps a décorner les bœufs.
— Je crois bien que c’est vrai, continua Bernard; et quand, dans ces sortes de tripotages peu décents la servante tripote, est-ee que la maîtresse ne tripote donc pas à son tour? Ainsi, la nclle et mijaurée MarineUe en lienl pour Landry. C'est connu, ça, comine bonjour; mais, me direzvous, il n'v a pas de mal â ce qu'une jeune hile bien tournée aime lin jeune homme bien bâti. Sans doule, que je réponds, sans. doute; a condition que les amoureux resteront dans le p/ahmique. comme dit mon fils, el qu’ils viseront au mariage, lin finale des bonnes affaires de cœur.
— Est-ce qu’il y a quelque chose qui cloche? demanda un libertin.
Ici, le cercle dont Bernard était entouré sc resserra ; les lézards de Iluuillac, dans Pespoir de quelque révélation scandaleuse, prêtèrent une oreille affriandée. Bernard prit un air grave.
— Faut-il vous dire tout ce que je sais? commença-t-il : ne' dois-je pas craindre que vous exagériez les choses en concluant avec plus de sévérité que ne le veut la charité? — Dites toujours ; nous ne conclurons rien du tout.
— Eh bien, c’est Landry qui a soldé l’affaire Perron.
— Pas possible! On assure, cependant, que le père Parmentier a beaucoup d'argent...
— - Voilà *uue bêtise! Parmentier n'avait au monde que quarante mille francs et sa maison. Or, il a payé comptai.! cent mille livres... où aurait-il pris cct argent si on ne lui avait pas prélé, el qui le lui aurait prêté, quand le général Chardin le lui a refusé? Avant-hier, Landry est allé â Audi; il en esl revenu dans la nuit, portant soixante mille francs dan- sa valise, e'est-à-dire que, pour faire un si riehe cadeau à sa belle, il a réalisé tout- s ses valeurs...
— Tiens! .Mais il s'est mis â fond de cale, observa un sérieux d'esprit.
— Certainement, reprit Bernard en souriant, mais qu'estce que ça lui faii » ce jeune homme, puisque, du même coup, il si ruehe é su liherié : me» cillants, ça vaut bien suixuiile mille fraies ?
— Quelle linerle? demanda un patriote.
— La lii'i rtê de rompre une liaison embarrassante el de s'aller marier avec une rieharde du nouveau monde. Il n'esl pas manchot, mon cousin Landry.
— Je commence à y voir clair! s'écria l'un des habiles : et, véritahiemeni, ee n'esl p is une superbe chose que | |mmaniié; Landry s’étiil fourvoyé chez les Parmentier : la Marineitn est jolie, mais elle n’a pas assez de fortune pour un ambitienx , et comme Landry, guidé par sou ourle,
irouve une femme et de* million* en Amérique, il a pris congé de la ülletle par un beau trait de désiméressement qui le fait absoudre.
— Tu y es, c'est ça! dit Bernard.
— Soixante mille francs ! c'est cher tout de même, avança un incrédule.
— Pas trop cher, si les choses ont été plus loin que nous le pensons, riposta le premier interlocuteur.
— C est peut-être toi qui vas trop loin, glissa Bernard d'une demi-voix hypocrite accompagnée d'un méchant sourire.
• — Comme ça, tout s’explique, dirent les badauds. Mais, ht remarquer un moraliste : « Bien mal acquis ne prolite pas, « car Perron ne vaut que vingt mille francs, et Landry i jeté son argent à l'eau.
— Ne croyez pas cela, reprit Saturnin; mon fils m'a juré qu'un homme intelligent peut taire sa fortune sur cette métairie. Elle est pleine de cachettes, et il D’y a qu’à fouiller au bon endroit pour y trouver des trésors. Maintenant, portez-vous bien. Vous' êtes charmants; mais je perds mon temps i bavarder. Ah çà ! motus sur tout ce que je vous.ai du là, n'est-ce pas? Possible que mes suppositions ne soient pas, en plein, des vérités... faudra voir, mes enfants, f.iti'lra voir!... tout finit par sc découvrir.
I.c cercle sc dispersa pour aller porter, aux quatre coins du village, les suppositions de Bernard qui savait, de reste, que recommander le secret, c'est commander l’indiscrétion, saturnin rentra chez lui et dit à son fils :
— J'ai exécuté le programme; tout le monde saura, dans moins d'une heure, que Landry a secouru, de sa fortune, 1rs Parmentier, et nul n'ignorera la passion de àlarinetlo pour notre beau cousin.
— Merci. Quel effet vous a paru produire celte nouvelle?
— On applaudissait fort au désintéressement de Landry, e; il m’a fallu certaine vigueur de logique pour démontrer qu’il y avait plus de calcul que de grandeur dans ce prétendu désintéressement. Dame! j’étais serré de près; j’ai dû écorner légèrement la réputation de la petite. ..
— Auriez-vous allaqué son honneur? interrompit Jules avec brusquerie.
— Non pas... oh ! non... seulement, deux ou trois malins ont compris que si Landry payait si gros son déménageaient... Tiens! liens! déménagement, le mot est joli, n'éstce pas?
