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Les jaloux

Les bruits répandus par Saturnin avaient fait leur chemin et, comme l’avait prévu ce méchant homme, on pouvait compter le jour même, dans Rouillac, trente bavards prêts à affirmer, sur l'honneur, que Landry, parti pour l'Amérique, sur l'invitation de son oncle, allait épouser des millions dans le Nouveau monde.

M. Parmentier avait bien reçu le premier choc de celle détestable et foudroyante nouvelle, mais ce n'était qu’un choc amorti. Quant à Marinelle, principale intéressée, elle ne s'en doutait pas, selon la règle des cancans qui, pour mieux sifller à toutes les oreilles, évitent celles de la personne qu’ils outragent. Cazille vivait, comme sa maîtresse, dans une complète ignorance de toutes les laides choses qu’on racontait, nul n’ayant encore osé affronter son indignation.

Marineltc s’était prêtée de très-bonne grâce à la promenade désirée par son père ; elle avait visité sa métairie on II- s

s’efforçant de paraître goûter un grand charme à cette prise

de possession, et si la pauvre fille ne trouva pas, dans son

cœur, les clans d'une joie naturelle, elle exigea de son ima- •

gination des semblants de bonheur tellement vraisembla- ,

blés que le bon docteur oublia, pendant quelques instants et

en les savourant à longs traits, l'horrible tempête planant sur

son foyer.

Il arriva, néanmoins, qu'au retour de cette promenade matinale, ni le père ni la tille n’eurent ce bel appétit annoncé par le médecin. M. Parmentier s'appliquait à cacher ses préoccupations et se coupait de formidables morceaux de pain auxquels il ne touchait plus; Marinette s’entendait avec Cazille pour faire disparaître à la sourdine les assiettes où son honnête courage n'avait pu, cependant, rien attaquer.

Le repas fini, le docteur prit Cazille à part et lui dit :

— On raconte de singulières choses dans le village.

— Quoi doue?

— Des mensonges, assurément : M. Landrv serait parti hier...

— Comment ! vous ne le saviez pas?

Devant cette •«clantailon, M. Paimcnlitr recula d'un grand pas.

— Mais. Boni répondlt-ll ; qui aurai! pu m'en informer?

— Mademoiselle donc, (Ht bien, moi, si vous m'aviez interrogée.

— Eh quoi I Antoinette eat avertie !

— Avertie I comme vous dllea ça... elle sait que son futur est en voyage, et c'est déjà bien assez pour en perdre l'appétit. AVe*-vouj seulement remarqué qu'elle a fait diète au déjeuner?

— Oui, et je me l'eaplique. Comment a-t-elle appris ce départ ?

— Ah ! dame I monsieur, Voua me demandez U de vous dire nos secrets, et Je ne sala pas ai les demoiselles aiment qu'on babille sur leurs petites affaires de cœur. Après ça, vous êtes un si bon père, que Je peu» bien vous faire des confidences. Voici ce qui s'est passé.

Cazille raconta la scène du four I chaus. Le docteur l’écouta dans une sorte d'extase.

! —Brave cœur I brave jeune homme! s'écria-t-il souvent, pendant ce récit : il n'est déjà que trop riche pour nous; qu’àvait-il besoin d'aller chercher fortune... bref, ajouta-t-il, quand Cazillo cul fini :

— Où a-t-il été î

— Voilà ! répondit la nourrice, nous n'en savons rien, impossible d« le lui faire avouer.

Le front du docteur se plissa et s'assombrit.

— On ne se cache pas pour faire une honnête fortune, dit-il en baissant la vois. Ce mystère m'inquiète...

— Est-ce que vous seriez plus exigeant que nous? demanda Cazille d'un ton blessé.

— J’en ai le droit et le devoir. Les mauvaises langues peuvent jaser.

— Laissons-les à leur plaisir.

— Elles peuvent inventer mille sottises, dire, entre attires, que ce jeune homme est passé en Amérique pour s’y marier... avec quelque riche héritière que lui a Irouvéc son oncle, le général...

— Parions qu'on vous a déjà raconté ri, interrompit Ca-,

«Ile.

— Oui.

— Jésus-Dieu ! qu'il v a donc de la méritante vermine dans ce vilain mauvais monde ! Laissez-moi passer, monsieur, je veux aller aux nouvelles à mnn tour, et arranger de la bonne façon tous ces faiseurs de raeonlages.

— Soyez prudente, n'allez pas alimenter un feu qu’il faut élcjadre.

Cazille partit xars répondre et même sans écouler. Le docteur sortit sur scs pas cl prit le chemin du château. Mademoiselle Parmentier, restée seule au logis, descendu dans son jardin.

Apiès une courte promenade, lassée par les soins qu'elle prodiguait d'habitude à ses arbustes, le co ur serré, la tèle brûlante, elle vint s'asseoir à sa place privilégiée, dans ta

pondre d’or que le soleil d'automne versait sur le gazon souffrant de l'humble maisonnette. Ainsi placée, elle faisait face à la grille que son père avait laissée entrebâillée. Elle ne se doutai) pas, assurément, que, de celle place assignée par le hasard, elle ne larderait pas à voir paraître un personnage alilré par sa présence, et venu là pour changer en affreux tumulte le trouble incertain jusqu'alors, de ses penaées.

Nous reviendrons bientôt à mademoiselle Parmentier; nous la retrouverons à cette mémo place ; suivons d'abord son père, que nous avons laissé sur le chemin du Chàteau- Rouillac.

Sur sa demande, on Introduisit le docteur dans le cabinet du général.

— Eh bien, cher ami, s’écria le comte avec sa rondeur habituelle, n, i, ni, c’est donc fini? Vous avez pignon sur champ... la folie est consommée ?

— Mais oui, général, la chose est faite d'hier. Nous avons signé l’acte.

— Je le sais bien, et vous n’aviez pas achevé votre paraphe que nous en étions informés au château. Les mauvaises nouvelles prennent, toutes, le télégraphe. Enfin ! vous l’avez voulu, voire fille s'en réjouit, nous devons donc vous féliciter. Ab çà, mon brave docteur, il pleut donc de l'argent à llouillac?

— Depuis votre arrivée, monsieur le comte, répondii le hou vieillard s’essayant à sourire, noire climal offre, en effet, de singuliers phénomènes à l'observation...

— Si j’y suis pour quelque chose, je bénis le ciel de m’avoir ramené au pays, mais je crois que vous me Dallez, et vous y avez d’auiant plus dé mériie que j'ai été rude envers vous l'autre jour ; oui, trop rude... Ah! diable d'homme! vous m'avez retourné de fond en comble, mais je devais vous refuser. Temlez-moi la main, sans arrière-pensée... Ce serait à refaire que j'agirais encore de même.

— Certes, monsieur le comte, vous ne sauriez avoir deux nalures et vous montrer autre que vous êles, c'est-à-dire généreux autant quo modeste.

— Le diable soit de votre mmlenlie el surtout de votre générosité, j'ai été bourru,

— Bourru bienfaisant.

— Hum I anrli //-vous des regrets, par hasard?

— Itegrets de quoi ?

— D’avoir acheté Perron.

- loin de là, je m’en applaudis... Pourquoi ?

— Bien,.. J'imaginais que, désabusé, vous veniez me retmniir d'avoir voulu vous servir en vous refusant ecs fam. ux aoixnme mille francs, qu’on a eu grand tort de vous prêter, emre nous soit dit.

-- Je vois, général, qu'au besoin, la franchise du guerrier sait se permettre d'innocents... d'atiendrissants écarts. Vcnilh z m’autoriser à vous faire quelques questions?

— tant qu'il vous plaira.

— Mon«i< ur voire neveu est en voyage?

— Oui! Son absence sera longue, mais il nous reviendra joyeux et en pleine prospérité.

Le docteur sentit un frisson courir dans tes veines il ers mots que le général venait de débiter avec un grand calme et sans y être invité. Il reprit, néanmoins, en s'efforçant d’éteindre son émotion.

— Ainsi, vous croyez, monsieur le comte, que l'absence sera longue ?

— Trop longue pour les amis de ce brave garçon.

— El M. Landry reviendra joyeux, riche !

— D'autant plus joyeux qu'il sera plus riche; oui, docteur, je l'affirme.

— Je vous en fais compliment, dit le docteur avec une politesse froide, mais pleine de dignité.

— Mon Dieu I ajouta le comte en souriant, je suis sans doute fort indiscret ; mais comme je n’aime point à parler par paraboles, je peux yous avouer que le bonheur, la richesse et un m iriage projeté, tout cela ne fait qu'un dans la tête de mon neveu ; bonheur et richesse seront le bagage de sa corbeille de noce.

— jl. Landry n'a sans doute pas fait mystère du terme de son voyage* Vous savez où il est allé?

• — Je lo sais, mais j’ai promis de n'en rien dire.

— Alors, monsieur le comte, vous me permettrez de rompre uu silence qui, s'il était prolongé, mettrait ma délicatesse en souffrance.

Le général crut que H. Parmentier allait lui parler de Marinette à propos de Landry, et compléter les aveux amorcés par le voyageur. Il souril de nouveau, et dit négligemment :

— Je vous écoute.

— M. Landry, commença le docteur, m’a remis, avanthier, dans la soirée, les soixante mille francs que vous avez bien voulu me ptéter...

— Moi)

— Vous désiriez et vous désirez encore être mon bienfaiteur anonyme, général, main il m'est défendu de vous obéir. M. Landry m'a rencontré expirant de douleur sur le chemin de Rouillac, vous veniez de me refuser ce même argent, c’est-à-dire la vie de ma fille. Mais le refus n'était qu'une feinte; vous vouliez me secourir et vous souslraire à ma reconnaissance. Voire neveu, digne messager de bienfaisance, a relevé mon courage; il ne faut paa lui eu vouloir s'il n'a pas su dissimuler aussi bien que vous et s'il vous a nommé. Votre générosité lui csuiait tant d'admiration, tant d’enthousiasme, qu’il en perdait la tête. Bref, lorsque j’ai voulu donner à M. Landry un reçu de la somme versée par lui entre mes mains et en votre nom, U a refusé de l'accepter. < Le papier parle, a-t-il dit, et mon oncle veut se taire. » Si je me suis contenté de cette réponse avant-hier, je me Cal» scrupule de ne pas l'admettre aujourd'hui. Vieux et jeunes, nous sommes mortels, et M. Landry, absent pour longtemps, doit être déchargé du toute recherche ultérieure. Voici votre créance, monsieur le co<nle.,.Dieu, si bon pour ceux qui se fient à lui, nous permettra de nous acquitter.

mais je ne cesserai de bénir volro coeur généreux ; ce sera

ma dette de tous lis jours.

— Eh! saperlolle ! que voulez-vous que je fosse de cela? s'écria le général en repoussant le papier que le docteur lui offrait; vous me paraixarz terriblement cnlélé, mais peutêtre me croirez-vous quand je vous dirai, sur ma paroi* d'honneur, que je ne vous ai prêté ni le premier, ni le dernier liard de ces soixante nulle francs.

— Vous lo jurez sur votre parole, général! demanda M. Parmentier devenu tout tremblant ; mais alors, ajoutat-il, qui donc, à Rouillac, est assez riche?.,.

— Eh! bonté du ciel! ne le devinez-vous pas? Tenez, docteur, mêlions nous à l'aise. Ce sera tant pis poar Landry, puisqu’il s’est fait le héros de l'aventure; mol, je n'aime pas 1rs affaires d'avant-poste, et j'ai à peine (été l'ennemi que je l'aborde franchement. Mon neveu aime voire fille, saviez-vous cela ?

— J'en sais quelque chose.

— Je ne vous demande pu» si voire fille aime Landry ; nul ne me l'a dit, et je me contente de le supposer...

— Vous pouvez le croire, interrompit le docteur.

— Bon ! me voilé fixé. Eh bien, je parlerais ma tête qaé Landry s’est ruiné pour faire les soixante mille francs dont vous aviez besoin. Tonie sa fbrlune y a passé, le pauvre garçon ! Cette fortune était en papiers, qu'il aura vondus à Audi, où je sais qu'il est allé.

— C'csl d'Auch qu'il a rapporté la somme.

— Plus de doute ! O Jeunesse! ô amour ! que tout ecla est beau et brave ! Comment ! docteur, vous n'applaudissez pas, vous ne tnmhez pas en pâmoison devant lant d'héroïsme platonique. quand moi, vieille moustache, j’en suis tout secoué du fond du cœur aux entrailles!

— Ce désintéressement me touche moins quand je songe à la brillante et Irup rapide fortune que va faire M. Landry.

— Pourquoi trop rapide? Où avez-vous appris, douleur, que le travail enrichit trop vite ceux qui ont foi dans leur

honnête courage? ,

— M. Landry ne va-t-il pas en Amérique contracter, tous vos auspices, un opulent mariage ?

— Qui a dit cela ?

— C'est le bruit du village.

— Il est donc vrai qu’on est devenu méchant dans ce pays qnc j'avais laissé si simple e( peuplé do bonnes gens! s'écria le général.

Puis il ajoute :

— Vous ne deviez pas prêter l'oreille à de pareilles absurdités, monsieur. S'il est vrai que mon neveu se soit engagé vis-à-vis de votre fille, grâce au ciel, tout n'est pas Ucruard dans me famille, et, puisqu'il faut laver ici l'affront fait eux noblee sonliments de l-andry, je vous dirai que. selon ma conviction, cet excellent jeune homme est allé rélablir sa petite fortune pour le mettre aux pieds de madumoiselle Parmentier qui vous a ruiné en le ruinant lui-même par la folle acquisition que vous savee.

fi

lus jaloux.

— Ah ! monsieur le comte, affirmez-vous cela sur votre honneur?

— J'aflirroe que c'est ma conviction. J’affirme que mon neven n'est point parti pour l'Amérique, et j'aftlrme enfin que, de lui à moi, il ne s'est jamais agi du fabuleux mariage dont s'occupent les prophètes de Kouillac.

— Général! s'écria le docteur avec entrainement, soyez béni pour tout ce que vous venez de me dire ; recevez aussi mes plus humbles excuses en prenant en considération l'effroi d’un pauvre père.

— Oui, oui, je comprends tout cela et vous absous ; mais n’oubliez pas que je vous ai dévoilé le secret de mon neveu et que nous n’avons ni vous ni moi, le droit de ravir à ce brave enfant le bonheur de faire fi la fiancée de son cœur la surprise qu’il lui destine.

— Ah ! je serai sage, n’en doutez pas. Adieu, monsieur le comte : je peux, maintenant, grâce à vous, parer les coups de la malignité publique.

Lorsque M. Parmentier fut parti, le général passa dans l’appariement de la comtesse qui travaillait à l’aiguille près de sa mère. En voyant entrer son mari, madame Chardin échangea un rapide coup d’œil avec la baronne, et, jetant l’ouvrage qu’cite tenait à la main dans une corbeille qu’elle ferma vivement, elle prit une broderie. Le général ne remarqua pas ce petit manège, et, marchant droit à la baronne, il lui dit:

— Vous, madame, qui refusez aux Gascons tout élan sincère de générosité désintéressée, savez-vous ce qu’a fait votre neveu Landry ?

— Quelque chef-d’œuvre, je m’y attends.

— Mieux que cela. Ecoutez bien : il avait, à ma connaissance, soixante et quelques mille francs pour toute fortune, et il a donné, sous mon nom, soixante mille francs au docteur Parmentier menacé de perdre sa fille si, comme vous savez...

— L’amour est de Ions les pays, interrompit la baronne, et il n’est pas plus fort, en arithmétique, il Rouillac qu’ailleurs. Telle est, pour moi, la morale de celle sottise.

— Ah! ma mère, dit la comtesse, cette histoire est fi la gloire du cœur humain. Je comprends maintenant le départ du bon Landry, et je devine ses projets.

— Bon voyage ! murmura madame de la Perche.

Et elle ajouta fit pello:

— Un de moins.

Un domestique entra et déposa sur un guéridon les gazettes et les lettres que le courrier venait d’apporter.

— Quant fi mol, reprit le général tout en décachetant la grande enveloppe d’une dépêche officielle, je ne peux pas permettre que mon neveu m’ait donné une leçon d’humanité. 11 s’est servi de mon nom pour secourir les Parmentier, je ne le ferai pas mentir, et, si vous ne me désavouez pas, ma chère Sydonie, nous rendrons fi Landry ses soixante mille francs. De cette façon, le pauvre diable nous reviendra et épousera sa Marinette, puisqu’il en est aimé... La belle surprise pour les Bernard, hein?

— Bravo ! s'écria la comtesse.

— Auriez-vous pris cet engagement vis-à-vis du docteur, qui, je crois, sort de chez vous? demanda la baronne.

— Non, car j’ai l’habitude de consulter ma femme lorsqu’il s'agit d’une partie, petite ou grande, de notre fortune.

— Eh bien, monsieur, revenez au galop sur votre belle détermination, dit la baronne en ricanant.

— Pourquoi cela ? demanda le général, tenant toujours, et sans l'avoir lue, la dépêche qu'il avait décachetée.

— Regardez donc de près, puisque vous avez la vue basse 1 s'écria la douairière.

El se précipitant sur la corbeille fi ouvrage de sa fille, elle la découvrit d’un geste impatient.

Le général s’approcha, se baissa, plongea une main dans la corbeille, et, tressaillant de la tête aux pieds, il en retira différents objets, achevés on inachevés, appartenant tous fi ce joyeux, trousseau de la première enfance, fi cette layette du premier né, où l'amour maternel ferme de vingt baisers chaque piqûre de son aiguille.

— Pour... qui... ces jolies choses? demanda le général interdit, le regard tendrement arrêté sur la comtesse dont les joues prirent la fraîcheur des roses.

— Vous ne vous êtes pas marié pour mourir sans postérité, répondit sèchement la baronne.

— Ma Sydonie! murmura le général en tombant aux genoux de sa femme, esl-ce bien vrai? Tant de bonheur!.,.

— Oui, mon ami, répondit bien bas la comtesse rougissant de plus en plus, le ciel a exaucé mon vœu le plus cher.

— Nous aussi, dit la baronne, nous voulions vous faire une surprise, mais la fougue que vous mettez fi saccager votre fortune au profit des intrigants de ce pays m'a fait un devoir de brusquer le dénouement. Vous voilà en condition nouvelle; dans quelques mois, dans sept mois peut-être, vous serez père, et, comme il est fort po>sible que les choses n’en restent pas là, vons pourriez bien être fi la tête d’une nombreuse famille d’ici i quelques années. Donc votre fortune ne vous appartient plus, ni fi vous, monsieur, ni fi toi, ma chère enfant. Loin de songer fi des actes de générosité insensée, vous devez penser, tous les deux, fi de sages économies. Si nas grandes maisons avaient eu plus d’ordre dans leurs affaires, on ne verrait pas aujourd'hui tant de gentilshommes i la merci des traitants. Promellezmoi, monsieur le comte, si vous désirez me payer la bonne nouvelle, promettez-moi de ne plus songer fi votre neveu Landry que pour le pousser de bons conseils et de protections.

— Je vous le promets, ma chère mère, répondit le général dans l'ivresse de sa joie. Quoi! je vais avoir un fils... nne fille ! peu m’importe ! Certainement que rien ne nous appartient plus... certainement que nous devons songer fi nôtre... fi nos enfants... Ah ! je vous promets tout ce que vous voudrez, et cela sans peine, croyez-le, et permettez que je vous baise les mains en gage de reconnaissance.

— Maintenant, lisez votre courrier, dit la baronne, pois gardez pour vous ce que vous savez. Il est inutile d’en ins-

L'cS JALOUX.

iruire l'univers et Rouillar, qui est un trou séparé de l'univers.

— Allons! murmura le gémirai en froissant de dépit la dépêche qu’il venait de lire, pas de beau ciel sans nuage.

— Qu’y a-t-il ? demanda la comlesse inquiétée.

— I.e roi m'appelle à Paris el sans relard... Ordre du minisire.

— Voilà qui me rapatrie avec Louis-Philippe, s’écria la douairière en ballant des mains. Les Jacobins ont quelquefois du bon. Ma chère Sydonie, ajouta-t-elle, faisons faire nos paquets, ton petit Chardin ne sera pas Gascon; le cher bonhomme naîtra coiffé.

Pendant que le docteur Parmentier était au château et que Marinette s’asseyait rêveuse, dans son jardin ; pendant que Cazille, animée d'une violente indignation, avait pris la pisle des fagoieurs de cancans, madame Aglaé Bernard s’élait dirigée vers la maison des dames Rosier.

La mère enthousiaste du savant Jules venait de se décider à une audacieuse démarche, qui réclamait une singulière provision d’astuce et n’était pas sans péril. Aussi, avant de quitter son logis, s'élait-eile étudiée, par une série de mines hypocrites, à bien remplir le rôle dont son (ils I avait chargée, en se fiant, pour l'exécution, aux ressources

d'une imagination dont Satan faisait, d'ordinaire, tous les frais. Il s’agissait de répondre catégoriquement aux importunités devenues gênantes de Cornélie touchant sa hile; il s’agissait, en un mot, de briser les vitres avec deux Ocres cousines, sans trop se blesser aux éclats. Besogne incommode s'il en fut I

— Où est la ebère maman, ma bonne petite? demanda l’affreuse femme à Lucrèce.

El elle prit pour cela le ton mielleux d’une pauvresse quêtant l’aumône.

— Maman est à l’enclos ; voulcz-vous que j'aille la chercher? répondit la jeune hile dont le regard brilla, car elle pressentit que, dans celte visite, il serait question de son bien-aimé, volage à coup sur, mais repentant, peut-être.

— Non, reprit Aglaé : puisque nous voilà seules, j'aime autant ne causer qu'avec loi, ma. bonne. Aussi bien, l’affaire le regarde plus que personne... Oui, chère belle, c’est de loi qu'il est question.

Lucrèce baissa la tète en rougissant et sentit un grand vacarme dans sa poitrine, où son coeur battait à outrance.

— Ah çà ! mignonne, commença la longue Aglaé, à quoi songes-tu, depuis quelque temps que tu te laisses voler, de droite et de gauche, cet amour si pur, si chaste et si tendre de ton cousin?... Tu ne l'aimes donc plus, ton beau cousin?

— Moi! soupira la jeune fille interdite.

— Si tu ne l'aimes plus, vaut mieux me l’avouer tout de suite; je tâcherai de m'en consoler, quand cependant je mettais dans votre sainte union toute l’espérance de mes

vieux jours. Vois-tu, Lucrèce, Saturnin et moi nous séchons sur pieds en examinant ce qui se passe.

— Mais que se passe-t-il donc? mon Dieu! demanda Lucrèce dont les grands jeux noirs jetèrent des flammes à travers des larmes retenues par orgueil.

— Tu as aimé Jules, n’esl-re pas?

— Je l'aime encore, je n'ai pas cessé do l'aimer, je n’aimerai jamais que lui...

— A 'a bonne heure! voilà ce qui s’appelle parler. Avant d'aller plus loin, j’ai besoin de t'embrasser, mon enfant, car lu ;.s soulagé mon co'ur.

Lucrèce se prêta volontiers aux embrassements d'Aglaé, qui Continua après une pause :

— Eh bien ! le croirais-tu , Jules s'est figuré que tu t’éloignais de lui. Il a eu tort, et je le blâme ; mais les amoureux sont des volcans; chez eus le cœur brille et la tête n'est que fumée. Il faut leur pardnnir r et les plaindre. En déliniiive, Jules s'est buté contre celle mauvaise pensée que tu !e dédaignai*,,.

— Mais qui a pu me nuire ainsi dans son esprit î — Ah! nousj voilà. Tu as une ennemie, chère fille, une ennemie implacable, dangereuse cl acharnée...

— Moi?

— Sans duule, el je m’étonne que, d’instinct, lu ne l'aies pas encore démasquée. Veux-lu que je le parle franchement? Cette ennemie, c'est la jalousie qu'inspire à une horrible coquelie tou incomparable beaulé...

— Marinelle ! interrompit Lucrèce avec l'acrcnt de la colère.

— Marinelle? ma foi non, pauvre agneau! Celle-là n’a rien de redoutable, et c'est une ruse qui l'a mise un moment entre toi et Ion amoureux. Il ne faut pas lui en vouloir, elle est innocente comme l’enfant qui vient de naître. Réfléchis, cherche bien et tu trouveras, sans atler loin, une femme inexcusable, en ce qu’elle est en possession de tons les bonheurs terrestres.

— La comtesse!

— El allons donc! Tn as le coeur bien paresseux qu'il ne saule pas, du premier bond, sur celle étrangère entrée dans noire famille pour noire malheur et notre honte.

— Je m'en doutais! s’écria Lucrèce; et après avoir étouffé ce mot dans une sorte de rugissement, elle se replia sur elle-même avec une souplesse féline.

Son visage s’empourpra.

— Continuez, dit-elle.

— Celle fameuse comtesse, reprit Agiaé en s'échauffant par degrés, nous a apporté, dans ce pays où régnait la vertu, les passions désordonnées de l'Amérique. Elle est née sous un ciel embrasé, et l'amour chaste qui nous suffit à nous, femmes craignant Dieu, ne la satisfait pas, elle qui ne croit qu'à la volupté. Son manège est un scandale pour nous tous, honnêtes gens, qui souffrons de l'aveuglement de ce pauvre Chardin, assez nigaud pour adorer sa coquine de moitié, malgré son iucunduite. Encore, si elle y mettait de la pudeur! mais c'est sous le nez de son mari qu'elle vil

avec son mignon, ce capitaine, ce marquis de Chaiouze qu’elle traîne ù sa suite et qui ne lui suffit pas, puisqu'elle 6e met le coeur et la ligure en quatre pour débaucher mon pauvre Jules... Jules, mon Dieu ! s'écria l'horrible créature en jetant un soupir qu'elle gonfla de larmes : Jules, l'innocence même, jusqu'au jour où il a été pris aux pièges de celte dévergondée...

— L’aime-t-il donc? demanda Lucrèce avec une redoutable impétuosité.

— Certainement qu'il l'aime, puisqu’elle lui a fait croire que lu ne songeais plus à lui, puisqu'elle l'a fait croire, à loi, qu'il aimait Marinelle, Te souviens-tu de notre premier dîner au château, le jour de l’arrivée du général ?... quelle rouée I

— Alors, reprit Lucrèce, elle a congédié le capitaine!

— Mais non. Il leur en faut deux, trois, quatre à ces créatures maudilea. Coniprcnds-mol bien. Elle s'amuse arec Jules pour le seul plaisir de t'arracher son coeur, mais elle ne lâche pas l'autre, parce qu’elle en a peur, à ce qu'il paraît. De celle façon, elle a un amant en titre el un soupirant. A la première occasion, l'un peut remplacer l'autre. Tu ne sais pas comme elles sont prévoyantes el habiles, ces dames! Et Chardin, cet imbécile de Chardin, qui ne voit pas cela, qui ne ae doute de rien!.,,

— Êtes-vous sûie qu’il ne sache rien?

— Oh t pour ça, j'en réponds. S’il savait la moindre chose, la jalousie, qui chez nous est de famille, se réveillerail en lui. Son père était terrible, à ce que disent les anciens, et il doit tenir de son père. Voilà justement ce qui me fait frémir; car, s’il allait se monter contre Jules, il le luerait !... Je ne dis pas rela pour t'effrayer, chère petite; mais vois-lu, les débauchés sont pleins de malice, el je ne vis pas depuis que je pense aux dangers dont notre ami est entouré. Par exemple, une supposition : que le capitaine exige de sa maîtresse le sacrifice de Jules; eh bien ! la scélérate de femme, pour se faire blanche près de son mari, lui livrera mon fils, et, alors... lu saisis... lu vois les suites... Hein ? n'est-ce pas à Ireiubler de tout son corps?

— Oui, répondit Lucrèce, enlacée dans les détestables filets de madame Bernard; oui, cela se peut, surtout si elle devine que Jules revient à mol... elle le perdrait...

— Et ces militaires sont si farouches, si grossiers, si habitués au carnage... Dieu du ciel! je vois couler le sang de mon enfant bien-aimé !

— Ah! si j’étais sûre que cette femme tint à son amant plus qu’à...

— Plus qu'à Jules, interrompit Agiaé en comprenant que sa victime entrait dans la voie qu'elle s'efforcait de lui tracer. Je crois bien qu'elle y tient plus t Jules n’est qu'un amusement, une distraction de coquetterie, tandis que l'autre est l'objet d'une passion violente, affolép, et je les connais si bien, ces tmit-cœur, que, j'en parierais ma léle, madame Chardin mourrait de douleur si on lui volait son amant.

U RS JALOIX.

— Peul-èlrc bien, répondit Lucrèce devenue froide et pensive.

— Non pas peut-èire, mais à coup sûr, reprit Aglaé. Supposons, — histoire de causer, — que tu fasses semblant d'avoir des bontés pour le marquis; supposons que le marquis, flatté d’avoir fait ta conquête, abandonne pour toi, si belle et si jeune, sa vieille liaison. Qu'en résulte-t-il ? La comtesse se raccroche de plus belle A son amant, elle ne pense plus 1 iules, elle le le rend. Quand je dis elle to le rend, je ne dis rien de trop ; car de son côté, iules, qui est jaloux comme un tigre, se hâte de revenir A toi dès qu'il te voit encourager les hommages du marquis. L'n beau jour, tu lèves le masque ; tu n'as fail que badiner avec M. de Chalouzc, tu le chasses, tu récompenses iules de son repentir eu l'épousant, et me voilé en paix par Ion bonheur.

— Tout cela est faisable, répondit Lucrèce ; mais A deux conditions.

— Lesquelles, mon enfant, lesquelles? s'écria Aglaé transportée de joie en se voyant si près du surris.

— Premièrement, il faut que j’aie des preuves do la liaison de madame Chardin ei du capitaine.

— Eh! mon Dieu I elles sont parloul ces preuves. Elles courent les rues; demande A Cornélie, A lous nos amis, A M. le maire... demande A iules qui n’en a que trop vu par ses yeux, le faible enfant.

— ie sais ce que l'on a dit, cela ne me suffit pas. J'ai le cœur brave, ma cousine, il me faut des preuves réelles sans lesquelles je ne pourrais pas agir... On ne inc pas son prochain A propos d'un cancan.

— On le les donnera ccs preuves, lu peux y compter; mais remarque bien qu'il ue s'agit pas de la tuer, la malheureuse.

— Ah ! pardon ! si je juge son oœur d’après le mien, l'affreuse douleur qu'elle ressentira, en perdant ce qu'elle aime, la mettra au tombeau.

— Innocente, va! tu es bien bOBno de le comparer A celle mijaurée, ie le réponds, moi, quelle ne perdra pas son galarl, et qu’ellesanra le le reprendre longtemps avaul son dernier soupir.

— Deuxièmement, continua Lucrèce, il faut que j'acquière, par moi-mème, la conviction que iules n'est pas plus avancé que vous ne ie dites dans sa honteuse intrigue, — Ceci sera plus difficile, ma mie. Comment t'y prendras-to ? Nous sommes brouillés avec le chAteau, el iules ne s’y montre pas, du moins ouvertement.

— Je n'aurai pour cela besoin de personne ; fixée sur ccs deux vérités, j’agirai, madame Bernard, el vous serez contente de moi.

— Bien vrai?

— Vous n'aurez plus, je vous le jure, rien A redouter pour votre fils ; je l'aurai sauvé selon vos vœox el les miens. — Ab! lu es un ange!

— Non, je suis une pauvre fille bien malheureuse, mais

j’ai la courage de ma Iriste situation . Je vons prie de ne rien-

dire de loul cela A ma mère, je venx porter seule le fardeau de ma peine.

— La voilA qui vient, la mère, que lui raconter?

— Ce que vous voudrez... Jules demande du temps pour des travaux.. . pour un voyage... il est soulfraut... loul ce qui vous plaira.

— Ah ! c'est toi, madame Bernard ! cria Cornélie du pas de la porte; eh bien ! ion mauvais sujet de fils en finit-il, A la fin des fins?

— Mais oui, ma cousine ; je suis venue vous demander un peu de patience... ça va, ça marche... Daine I pour un garçon, o'esl une grasse entreprise que le mariage.

— El pour une fille, donc? D'ailleurs, ce n’est pas après promesse dnnnée qu'on doit réfléchir au sa ni périlleux. De la patience, nous n'en avons que trop, s’il faut en croire les bonnes langues de llouillac.

— Qu'cst-ce quelles disent, les bonnes langues?

— Des choses, vois-tu, Aglaé, qui, si elles élaienl vraies, pourraient bien faire crouler le ciel entre les Bernard el nousl

— Quoi donc?

— Tout A l’heure encore, on me cornait aux oreilles que ton fils s'est amouraché de la conucsse.

— Quelle méchaneeié! s'écria Aglaé loul en marchant sur le pied de Lucrèce. Peul-on savoir qui l’a dil ça?

— Non, je ne vends personne; d'ailleurs, j'en ai ri ; mais Si c'était pour de bon, je lui arracherais les yeux, A Ion gueux de fils, el A la petite Char lin après. Comme si elle n’en avait pas assez de son eapilainc, ta voleuse...

— Cornélie! fil madame Bernard.

Et, d’un geste pudique, elle désigna Lucrèce.

— Figure-toi, conlinua la robuste femme lancée dans son discours, que la semaine dernière, comme je dînais au château, j'ai été scandalisée une fois de plus, moi el M. ie maire qui n'esl cependant pas la venu en écharpe, de voir ces deux libertins s'entendre et se faire les yeux doux... Nous les avons surpris clignolanl et gaussant ce bêla de Chardin, qui, pas possible autrement, aura perdu sa qualité d'homme A Waterloo, * Le cceur de mon mari fait ma ma joie cl mon orgueil, > qu’elle disait loul haut, la caillette, el en riant sous cape avec son Chalouzc... Tiens, ne parlons plus de ces gens-IA... être si fiers pour valoir si peu! Ainsi, ton fils se décide?

— Il n’a jamais été indécis ; seulement, il n’est p is trèsbien portant.

— Ah ! si c'es! affaire de pharmacien...

— Non, non, rassure-loi rj'ai causé avec Lucrèce, qui te contera les choses. . . Je le réponds, eousine, que les noees ne larderonl pas... Mais moi, je m'oublie... adieu, bien vile... adica, chère petit**, embrasse-moi, et platAt deux fois qu’une.

Lucrèce livra nonchalamment ses jones A celle sœur de Judas, qui sortit en courant pour aller rendre cumpic A son fils de l'exécution de sa volonté.

— Ouf! dit-elle en entrant dans la chSmbre de Ju!es,

qu’elle trouva, le chapeau sur la lêle, le Ironl bas et les traits altérés; voilà qui est fait ! mais elle m'a donné du fil à retordre, la drôle ; je ne la croyais pas si avancée...

— Comment cela s’cst-il passé? demanda Jules avec un grand sérieux.

Aglaé raconta dans de minutieux détails la? scène qu'elle avait jouée chez les Rosier.

— Ainsi, dit-elle en terminant, elle n'a donné qu'à demi dans le panneau. Je suis sArc qu'elle voudrait déchirer la comtesse avec ses ongles et qu'elle s'en vengera, comme nous le désirons ; mais cette piegrièche se mêle d'avoir des scrupules, il lui faut des preuves...

— On lui en donnera, interrompit Jules.

— La chose existe pour sûr, mais prouver n’esl pas facile, mon enfant. Le capitaine me parait assez prudent pour ne prêter qu’aux suppositions.

— On en trouvera, vous dis-je.

— Bon ! et loi, pourras-tu démonlrerque tu es bien avec ta cousine Chardin, quand chacun sait que le général nous a consigné sa porte ?

— Je prouverai que j'ai du goût pour la comtesse, et que la comtesse me fait de loin des avances. Il ne faut rien de plus. D'ailleurs, le bruit en court déjà...

— Oui, oui, et je t’ai reconnu là. Ah ! mon ami, je m'incline; tu n'as pas ton pareil.

— Ma mère! s’écria Jules Bernard en frappant du poing sur une table, je joue là une grosse partie, et il faut absolument la gagner, car si je la perdais!... Non, je ne la per-

drai pas. Je vous remercie de ce que vous avez fait près de Lucrèce; il est indispensable que celte petite fille me laisse tranquille et ne vienne pas traverser mes opérations; il est indispensable que, me croyant un caprice pour la comtesse, elle tourne sa rage contre sa cousine, c'est-à-dire qu'elle s'essaye à lui enlever son amant... Soyez persuadée qu'en s'y essayant, elle se prendra à la glu et aimera tout de bon ce riche personnage qui flattera son amour-propre, l'épousera ou s'en amusera, et la plantera là, peu m'importe, pourvu qu'il m'en débarrasse. Libre de mes aclioos, j'userai avec calme de tous mes moyens pour triompher des résistances de mademoiselle Parmentier.

— Elle te résiste donc, la sotte?

— Sotte! détrompez-vous. Cette jeune fille a une tète de fer, une sagacité et un sang-froid qui me confondent.

— As-tu du nouveau?

— Oui, je sors de la maison Parmentier... j’ai livré une première bataille...

— Eh bien?

— Battu! ma chère mère, battu à plate-couture!

— Toi? impossible!

— Oui, battu; mais la campagne n'est pas finie, et j'ai de fortes réserves... Faudra voir, comme dit mon père... faudra voir!... Laissez-moi me reposer et réfléchir.

M. Parmentier était revenu chez lui tout en joie. Ce qu'il

avait appris de la bouche même du général lui donnait bêle d'arriver près de sa fille ; car il connaissait à fond le !,rand cœur de Marinelte, et il savait que ce cœur, épris déjà, ne pourrait qu’admirer le rare dévouement, la comp'tl» abnégation de Landry.

Or, quand l’amour admire, il adore; l'être aimé devient une idole et la tendresse se change en culte.

Marinetle se promenait dans le jardin lorsque son père se présenta devant la grille. Elle était pensive, distraite et marehait le front penché; ses joues si fraîches dans la matinée avaient pâli depuis moins d'une heure.

— Nous pensons donc à de bien jolies choses, que nous ne voyons pas notre cher père? dit le docteur, qui venait de se glisser i pas de loup derrière sa fille.

— Ne m’en veuillez pas, répondit-elle, je pensais à vous.

— Eh bien ! me voilà. Je viens causer avec toi de choses charmantes et graves tout ï la fois. Mais, mignonne, comme j’ai beaucoup couru aujourd'hui, permets-moi de m'asseoir et tiens-moi compagnie.

Le docteur se dirigea vers le banc rustique où Marinelte s'était assise, dans la matinée , et quoi que fit la jeune fille pour se dérober à l'invitation, elle fut obligée de prendre place à côté de son père.

— Ma mie, commença M. Parmentier, j’arrive du château où je voulais prendre des nouvelles de ton fiancé... Ah! petite mauvaise, vous m'aviez caché le départ de M. Landry... La belle confiance que vous avez en moi... hein.

— Je ne voulais pas vous attrister.

— Très-bien, mais la rumeur publique n'y a pas regardé de si près; elle m'a appris ce départ précipite en l'expliquant par des raisons qui m'ont effrayé.

— Quelles raisons?

— J’ai presque promis au général de les taire, mais je ne sais pas résister à la tentation de réjouir la chère âme, et tout à l'heure nous y reviendrons. Laisse-moi te dire le plus pressé. Instruit du départ de Landry , j'ai été , comme loi, saisi de scrupules à l'égard des soixante mille francs qu'il m'avait remis au nom de son oncle et sans vouloir prendre de reçu. Les affaires bien réglées sont les meilleures, et j’ai couru porter au général la reconnaissance écrite...

— Vous avez très-bien fait, interrompit Marinelte.

— Oui ; mais devine ce que j'ai appris. Ce n'est pas le comte Chardin qui nous a prêté tout cet argent. Nous ne sommes pas les obligés du général, nous sommes les débiteurs de ce généreux, de ce brave Landry... Ne te gêne pas, fillette, ajouta le docteur en s'interrompant, pleure, puisque tes yeux veulent pleurer... C'est du bonheur cela, c’est du baume! Oui, Landry m’a fait un vertueux mensonge, lorsque, me trouvant éperdu sur le chemin du château, dans celte nuit terrible où je te revoyais mourante, il m'a dit : n Consolez-vous, allez la sauver, mon oncle vous prêtera ce qu’il vous faut; » et il nous a menti, du même cœur, lorsque, nous remettant sa fortune entière, à lui, il a refusé de recevoir, de mes mains, la preuve qu'il s’était dé-

Di

Il)

u;s jaloix.

pouillé pour l'arracher à la mort, loi sa bien-aimée.

Marinelie prit une main du douleur et la serra silencieusement, car son émotion la rendait muette. Sur ces deux mains jointes, une grosse larme tonifia brûlante sans que le père et la fllle pussent savoir lequel des deux l’avait versée.

— Ah! c'est noblement beau! reprit M. Parmentier, et ce désintéressement console des oeuvres des méchants.

— Alors, dit Marinelie, M. Landry est devenu aussi pauvre que moi?

Sans duutc, mais il a un fier courage que la Providence récompense toujours. Il est parti pour demander au travail le rétablissement de sa petite fortune. Sois persuadée qu'aidé de Dieu cl de son oncle, il réussira. Quand je pense, tnninh nant, que j’ai pu un instant, mais un seul instant, ajouter foi à la sotte accusation lancée contre ce galant homme, je m'en veux, je me détestcl...

— lte quoi peut-on l'accuser?

— D'une infamie.

Marinelie redressa son beau front, et son regard brilla comme pour défendre l’honneur outragé du bien-aiiné.

A|! ; reprit le docteur en souriant ; les pervers n’y

vont pas de main morte lorsqu'ils s’accrochent , des ongles, ù l'honnêteté. Landry est parti, disait-on ce malin dan» le village, cl il est bien aisé de savoir ou il va, quoi qu'il fasse pour dépister les curieux ; il va s'embarquer, au Havre, pour l’Amérique. Là, il est attendu par une riche héritière, amie de la comtesse Chardin, et nous apprendrons, dans quelques mois, que l'heureux Landry a épousé des millions.

Mademoiselle Parmentier tressaillit à ces mots, et, singulier phénomène dont l'explication ne nous sera donnée que plus tard, un rayon de joie éclaira son visage avec une rapidité si soudaine, qu’il s’éteignit, aussitôt, dans le dot de vermillon dont les joues de la jeune fille s’inondèrent.

— Kh bien! s'écria le docteur, ne vas-tu pas m'imiter quand je m'accuse? Ko vas-tu pas, jalouse aveugle, écouler la calomnie et ne pas mépriser les calomniateurs? Le général a fait justice de cette sottise...

— Le général vous a. je crois, du moins il me semble vous l'avoir entendu dire tout à l'heure, le général vous a fait promettre de me taire ces choses? demanda Antoinette.

— Oui, parce qu'il veut laisser à son neveu le plaisir de le faire une surprise que, daDS mon impatience, je n ai pas su ménager.

— N'est-il pas possible que M. Landry obéisse aux volontés de son oncle ?

— Quelles volontés? demanda le docteur interdit.

— Ce riche mariage, s'il est dans les projets du général...

— Le comte m'a donné sa parole...

Mon bon père, interrompit Marinelie avec l'accent de l’amour-propre révolté, je suis très-fière et très-jalouse-, « sont mes deux grands défauts. J'ai besoin de mûrement rédéchir à ce que vous venez de m’apprendre. Le proverbe dit qu’il n'y a pas de feu sans fumée.

— Mais, c'est insensé, ma pauvre enfant; ta trop (1ère jalousie oulrage ton bienfaiteur.

— Mon bienfaiteur... oui, c'est vrai... il m'a sauvé la vie, mais le désintéressement devient moins admirable en présence de cette grosse fortune que va chercher M. Landry.

— Fausseté, mensonge !

— Le temps éclaircira la vérité aussi bien que le mensonge... Je demande à me recueillir, à attendre.

— Rien de mieux ; mais nous allons recevoir au premier jour des nouvelles de ion fiancé; que lui écrirai-je, moi, à ce brave jeune homme?

— Si vous le permettez, répondit Marinelie après un moment de réllcxion, nous nous consulterons pour Cela, et d’après ce que nous écrira M. Landry. Cependant, je doute que la plume du voyageur nous donne beaucoup d'ouvrage.