— Conlinuez, je vous prie.
— Eh bien, dame! c'est que MarineUe... Ah! bail! lu me comprends, pourquoi lanl me questionner? ce n'esl pas moi qui ai supposé ça, mais les amis.
— Vous avez fait là une mauvaise aclion, répondit Jules, et vous avez d'ailleurs oublié que je compte épouser celle jeune tille. Me voilà mal payé de la confiance que j'ai mise ni vous, lorsque, ce malin même, je vous ai ouvert mon roeur, à vous comme à ma mère.
A ce reproche hypocrite, Saturnin (il un haut-le-corps majestueux. Satan voulait duper son père. Il reprit :
— .Mais, mon ami, jamais je n'aurais pu faire accepter le sacrifice de Izin lrv de la façon que lu désires, si je n'avais pas donné le lil à ma langue. Se ruiner par dévouement amoureux, c’est toujours bêle, mais toujours admiré. Landry serait devenu le héros de Knuillac et du Géra, si je l'avais laissé parlir à cheval sur l'admiration causée par sa bêtise, c’est-à-dire par sa générosité. Ce n'est Cependant
pis pour en faire une merveille que tu l'as mis à zéro, ce pauvre diable ! J'ai cru saisir ta p. nsée, ton raisonnement, et j'ai marché de l'avant. Si je me suis trompé, rien de plus facile que de me rétracter.
— Le mal est fait, laissons courir les choses, répondit Jules; j'aviserai à réparer, s'il est besoin. Ainsi, on croit que Landry va se marier en Amérique ?
— Avanl ce soir. Irenle personnes, dans Rouillac, en donneront leur parole d’honneur.
— Parfait ! maintenant, mon cher père, il est évident que M. Parmentier interrogera le général dès que ce bruit lui parviendra. Il faut donc démentir d'avance la réponse du général.
— Cela esl malaisé, par exemple !
— Je réponds du succès, car si vous vous connaissez en àiff.iires, moi je connais les hommes, et le faux a, dans le public, plus de crédit que la vérité. Il est donc essentiel de donner à croire, un peu partout, que le général, d'accord avec son neveu, cache ce projet de mariage en Amérique et donne le change sur l'itinéraire qu'a suivi Landry.
— Mais où diable a-t-il élé ce Landry ?
— A Paris.
— Qui t’a dit ça ?
— Moi.
— El si lu te trompes’
— Je ne me trompe jamais. .
— Ali! ouiche! c'est connue pour ce que m’a dit la mèra de la grossesse de la cousine Chardin,
— Eh bien !
— C'est peut-être vrai, farceur !
— C’est vrai comme votre existence.
— Qui te l’a dit ?
— Moi.
' — Alors, lu es enragé, lu es somnambule.
— Non, je suis adroit ; j'ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.
— Ah ! lit Saturnin avec un geste d'humilité, lu es plus fort que moi; mais n’importe, je le trouve lancé dans un fameux embrouillamini , et je ne comprends goutte à les moyens. Landry esl à Paris, bon ! Qu'est-ce qu'il y fait?
— Il veul y refaire sa petite fortune.
— Mais Paris n'esl pas la Chine ; en cinq jours on en revient. Quand le cousin saura tool ce que nous laissons raconter ici, il nnns tombera sur les bras, cl alors il fera jour dans son histoire el dans la tienne.
— On fait bien des choses en cinq jours, et si je sais gagner du temps, vous verrez de mes O 1 livres.
— Soit. Tu n'as plus besoin de moi?
— Non. Seulement souvenez-vous que le général doit être d’accord avec Landry.
Oui, oui. j'en parlerai. Adieu... Pendant que j'y pense, ajou'a Saturnin, revenant sur ses pas, as-tu songé à Lucrèce? On a la puce à l'oreille, chez les Rosier.
— Qu’cst-ce que cela me fait ?
— Cornélie m’a enlrepris hier au soir; elle m'a demandé si, ffnnlèmeat, lu comptes, oui ou non, demander sa Silo en mariage.
— Et qu’avez-vous répondu ?
— Qu'il faudra il voir ! C'est mon grand mol, mais il 11% pas plu. CornéJic prétend que lu as compromis la cousine.
— J'en compromettrai bien d'aulres, riposta Jules en souriant; puis il ajouta : Ceci n'esl qu'un ddlail, ma mère s'en chargera. Quant fl vous, répondez toujours qu'il faudra voir. Vous ne pouvez rien dire de mieux.
Saturnin quitta son fils en chantonnant, et Jules s'enferma
pour écrire une longue lettre qu'il alla porter lui-même à la poste. Cette lettre nous la lirons un jour, selon toute apparence. Contentons-nous de savoir, pour le moment, qu elle était destinée h M. Oscar Manchon, étudiant en médecine, rue de l'Observance, n” S, il Paris. Ajoutons que Jules Bernard avait changé de main pour écrire l'adresse, cl qu'avant de jeter dans la boite cette missive importante, il s'élait tourné et retourné en divers sens, avec l'inquiétude d'être aperçu.
fin de i.a mejiiéhk séiiie
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Sceaux, t>(i<igrApliiL' «le L.