— Folle! que te voilà moulée, pour un propos absurde et méchant. Sois sans crainte, je vais avoir, au contraire, la plume à la main comme un clerc. Ah I Cazille nous revient le visage enluminé, le mouchoir de travers. File n'a pas eu plus de modération que toi; il a fallu qu'elle courût aux nouvelle» avec l'espoir de rembarrer les bavards. Eh bien! nourrice, conlez-nous vos exploits; vous pouvez parler, Marinelie sait tout.

— Si elle sait tout, monsieur, c’est qu’elle en a entendu de belles... Ah ! les gredins!

— Ainsi, le village cnlier s’occupe de moi? demanda Marinelie. On me fait sans doute la charité de plaindre la pauvre délaissée..

— pas trop, s'écria Cazille; on trouve que soixante mille francs funt un joli cadeau d’adieu.

— Cadeau d’adieu ! reprit Marinelie avec vivacité ; qu'eotendcnl-ils par là? .

— Hienl bégaya la nourrice fâchée d'en avoir trop dit. La canaille, et il n'en manque pas dans llouillac, la canaille prétend qne le général et son neveu s'entendent comme larrons en foire, et que M. Landry, devant faire fortune de millionnaire par un mariage, n'a pas regardé à se libérer envers nous d'une parole donnée, par un cadeau de soixante mille francs, soixante mille goultes d'eau pour up Crésus.

— Vous entendez, mon pauvre père, vous entendez ! dit Marinette.

— Kh bien, après, qu'esl-ce que cela prouve, mon enfuit? Ces niaiseries tomberont devant la première lettre de Landry, et j'aurai grand plaisir à la faire courir cette lettre.

— Voilà juslemenl ce que je leur ai dit , s'écria Cazille : attendez que nous recevions des lettres, et nous vous les montrerons pour vous confondre.

— Et si vous n'en recevez pas? que m’a répondu ce grand vaurien de Cadéot.

— Toi, lu recevras ion jours ça, et franco, qne je Ini ai riposté en lui allongeant un soufflet qui a claqué à me brûler les doigts. Allons! allons, mademoiselle, faut pas vous attrister de ces piailleriez de nos jaloux. Voire papa a eu tort de vous en parier, mais puisque vous les connaissez, ! mettez-les sous vos pieds et marchez dessus sans crainte

de vous salir. Il y a de la boue qui ne prend pas S nos souliers.

Ici, Cazille s'arrêta, car elle venaii de saisir un léger signe de sa maîtresse.'

— Enlin ! dit Marinette paraissant faire effort sur son esprit ; nous verrons qui a raison, du public ou de M. Landry ; la poste nous instruira. A tantôt, père; prenez, quoi qu'il arrive, mon mariage serait-il manqué, prenez exemple de ma résignation, et soyez calrno autant que moi.

— Oui, oui, va! s'écria M. Parmentier riant de tout cœur. Ton calme ne me trompe pas. Il couvre une charmante fureur dont je m’amuse, en vérité, car elle ne vivra pas... Ab I jalouse ! fi ! que c'est laid d'avoir cette maladie, ce travers, et de ne pas me l'avoir laissé deviner...

— Je suis fille unique, cher père, voilà pourquoi vous n'avez pas deviné mon pécbé mignon. Si j'avais une sieur, ajouta la Céline enfant se penchant sur le sein de l'heureux vieillard, nous nous battrions souvent pour ces bons baisers que vous me donnez là.

Marinette, suivie de Cazille, monta dans sa chambre où, s’étant bien enfermée, elle se tourna vivemeui vers sa nourrice, ei lui dit :

— Tu as eu grand tort d'aller le commettre avec les vauriens et les mégères du Rouülac.

■— Pourquoi parlent-ils de vous ?

— Que m'importe I

— Ab çàt il s’est donc fait une révolution dans la maison ! Votre père commet la faute de vous raconter ce que vous deviez ignorer; moi, je m'indigne des cancans qu’on (ait courir, et pendant que votre père et moi nous vous attelons le mensonge et la vérité, voilà que vous ne voulez pas croire le vrai et que vous penchez pour le Eaux.

— Je crois le vrai.

, — Je vous dis que tous ces misérables mentent.

— Fais-moi le plaisir de m'écouter paisiblement. Les bruits répandus dans Rouillac sont calomnieux, je le sais. Dieu m’est témoin qu'il n'entre en mon cœur aucun soupçon, et que je n'injurie pas mon noble et courageux ami, en lui -prêtant la moindre des hontes que lui jette une cabile infernale. Mais je le l'ai dit, celle nuit, à Perron : il me faut pour lutter et pour mener à bien ma grande entreprise autant d’adresse que d'audacé. Oui, nourrice, si je veux préserver tout ce qui m'est cher et mériter l’assistance d'un Dieu vengeur, il me faut prendre un masque horrible, tromper mon père ; ie tromper, lui. ce fiancé de mon àme que j’aime si tendrement, tromper mon ennemi, véritable génie du mut; tromper lont le monde, enfin, excepté toi, puisque je te prends pour confidente.

— Seigneur Dieu ! vous m'effrayez bien un peu, mais j’écoute.

— Tu as promis de monlrer les lettres que nous écrira M. Landry ?

— Oui.

— if. Landry ne nous écrira pas.

— Ah ! ouiehe ! fit Cazille gaiement : vous verrez ça d'ici trois on quatre jours.

— Il nous écrira assurément, je le sais et je le sens, aux battements de mon cœur, mais j'ai voulu dire que, pour moe père et pour tout le monde, tu intercepteras celle correspondance.

— Réfléchissez que votre, pauvre père se chagrinera.

— .Mon père n'a d'autres chagrins que les miens; me voyant calme il sera calme.

— Et puis ça va donner raison aux cancaniers; les langues iront leur train, M. Landry sera insulté.

— Ne le serai-je pas plus que lui ? interrompit Marinette d'une voix troublée; ne t’inquiète pas, ajouta-t-elle aussitôt, les mauvais plaisants me serviront par leurs méchancetés. Tu arrêteras donc touies les lettres de M. Landry, et si mon père lui écrivait, comme lu portes son courrier à la poste, tu intercepterais de même...

— Convenu.

— Voilà ma recommandation pour aujourd’hui. J'y ajoute qn'll faudra préparer l'esprit de mon père à l'apparente retraite que va faire mon caprice. Dès à présent, lu pourras dire à ce trop bon père que, tout bien considéré, ayant longuement causé avec moi, tu trouves la conduite de M. Landry nn peu cavalière; qu'il aurait dû réfléchir aux conséquences de ce départ brusque et mystérieux ; que ma fierté a bien le droit de se révolter à propos des médisances semées sur celte fuite inexpliquée, car le mariage d'Amérique pourrait se faire , et le général , s'il joue double jeu , ne manque pas, assurément, de défaites à produire.

— Mais, bonté, dn ciel! mademoiselle, interrompit Cnxille, qu’csl-ee que vous allez tirer de là î M. Landry ne recevant pas de ré|K)iisé de voire père s'en offensera. S’il allait faire un coup de télé et ne plus vous aimer...

— Ah ! nourrice; ah! si le ciel pouvait t’entendre, et surtout t'exaucer! s’écria Marinette; et elle cacha son visage dans ses mains qui laissèrent filtrer, à travers leurs doigts, toute une grappe de larmes.

Le nuage, amassé, dès longtemps, venaii de se déchirer; la pauvre femme était à bout de celle force d'àme dont sa détresse avait tant besoin t

Cazille, profondément troublée, respecta celte douleur qu'elle ne comprenait plus. Elle croyait réver après avoir entendu les dernières paroles de Manuelle, appelant le dédain de Landry à son secours, et elle se demandait si, voulant tromper tout le monde, sa jeune maîtresse ne la trompait pas, toute la première, par une fausse confidence; elle se demandait cela et mille antres choses en même temps, lorsque Marinette, se ranimant tout à coup, lui dit avec l'un de ces sourires qui semblent traverser les douleurs de l'àme, comme l'arc-en-ciel traverse les vapeurs des nues :

— Ne m'interroge pas, Je ne peux te dire que ce qn’fl est nécessaire de le confier. Mais fais pour l'amour de moi ce que je t'ai demandé. C'est une seconde vie que je le supplie de ne pas me refuser, nourrice.

— Vous me feriez sauter dans le feu avec des mots comme ceux-là, répondit l'excellente femme. Non-seulement je ferai ce que vous désirez, mais encore j'y cours tout de suite et votre père sera bien fin s’il devine que vous m’avez donné le mot.

— A nous deux, Jules Bernard, se dit Antoinette lorsque Cazille l'eut quittée; à nous deux; vous savez qui je suis, soit! Il me reste à vous apprendre autre chose que mon nom, et si Dieu me prend en pitié, Goliath , je remporterai la victoire de David.

Pour nous rendre compte de la dernière exclamation de mademoiselle Parmentier, il faut retourner sur quelquesuns de nos pas, rentrer dans le petit jardin du docteur et nous rappeler le moment où Harinette, assise en face de la grille, avait vu venir à elle un personnage qui devait, avons-nous dit, changer en tumulte le trouble, incertain jusqu'alors, de ses pensées. Ce personnage, on l'a deviné, ou mieux, on l'a vu venir tout aussi bien que Marinette'; on a éprouvé, comme l'intéressante jeune fille , une sorte de frisson & son approche, et il tarde, peut-être, au lecteur d'en finir avec l'émotion causée par sa rencontre.

C’était bien Jules Bernard qui s'avancait marchant droit, et d’un pas nonchalant, vers la maison Parmentier. Il guettait, depuis assez longtemps, les mouvements du logis; il avait épié Cazille à l'entrée du village et suivi le docteur jusqu’au pied du château; il avait aperçu Harinette et s'était décidé à livrer ce premier assaut dont le bulletin laconique ne satisfait qu’à demi notre curiosité.

— J'ai été battu ! s’élait-il écrié.

Celte heureuse nouvelle ne nous suffit pas, et le temps est venu de raconter la bataille.

En apercevant l’homme qui, à n'en pas douter, avait sondé avant elle le sol mystérieux de la métairie de Perron et dérobé ce qu'elle y était venue chercher avec Cazille, mademoiselle Parmentier obéit à un premier sentiment de frayeur. Elle se leva pour pousser la grille du jardin et se réfugier dans sa chambre; mais, mieux avisée, elle prit surle-champ une habile et hardie détermination, détourna la tête, feignit de se croire seule, et se pencha sur l'un des pauvres rosiers qui se mouraient, innocents des infortunes de leur belle maîtresse. Un coup de cloche retentit. Marinette fit bravement face à l’ennemi qui se tenait, dans une discrète attitude, en arrière de la grille entr'ouverte.

— Veuillez entrer, monsieur, dit la jeune fille de sa voix la plus fraîche, qu’accompagna la sérénité du regard.

Jules Bernard avança, s’inclina profondément et se releva, le chapeau à la main. Je front calme, les traits placides, l'œil respectueux, le maintien presque timide, quoique parfaitement aisé.

— Mon père vient de sortir, continua Marinette, il regrettera...

— Je sais que vous êtes seule, mademoiselle, interrompit Bernard, et c'est précisément pour cela que j'ai osé vous demander la permission de vous aborder.

— Il s'agit sans doute, monsieur, de la métairie de Perron!

— Oui, mademoiselle. J'aurais, à vos yeux, l'apparence d’un malhonnête homme si, vous ayant demandé cent mille francs de ce petit domaine à cause des fouilles productives qu’on peut y faire, je ne venais pas vous indiquer où glt la mine à exploiter.

Marinette soutint avec une candeur angélique le regard sournois que Bernard attacha sur elle en prononçant ces derniers mots, et elle répondit sans trouble :

— Nous n'avons jamais douté de votre sincérité, monsieur, pas plus que de votre empressement à nous renseigner sur les richesses souterraines de Perron. Faudra-t-il beaucoup de travail et d'argent pour tirer parti de la naine dont vous parlez?

— Non, mademoiselle, une volonté ferme suffira.

— Veuillez donc vous asseoir, dit la jeune fille en prenant une chaise rustique et montrant un banc de gazon.

Pois elle ajouta :

— Vous permettez que je vous reçoive Ici ?

— Je vous en remercie; le temps est superbe, et ce que je dois vous dire peut se dire au grand air.

Marinette et Bernard s'assirent donc en face l'an de l’autre, la jeune fille pleine de quiétude apparente; le jeune homme froid, poli, réservé. S'ils eussent aperçu ce calme tête-à-tête, les malins de Rouillac n’eussent pas manqué d'y voir un bout du carquois de Cupidon, et, cependant, quel drame entre ces deux êtres ! Quelle haine chez Marinette ! quelle perfidie chez Jules Bernard ! Le tigre relirait ses ongles; l'agneau se faisait renard.

— Avant de parler d'affaires, mademoiselle, commença Bernard, m'autoriserez-vous à vous montrer deux bijoux, deux charmantes peintures sur ivoire?

— Mais très-volontiers ! Mon père et moi, nous aimons beaucoup la peinture.

— Vous serez donc satisfaite. Le hasard a fait tomber entre mes mains déni miniatures qui sont de la meilleure école. Tenez, voyez ce portrait de femme, d'abord.

— Ah ! la jolie personne ! s'écria Marinette en prenant et admirant l'une des deux miniatures déterrées par Bernard dans la cachette du vieux Latasie.

— Cherchez bien si vous ne trouvez pas, parmi vos connaissances, quelques traits de ressemblance avec cette jolie personne ?

— Mon Dieu ! non... je ne vois pas, répondit simplement ; Marinette.

Pois elle ajouta, en levant les yeux, comme pour mieux réfléchir:

— Attendez donc... oui, ma foi, il y a là quelque idée de la baronne de la Perche : mais bien peu de chose, en vérité, à moins qu’on ne se plaise à flatter beaucoup la baronne Ah t monsieur, vous possédez un délicieux portrait;

LES JALOl’X.

— F.l celui-ci ? demanda Bernard en échangeant une seconde miniature contre la première, que mademoiselle Parmentier lui tendit d'une main ferme.

— Même louche, même maître, répondit sans hésitation la jeune tille; le peintre s’est égalé dans deux genres différents, ajouta-t-elle. Il y a, dans le portrait de femme, de suaves reliefs de bonté; dans le portrait d'homme, je ne sais quelicaliéralionindiquanlcertainsdésordrcsde conscience... C’est vraiment magnifique.

— Kl vous ne connaissez personne qui ressemble à ce gentilhomme, dent le cos'ume date, comme celui de la fe.nme, des dern ères années de Louis XVI ?

— Non... J'ai passé presque toute ma vie à Houillac, ce costume est comp è'emcnl nouveau pour moi.

— Cherchez bien.

— J'ai beau cbcrchtr, je ne peux qu’admirer le talent de l’artiste.

— Alors, midenuiselle, revem ns à nos affaires, c’est-èdire à nos fouilles de Perron. Nous nous rencontrerons mieux snr ce terrain.

— Certainement, interrompit Jlarinctte de l'air le plus niturel. Et elle rendit la miniature à Bernard qui, conservant les deux portraits dans une main, poursuivit.

— Il y a de cela quelques jours, mademoiselle, je vous ai adressé une humble et suppliante prière. Je vous ai fait l'aveu d'une passion ardente et sincère que vous avez repous «ée...

— Puisque je l'ai repoussée, dit Marinelte avec dignité et se levant de son siège, c'est pour qu'il n'en fût plus question, et il n’est pas d'un galant homme d'insister en prenant prétexte...

— De grâce, veuillez vous rasseoir. Je n’ai pris aucun prétexte, et c’est bien de plusieurs affaires que je vais avoir l'honneur de vous entretenir. Je ne serai peut-être plus à vos yeux le même homme qu'il y a trois jours, car vous n'étes plus pour moi la même femme en ce moment.

— Je ne comprends pas, dit Marinelte en reprenant sa place.

— C'est à mademoiselle Parmentier que je m'adressais, ii y a trois jours, quand j'ambitionnais une alliance dont mademoiselle Parmentier ma défendu de lui reparler.

— Eh bien?

— Je s'enfreins pas cette défense, en venant aujourd'hui vous supplier de m’accorder votre main...

— En vérité, monsieur, êtes-vous en santé de raison 1 demanda Marinelte avec un sourire railleur qui dut la lorlurer au fond de l'âme.

— Non, je n'enfreins pas celte défense, car vous n’étes pins pour moi, vous le savez bien, vous n’étes plus mademoiselle Parmentier.

— Que suis-je donc ? s’écria Marinelle du même son de voix moqueur.

— Vous êtes la soeur de la baronne de la Perche qui, plie, est la fille de celle grande et belle dame dont voici le portrait.

— Décidément, monsieur, tout ceci passe plaisanterie, cl je regrette que mon père ne soit pas lâ pour vous entendre.

— Votre père, mademoiselle, continua Bernard avec un sourire trempé, celle fois, du fiel qui débordait de sou cœur; voire père, mais il est avec nous ; car le voici...

Marinelte jeta un rapide regard sur la miniature que ici montrait son ennemi et, sans effort, avec le plus grand fiegnic, elle répondit aussitôt :

— Pas la moindre ressemblance.

— Oh ! c'est que les passions, cl après les passions le temps ont exercé lâ de grands ravages. Le visage fatigué, flétri, déconragé du bon, de l'honnête et doux vieillard ne ressemble plus guère, j'en conviens, à celui du jeune ci-devant audacieux, turbulent, voluptueux et farouche. Le remords creuse des rides qu'approfondissent les années et que ne comble pas la pénitence.

— Assez comme cela, monsieur Bernard, dit Marinelle avec le plus noble accent de la piété filiale offensée : songez que je suis femme et sans défense, attendu que mon vénéré père a trois fuis votre âge. Retirez-vous, je vous prie, et si je vous pardonne vos égarements, c'est que je parle au nom d’un médecin qui voit des malades dans les aliénés qui l'outragent. M. Parmentier ne saura rien de ces impertinentes rêveries. ..

— Serez- vous aussi discrète envers le comte de Rouillas?

— Le comte de Rouillac? que voulez-vous dire?

— Que j'ai l’honneur de supplier madcmniselle Marie- Antoinette, fille de M. Marie-Albert-Antoine, comte de Rouillac, dit Parmentier, de vouloir bien s'abaisser jusqu’à m’accorder sa main, à moi Jules Bernard, homme de peu pour le moment, mais riche d’espérances.

— Ainsi, mon pauvre bon père est comte de Rouillac? s'écria Marinelte en modérant un rire malin qui anima scs traits charmants.

— Oui, mademoiselle.

— Et la baronne de la Perche est ma sœur?

— Oui, mademoiselle.

— Donc, cette jolie femme dont vous tenez le portrait est ma mère ?

— Non, mademoiselle. Le comte de Rouillac s’csl marié deux fois, et vous n'étes que la demi-sœur de ia baronne de la Perche...

— Qui ne s'en doute pas ?

— El qui sera terriblement furieuse de celle découverte, de celle vérité.

— Pauvre femme ! répondit Marinelle avec une plaisante bonhomie; il faudra bien vous garder de lui faire cette horrible surprise.

— Nous ne pourrons pas, que je sache, lui en éviter le chagrin.

— Vraiment! avec votre imagination?...

— Je n’ai pas d'imagination, mademoiselle, je n'ai que beaucoup de mémoire; ce que je sais, je l'ai appris par cœur... bien appris.

— On donc, s’il vous plaît f

— En fouillant 4 Perron, à l'endroit même où vous avez fouillé, iiier, en compagnie de Cazillc, votre servante. Auriez-vous si peu de mémoire, vous, mademoiselle, que ce souvenir si récent vous ait échappé déjà ?

— M'auriez-vous suivie dans mon expédition nocturne?

— Précisément.

— Alors, monsieur, jouons cartes sur table, et laissons- 14 les balivernes dont il vous a plu de m'entretenir par stratagème.

— Slratagème !

— Oui. Le vieux Lataste a désiré me voir au moment de rendre son Ame 4 Hieu. Il m'a fait don, dans cet entretien, d'une très-forte somme enfouie par lui et chez lui. Telle est la raison qui nous a portés, mon père et moi, à vous acheter, au prix iusensé pour tous de cent mille francs, une chétive métairie qui ne vaut plus ce que vous l'avrz payée. Le hasard vous a fait mettre la main sur un trésor qui nous appartenait, vous l’avez pris, vous nous le devez, et pour vous soustraire 4 une restitution, vous forgez un çonte de fée ridieule. C'est peut-être habile, monsieur, mais ce n'est pas honnête.

— Ainsi, répondit llernnrd qne l'aplomb et l'apparente sincérité de ce discours avaient démoulé pendant quelque» inslnnls, ainsi, vous tentez de inc faire croire que la maladie qui a failli vous tuer a pris son germe dans la joie que vuus causa l’héritage inattendu et clandestin du métayer Lataste?

— Assurément. Ne sommes-nous pas pauvres, très-pauvres, et ne. pouvais-je pas perdre la tête 4 ce foudroyant coup de fortune ?

— El c'est en songeant 4 cette foitone, n 'est-il pas irai, que vous vous éeriiezdans volredélire : «Ma sœur!... lui!... pardon, mon Dieu !

— C’est vous qui délirez, monsieur, s'écria Marinelte riant de tout cœur, et votre délire m'effraie, en vérité.

— Ce qui vous a foudroyée, mademoiselle, ce n'est pas la donation dont vous vouli z bien parler, unis lu révélation de voire naissanee et l'histoire vraie, complète du couitu de Houillac, votre père. Votre grand nom vous a fait peur... Vous avez, pendant quelques Instants, maudit le docteur Parmentier, ce bon vieillard nnniri de vos pieuses et liliales caresses. Enfin, mademoiselle, si ce que je vous dis là est faux, si je bâtis un conte de fée, si ma voix n’est pas l'écho de la voix monrantc de Lataste, il me semble qnc vous ne devez pas redouter de m'entendre. Si, au contraire, vous savez aussi bien que moi la terrible bisloire du comte de ltouillac, si le récit de Lataste vous a mise, une foisdéjà, au bord de la tombe et vous a fait frissonner U'borrcur, il est certain que ma présence doit vous être odieuse, et que loin do vouloir m'écnnler, vous voudriez pouvoir me chasser.

— Mon Dien! monsieur Bernard, répondit Marinelte avec la douce pel le voix d’un enfant séduil par le charmeur qui lui promet des récits merveilleux, j'ai toujours été curieuse et romancière. Les histoires de voleurs et de fantômes, lés

mystères el les noires aventures me plaisent encore 4 l'âge où je devrais avoir le sens commun, cl, je l’avoue 4 ma honte, je ne sais pas résister aux friandises que vous m'annoncez avec tant de pompe cl d'esprit. Itaconlez-moi donc l'horrible vie de ce terrible comie de ltouillac, et faites-moi frissonner... J'y prendrai grand plaisir... Ab! tout d'abord, dites-moi si ce comte était le seigneur du château de Itouillac que nous avons ici ?

— Oui, mademoiselle ;M. Parmenlieresl comte de Rouillac et de Miradoui.

— Ah ! que re sera amusant.. . Allez; monsieur, je vous écoule et ne vous interromprai pas, je vous le promets.

— Voici donc, mademoiselle, ce que le métayer Lataste vous a révélé dans l'après-midi du 6 octobre, jour de l'arrivée du général Chardin sur vos terres.

— Eh bien ! monsieur, commencez donc votre belle histoire, dit .Marinelte 4 Jules Bernard, qui semblait se recueillir, ne voyez-vous pas que je suis impatiente de vous entendre ?

— Tête de fer! pensa Bernard, j'aurai raison de ton courage ! J'ai grand besoin d'aider ma mémoire, mademoiselle, répondit-il, el vous permettrez que je consulte mes notes.

Disant cela, le savant Jules lira de sa poche quelques feuilles de paider formant un pelit rallier et il lut i ■ « En I76t, Marie-Albert-Antoinede Rouillac naquit dans le château qui faisait autrefois la force et ne fait plu» aujourd'hui que l’ornement de notre village. Le nouveau-né était fils de haut et puissant seigneur Jacques- \i mine-Albert, comte de Rouillai’ el Miradoux, baron de l.amonljnie, sire de Prades, chevalier des ordres du roi" et mêstrc de camp, marié 4 noble et grande dame issue de la puissante maison de Revignan... »

— J'espère! fit Marinelte avec un malicieux soupir. Coutinu-z. monsieur, et mille pardons pour celle interruption.

— Celte origine ainsi détaillée, vous Ironverez bon que j'abrège pour entrer an vif du récit. Le père d» jeune Albert de Rouillac, — c'était celui de ses trois noms de baptême qu'on lui donnait de préférence, — mourut en 1770, el sa tomlie, dressée dans le cimetière du village, fut saccagée en 1703 par les patriotes qui mirent le feu au château pour se venger, au moins sur de* pierr**, dos privilèges de l’arislncrntie en général. Ce n'était cependant pas un méchant homme, que ce grand seigneur; il faisait même beaucoup de bien dans le pays, el sa femme surtout était une sainte sentir de charité. Mais les colères qui sc firent jour en 1 784) étaient amassées depuis si longtemps...

— Je n'entends rien 4 la politique, monsieur Bernard, interrompit encore Marinelte, et si je voosen préviens, c’est pour vous engager 4 ne pas vous attarder aux préambules de votre narration.

IS

— Il faut l'avouer, reprit Bernard, les désordres, les crimes, les làchdés d'Allcrl, dernier rejeton des eonties de Rouillac, causèrent en grande partie les nets, les fureurs des patriotes. En France, le peuple, la populace même, ne pardonne jamais aux lâches, et vous allez voir si le personnage dont, contre mon gré, je vous fais l'histoire, devait, il ce titre, s’attirer le mépris et la haine de tes concitoyens.

Bernard lit une pause étudiée pour voir l'elTut de cette violente apostrophe sur le coeur et l'esprit de Marinette. Le coeur de la jeune tille fut de marbre; son esprit parut s'appliquer davantage à l’attention que commandait naturellement le récit ; les dois Irrités de l'injure se brisèrent dans sa belle âme, sans, qu'un seul jel d'écume, montant à la surface, vint souiller ses lèvres roses.

— Malheureusement pour Albert, la comtesse, sa mère, n'était pas le tuteur vigoureux qu’il eût fallu donner à ce jeune arbre maudit dans ses racines. Modèle de piété, de dévouement, de tendresse, n'ayant de courage que pour aimer et souffrir, elle était impuissante à gouverner comme à se faire obéir et respecter. Albert fut un emant gâté, en attendant qu’il devint un méchant homme. Il gaspilla, de très-bonne heure, les gros revenus de son patrimoine, et abusa des faiblesse* maternelles à ce point que, pour payer ses dettes précoces, la comtesse dul vendre ou engager une partie de ses propres domaines. F.nlin Albert voulut se Hier définitivement à Paris. Houiliac, où il ne paraissait pas, pour ainsi dire, lui déplaisait, et la pauvre femme suivit son mauvais sujet de bis dont les laideurs morales lui faisaient encore illusion.

— Voilé une mère de douleur qtle je plains de lout mon cœur, dit Marinette.

— Réservez votre pitié, continua Bernard ; les anciens de Rouillac n’ont plus revu la comtesse; elle est mono dans une affreuse misère, sur un grabat, dans un grenier ; Je dirais qu'elle est morte de faim, si je ne savais pas quelle est morte de honte,. , Ah ! vous frémissez, mademoiselle I

— Comment rester insensible à ce lugubre tableau que vous faites de la misère humaine! répondit Marinette avec chaleur. Je song-- à l’ange qui m’a donné le jour, à moi, ci, ne l’ayant pas connu, je plains les malheureux assez abandonnés du cicF pour ne pas honorer et chérir leurs mèies lorsqu'ils ont le privilège de leur fermer les veux. Heureusement, monsieur, votre histoire est un roman... mais vous le racontez si bien, qu'à coup sûr je n'en dormirai pas celte nuit.

*— J’y compte, riposta Bernard.

— Vous êtes bien bon, malsconllnuezdonc.s’llvousplall.

— Il y a certains épisodes de la vie loumiemée du jeune comlc de Rouillac, que je ne saurais vous narrer, reprit Bernard. La chasteté de la langue française a, par respect pour la ehaslelé des (femmes, le dédain des mois impurs. Je puis seulement vous dire que noire triste héros se lis ra, dans la capitale des vertus et des vices, an culte païen des sept péchés capitaux, et qu'il ne s'arrêta jamais dans s* carrière fougueuse pour saluer, fut-ce au passage, l'une des

vertus qu'avaient pratiquées ses ancêtres. Joueur effréné, il lui arriva, dans l'une de ses nuits toiles, d’engager et de perdre jusqu’à soixante mille livres sur un coup de pharaon.

Soixante mille livres! que d'argent! Songez, mademoiselle, que vous avez failli mourir pour soixante mille livres que vous n'aviez pas !...

— Cesl vrai !... Je les ni cependant jouées, moi aussi, et perdues! Pauvre comlc de Rouillac, ajouta finement Marlnelte : on a peut-être triché dans sa partie comme dans la mienne.

Bernard sentit la pointe aigue du trait ; il rougit jusqu'au sommet des joues et continua ;

— Enfin ce malheureux homme se vit un jour ruiné de fond en comble; la terre de Houiliac, les domaines de Miradoux, de Lamonljoie et de Prades, tout était dévoré ; il ne resiait debout de la branche des Rouillac qu'un parent éloigné, justement fier de son antique origine, riche, veuf et sans postérité directe.

Le comte Albert voulut se rapprocher de lui afin de réparer ses désastres; mais l'austère gentilhomme, pour échapper A sen odieuses importunités, vendit tous ses biens, et, ne lui léguant que tut malédiction, passa en Angleterre,

Oi le bruit de sa mort se répandit quelques années après.

La riche succession de ce parent fut perdue pour le comte Alb.rl, attendu que, e’élalt chose notoire, le marquis de Verniac, — ainsi s'appelait le défunt, — avait placé toute sa fortune en rentes viagères ; je vais tout à l'heure dire pourquoi et à quelle occasion.

La comtesse possédait bien encore quelques débris d'opulence, mais on avait obligé cette sainte femme à prendre des précautions pour sa vieillesse. Ses amis avaient rois son douaire à l’abri ;a ! ors, le comte Albert, traqué par ses créanciers, menacé de recors, «ans crédil comme sans argent, imagina, à lr Heur de l’ûge, le tour que Satan essaya de jouer lorsqu'il « e lit ermite. On le vit détester ses péi liés cl regretter de n'avoir pat mieux vécu. Il mil tant d'art dans eeite belle évolution, que chacun s'y trompa ; les omis de sa mère, sa mère tout d’uhord, puis une charmante jeune tille •

qui, séduite, à travers la grille d’un murent, par les dehors élégants du converti, s'obstina, en dépit de nombreux conseils, à livrer sa desltnée à ce coureur d’avenlures.

I.i demoiselle était de naissance, comme on disait à cette époque ; elle était fille unique, orpheline et en possession d'une belle fortune. Le mariaue se fil, et, ce jour-là. ceux qui n’avaient encore rien vu de rare parent assister, en se rendant à l’église Saint-Roch à l'heure de midi, au spoctael ' étrange, mais affligeant, de ! hypocrisie unie à la candeur sous la bénédiction nuptiale.

« Votre père, mademoiselle, venait d’épouser, le 10 mars 1787. sa première femme, qui était un peu sa cousine, et qui était de son nom de famille, noble demoiselle de Verniac, parente éloignée, elle aussi, du marquis de Verniae, passé, cbnnne je l’ai dit, de France en Angleterre.

— Tout cela m'énteut beaucoup, dit Marinette en laissant échapper l'un de ces signes de lassitude qse la poli-

lesse déguise, mais que l'ennui nous arrache malgré nous, lorsqu'un verbeux discoureur n .us enchaîne à sa parole.

— La voilà, celle jolie, celle charmante femme, continua Bernard en examinant avec complaisance le médaillon que Marinelle avait admiré; que de délicatesse dans ces traits enchanteurs, quelle suavité dans ce pâle sourire, que de noblesse dans l'ensemble et de grâce dans les détails ! Pauvre martyre, que vous avez souffert ! Ah ! mademoiselle, pour l'honneur de votre sexe, donnez donc une larme à celle qui fut presque votre mère! Je vous ai dit que la conversion du comte Albert avait trompé tout le monde ; j’ai fait erreur. Le marquis de Verniac, seul, ne fut pas dupe de ce grand comédien : il chapitra sa téméraire cousine, lui montra le piège, prophétisa le sombre avenir qu'elle se préparait, s'indigna de l'insuccès de ses remontrances, et, le mariage accompli, voulant punir cet esprit rebelle, il fit banqueroute aux espérances qui convoitaient son héritage, mit précipitamment tout son avoir en viager, puis mourut, ou plutôt, fit annoncer sa mort par les gazettes de l'année 1793, c'est-à-dire huit ans après le mariage de la jeune comtesse.

« Les prédictions du marquis de Verniac ne se réalisèrent que trop, fat comte Albert rentra, train de gala, dans sa vie dissipée. I.e mariage ne fut pour lui qu’un stimulant de plus au désordre. En moins d'un an, il dévora scs revenus de dix années, et si sa femme n'eût pas été protégée par un sage contrat, sa dot entière y eût passé. De charitables et prudents amis la séparèrent de son indigne mari.

et elle alla se cacher àjN.intes après avoir, pour sauvegarder les intérêts précieux de l'enfant qu’elle portait dans son sein, mis à l'abri en Angleterre tout ce qu’elle avait pu conserver de sa fortune. La malheureuse douairière s’était dépouillée, afin de favoriser celte ailiance inespérée ; elle fut bientôt réduite aux expédients pour nourrir et loger sa vieillesse.

• Le coup de foudre qui éclata sur la Bastille, au mois ds juillet 1789, éclaira de ses sinistres lueurs l'asile où la jeune comtesse de Rouillac gémissait et priait dans le deuil de ses illusions, le taudis où la douairière attendait en vain et sous une livrée d'hôpital la dernière visite de son fils dénaturé, le tripot où le comte Albert, rejeton regardé d'un chevalier de Jérusalem, risquait de rares et derniers écus de douteuse origine.

« Ce n’est pas par caprice emphatique, croyez-le bien, que je parle ici du coup de foudre de 89 ; c'est pour l’ordre du récit que nous devons, vous et moi, aux révélations du métayer Lataste. En effet, la grande, la terrible Révolution devait lancer le comte de Rouillac dans une voie nouvelle.

Il avait marché dans la boue; nous allons le voir marcher dans le sang...

« Si je vous fais peur, mademoiselle, ajouta Bernard d'nn ton radouci et après un court silence, je m’arrêterai. Aussi bien, vous en savez peut-être plus long que moi; c.,r je n'ai pas, comme vous, entendu Lataste : je n'ai fait que lire ce qu'à son lit de mort il a dû raconter avec une émou vante solennité, »

— Mais non, mais non, répondit Marinette, ne vous gênez pas ; je suis comme les enfants : les contes de revenants les font mourir d'effroi, si le conteur s’arrête, ils lui crient : Encore ! encore I Monsieur Bernard, à moins que vous ne soyez fatigué : encore, je vous en prie, encore !

— Oui, dans le sang ! répéta Bernard en reprenant sa phrase et, de rage, se mordant la lèvre , car on ne tardera pas A voir le haut et puissant seigneur de Rouillac se métamorphoser en libéral exalté, en républicain enthousiaste, puis en jacobin, puis en farouche sans-culotte, et enfin, comble de scs dégradations! l'histoire des jours odieux du délire révolutionnaire nous le montre siégeant à cet implacable tribunal où, lâche complaisant de fureurs qui ne pouvaient pas l’animer, il décapita sa souveraine !...

— Mais c’est horrible, ce que vous me racontez là ! s'écria Marinette toute frémissante.

— Celte souveraine portait vos deux prénoms, mademoiselle : elle s'appelait Marie-Antoinette; et, croyez-moi, si ces deux noms sanglants vous ont été donnés, c’est que terrifié de son attentat, le comte de Rouillac s'est imposé l'expiation d’adorer en vous la mémoire de son auguste victime ; vous êtes ainsi le cilice animé de son cœur, vous - êtes sa flagellation perpétuelle, votre doux visage lui rappelle et lui rappellera jusqu'à sa dernière heure ce royal visage qu'a souillé la main d'un ignoble bourreau.

— Admirez mon calme, ma patience et aussi ma curiosité, monsieur Bernard. Vous me dites depuis longtemps les choses les plus abominables, mais vous imaginez avec II* s.

tant d’art, que, désirant savoir où vous en voulez venir, je m'émeus à peine. Néanmoins vous abusez, ce me semble, et beaucoup du merveilleux...

— Ce grand crime, reprit Bernard, donna le coup de grâce à la malheureuse mère du comte Albert. Elle en mourut ! La jeune comtesse faillit en perdre la raison, et se compromit à tel point, par vertueux désespoir, que le proconsul Carrier s’en débarrassa. Elle fut embarquée pour être noyée à l'embouchure de la Loire. C'était l'un des modes expéditifs des gouvernants de cette époque. Or, la Providence, qui par bonheur se mêle souvent des choses de ce monde, vint au secours de cette malheureuse créature.

Ecoutez bien : j'arrive à d’intéressants détails. En gentilhomme, originaire de Picardie, et dont la famille était établie depuis longtemps au Canada, se trouvait parmi les compagnons de captivité de la comtesse, dans la prison de

Nantes. Cet homme se nommait le baron de la Perche... ,

— En effet, interrompit Marinette, voilà que je brûle, comme on dit aux petits jeux.

— Oui, mademoiselle, et prenez garde à vos jolis doigts, „ ,

le feu sera vif dans un moment. Le baron de la Perche, fort , ,

riche en son pays d'adoption, se trouvait à Nantes pour des

affaires industrielles; il n'avait pas su retenir sa langue, ><

était devenu suspect, et on l’avait enfermé pour le noyer, j < ( t

on temps et lieu, comme bien d'autres. La comtesse, voyant

un être compatissant dans ce malheureux condamné comme

elle, lui confia qu'elle recevrait la mort comme une déli- ! ,.„]

vrance si elle n’était pas mère el ne tremblait pas pour son , >* j

enfant. Itc confidence en confidence, le baron apprit tonte l'histoire du comte de Kuuillac. M. de la Perche ranima le cour ipe de la comtesse en lui annonçant que sun intention bien formelle était de ne pas te laisser noyer comme un chien, qu'il pensait bien sa tirer d’affaire, et sauver du même coup, la femme et l'enfant d'un misérable, destiné, si Dieu était vraiment juste, à payer pour les Irois. Un effet, le baron avait su dérober nus recherches des sbires deux diamants de grand prix qu'il portait sous l'étoffe do deux boutons de son gilal, il offrit oea diamants, A titre d'avance sur une somme beaucoup plut considérable, au geôlier de ta prison s'il voulait et pouvait favoriser ton évasion, ainsi que celle de la comtoise et do son enfant, qui était une pauvre petite fille, ..

— l aquelle sera bientôt celle baronne de la Perche que nous avons au château ? demanda Marinette.

— Préciiément, mademoiselle, je vois que vous écoule* avec soin ; mais u'esiaycj p u de lire sur mon aide-mémoire. C’en un rapide abrégé écrit de ma main d’après Ira pièces importantes qui tant et resteront en ma possession tant que voua n'aure* pas décidé de mon sort.

— Je n'al nul beioiu de voua lire, monsieur, puisque j'ai le plaisir de vous entendre.

— Le geôlier, vieil orfèvre ruiné par la liberté, qui ne favorisait pas précisément lu bijouterie, reconnut la finesse ce, -leux pierres, cl se laissa séduire par les promesses d'un 3t riche A compte. Le baron avait un navire à lui, à l'embouchure de U Loire, ie navire sur icquol il avait fait son malencontreux voyage d'Amérique en France, Ce bâtiment alicndait pour remettre à la voile, que son propriétaire fût exécuté ou relâché. Le geôlier exigea une somme énorme qai devait lui être payée à Londres, et ses conditions étant acceptées, il se mit à l'oeuvre.

« Quelques jours après, il so fit un grand mouvement dans la prison. Une quarantaine de détenus répondirent â on lugubre appel et furent conduits sur le quai où on les entassa dans irois mauvaises barques, destinées à descendre le fleuve jusqu'à l'Océan... jusqu'à l'étprnilé I Madame de llotiillac, sa pctitc-fillo et le baron de la Perche furent placés les derniers, sur une chaloupe plus étroite e't plus longue que le< deux auiros, lesquelles étaient des bateaux plais ei lourds.

« Chacune des Irois barques devait porter un nombre égal de prisonniers, mais celle du baron et de la comtesse ne put en conienir que sept, et il en résulta que les aulres furent surchargées, non sans que l’officier de police désigné pour accompagner les victimes se plaignit durement au patron de sa maladresse, de son incurie, cause de cet embarras.

« Cent ne la bm|iio de la comtesse menaçait de. sombrer afant destination, l’oflirier de police cal soin de ne pas y prendre pire; il monla, seul, dans une nacelle tirée à la i morque. Un lâcha le* amarres, et la funèbre flottille, ahand'*nnée an c«i-nnl. s* traîna honteusement sur l'eau sale

du fleuve, à la vue d’un groupe de cannibales qni lui souhaita lion voyage.

• Il y avait deux rameurs pour chaque barque où les prisonniers, attachés dos à dos, étaient en outre enchaînés à leurs bancs. Les trois embarcations naviguèrent, au départ, à peu près bord à bord. Peu à peu, cependant, celle du baron prit la lète, grâce à sa forme plus eflilce. Elle avait ainsi gagné quelques brasses, lorsque l'oIUcler lui cria de ralentir. Elle obéit, puis reprit une légère avanie qu’eli* mallilinl. On était àune heure de Nantes ; on doubla Painibeuf, al au moment de doubler Saint-Naiaire, où l'officier do police devait donner le signal de l’ouverture des écoutilles pour couler bas les trois embarcations à la fois, les eompagnons de la comtesse et du baron virent leurs rameurs jeter à l'eau d’énormes poids en fer et en plomb qu’ils avaient cachés sous les planches. La barque allégée sembla sa redresser sur le fleuve, où son bois s’éleva de plusieurs poures. -

• Les deux mariniers appuyèient chaudement sur leurs avirons, et, comme un coursier mordu par l'éperon, la longue chaloupe se précipita, parut bondir et fila en droite ligne. L'officier qui s’apprêtait à lâcher l’amarre de la nacelle de sauvetago ordonna d'arréler, mais la chaloupe volait dans le courant de la marée, le vent sifflait et la bruiné descendait sur les eaux : en quelques minutes, elle fui hors de portée, non-seulement de la voix, mais de fusil, et bientôt hors de vue. Une voile latine apparut tirant des bordées entre la pointe du L'ndsie et Saint-Naiaire. La chaloupe gouverna sur celle voile qui portait un pavillon blanc rayé de rouge, et lui fil des signaux. Les signaux furent aperçus. Peu d'instants après, les sept condamnés tombaient à genoux sur le pont du navire du baron de la Perche pour remercier Dieu de leur délivrance miraculeuse.

« La voile, rencontrée était un canot détaché du navire pour aller au devant des malheureux qu'attendait l'équipage américain. ,

• Celle précaution sauva les rond minés, car, après avoir noyé son monde avec une précipitation qu'expliquait la fuite de sa troisième barque, le sinistre exécuteur des sentences du citoyen Carrier menaçait de mort les quatre rameurs, recueillis des deux bateaux sur sa nacelle, s'ils n’atteignak-nl pas les fugitifs.

o Arrivé à Saint-Nazaire, il donna l'alarme, et un lougre garde-côte leva l’ancre aussitôt pour commencer la poursuite. Maisle bâtiment américain était bon voilier, la nuit se faisait noire; la République dut se résigner à laisser vivre ceux qu'elle n'avait pas pu marier au fond des eaux. »

— Ali I je rospirc! s'écria .Marinette, quel bonheur, monsieur, do penser que tout cola n’eal qu'un eonle!

— Nous vérifierons, mademoiselle, et les vivants certifieront pour les morts.

— Ici. mademoiselle , j’abrégerai encore ponr arriver

bien vite J votre propre histoire. Jnotllc, en effet, de nous occuper du geôlier de la prison de Nantes, qui avait piéparé avec beaucoup d'intelligence cl de haîdiesse l'évasion des condamnés. Cet honmie se trouvait, lui aussi, il bord du bôilment américain. A peine débarqué en Angleterre, il se fit, comme de juste, payer la somme que le baron lui avait promise, et s'acquitta généreusement envers les deux rameurs nu mariniers qui l'avalent aidé il faire sa fortune, eg se prêtant à prix d'or, au succès de sa terrible aventure. Mais, si nous pouvons négliger le geôlier, il n'en est pas de même de l'un de ses aides. Je veux parler tle Louis-André Latnsle, ce fameux métayer mort à Perron, il y a décria quelques jours... Ah! ali! je vois que vous allez écouter avec plus de curiosité que jamais.

— Peut-être bien... l'inlétél va croissant.

— Louis-André Lntaste avait, à cette époque, environ trente deux ans. Il était né à Rouilluc, et y avait passé la majeure partie du sa jeunesse. Homme de vive imagination vl de passions non moins vives, pauvre et réduit aux maigres salaires îles journaliers, il tenta souvent fortune, s’expatria, rc'iul au pays sans avoir réussi nulle part, émigra do nouveau cl reparut, en ldi?, pour se fixer sur la petite métairie de Perron, qu'il paya lie! et bien de ses denier», comme pour prouver à ses jaloux que pierre qui ruiile peut prendre uioutue.

Lalasbt était du ces gens dont on dit qu’ils ont fait (eus les métiers, soit pour indiquer qu’ils u’ool su en faire aucun, soit qu'ils ont fait, dans le coins d'une existence orageuse, plus de mal que de bien. Homme mùr, il était, au dire des anciens de ce pays, d'humeur assez sombre i vieux, vous l'avez connu : e'élall une sorte de personnage mystérieux, sobre de paroles, dédaigneux de son prochain, philosophe de bas étage, mauvais chrétien, pour ne pas dire uihée.

« Son regard avait quelque chose de fauve; son teint bilieux, ses lèvres minces, ses joues creusées annonçait ni le Irai ail incessant de su haine pour les prospérités d'autrui, et de la malédiction que répandait son S me chagrine sur tous ceux dont le bonheur domestique offensait son délaissement.

t On se détournait à sa vue, ou, ne pouvant le fuir, on ne l'abor tait que d'un salut presque craintif. Les bonnes femmes et les enfants ne le regardaient que de loin, tant II semblait funeste. On se demande si Jamais on l'a vu rire, et il est notoire, mademoiselle, que le docteur Parmentier est le seul habitant de Rouilluc ayant, mais seulement en apparence, trouvé grâce devant cet homme au moins étrange. En effet, Lataste lit une très-grave maladie en 1 8ît. Lès médecins appcIésjl'Aueh, d'Agen et même de Toulouse l'avalent condamné et abandonné ; votre père ne désespéra point du moribond, il s'obstina â le soigner, se dévoua complètement, le sauva et refusa de se faire payer la moindre des faligoes que lui causa cette cure providentielle.

o II parait qu'à partir de cette époque, Lataste conçut quelque tendresse pour Tolre père ; car on ne saurait expliquer les faits qui vont suivre que par l’alliance assez bi-

| zarre do l'envie, haineuse jusqu’à la folie, cl de la reronj naissance la plus vulgaire. »

— Ali! voyous, voyons cela, dit Harlnetle j j’ai g and’peur que mort père arrive. Vous seriez obligé d'interrompre...

— Oh! mademoiselle, nous reprendrions cet entretien, n’cst-il pas vrai? demanda Bernard d'un ion caustique.

— Je le crois bien ! répliqua naïvement la jeune fille, mal* quand?

— De 1817, date de son retour au pays, jusqu'en 18.10, époque de sa mort, Lnlasic ne fil que 'rois absences plus ou moins prolongées. Où élaii-il allé ebaque (ois? Nul, iei, ne s’en est douté. Vous et moi, nous le savons, mademoiselle.

— Ali ! miséricorde ! comme dit nia bonne nourrice ; vous me priiez l'un de vos privilèges, mais j’en suis indigne.

— Vous savez, fout comme mol, que Lalasle alla une première fois à Londres en 1819, époque de l ariivée de votre père dans le pays ; qu'il y retourna en I8j:i, sous prétexte qu'un changement d'air élait nécessaire à sa convalescence, et qii’enfin il alla à Paris en décembre 1828, à la suite d'une visite qui lui fut faite, à Perron mêm", par un voyageur dont ie passage à Rouillac a été le sujet de toutes les conversations de nos lions villageois.

— J'ai vu le voyageur dont vous parlez ; j’ai su que Latnslc était parti avec lui, mais j'ignorais, quoique son absence ait duré longtemps, qu'il eût poussé jusqu'à Paris.

— Il poussa beaucoup plus loin, puisqu'il alla ,'usqu'en Amérique; mais revenons, si vous le permettez, mademoiselle, à ce voyageur, à ce petit vieillard cassé, rapetissé, déformé par son grand âge, dont vous vous souvenez si bien, que Lalasle était allé voir à Londres en 1819 et en 1811. C'était ce même homme qui, étant venu visiter Lataste en 1818, est resté trois mois à Perron, puis a quitté Rouillac pour aller mourir à Paris, où Lalasle l'avait accompagné ; le nom de ce personnage no nous est pas indifférenl, car s'il sc faisait appeler à Londres, ici, à Paris et partout M. Wolf tout court, c'est qu’il avait de bonnes raisons pour cacher son nom véritable et son titre; c'était tout uniment le marquis de Vemiac...

— Ah ! mon Dieu ! je le croyais mort depuis 1793.

— Je croyais, moi, vous avoir dit que le marquis de Vemiac avait fait annoncer sa mort par les gazettes de l'année 1793.

— Mille fois pardon, monsieur, ce défait m'était échappé, mais il y a vraiment plaisir à vos histoires. Tous les trépassés y ressuscitent.

— Nous allons voir jusqu’où cela sera plaisant. Albert de Rouiliac, èn siégeant parmi les assassins de la reine, avait, par re dernier crime, souillé snn nom jusque dans ses alliances. Le marquis résolut aussitôt d'abdiquer sa noblesse et d'abriter sa honte sous un nom d’emprunt. II avait déjà mis sa fortune en viager pour s’interdire toute faiblesse envers son indigne cousin et sa rebelle cousine ; il fil jeter

dans les gazelles le faux bruit de sa mort, et alla se cacher dans un faubourg de Londres, où ses revenus lui furent très-exactement servis, attendu que, légalement, le sieur Wolf représentait en chair et en os le noble marquis de Vcrniac. Ce singulier homme, original à plus d'un litre, n'a repris son rang et son nom que pour mourir, ainsi que vous l’allez apprendre, s'il est bien vrai que vous ne le sachiez pas. Pourquoi Lataste a-t-il fait deux fois le voyage de Londres ? Pourquoi le vieux Wolf est-il venu s'installer pendant trois mois à Perron 7 Pourquoi Lataste a-t-il été ù Paris avec ce mystérieux voyageur en 1828? Enfin le vieux Wolf n'a-t-il repris son titre et son vrai nom que pour les faire coucher sur son acte de décès? Voilà de graves questions, et vous les trouverez peut-être intéressantes à résoudre.

— C'est-à-dire que vous me donnez ce que mon père appelle une grosse fièvre d'impatience.

— Le marquis de Vcrniac, dont les premiers ancêtres étaient du pays de Gascogne, avait un grand faible pour les Gascons. Lataste s’était mis à son service durant l'une de ses premières émigrations, et il en avait été très-bien traité. Le marquis s’était même engoué des qualités de son serviteur au point de ne vouloir remarquer aucun de ses défauts. La révolution ne troubla pas que les grandes existences ; elle jeta un certain désordre chez les pauvres comme chez les riches, et Lataste, croyant sa fortune faite parce que la république avait proclamé l’égalité, quitta son maître, à Londres, pour venir prendre à Paris sa part du gâteau social. Il végéta dans les clubs dé quatrième ordre, et ne gagna que misère au commerce des sans-culottes et des tricoteuses. Il reconnut maintes fois son ancien seigneur de flouillac, le comte Albert, mais sans pouvoir arriver jusqu'à lui, car le citoyen Rouillac était un personnage en faveur, et dans ce temps les favoris du pouvoir ont ressemblé à ceux des temps passés, on ne les honorait qu’à distance respectueuse.

« Lataste fut obligé de redemander au travail le pain que lui refusait la cocarde jacobine. Il écrivit au marquis de Vcrniac pour obtenir de rentrer en grâce. Le marquis ne lui répondit pas, attendu qu'il faisait le mort. Lataste vint à Nantes, où un agent subalterne de la police lui avait offert une place de surveillant, et comme il savait manier l'aviron, on en fit l’un de ces misérables bateliers qui assistaient sur la Loire aux horribles sacrilèges du représentant Carrier.

« Or, l'agent qui avait lancé Lataste dans cette carrière nouvelle était devenu, lui, le geôlier de l'une des prisons de Nantes, et vous devinez qne j’entends parler de l'homme gagné par les diamants du baron de la Perche. Lataste et son aide, batelier comme lui, acceptèrent les offres du geôlier. Sauveurs et sauvés débarquèrent en Angleterre. Lalaslc découvrit la retraite du marquis de Vcrniac, auquel il confessa tous ses remords. Il fut pardonné lorsqu'il raconta qu'au péril de sa vie, et pour la seule paix de sa conscience, il avait arraché huit victimes au sort funeste qui les atten-

dait. Le fait fut confirmé, car les journaux anglais le publièrent avec d'émouvants détails, avec les noms des personnes qu'un miracle de la Providence venait de soustraire à la mort. Ils s'étendirent avec charme sur le compte de cette toute petite tille menacée dans les bras innoccnls de sa mère, et ce touchant épisode donna cours dans l-ondres à une violente indignation. Ici, je dois faire une remarque importante. Les journaux donnèrent la liste exacte des condamnés de Nantes, mais la pauvre comtesse rougissait trop de son indigne mari pour oser porter, môme à l'étranger, le titre et le nom qu'il avait traînés dans la fange. En remerciant Dieu de sa miséricordieuse assistance, elle avait résolu de laisser croire, elle aussi, à sa mort, et de vivre pour l'honneur et la paix de sa fille sous un nom d'emprunt. Les journaux publièrent donc que la comtesse de Rouillac et son jeune enfant avaient péri sur l'une des deux barques coulées bas à Saint-Nazaire, et ils donnèrent à la mère de la fillette échappée à ce criminel naufrage le titre et le nom imaginés parle baron de la Perche; ils l’appelèrent la marquise de Kevel.

a Le batelier Lataste ne s'occupa point de ce détail. Qu’importaient à ce funèbre convoyeur le rang, le sexe, l’âge et les noms de ceux qu'il charriait des flots jaunes de la rivière aux noires profondeurs de l'Océan ! De sa retraite, U. de Vcrniac apprit donc, par les gazettes, que ses cousines, la comtesse et sa fille avaient péri. Il les plcnra, mais se félicita une fois de plus d'avoir, par précaulion, et dès l’année 1787, placé sa fortune en viager. Il ne tarda cependant pas â reconnaître qu'il s'était trop hâté de disposer ainsi de ses biens, car si ce fut pour lui un véritable soulagement d'apprendre par les papiers publics que le cidevant comte Marie-Albert-Antoine de Rouillac avait reçu, le 30 juillet 1704, sur l'échafaud de la barrière du Trône, le châtiment de ses crimes; ce lui fut aussi l’occasion de regretter de s'ètre dépouillé d'un fonds de richesses dont il aurait pu disposer par hienfaisanle libéralité. Poursuivi de ec regret, le marquis s'imposa philaolhiopiquemcnt de sévères économies afin de se reconstituer une fortune, et il fit vœu, pour le rachat des détestables méfaits de son cousin de Rouillac, d'enrichir, s'il prolongeait sa vie, le repentir qui, â sa connaissance, aurait le plus touché les hommes et uiérité le pardon du ciel. •

— Esl-ce que vous avez abandonné cette pauvre comtesse devenue marquise? demanda Slarinelle en souriant.

— Oh ! non. Puisque vous y tenez, j'y reviens. La marquise de Revel, — je ne la désignerai plus autrement, — passa en Amérique. Le sacrifice de sou nom lui coula celui de sa fortune, car elle ne put ni n’osa réclamer les fonds qui appartenaient à la comtesse de Rouillac. étais elle fut soutenue dans cette épreuve, dans ce désistement, par l'homme qui lui avait sauvé la vie. Le baron de la Perche était riche et il élait veuf. Il voulut épouser la comtesse lorsque la mort du comte Albert fut connue, mais la noble femme refusa celle alliance honorable, en souvenir de tout ce qu'un premier mariage lui avait coûté de larmes. Çcpen-

dant, ce qu'elle rerusa pourclle, clic l'accepta pour sa fille...

— Eh quoi ! s'écria Marinetle, voilà que vous mariez une fillette de cinq ans à un homme de... Quel âge avait votre baron ?

— Il avait quarante ans, et il attendit que mademoiselle de Revel en eût seize pour lui demander sa main. Est-il bien étrange, mademoiselle, que l’on s'obstine à vouloir solenniser, pour ainsi dire, le souvenir d'une arlion dont le cœur se glorifie à juste titre. Le baron s'ôtait épris de son bienfait, non moins que de cette jeune femme, de celte tendre mère vivant pour le bénir. Elle ne vécut pas longtemps, hélas ! Dix ans après son arrivée en Amérique, elle succomba aux lents poisons de ses souvenirs, léguant sa fille, qui avait alors près de quatorze ans, au noble cœur qni voulut d’abord servir de père à l’orpheline dont il espérait faire sa femme. Le nom de Rouillac était mort avec la comtesse. Mademoiselle de Ronillac, devenue baronne de la Perche, a toujours cru et croit encore que son père, le marquis de Revel, a été tué en Allemagne et à l'armée des princes. Ce sera vous, mademoiselle, qui la tirerez de celle grave erreur.

— Moil grandeur du ciel ! s'écria Marinette avec gaieté; voulez- vous que je fasse un métier de sorcière?

— Eh ! la nouvelle ne sera pas désagréable sous tous les rapports. Le baron de la Perche est mort en 1809. Il s'était marié en 1805, et il avait eu de son mariage une fille, née en' 1808, laquelle se nomme aujourd'hui la comtesse âydonic Chardin . .. votre nièce, mademoiselle, s’il vous plaît.

— Il me plairait fort, en vérité. Mais vous en étiez à l'agrément qu'éprouvera la haronne de la Perche en apprenant qu'elle est...

— Votre sœur.

— Soit... racontez donc ! mon Dieu, racontez donc!

— Sans doute, reprit Bernard, M. de la Perche, mort en 1809, laissa une fortune embarrassée de procès. Les conflagrations qui tenaient l'Europe en armes depuis la Révolution française avaient troublé les relations du monde entier. La maison de la Perche avait subi de grandes pertes, et l'aisance moins que modeste y avait remplacé l'opulence. Or, mademoiselle, en révélant à la fière baronne que vous êtes sa sœur, vous lui apporterez plus d'un million à partager; car vous avez l'Ame trop haute, je le sais, pour vouloir garder à vous seule, — et vous le pourriez, — l'héritage entier du marquis de Vérniac...

— Autre merveille! interrompit Marinette. Que je vais donc devenir une heureuse femme!

— Il ne tient qu’à vous, en effet, mademoiselle, de faire votre bonheur... et le mien.

— J'y suis parfaitement décidée, n’en doutez pas, monsieur Bernard.

— Ainsi, reprit Jules Bernard, vous voilà bien fixée sur l’origine de la baronne de la Perche. Fille d'une prétendue

*tl

marquise de Revel, qui n'était autre que lu comtes- e de Rouillai-, elle avait épousé le baron en 1805, lequel est mort en 1809. ne lais» ni de son mai j uge qu'une tille, aujotir l'bui comtesse Sydonle Chardin. La comtesse Sydonie est née en 1808 , elle a donc, présentement, vingt-deux ans. C’est la charmante femme que vous connaissez, que vous aimez, et qui te a, je n’en doute pis, sincèrement enchar.» t ie de vous appeler sa tante.

— Moi, cela m’amusera infiniment. Mais, monsieur, si je suis A peu près fixée, d’après votre dire, sur l’origine de la famille de lu Perche, je ne vois guère le lien qui m'unit à ces puissants personnages, moi, pauvre fille d’un pauvre médecin de campagne?

— Aussi, n’ai-je plus, mademoiselle, que votre propre histoire A vous raconter, Le citoyen Roulllac faisait paille, en 1794, de celle fumeuse commune qui s'insurgea contre la Convention pour défendre les terrorisles. La tète de Robespierre tomba le 18 juillet de cette même année, aux applaudissements du peuple, et dans les deux jours qui suivirent, quatre-vingt-deux membres, obscurs pour lu plupart, de la Commune, furent suppliciés A la barrière du 'Irène. La Convention se débarrassait par rharrclées des bourreaux qui Taraient déshonorée. Fouquicr-Tinvillc s’empressait de demander la mort de scs propres complices, et le citoyen Roulllac, jeté en prison, le 17 juillet, comme partisan exalté des triumvirs, fut porté sur la liste ries quatre-vingt-deux membres donl je viens de parier. Il était à la Conciergerie avec d'autres détenus d'ancienne date qui, sans rien savoir des grands événements du jour, altendaient, d’un moment à l’autre, Tordre de comparaître au tribunal révolutionnaire. On vous Ta dil, mademoiselle, dans ces temps de désolation, les prisonniers se tenaient pour condamnes d’avance, et beaucoup d’entre eux alfroulaieiil la mort avec un dédain qui participait de l’ivresse. On niellail de Torguuil à bleu tendre la gorge au couteau, et l'heure suprême n’élail, généralement, que l'heure de la délivrance. Parmi les anciens prisonniers se trouvait un pauvre chapelier de Lyon, nommé Ruuillard. il avait l’âge et la Initie du comte Albert. 8a mère et sa fiancée, enfermées avec lui, élaienl montées dans le tombereau qui, le jour même de l'arrestation de Robespierre, avait porté les dernières vielimes de la Terreur A l'échafaud. Ce jeune homme, fou de désespoir, s'étonnait et s'affligeait de ce qu'on l'oubliât quand la vie lui devenait insupportable. Lorsque, le 30 juillet, l'officier municipal vint faire l'appel des membres de la Commune qu’un devait conduire, sans jugement, au supplice, le cha- ! pelier Rouillard, soit qu’il voulût en finir, soit qu’il entendit mol, soit que l'officier eût lui- même fait confusion en li- 1 s ml, répondit précipitamment au nom de Rouillac, se pré- 1 senti, fut ['arqué dans la fatale charrette et mourut... pour votre père. Le comte Albert acccpia-t-i! ce miraculeux sacrifice sans protester? Nous devons le croire ; car toute pro- j tentation aurait immédiatement corrigé l’erreur. Admettons, i pour nu pu grossir le chiffre des méfait* du citoyen Rouit-

lu, que la détermination de son co-détenu lui échappe, «u 1

I que l'officier municipal appela le nom de Rouillard, pour c lui de Rouillac, el arrivons vite au déuuùineiit. La Convention su hûta de déblayer les prisons, et la commission qu'elle chargea de celte ouvre réparatrice y mit une telle clémence, qu'en moins de huit jours, des dix mille suspects enfermés A Paris, il n’en resta pas un seul sous les verrous. Il faut croire que le chapelier Ruttihard ayant été décapité pour le citoyen Rouillac, le citoyen Rouillac fut mis en liberté pour le chapelier Rouillard ; car nul n'a doané la moindre détail sur celle levée d'écrou, en rc qui roncerne votre père; lui seul peut nous Instruire à ce sujet, et nous aurons certainement grand intérêt i son récit.

— Je m’aperçois, moi, monsieur Bernard, interrompit malicieusement Marinelte, que vous commencez à vous embrouiller.

— Nullement, vous comprenez qoo le comte Alliert avait grand intérêt A se taire et qu’il u'a pas fait bruit de son aventure. Aussi bien je déclnro ne rien savoir de la vie qu'il a menée du 30 Juillet 1794, Jour où il a eu la tête tranchée, A lu barrière du Trône, dans la personne du chapelier Ruuillard, jusqu’au mois d'octobre 181», date de son arrivée dans ce pays où nous n’avions pas de médecin, et où, grâce au eiel, il est venu, sons lu nom de Parmentier, exercer un arl qui lo fuit bénir du riche et du pauvre. Vt us pouviez avoir de six A sept ons, mademoiselle, lorsque le docteur Parmentier s'est Installé A Rouillac. Vous devez avoir présents el frais A la mémoire tous les petits événements de celle époque...

— Loin me s'ils dataient d'hier. Aussi n'ai-je pas besoin que vous m’en parliez. Mais, je vous en supplie, débrouillez un peu ce singulier écheveau que vous appelez, j’en demande pardon A mon vénéré père, Vcrniac, la Perche, Rouillard el Rouillar... J'y suis véritablement perdue.

— Mademoiselle, avez-vous connu votre mère ?

— Non. Ma riais sauce lui a coûté la vie. Atlez-vous la mêler à vos histoires ? Sachez, monsieur, que je m’y oppose. J’ai toléré que vous missiez mon père sur votre canevas fantastique, parce qu’il est. Dieu merci, vivant, «t pourra d’un mot vous confondre, mais ia sainte femme de qui je liens l’être et que je bénis dans mes prières, n'en dites rien, monsieur, elle est au ciel où ne «auraient monter des pensées telles que les vôtres,

— Je n’ui point A parler de madame Parmentier, Nul ici ne Ta connue, el si je prononce son nom, c’est précisément pour vous prévenir que voire père seul pourra vous apprendre où et comment il a contracté mariage arec elle, qui elle était...

— Elle appartenait à une honnête et modeste famille de Dresde, où mon père exerça, de 1805 A 1814, sa profession. Mon père m’a (oojours dit que je ressemblais de visage A sa bien-, aimée compagne, et que, jeune fille, elle s'était atlaehée A lui, parce qu’il avuil guéri ses deux frères, grièvement blessés A la guerre. Mes deux ondes ont été tués on 1809 A la batailla de Wsgrem, al le docteur Parm entier ne pouvant plus vivre A Dresde, depuis la mort de

sa femme, est revenu en France vers la fin de 18 U. 11 a habité Paris et diverses grandes villes, mais il ne se Ironvait bien nulle part, son ebagrln le poursuivait partout et minait sa santé. Cédant alors au» conseils de quelques confrères, il est venu chercher le soleil et la pais des champs dans le midi de la France, dans ce village où votre prodigieuse imagination lui donne un titre pompeux, un chAleau féodal et des alliances hyperboliques, tandis qipl n'a pour tout bien que cette maisonnette où vous no parviendra* à loger, ni l'opulence, ni le remords, ni l'orgueil, ni la douleur, car j'y habile, monsieur, mol, la seule joie do meilleur, du plus modeste et du plus sage des Itommos, mol qui saurai le défendre conire vos préméditations aussi étranges qu’intéressées.

— Où voyei-vous mon Intérêt? demanda froidement llcrnard; si mon récit n’esl qu’imaginé, que puis-ja gagner A vous le faire ?

— Je n’ai pas votre esprit de pénétration, monsieur, mais je devine que, voulant m'épouser, vous tente* do m'intimider pour obtenir, pur je ne sais quelle pression, le réalisation de votre espérance. Je vous en préviens, c'est beaucoup de peine perdue; je suis un peu plus brave que vous ne penser...

— C'est ce qu'il s'agira bientôt de démontrer, rnatle moiselle. Dois-je continuer nia narration?

— Sans doute; n'en êtes-vous pas resté au noeud de l'Intrigue? J'aimerais à vous voir vous tirer d’affaire. .

— la: docteur Parmentier ne fut pas plus lût dans le pays que le métayer Lalaste le reconnut. Le comte Albert avait quitté l’Armagnac dans sa première jeunesse ; nos anriens ne l’avaient pour ainsi dire jamais vu ; Lntaste seul se rappela les traits do juré du tribunal révolutionnaire, et, quoique les gazettes de 1791 eussent annoncé le supplice du cidevant Rouiilac, il lui fut démon ré que les contes de revenants sont quelquefois de véridiques histoires.

Quoique sur du fait , Lataste se livra soigneusement à l'examen de son mystérieux personnage. Il l'étndia jour par jour, se gardant bien de l'effaroucher par d'imprudentes questions, et lorsqne son dernier doute fut complètement levé, il partit pour Londres où le sieur Wolf, c'est -4dire le marquis de Verninc, ne fut pas médiocrement effrayé d'apprendre cette incroyable résurrection. Et, de fait. Il n'y voulut pas croire, quoique le mélayer Lalaste eût son entière confiance. Je dois dire, en passant, que Lataste, se faisant vieux, s'était pris de nostalgie en Angleterre, et que son maître, devenu son bienfaiteur, Inl avait donné de quoi vivre et mourir honorablement à Kouillac, où II était revenu dés l'année 1817. Le bonhomme Wolf chargea son ancien valet de faire, 4 Paris, de minutieuses recherches. Les registres d'écrou de la Conciergerie attestèrent l'Incarcération et le supplice du ci-devant comte de Houillac (Marie- Albcn-Ai lolne), tout aussi bien qne les gazelles du 31 juillet l”9A l’avalent annoncé. Lataste ne pot pas. d'abord, se rendre compte de ce double mensonge des sinistres orgsnts de la vérité d« temps, mal», se souvenant de

la précipitation que mettaient à faire leur besogne les pour" voyeurs de la guillotine, il pensa qu’il Paris le c< mtc avait pu trouver un geôlier complaisant, comme la uarquie de Hevel et le baron de la Perche en avaient rcn« ntré un à Nantes, et il se mit en qttéle. Le hasard servit à souh lit son intelligence, car II dénicha de renseignements en renseignements le porte-clefs de la Conciergerie qui assis! lit l'officier municipal pour l'appel du 30 juillet 1794. Ce fonctionnaire, si terrible jadis, était devenu doux comme un agneau. De haute taille, d'air nti-mariial et dévot, il exerçait les fonctions de suisse dans une petite église de ce même faubourg Saint-Germain d'où tant d’infortunésavaient passé do chez eux chti lui .'Homme d’ordre et de méthode, ce sans-culotte converti avait conservé, en partie double, toutes les listes des prisonniers Incarcérés sous son règne.

Il les mit benoîtement ù la disposition de Lataste, qui annonça vouloir faire une importante vérification, Les noms écrits 4 l'encre noire appartenaient à ceux que le 0 thermidor avait délivrés; l'encre rouge marquait les noms îles pauvres trépassés. Lalaste lut donc sur la liste rouge ;

» Marie-Albert- Antoine Rouillic (ci-devant comte rie). «

Alors, consultant la liste no : re, il tressailli! en y voyant figurer :

• Marc-Antoine Roublard (chapelier à Lyon). *

— On aura pn sc tromper de noms, dit-il S l'ex-geflicr; si on avait épargné le comte et coupé le cou an...

— Mais non, Interrompit le geôlier, puisque Mouillard est sur ma liste noire et Bouillac sur ma liste ronge.

— A-t-on fait l'appel sur vos listes?

— Non. mais je tenais avec soin ma complahiliit. Ah! vous pouvez dormir tranquille, allez! il n’y avait jamais d’erreurs chez nous... et les pauvres rouges sont bien lùhaut, ajouta le suisse en clignant de l'œil vers le plafond.

— Ainsi, vous affirmez que le chapelier Mouillard a ét! mis en liberté?

— Oui, devant les commissaires Bourdon, Merlin -et autres, le 4 thermidor... pardon, le 4 août 1794. Cest écri t lit en tontes lettres.

Lalaste prit la diligence de Lyon, et chercha dans celle grande cité la famille du chapelier Rouillard. Le père de ce jeune homme vivait encore, et il affirma que, quoique porté sur la liste noire du geôlier de la Conciergerie, qaolque omis sur la liste des exécutions du 30 juillet, Marc- Antoine Rouillard avait péri sur l'échafaud sans qn’il.fôt possible de conserver ta moindre illusion à cet égard, attendu que, lui, malheureux père, avait assisté A celte effroyable tragédie et vu tomber la tête de son enfant. II n'y avait donc plus de doute à concevoir. Le chapelier était mort, le comte était vivant.

D'une pari, le marquis de Verniac s'applaudit de plus

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LKS JALOUX.

en plus d'avoir changé de nom ; mai » d'autre pan. comme c'était un chrétien de piété sévère et consciencieuse, il se dit que la Providence avait de mystérieux secrets qu'on ne ■levait pas vouloir sonder, et que, s’il plaît à Dieu de loucher de sa grAcc certains criminels, l'homme serait bien audacieux, non-seulement de blAmer sa clémence, mais encore de ne pas l'imiter, et il ordonna A Lataste de retourner A Rouillac, de l'informer avec soin du genre de vie du docteur Parmentier, et de faire le plus absolu silence sur le passé de ce grand coupable.

Latasle obéit à ces volontés formelles de son ancien maître. La difficile contrainte qu'il éprouva dans l'exécution de sa mission en fil l'homme réservé, renfermé, bizarre et insociable que vous avez connu. Il ne se fiait A personne, et, pour ne rien laisser échapper du secret qu'il avait en garde, il a véru dans un sombre isolement que les gens du pays ont expliqué par des remords de conscience ramassés dans les aventures d’une vie vagabonde. I.ataste valait-il mieux que sa réputation? Oui et non, comme vous l'allez voir; oui, car il aurait pn faire beancoup de mal A votre père, A vous, au général Chardin, A la famille de la Perche en divulguant ce que le hasard lui avait appris; oui, car il aurait pn taire celte découverte au marquis de Verniac, et par conséquent vous priver, vous, notamment, mademoiselle, du gros héritage que le marquis a laissé A votre père; non, car vivant, cet homme, mélange de désintéressement et d'envie, n'a pas voulu se dessaisir du testament du marquis, en haine de la prospérité que ce testament devait in-

troduire dans votre humble maison; non enfin, parce que, et ceci est une noirceur trempée du fiel de la plus détestable jalousie, parce que c'est vous qu'il a choisie pour recevoir ses suprêmes confidence», vous versant le poison dans la coupe d'or que vous avait léguée votre vénérable bienfaiteur.

— Hais, monsieur, je ne suis pas, je vous le jure, le moins du monde empoisonnée, l-e métayer Lataste m’a parlé d'héritage, il ne m’a pas dit un mot de vos superbes inventions.

— Vous avez donc le cerveau bien faible, que l'annonce d'une fortune inespérée suffise A foudroyer votre raison ?

— J'ai le cerveau bien faible, en effet, monsieur, et vous devriez vous en apercevoir A la complaisance que je mets A vous écouter.

— Je ne discute pas, mademoiselle, répondit Bernard déguisant mal un mouvement de violent dépit : je raconte et me permets seulement de vous faire observer que si La- Liste n’eût été qu'honnête homme, s'il se fût pénétré avant tout de la miséricordieuse charité du marquis de Verniac, ce n'est pas A vous qu'il aurait raconté l'histoire du comte de Rouillac, mais A M. Parmentier, votre père, et encore n'aurait-il dû la lui raconter que si le médecin, auquel il était d'ailleurs personnellement redevable de la vie, se fût refusé A accepter, sans explication, le gros héritage que lui laissait le sieur Wolf, un inconnu.

— Si Lataste se fût conduit ainsi, vous eussiez été riche et non pas troublée pour votre existence entière; vous n’au-

LKS JALOUX.

riez pas à rougir du révolutionnaire que voire piété liliale ne sait plus embrasser comme aux jours heureux de voire sereioe ignorance, vous seriez riche et libre de donner votre main h celui qui, pour peu de temps, il est vrai, m’a ravi votre cœur.

— Mon cceur m'appartient, monsieur, et mieux que personne, vous apprendrez que ma ferme volonté saura le défendre des ravisseurs.

— J'v compte, mademoiselle, répondit Bernard en s’inclinant. Le métayer Lataste a donc fait, avant d’expirer, une mauvaise et méchante action qui condamne sa vie entière. Il a trompé la confiance du marquis de Verniac et, trompé sa facile miséricorde, quoiqu'il eût provoqué, comme je vais le dire, l'essor de celte miséricorde. C'est l’envie qu’il portail à votre père et au général Chardin parti, comme lui, pieds nus de üouillac et revenu grand seigneur; c’est peut-être encore l'envie que lui causait votre charmante jeunesse s'ouvrant comme une fleur au soleil, quand lui descendait dans la nuit du tombeau; c'est, pour tout dire en un mot, la fureur de la jalousie inexplicable en ses forfaits, car elle est insensée, qui l'a conduit à vous faire ce don funeste d'un sang noble roulant moins d'or que d’humiliation dans vos veines...

-- C'est fort bien dit, monsieur, interrompit Marinette; mais, s'il vous plaît, puisque le métayer Lataste a été , par infime jalousie, assez mécbant, — c'est vous qui parlez, non pas moi, — pour me faire ces confidences empoisonnées, puisqu'il aurait dû, par simple vertu, ne s'ouvrir

qu'à mon père, pourquoi donc ne ftiilcs-vousj pas ce qu'il aurait dû faire, et pourquoi Limitez-vous? Serait-ce que vous n'étcs ni moins jaloux ni moins méchant que ce pauvre homme ?

Jules Bernard changea de visage. Il y avait tant de calme, tant de simplicité, tant de naturel dans celte apostrophe, que l'adroit narrateur s'y laissa prendre tout d'abord. Mais, se remettant bientôt de sou trouble, il répondit avec un sourire amer :

— Vous oubliez, mademoiselle, que je vous sais mieux instruite que moi; qu'en vous faisant ce pénible récit, je fais, pour vous obéir, une seconde édition du discours dont La Liste a épouvanté déjà votre oreille.

— C'est juste, interrompit encore et finement Marinette. On relit certains contes avec tant de plaisir qu'on oublie les avoir déjà lus. Ce n’est ni le cas ni mon fait, mais c'est votre supposition; ainsi, passons outre. Eh bien, monsieur Bernard, voilà que nous tenons le défunt Lataste pour un profond scélérat de son vivant; apprenez-iuoi comment il a pu avoir en sa possession toutes ces choses que vous lui avez dérobées.

— En 181J, je vous l'ai dit, Lataste tomba malade et faillit mourir. Votre père le sauva quand des médecins en renom l'avaient condamné. Lataste, saisi de reconnaissance, fit un nouveau voyage à Londres sous prétexte de changer d’air. Il revit le marquis de Verniac et compléta, chaleureusement, les bons rapports qu'il lui avait adressés, sur la métamorphose morale de son cousin de Bouillac. Il

SS

fui éloquent, persuasif, parce qu'il était sincère, el combla de joie le vieux gentilhomme par le récit des bonnes œuvres et de l'exemplaire venu de voire père, qhe chacun bénissait dans une contrée où le docteur Parmentier effaçait, d'heure en heure, les méfaits du comte Albert, les hontes du jacobin. Le mèrquitloua le Seigneur de celte conversion du pécheur, et, dès lors, il songeo , sans en rien dire à son ancien valet, que son vœu d’enrichir la misère du repentir qui aurait le mieux mérité du Dieu et des hommes, était une véritable inspiration do la Providence, puisque le docteur Parmentier se réconciliait, visiblement, avec le ciel el la terre.

Vers l'automne do 1828, le marquis, olurs figé de quatrevingts ans, vint en France pour s’assurer, par ses yeux, de la lidélilé des nippons de Lataste. Vous l'avez vu, mademoiselle; il était cassé, déformé, près do sa fin, el certainement méconnaissable pour quiconque l'eût fréquenté dans sa jeunesse, Vutre père l'avait peu vu au temps do ses folles équipées, el le vieux voyageur ne devait rien craindre de la fidélité de M mémoire. Aussi, le bonhomme Wolf a-t-il vécu trois longs mois parmi nous, sans éveiller aucun soupçon. Votre père lui a donné des soins dans l'une de ces fréquentes indispositions qui s'attachent à la vieillesse, et il ne s'est jamais doulé de la qualité de sou noble malade.

M. de Vcrniac nous quitta dans les derniers jours de l'année 1 * 28 . Il avait logé chez Lataste, au graud étonnement des badauds de Roulllae, et lorsqu'il partit, Lataste l'accompagna. Le grand âge dn vieillard expliqua très-naturellement l'assistance que lui prêta le métayer. Arrivé ù Paris, le marquis s'arrêta. Il voulait , dlsail-il , mourir en France après avoir passé tant d'années en exil. Son véritable désir était, nous le savons par son leslarnent, de régler ses affaires d'après les lois françaises qui sont beaucoup plus ncltes, en malière de succession , que les lois d'Angleterre. Il s’occupa, sans désemparer, de réaliser en numéraire placé sur la Banque, tmil le produit de ses économies. Ses revenus étant considérables, ses dépenses s’étant bornées ù des actes de bienfaisance, sa fortune devait atteindre un gros chiffre. Il avait dn forts capitaux engagés nux Etats-Unis, dans des opérations industrielles dont il voulut se retirer, et comme l'affaire menaçait de traîner en longueur, comme il n'avall pas, lui, le temps d'attendre, il sut beaucoup de gré il l-ataste qui, malgré ses soixanlehuit ans, s’offrit pour aller héler, à la Nouvelle-Orléans, la liquidation souhaitée. Lalasle part pour le Nouveau Monde où sa présence trouve loutes choses faciles. La liquidai ion se fait lestement, et les fonds du sieur Wolf sont dirigés sur Paris, reçus et convertis en renies nominales sur le grand-livre de la dette française.

Lataste, après l’expédition des espèces, se donna quel-

ques jours de congé. Il quitta la Nouvelle-Orléans pour visih r Charlestun, et voici la singulière aventure qui vint l’assaillir dans celle ville au moment où il s’apprêtait à reprendre la mer. Il voulut échanger du papier américain contre du papier français, et entra dans une maison de banque. Comme il troiinit de son affaire, un commis (ni dit que son patron serait très-heureux de le voir, puisqu'il allait en France.

— Pourquoi ? demanda Lalastc.

— C'est que moniteur cat Français et qu'il aime à parler de son pays.

— Ah! et comment le nommez-vous?

— André Coquerel.

A ce nom, Latatte se gratis le front, puis fit un haut le corps.

— Je ne demande pas mieux que de voir M. Coquerel, dit-il. Veuilles me conduire à lui.

Ce fut fait aussitôt. Lalasle entra dans un élégant cabinet, richement meublé, et aperçut un gros homme à cheveux et à favoris blancs qui, pour le mieux regarder, Chassa, de son liez sur son front, de belles lunettes ù branches d’or.

— Monsieur a demandé du papier français, dll le commis, et il a pris passage pour le llavée.

Le banquier salua courtoisement ; puis avec un sourire chagrin, et après avoir congédié le commis :

— Vous êtes bien heureux, dit-il, de retourner dans notre belle France... A qui ai-je l'honneur de parler?

Ces derniers mots furent accompagnés de regards pénétrants qui cherchaient un souvenir sur les (rails de l’étranger.

— Jè suis Louis-André Lalasle ; si je ne me trompe pas, monsieur, nous nous sommes vus quelque pari.

— Lalasle... de la Loire! murmura le banquier.

— Coquerel... de Nantes! s'écria Lataste.

Le geôlier et le batelier au service de l’assassin Carrier étaient en présence.

Ils hésitèrent pendant un court moment, puis tombèrent dans les bras l'nn de l'autre. L’ex-bijoutier, l'ex-geôlier avait prospéré, gr.lce aux diamants el à l’argent du baron de la Perche.

Il est à croire que le Jaloux I-alaste ne lui pardonna pas sa fortune, car II résista, par dépit sans doute, aut instances qu’il lui fil pour le retenir el le fêter. Nos deux camara- ; des n'en causèrent pas moins, et longuement, du temps passé.

— N'ca-lu pas né en Gascogne ? demanda Coquerel.

— Oni, dans le Gers, à Roulllae.

— Eh bien, mon bonhomme, si tu n’es pas riche, si In n'as pas eu ma chance, je vais, en ami, te donner un moyen infaillible d’achever tes jours dsns l’aisance.

— Diantre! pour m’arriver tard, la fortune n’en serait pas moins bien reçue.

— Te souvlens-tu de ce que la canaille appelait le chentige du temps des émigrés?

— Oui, on connaissait le refuge d'un d-dcvani, el nn le dénonçait, à moins qu’il ne ehanlt!... Je n'ai jamais fait ça.

— Ni moi, riposta Coquerel en souriant, niais, vois-tu, tlicr ami, la canaille a quelquefois du bon lorsqu’elle n’exa- Hère pas. Sais-tu quel est le plus riche industriel de Cliarlesiun ?

— Je ne connais que toi dans la ville.

— Mol, j’ai du foin dans mes boues, voilà tout. Eh bien ! notre richard est un particulier de ton pays, de ton village.

— De Rouillac? «

— Précisément. Il a trahi la République pour Bonaparte ; il est devenu général do divi-ion, commandeur, que saisje; il est plaqué de droite el de gauche depuis la couronne de fer jusqu'à la couronne de comte, s Je suis un aristocrate de la gloire, » dit-il, avec cette superbe humilité de l’orgueil triomphant ; mais nous ne nous y trompons pas, nous autres, toi et moi, de l'indivisible. Les aristocrates seront toujours des aristocrates. N’est-ce pas vrai ?

— Assurément, comment l'appelles-tu ton général!

— Jean Chardin...

— Le fils à Toin m ! s’écria Lataste aveo une explosion de haine. Je dis de haine, ajouta Bernard, et d'après le caractère de Lataste, comme d'après ce qui va suivre, je crois ne rien supposer.

Coquerel raconta les opérations industrielles du banni de Waterloo et chiffra ses millions.

— Sur quel air veux-tu que je te lasse chanter? demanda Lataste; son argent lui appartient comme sa gloire.

— Il s'est marié il y a deux jours; devine avec qui? Non, ta ne devineras jamais. Avec la fille du baron de la Perche... Te souviens-lu?

— Oui, le bnron que nous avons sauvé... celui-là nous doit un beau cierge !

— Il est mort. Mais sa femme vit, et c'est celle-là que lu peux faire chanter tant qu'elle aura de la voix.

— Et à cause?

— A cause qu'elle est... Voyons! rappelle tes souvenirs... Nous étions dix sur un bachot à descendre la Loire au mois de novembre 1793, n'est-ce pas?

— Oui, loi, moi, le bnron de ia Perche, trois femmes, dont une me faisait de la peine, car elle serrait avec terreur sa petite fille sur su poitrine. Puis...

— Arrête-toi là. Celte petite fille, qui le faisait pitié, a épousé le baron de la Perche.

— Ah bah !

— Et la fille née de ce mariage, une jolie Aile, tonnerre de Brest ! comme disent les marins, a épousé avanl-hior le romte Chardin...

— |,e voilà noble font à fait I

— Attends, attends, cher ami; les journaux de Londres ont donné les noms des condamnés de Nantes noyés à Saint- Nazaire le jour en question ; Ils ont donné les noms de ceux que nous avons sauvés... tu le souviens de ca?

— Oui, il bleu que la mère du la petite Hile était la marquise de Re... Revei... non, de Rêvai, j'y suie.

— Tu n'y es pas. C'était un fiux litre el un faux notn... Ali! mais je sais tout cela, moi qui fais sémillant de ne rien savoir. J’élais payé pour tenir mes contrôles. Eli bien ! la marquise de Rcvel n'était autre que la comtesse de Rouillac...

— Pas possible! interrompit Lataste avec un grand cri dont l'ancien geôlier ne comprit pas la véritable signification.

— Vrai, comme le voilà, mon bon. C’élail la comtesse de Rouillac, femme de ce pauvre Rouillac qui s'est fait couper la tête le 1 1 thermidor, comme si ça devait raccommuder le cju de Robespierre. Nigaud, va !

— Je n'en reviens pas, dit Lataste, songeant au doctonr Parmentier, à vous, mademoiselle, au marquis de Vemiac qui, prêt à mourir de vieillesse, allait voir ressusciter toute une lignée de collatéraux, el songeant aussi à l'insolent bonheur du général Chardin. Ce Chardin, njouta-l-il, je l’ai connu misérable; il a comme moi, porté dans son enfance des culottes trouées de partout, et le voilà richissime, général, comlc de l'Empire, marié à une cl-devant. Sa vanité n'aura plus de. bornes lorsqu'il saura que sa femme est la petite-fille d'un seigneur de Rouillac... je sens lu rage me monter au cerveau par bouffées.,.

— Tu n'entends rien à la vie de ce monde, interrompit Coquerel. Ecoute-moi, et tâche de comprendre. Le général n'est pas vaniteux comme tu crois. Il est fier du chemin qu'il a fait, mais il ne lient pas aux ancêtres, par la bonne raison qu'il n'en a pas. Quant à la baronne de la Perche, e'est différent. Je ne connais pas femme plus haulc, plus allière. sans c.dembnur, son nom fait Imagé, car elle est pcrrhêesiir ses quartiers comme une perruche snr son bâton. Si son mari lui edi laissé de la fortune, jamais elle n'aurait ronscnll à donner sa fille à nn parvenu, tout aristocrate de la gloire qu'il se croit. Sluisia grande dame aime le luxe, et elle a fumé ses terres, comme disaient les insolents du dernier siècle. Elle a eu un grand faible pour les millions du général et s'est mésalliée par cupide intérêt. Celte diablesse de femme a de l’esprit, du fiel, une forte el très-impertinente opinion de ses mérites. Elle se croirait fille de Jupiter si, par esprit de caste, elle ne faisait pas montre de sentiments extra-catholiques; mais elle Se croit fille d'un marquis de Revel, tué à l'armée de Condé en comballanl pour Dieu el le roi, et ne pouvant mieux, elle se conlenle de celle noble origine. Aussi faut-il l'enlendre parler de la Révolution ei des jacobins ! Comme elle drape tout cela ! Son mépris, sa colère, ses injures font carnage des hommes les plus illustres de notre temps. Churles X n'est pas, assurément, aussi royaliste qu’elle, el à l’entendre, son àme est plus blanche que le drapeau blanc. Te figures-tu, cher ami, le linnd de ligresse que fera celle luronne lorsque tu lui apprendras que son père n'a pas été tué à l'armée de Condé, mais à la barrière du Trône; qu'il n'a pas reçu une balle dans la poitrine, mais la chiquenaude de Danton sur le cou ; qu’il ne s'appelait pas le marquis do Revel, mais le citoyen Rouillac ; qu’il n’a pas vengé son

roi, mais fait décapiter sa reine ; qu’il n'était pas chevalier de Saint-Louis, mais chevalier d'industrie... hein! Ça sera-t-il assez amusant? Tu réfléchis, h quoi penses-tu?

— Je fais mes plans.

— Tes plans! il n’y en a qu'un. L’orgueilleuse baronne achètera ton silence au prix que tu voudras. Si je n'avais pas réussi dans mon honnête commerce, moi, j'purais gagné gros avec ce secret. Mais ma fortune est faite, songe à la tienne. Je t'ai montré le filon, exploite la mine : si elle n’est pas d'or, elle est d'argent.

— Bien sûr, tu n'as rien dit , rien laissé deviner de tout cela? demanda Lalastc.

— Non , parole d'honneur. Pour deux raisons : tant que le baron de la Perche a vécu , il a favorisé mes opérations de banque, et je lui devais de la reconnaissance. D'ailleurs, mon silence me rapportait plus que ne m'auraient valu quelques indiscrétions. Puis, la fortune du baron a rapidement décliné pendant que la mientac prospérait...

— El moi, je suis pauvre! interrompit Lataste.

— Va donc du l’avant, mais sans me nommer. J'ai un rang et ma considération à sauvegarder. Tu as descendu la Loire avec nous tous, lu en sais donc assez par toi-même.

— C’est bien, reprit Lalastc ; j'agirai, mats sans me presser. Adieu et merci, mon bon Coqucrel.

— Quand pars-tu ?

— Demain.

— Imbécile, c’est manquer le coche; vingt-quatre heures ne te suffiront pas. La baronne n'est pas aisément abordable.

— J'ai fait mes plans, et s'ils ne réussissent pas en France, ils réussiront en Amérique.

Les deux amis se séparèrent. Lataste ne chercha pas è voir le général Chardin, et ne s'occupa nullement de la baronne de la Perche. Il avait hâte de rentrer en France; le vaisseau qui devait le conduire au port où le précédaient scs espérances, mit à la voile le lendemain par un temps superbe, qui lui fit présager une rapide traversée. Quels étaient les plans combinés par cet homme, peut-être fatal pour vous, mademoiselle, mais pour moi providentiel? Je vais avoir l’honneur de vous en instruire.

— J'admire, monsieur Bernard, dit Marinelte, comme vous savez faire parler les morts et les vivants! Où donc avez-vous pu prendre ce dialogue animé de MM. Lataste et Coquerel? Et, surtout, qui a pu vous raconter les projets que vous allez prêter à feu Lataste ?

— Je pourrais me donner un faux air de devin, mademoiselle, je préfère être sérieux. Lataste a laissé des mémoires. . . Oh ! ne souriez pas , ces mémoires vous les lirez.

— Non, monsieur, répliqua Marinelte arec entrain : notre excellent curé m'a défendu les romans, et j'ai grand’peur au confessionnal.

L'impatience de Lataste fut favorisée rt'

leston au Havre, le navire sur lequel voguait l'homme de confiance du marquis de Verniac ne rencontra que fraîches brises, courants protecteurs et flots complaisants. La traversée s'accomplit en vingt-huit jours, ce qui était merveilleux pour la voile; mais la quarantaine retint, pendant six jours encore, notre voyageur au port qu’il avait tant désiré. Tout ce temps ne fut pas perdu pour la féconde imagination de Lataste, car elle dressa des batteries formidables.

— « II est évident, s'était-iLdit, que le vieux marquis reconnaîtra très-généreusement les services nombreux que je lui ai rendus. Il est trop pieux pour ne prs me savoir gré de ma découverte lorsque je l'ai mis ù même de pardonner à son parent, et, par conséquent, lorsque j'ai consolé sa vieillesse. Outre cela, je viens de faire à son profil un voyage pénible, et, jusqu'à son dernier jour, pour ainsi dire, je l'aurai servi avec une rare fidélité, un désintéressement plus rare encore. Nul doute que je ne tienne bonne place dans son testament , et si celle place ne me satisfait pas, le secret de Coquerel , joint à ce que je sais du docteur Parmentier, suffira pour arrondir ma métairie de Perron. »

La quarantaine levée, Lataste se jeta dans la malle-poste et arriva chez le bonhomme Wolf sans s'y être annoncé.

— Vous venez juste à temps, lui cria le concierge, le pauvre vieux monsieur se meurt.

— Que dites-vous là?

— Je dis que le prêtre sort d’ici à l’instant, et qu'il a administré M. Wolf.

Lataste se pendit à la sonnette de l'appartement du malade, et vint s'agenouiller au chevet du lit où , en effet, le marquis de Vcrniac s’éteignait sans souffrances, avec toute sa raison, beaucoup de calme et de recueillement.

— Mon bon maître, dit le voyageur, faut-il que je vous trouve en ce triste étal !

Le malade leva les yeux au ciel avec résignation, mais ne répondit pas. Il avait perdu l'usage de la parole. Son regard exprima une vive satisfaction.

— Avez-vous reçu les fonds que je vous ai fait passer?

demanda Lataste. >

Le marquis fit signe que oui. Puis, il souleva faiblement nne main et la porta à son cou. Lataste suivit ce geste, et prit une clef suspendue à un cordonnet de soie, à coté d'un scapulaire. M. de Verniac indiqua , en essayant de se redresser, un meuble placé au pied de son lit, Lataste se dirigea vers ce meuble qu’il ouvrit avec la clef dont je viens de parler. Tout d'abord," il aperçut un coffret de fer long d'un demi-pied , surmonté d’une couronne de marquis. La clef qui avait ouvert le menble ouvrait le coffret; près du coffret Il y avait une lettre enfermée sous un» grande enveloppe et scellée aux armes des Verniac. Cette lettre était adressée à M. Lataste, propriétaire à Rouillac, département dn Gers. Lataste la prit et la montra au malade qui sourit et montra la sonnette. Lataste obéit et sonna. Trois personnes accoururent. M. de Verniac, ra -s dernières forces,

appela, du regard , te- tn lit, où il se

soutenait sur un coude. Puis, portant nn doigt tremblant sur la lettre et le coffret , il appuya ce doigt sur la poitrine de Latnstc, en ouvrant sur son entourage des yeux d'ou jaillirent ces vives étincelles que la poésie compare justement aux dernières lueurs du flambeau qui s'éteint. Les témoins firent signe qn’ils comprenaient; le malade sourit de nouveau avec une ineffable douceur, desserra les lèvres comme pour parler, soupira bruyamment et retomba sur son oreiller : il était mort.

Latasie ouvrit la lettre et Int tout haut, pendant que la sœur, tombée à genoux, récitait tout bas une prière :

Codicille unique annexé à mon testament du 20 octobre 1829.

« Je .lègue la cassette de fer placée avec celle lettre dans mon secrétaire, A Louis-André Latastc, mon ancien domestique, présentement propriétaire de la métairie de Perron, dans la commune de Rouillac, département du Gers. J'entends que ce fidèle serviteur fasse eiécuter mes dispositions testamentaires exprimées dans les divers papiers que contient ladite cassette, et je le laisse libre rie saisir la meilleure opportunité pour ce faire. Je l'ai choisi parce que je meurt dans une ville où j’ai rompu toutes mes relations, et parce que j'ai confiance entière dans la loyauté dudit Latasie. En outre, ma volonté formelle est que mon testament, dont le présent écrit n’est que le codicille, demeure secret jusqu'au jour où Louis-André Latasie jugera bon de le faire connaître conformément aux lois. Jusqu’alors, je veux qu'il en soit seul dépositaire. Je lègue aux pauvres de la commune de Veroiac, mon pays, une somme de trente mille francs déposée dans mon secrétaire. Je lègue dix mille francs A la communauté de la sœur Louise, en religion Marie-Madeleine, en reconnaissance des soins que celte sainte femme m’a donnés durant ma maladie, et je laisse six mille francs, renfermés dans le même meuble que ce papier, pour payer les frais de mes obsèques. Ma dépouille mortelle sera transportée A Verniac, près des tombes de mes pères; je désire qu'une simple pierre l’abrite, et sur celle pierre on gravera mes titres, noms et prénoms. Les volontés ci-dessus n'infirment aucune des dispositions du testament confié A la discrétion et A la fidélité de Louis-André Lalaste. Ceci étant écrit le dixième jour du mois de novembre 1829, par moi Etienne-Robert-Arlbur, marquis de Verniac, dit Joseph Wolf, parce qu'il m'a plu de prendre ce nom dès l’année 1793, pour des raisons personnelles, je déclare jouir de toutes mes facuités.inteilectuelles, et, remettant mon Ame A bien, dans la religion de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, jfai signé et cios de mes armes.

« Ce 10 novembre 1829.

* E.-R.-A. marquis os Voulue, ditJosr

— Les formes légales observées, reprit Bernard, cessant de lire son manuscrit, Latastc quitta Paris pour revenir A Rouillac. Il faut croire que l'exécuteur testamentaire du marquis de Verniac avait éprouvé un douloureux désappointement A la lecture des papiers contenus dans la cassette, car il nous arriva plus bounu, moins sociable que jamais et roulant sur son prochain des yeux de chat-ligre. En effet le marquis de Verniac a institué le docteur Parmentier son légataire universel, se bornant A lui recommander instamment la vieillesse et le désintéressement de Latastc qui, Agé de soixante-neuf ans déjti, üabilué d'ailleurs A la médiocrité, simple de goût et sans famille, ne pouvait avoir besoin que ri'une assistance honorable, mais viagècc. • Je me vengerai • s'était écrié Lalaste, et il avait aussitôt entassé projets sur projets pour savourer sa vengeance. Le difficile pour cet homme envieux jusqu’à la rage était de s'arrêter A l'un de ces projets. La passion, quelle qu’elle soit, lient une si vaste place dans le cœur où elle se loge, quelle se saisit de tous scs battements, le soutient, l’exalte, le console, l'embrase et le nourrit de scs effluves. Lorsqu'elle n'a qu'une passion, l'Ame se fait chair pour ne jouir ou souffrir que des joies ou des douleurs du corps que celle passion nulle ou torture. Lalaste le confesse dans l'écrit qu'il a laissé : sa passion fut la haine vouée au bonheur inespéré de voire père, comme A l’insolente fortune du général Cbardiu. Son intérêt matériel, A lui, s'effaça devant les caprices de sa vengeance ; il sc trouva trop pauvre pour n'êlrc pas jaloux de deux familles enrichies, — l’une par la Providence, — l'autre par le travail; il sc trouva assez riche pour faire passer le soin de sa modtale fortune après l'impérieux besoin de vous frapper tous. Mais comment vous frapper? Ecrire A la baronne de la Perche lui parut vulgaire, puéril, inefficace. Il n’aurait pas, d’ailleurs, goûté le charme du spectacle de la honte et de la fureur qu’il désirait produire. Il se sentait bien le courage de retourner A Cbarleston, mais il lui en contait d'abandonner voire père, c’est-A-dire d'abandonner la proie tombée entre scs mains. Il prit un jour la détermination de jeter à la lêlc du docteur le titre et le nom de comte de Rouillac, mais il revint sur cette décision, car il fallait la paver des douze ccnt mille francs laissés par le marquis de Verniac. Oui, mademoiselle, douze cent mille francs que je tiens A votre disposition, et qu'un seul mot de votre bouche peut tirer de la cassette de fer du marquis voire cousin.

Bernard étudia le visage de Marinette en prononçant ces mots. Le visage de la belle jeune fille fut impassihle, inaltérable. Il y a des tempêtes qui roulent leur tonnerre A de telles élévations, qu’ici-bas les fleurs les plus délicates n'en frissonnent seulement pas sur leurs liges.

— Si Lalaste, reprit Bernard, eût remis la cassette du marquis de Verniac au docteur Parmentier, il aurait enrichi votre père, et quoique son intérêt propre l’y engageât, il ne pnt sc résoudre A celle honnête action qui devait le laisser dans une condition d'infériorité matérielle trop grande pour que sa jalousie s'en conlenlAl. Il altcndit, es-

pérant trouver mleuz, ei sa criminelle prudence le terril A souhait, car la l'évolution de Juillet devait ramener le général Chardin dans le paye; mieux que rda, elle en lit l'heureux châtelain de l'antique manoir de Bouillae ! O caprices du 'destin! Ce pauvre général, que son esprit est simple! que ses illusions sont naïves! Il nous est arrivé pétri de vertus, animé des Intentions les plus pures, dévoré d’une soif de hienraisaneequi, déjà, n’a trouvé grâce devant aucun dans ce petit village, assez grand néanmoins pour contenir tous les genres de l'envie. Il se croit aimé, on le hait; il s’imagine que pour l'avoir acclamé, ses compatriotes se glorifient de sa gloire, déplorable erreur! Aujourd'bui-ivi te gloire fatigue, demain on la contestera. Celui qui, sans en rien montrer, a le plus souffert de la fortune, du rang, du passé, du présent et du grand cœur du généial Chardin, je peux le nommer, car ses aveux sunl éerils, ce Tut le métayer Lu la sic. Aussi, a-t-il combiné ce plan que vous trouvez infernal, ce plan que je bénis, moi, de ne révéler qu'à vous les mystères de s i cassette. Il voulait jouir, par ses yeux, du désur Ire jeté par aes révélations, ri il attendit le général annoncé de jour en jour. Tout à coup, LataMe tombe malade, rl la lièvre qui le dévore l'éclaire.

Scs heures sont comptées. Votre |>ère consulté déclare que le terme est proche, et conseille de recourir nu prêtre plutôt qu'au médecin. Ici s'arrêtent mcsiufurmalions, mademoiselle, ei je ne peux plus que me livrer aux conjectures. Laiasle avait, depuis longtemps sans doute, enfoui son liésor fi l'endroit où je l'ai truuvé. Je dis depuis lungUmps, car j’ai pu remarquer la dureté du sol qu'il m'a fallu défoncer pour arriver au coin où la cassette était solidement mae année. Laluste a dû être bien hypocrite pour parvenir à décider votre père A vous laisser approcher de ce lit de mort où l'ancien valet, que le marquis de Vcrninc appelait son homme de confiance, a tenté d’empnlsonner, uou-sculrment votre jeunesse, mais votre vie onlière. (’.c poison qu'il vous a versé fut si subtil qu'il a failli outrer les projets pervers du moribond. Peu s'en est fallu que vous suceom- >hiez à son atteinte. Dans vos brûlants délires, vous avez laissé échapper des mots qui m'ont frappé, et n’ont frappé que moi, parla raison que la plus violente passion a lié mon existence à la vôtre, que je vis de vous, pnuc vous, et que malgré vos dédains, malgré vos mépris, malgré votre attachement pour un rival, il y a comme un fluide magnétique, courant de nton cœur A vn'rc personne, qui me fait vous deviner dans vos pensées les mieux cachées, et m'assot ic A vou e destinée. Voilà, mademoiselle, ce que J'avais A vous dire. J'y ai mis beaucoup de temps, mais ce temps ne sera perdu ni pour vous, ni pour moi.

lin achevant ces mots, B riurd remit en poche les deux médaillons cl son manuscrit.

— Conclusion ? drm nda Jhu inctle.

— Vous voulez que je pose mes conclusions, comme on dit au barreau. Eh bien, soit, ponr la quatrième fois, je conclus. Vous essayeriez en vain de feindre l'incrédulité; vons savez qu’en rien je n'ai blessé le vrai ; voos savez

, pourquoi les noms de Marie- Antoinette vous ont été donnés ; I vous :<c vous demandez plus pourquoi votre père prie avec | Luit de ferveur, malin el soir, devant les deux tableaux qui, chez lui, représentent Judas et le lépreux. Le comte Albert de Rouillac a vendu sa reine, comme Judas a vendu son l)ieu, et le docteur Parmentier bénit le doigt divin qui l'a guéri de ses souillures morales, comme autrefois le lépreux des saintes Ecritures fut guéri des plaies empestées de son corps.

— Est-ce tout ? demanda de nouveau Marinctte.

El elle fil mine de vouloir se lever.

— Avec les armes que je possède, mademoiselle, reprit Bernard, je puis être sernurable ou terrible. Acceptez la paix que je vous offre et aecordez-moi votre main. Le jour même de noire mariage, je vous returllrai le roffret du marquis de Vendue, le testament, tous les papiers...

— Mais, monsieur, réfléchissez donc à ce que vous dites. S'il y avait uu mot de vrai dans les papiers que vous imaginez, au heu de le livrer A mon père, ce mot capable de tuer le meilleur et le plus vénéré des hommes, je jetterais le tout au 'ru...

— Le jour de notre mariage, vous serez libre de brûler le testament de votre cousin de Vcrniac.

— Dans ce mis, m»nxi> ur Bt rnard, vous auriez fait une méchante affaire, car je suis pauvre, horriblement pauvre...

— Qu'importe! si je vous aime.

— C’est très-beau de votre pari ; mais ce que vous m'avez dit du désintéressement de feu Lalastc me donne à tue défier du vôtre.

— Vous auriez je n'rn doute pas, reprit Bernard, montrant Ici le bout de l’oreille en dépit de son infernale adresse, vous auriez, je l’espère bien, ass- z de prudence, assez de réflexion pour ne pas renoncer à un héritage qui, abandonné par vous, ne profilerait qu'au gouvernement; vous attendriez, soit uue disposition de votre père à vous écouler, disposition que prépareiait notre tendresse commune; soit, enfin! el si, par impossible, cette occasion ne se présentait pas.

— Qu'atteudrai-je donc?... Vous hésitez?,..

— Les enfants héritent naturellement de leur père, mademoiselle, et, à la mort du docteur Parmentier, vous n'uuriel perdu aucun de vos droits A une succession acquise.,,

Marioclic se leva, et, dans la majesté de son ressenti* meut, elle parut dépasser de toute la tète Jules Bernard qui se tenait debout devant elle. La fierté dans le regard, le dédain sur les lèvres, la noble jeune fille dit de ce ton voilé quo prend l'indignation contenue t

— J’ai voulu, monsieur, vous laisser tout io loisir de vous défendre de la mauvaise opinion que, dès longtemps, vous m'aviez donnée de vous-même. J’ai prêté une oreille attentive au débit de vos impostures, car il est bon, m'at-on dit, de connaître A fond les projets des méchants. Allez porter où vous voudrez le fruit de vos laborieuses inventions, je suis sans peur, car mou père est sans repre-

ches, et il f.iul que vous m'avez fuit descendre au niveau de vos iras semiments pour avoir pu croire, uu seul instant, que vos coûtes, fussent-ils vrais, me pousseraient à spéculer sur les jours de mon pire. Je 11 'attends qu'un seul héritage du docteur Parmentier, monsieur Bernard, saclrez-ie lrien, pour n’en plus ignorer; qu'il me laisse les vertus quo vous ne pouvez pas lui ôter, ]o m'estimerai plus riche que s'il me léguait le million que vous ne pouvez pas lui donner.

En achevant ces mots, Marinette se dirigea vers la maison. Sur le seuil de sa porte, elle se retourna pour écouter le dernier mot que Bernard lui lançait, (l'était le Irait du Parflic. .

— La guerre donc, mademoiselle de Mouillai', s'éiria-lil à demi-voix el palpitant de rolère : je vous laisse , moi, le temps de réfléchir à mes offres, mais je vous préviens que si, méprisant mes avertissements, vons persistez h vouloir épouser Landry, la foudre éclatera sur vos d-ux télés.

— Le misérable' s’était dit Marine'lc, rev< nue au jardin après le départ de Bernard, il me tiendrait parole! Ah! mon [1ère. mon malheureux père, que votre passé terrible va coûter cher à votre pauvre enfant I Quelques laintes roulaient encore entre les cils de mademoiselle Parmcnlicr. lorsque le docteur, descendu le cœur allégé du cbûleau de Bouill ie, vint, nous l'avons dit, surprendre el interroger la rêverie, de sa fille.

A dater de ce moment, n«uy comprenons pourquoi Marinette sYsl montrée, visa-vis de son père, susc-plitde il l’endroit des bruits courant sur Victor Landry; nota comprenons cette feinte de jalousie de la jeune fllic voulant préparer le prétexte d'une rupture que commandait la menace de Jules Bernard, et nous admirons ce touchant sacrifice de la tendre fiancée, consolidant la paix du foyer paterne! sur les ruines de ses plus chères ^espérances, lorsque, devant C aille, qui croyait lui faire peur de l'abandon possible de Landry, elle s’élail écriée avec une adorable sincérité i • Alt! nourrice, si le ciel pouvait t'entendre et surtout l’exaucer ! •

Enfin , le dernier mol lombé des lèvre» amères de Marinette Barmenlicr, pour nous désormais Marie-Antoinette de Houillac, s'explique de lui-même : a A nous deux ! Vous savez qui je suis, soit ! Il me reste à apprendre autre chose que mon nom, el si Dieu me prend en pitié, Goliath, je remporterai la victoire de David I »

C’esl ce drame, celle lutte du faible contre le fort, de la candeur conlre le vi e, de l’ange contre Satan , qu’il nous faut raconter pour ajouter tme page de plus au recueil, quotidiennement complété, des annales de la jalousie.

Cazille avait tenu parole à sa maîtresse. En sortant de la chambre de mademoiselle Parmentier , clic était allée

trouver le docteur qui ne demandait pas mieux que de causer. ’

— Savez-vous bien, monsieur, commença la nourrice, que j’ai peut-être eu grand tort de nt’eti prendre aux bavards de RouiltaC, cl, surtout, de donner un soufflet à ce pauvre Cadéoir

— On n toujours tort de se porter à do pareilles violences, répondit le douleur en souriant, mais vous aveu une pétulante, ma bonne Cazille, que je ne calmerai jamais. Après tout, et pour votre excuse, ee Cadéol ne vaut pas grand'choe, Il a une langue de vipère, cl si vous l’aviez corrigé de son péché mignon, il y anrail à vous louer.

— Péché mignon, péché mignon, c'esl bientôt dit, reprit Cazille, mais ça n'empèehe pas que la conduite de M. Landry me donuo furieusement à réfléchir...

— Allons, bon ! vous voilé comme Marinclle. Ah ! c'esl bien votre lait qu'elle a -suoé.,.

— Et je m’en Halte ! Ecoulez donc, monsieur, on n’est pas de bols, on a un c our ot un amour-propre. M. Landry nous a quittés cumule un homme qui prend la fuite, et l’amour n'aime pi» les déroutes. A la place de inade-

moiselle, je sais ce que je ferais Ah ! oui, je le sais

bien I

— Que feriez- vous, mauvaise têleî

— Je piaillerais là ici ambitieux.

— Lui, ambitieux ! Landry... Quelle est doue son ambition ?

— Je n'en sais rien au juste, mais s’il est vrai qu'il va cherclt r nue femme en Amérique...

— X'ai-je pas la parole du général ?

— Le général n’est pas si simple que de vendre la mèche, surtout si c'esl lui qui a tripoté dans tout ça. Vous, mousieur, vous croyez trop aisément...

— Ma, s il me semble que c'esl vous qui croyez aux cancans.

— Bref, mademoiselle vient de me vider son cœur, Elle souffre, la pauvre petite, et il y a de quoi. Mais, comme je la connais, elle ne souffrira pas longtemps.

— J'en suis bien convaincu.

— Je veux dire qu’elle est en train de prendre son parti, cl vous savez si elle veut cc quelle veut ! Parions que demain l-lle ne pleurera plus, qu’uprès-demain elle sera tout à fait calme, el que, dans huit jours, M. Landry aura ce qu'il mérite.

— Quoi donc?

— Nous l'aurons oublié, pardienne ! Loin des yeux, loiu du cœur. Et il pourrait bien ne pas l'avoir volé, le mauvais sujet.

— Vous me confondez.

— Dame ! c’est comme ça. Paul vous y attendre.

— Allez vous promener. Les lettres de Landry...

— Prenez garde de n'en pas recevoir, mon bon monsieur, interrompit Cazille : les jeunes gens d’aujourd'hui ne valcnl pas ceux de votre temps, à ce qu’il prtralt.

puisque vous rie savez ras vous méfier de leurs mauvais coups...

— Laissez-rooi, vous dis-je, s'écria le docteur profondément troulilé ; vous n’avez pas le sens commun.

— Bon! s’était dit la nourrice en se retirant, le cher homme en tient, quoi qu'il dise, et la singulière idée de mademoiselle fera comme il faut son chemin.

Au dîner, Marinette fut quelque peu dolente ; mais elle s'efforça de paraître courageuse et de faire contre fortune bon cœur. M. Parmentier voulut, par manière d'essai, parler de Landry. Chaque fois qu'il aborda ce délicat sujet d’entretien, sa fille lui ferma la bouche par une froide réserve qui pouvait annoncer aussi bien la violence d'un orage intérieur que la superbe résignation d'une âme profondément offensée.

— Je m’y perds, pensa le docteur; jamais la jalousie des femmes ne m’était apparue si sévèrement soupçonneuse et résolue. Pauvre enfant ! combien elle doit souffrir ! Hais Cazillc a raison, si le général m’a trompé, si Landry ne revient pas, s'il n’écrit pas, l’orgueil d’Antoinctlc la préservera, sa volonté de fer la sauvera. Bah ! je suis insensé ! la première lettre de ce bon jeune homme est en route... il quoi vais-je songer ?

Bons la soirée, un coup de sonnette appela Cazillc à la grille. Elle y trouva le capitaine de Chalouze qui demanda s'il lui serait permis de voir M. et mademoiselle Parmentier, au nom de la comtesse Chardin.

Introduit sur-le-champ, le capitaine fut accueilli avec

courtoisie par le docteur, avec un visible empressement par Marinette...

— Je viens du château, commença de Chalouze après un rapide examen des traits et de l'attitude de Marinette' : je suis chargé de prendre de vos nouvelles, d’abord ; puis de vous exprimer tous les regrets du général...

— Les regrets? interrompit le docteur alarmé par ce début.

— Le général a reçu, dans la matinée, l'ordre de se rendre i Paris, continua de Chalouze et il est parti en poste depuis une heure.

Mademoiselle Parmentier ne bougea pas, mais elle regarda son père comme pour lui dire : • Vous voyez, le complot marche ; les complices désertent. »

— Ce départ est bien brusque ? observa froidement le docteur.

— Les soldats obéissent à la minute, répondit le capitaine ; mais je suis envoyé par la comtesse pour vous dire que son mari aurait désiré vous saluer, mademoiselle, et vous serrer la main, docteur, avant d'entreprendre ce voyage qui le contrarie.

— Madame la comtesse Chardin a-t-elle accompagné son mari?

— Non, monsieur, elle nous reste, ainsi que sa mère.

— L'absence du général sera-t-elle de longue durée?

— Nous n’en pouvons rien savoir. Le général est aux ordres du roi et du ministre.

— Veuillez exprimer à madame la comtesse, reprit le

LES JAUlLX.

docteur, combien nous sommes flattés de la politesse de scs regrets, et vous, monsieur, recevez nos excuses pour le dérangement que vous a causé...

— Je me suis chargé d'une autre commission, interrompit de Chalouze. La comtesse a grand désir de visiter votre métairie de Perron dont on a tant parlé depuis votre maladie, mademoiselle, et elle m'a prié de savoir, de vous, s'il serait indiscret de demander à voir, en détail, ce domaine qui a coûté si cher à l’honneur des Iternard.

— J'aurai grand plaisir à montrer moi-méme à madame Chardin, répondit aussitôt Clarinette, les coins et recoins de Perron. Je suis à sa disposition, c'est-à-dire à son heure.

— Je vous remercie, mademoiselle. Voulez-vous que cc soit pour demain midi? .Nous viendrions vous prendre?

Ce rendez-vous accepté, le capitaine retourna au château. La baronne de la Perche était, ce soir-là, de massacrante humeur. Elle avait compté suivre le général à Paris et passer l'hiver à deux cents lieues de Rouillac, mais le général ne s’était pas soucié de faire entreprendre un si long voyage à sa femme dans l'état où elle se trouvait, et comme d’ailleurs, il espérait ne pas prolonger son absence, il avait, aidé de la prudence de la comtesse, fait acte d'autorité et condamné son impatiente belle-mère à passer l'hiver entier en Gascogne. Madame de la Perche, s'en prenant à sa fille de ce qu'elle appelait une inh umaine et brutale décision, s’était confinée dans son appartement, où elle maugréait, à cœur ouvert, entre son lévrier Jupiter cl sa leminc de chambre, assez jolie soubrette nommée Rose, IP s.

line-mouche hypocrite de visage et délurée d'esprit, en qui la revêche baronne avait une confiance absolue.

Le capitaine de Chalouze se félicita de cette petite brouille, car il avait à causer avec la comtesse Sydonie, et quoique dans son commerce habituel il flattât madame de la Perche afin de ne s’en pas faire une ennemie, il s'en garait comme du feu dans les sérieuses occasions.

— Madame, dit-il à la comtesse, mon ambassade a éu plein succès. Demain, à midi, nous irons prendre mademoiselle Parmentier qui aura grand plaisir à vous montrer ses champs et sa métairie de Perron.

— Avez-vous remarqué quelques particularités chez ces braves gens? demanda la comtesse.

— Oui et non. Oui, parce que j'ai cru voir une feinte sérénité sur le doux et charmant visage de mademoiselle Antoinette; oui, parce que le docteur nl'a paru inquiet, réservé. Non, car il faut se défier de ses impressions lorsqu'on est entraîné par des pressentiments qui, s'ils ne sont pas vrais, faussent le jugement.

— El ces pressentiments vous poursuivent toujours?

— Plus vivement que jamais. J'ai longuement réfléchi à ce qui s’est passé sous mes yeux depuis près de trois se maincs, et j’y trouve le sujet d'un drame dont le dénoue ment pourrait être terrible. Tout y est mystère jusqu’à pr sent, et quel profond mystère ! D'une part, un homme assez mal famé meurt, et une jeune fille enjouée jusqu’alor rieuse autant que belle, tombe njalade, perd ponr ainsi di.s la raison, parce qu'elle reçoit, au lit de mort de cet homuc

uoe coofesion que le prêtre n'a probablement pas revue tout entière.

— Ced n'est que supposition, interrompit la comtesse; mademoiselle Parmentier peut très-bien avoir pris le germe de sa maladie ailleurs qu'au lit de mort do Lalasie.

— Permis A vous de le croire; moi, je suis convaincu du contraire. Happclez*vous ces mots prononcés dans le délire, ces mots qui ont frappé le curé Dubois et que j'ai lidèlement retenus :

• Trois pas à droite... mon liL.. ma sœur!... pardon... trois pas à gauche. »

— M. Dubois a renoncé à s'expliquer cette divagation de la fièvre.

— M. Dubois est ponr nous hors de cause. Il i confessé Lalasie, et que Lataste ait été sincère ou non, ses aveux complets ou ébaudi i> sont en sûreté dans Is conscience du confesseur. Voilà pourquoi j’ai renoncé à m'associer le curé Dubois dans mes recherches; le caractère dn prêtre m’eût souvent gêné, voilà pourquoi Je vous ni demandé votre aide. Vous êtes femme, et femme éminemment lionne; il s’agit de secourir une jeune fille iniéressanlc à tous égards, et j’aurai sans doute besoin de voire assislance personnelle dans ce service à rendre ù un pauvre êire qui n'est pas de mon sexe, que je ne poux pas, comme vous, approcher en tout temps.

— Je m'y dévoue de toute mon âme.

— Je le sais et n’en suis pas étonné, car vous êtes brave autant que charitable. D'autre part, madame, nous avons une assemblée de trois coquins : les Bernard.

— Ah ! les misérables '.

— Ils le sonl peut-être plus que nous ne le pensons. Jules Bernard s’est hâté d'acheter Pérron. Pourquoi? Ou je suis insensé, ou il aura eu connaissance des mots prononcés dans son délire, par mademoiselle Parmentier.

— Oui les lui aurait rapportés?

— Je n’en sais rien. La curiosité publique avait envahi la maison du docteur. Ce n’est pas sans raison, d’ailleurs, que s'éditent les proverbes, et il y a certains joués, vous en conviendrez, où les mors onl des oreilles. Bref. Bernard a précipitamment acheté Perron. Vous savez le reste. Celte métairie a été vendue cent mille francs à la fullc fantaisie de mademoiselle AnloincUe convalescente, qui derechef a failli mourir faute d'avoir les Cént mille francs demandés. Voilà uoe fièvre cérébrale bien étrange, n’ésl-il pas vrai? Non, madame, n'en douiez pas : il y avait, enfoui chez Lalasie, je ne sais quel mystérieux dépôt, quel trésor dom Jules Bernard s'e?t emparé, que mademoiselle Parmentier a cru pouvoir et devoir saisir selon les révélations du métayer, et pour moi, la vie de celle jeune IllJc est menacée plus que jamais, dès que Bernard est entré le premier à Perron. Nous visiterons demain les lieux, et nous verrons bien si le sol de la maison n’a pas été remué à certain en- ' droit.

— Aduiritons, dit la Comtesse, que. mademoiselle i’armentier ait eu, par les aveux de lalasté;la entllude qu un

trésor était caché dans la métairie, devons-nous croire cc jeune cœur si cupide qu'une déception l'ait mis aux portes du tombeau?

— Mon Dieu, madame, je n'admets rien, je ne suppose rien ; je crois, voilà tout. Si j'ai parlé de Irésor, c'est que j'ai voulu parler comme tout le monde; et, en elfet, on ne fouille sous terre d'habitude que puur y chercher fortune. Ici, le cas est particulier, et d'après mes inspirations, je Jurerais que mademoiselle Antoinette est en quête, non pas d'un irésor, mais d'un seeret important pour elle, pour son père. Avez-vous bien étudié le caractère, le cœur, les formes de ce digne vieillard ? Son langage, sa distinction, sa mise, sa piété, son érudition, M tendresse passionnée pour sa tille, tout en lui m'a donné souvent h réfléchir. Cet homme a de la race jusqu’au bout des ongles, il n'est pas de ce pays. D'où est-il? J'ai quelquefois voulu le sonder à ce sujet, il a toujours éludé do me répondre avec celte exquise politesse que \ous lui Connaissez. Je m'avance beaucoup, sans doute, mais le tnyslèro caché dans les entrailles de la terre à Perron pourrait bien concerner ie passé du docteur et jusiifler, si nous le maillons au jour, les terreurs et le caprice en apparence insensé de mademoiselle Antoinette.

— Je me rends, capitaine; vous avez une logique tellement serrée, qu'il faut adopter km gré mal gré vos conclusions. Je vais m’appliquer à vous seconder le mieux possible, car il serait honteux pour le pays qu'un vaurien de l'qspècc de cc Bernard put braver impunément la morale et les lois.

— El qu.'il put disposer, lui bandit, ajouta le capitaine, du repos, de la fortune, de l'honneur peut-être d’uue famille que chacun ici doit vénérer.

Le lendemain, à l'heure convenue, ie docleur et sa fille, la comtesse et le marquis de Ch.ilouze descendirent de voilure à la porte de fit métairie de Perron. Marinelte fit, ainsi qu'elle l'avait dit, les honoeurs de l'habitation. Elle mollira d'abord les bâtiments d'exploitation, puis la maison de mallre. En entrant dans la chambre de Lalasie, le capitaine loucha légèrement le bras de madame Chardin, el, de l'oeil, il lui désigna le sol où les traces de la fouille de Cazille élaieut encore fraîches. Plus loin, H dit tout lus à la comtesse :

— Il faut absolument que vous trouviez un prétexte peur me laisser ici. Vous avez vu. Mes pressentiments prennent un corps, une je reste deux heures, seul, dans celte maison, et mes dernier» doutes seront éclaircis.

Quand la visite fut terminée, la rnmtesse se plaça sur le seuil de U |K>rte principale, et. regardant le paysage, elle s'écria :

— Mon Dieu! mon Dieu! quel délicieux point de vue. et que la terrasse de RoUillac est pauvre comparée S cê plateau!

— Ah! madame, répondit galamment le docteur, vous heu-; gâtez. La vue n'a Ici qu'un avantagé sur Celle de vo-

tre I errasse : du rbàleau l'on voit Perron, et de Perron | nous voyons le château.

— Oui, riposta la comtesse, mais on le voit sous son as- I pcct le plus pittoresque. Monsieur de Cbalouze. il me faut 1 tout cela pour mon album. Vous dessin' z comme un «ngc. 1 prenez vos crayons dès demain. Mademoiselle Aiitoinuic me pardonnera ce caprice...

— Avec grand plaisir, madame

— De là, n’est-il pas vrai, capitaine? continua madame Chardin. I)u seuil même de celte maison?

— Vous avez l’esprit et la bonté des anges, murmura quelques pis plus loin de Chalnuze à l'oreille de la comtesse, et que j'ai donc bien fait de vous associer b mes projets: Je n’eusse jamais trouvé le rharmaot prétexte que vous avez imaginé. Il y a un malheur, toutefois.

— Quoi donc ?

— Je n’ai jamais su dessiner que des polichinelles.

— Vous en mettrez partout, je les prendrai pour des arbres.

Le lendemain, sur l’après-midi, à l'heure aimée des pcinircs de la langoureuse nature, le marquis de Chalou/e élall installé dans la maison de Perron avec crayons, boite b lavis, lunette et chevalet. Il avait eu soin de barrer la porte arec son chevalet pour donner plus de sécurité b ses explorations; mais il hésitait à se meure b l'oeuvre, car il craignait les importuns, les curieux, et aussi la visite des intéressés, c’est-à-dire des Bernard et de leurs espions.

— C'est Dieu qui vous envoie, dil-il à la comiesse, qu'il aperçut tout à coup. Je ne savais comment me risquer sans le secours d'une sentinelle.

— Et moi, je ne tenais plus d'impatience. Aussi suis-je venue à pied, seule, au risque de scandaliser ma bonne mère. Allons, commencez; je guette. Où en êtes-vous donc de vos polichinelles?

— J'en ai fait deux.

— Voyons. Très-bien; ils ressemblent à MM. Bernard père cl lils. Mais nous n'avons pas le lomps d’en rire. ..Ah ! mon Die»!

— Qu’avez-vous?

— Vous aurez oublié d’apporter une pince, une bêche, une pioche... que sais-je?

— Ce pieu me suffira. Si la terre a été remuée, comme je le crois, je n'aurai pas grand mal à creuser.

Après dix minutes de travail, le capitaine appela la comtesse.

— Entrez, madame, dil-il tout triomphant, et venez voir la nulle cachette.

— C'est vrai... de la maçonnerie!

— Etes-vous convaincue?

— Il le faut bien, l'évidence vous donne raison.

— Laisscz-moi remettre tout en place. Décidément, Bernard est un scélérat; nous n’avons plus qu’à le lui prouver.

— Et comment?

— Jo n’en sais encore rien ; mais Dieu serait-il le Bon

Dieu s’il permettait que deux àmc* honnêtes ne parvinssent pas à cnnfon Ire un méchant de la pire espèce. Silence sur tout cela, chère m td une. nous aurons Iw-oin de tenir I selle il à nous deux, et prudemment. Maintenant, p ifu ts, mon paysage est terminé.

— Attendez, dit la comtesse; e|, en qui le] nés coups de crayon digues d'un maître, elle dessina la iue du plateau de Perron,

— Vous êles une fée! s'écria de Clt douze. Allonsnous-cn.

Comme ils descend oie t le Cn!-au sans r- garder derrière eux, Aglié Bernard et l.u-rèce Itosier arrivaient à la métairie par un sentier opposé.

Aglaé, que son lils avait lancée sur les traces de roidane Chardin, dit à la jalouse fiancée de Jules :

— Tiens, mignonne, les vois-tu qui s’en retournent par là-has, cèle à cèle et presque bras dessus bras dessuus. Nous ne les avons pas pris au nid, mais nVst-ce pas révoltant ? Peut-on jeter plus haut son bonnet ? Cette misérable fait l'amour, comme les oiseaux, en rase campagne... et quand je pense qu elle n'en a pas assez d'un, qu’elle veut nie voler mon fils, Ion hien-aimé...

— Malheur à elle! murmura Lucrèce pâle et frémissante de colère.

— Tu demandais des preuves, en voilà une, j’espère... quelle home!-

— Il ni'cn faut d'autres, s'écria la jeune fille, et je les aurai... quand je devrais mourir pour tout savoir et me venger!

Itnuillac n'esl qu'un très-modeste village; ce n’est pas un Chef-lieu dé ramon, et il n’a, par conséquent, ni gendarmes, ni bureau de poste. Du facteur rural suffit au service de la correspondance épisiolaire de ce petit centre agricole à peu prés ignoré on. à l’exception des châtelains, le curé, le maire, le docteur Parmentier et le savant Jules sont seuls gens à tirer parti d’une écriloire. Aussi In facteur s'acquittait-il, par pure conscience, du devoir d'ouvrir chaque jour la boite où c'était miracle qu'il trouvât une lettre. Cet humble f.inclinnnairc, habitué à passer bouche close dans la grande rue du village, ne fut pas p.-u surpris de se voir accosté et interpellé plusieurs jours de suite par les Bernard et par Cazilte, puis par le docteur Parmentier, puis enfin par Manmlte de la mann're que nons allons dire.

— Bonjour, piéton, lui avait rrié une première fois Saturnin Bernard qui, comme par hasard, s'était trouvé sur sa route en avant de R-millac. Avez-vous quelque chose pour nous ?

— Non, monsieur Bernard, rien.

— Ah! diabtel j'attends cependant des lettres de Paris. Etes-vous bien sûr de ce que vous dites , l'ami ? Regardez donc dans voue portefeuille.

Le facteur se prêta, en souriant, à celle fantaisie, éplucha une â une ses lettres, et répondit à Saturnin, qui avait suivi avec grande curiosité celte opération ;

— Vous voyez, rien pour vous.

— Oui, tout pour là-haut. Ces diables de riches! la posle ne travaille que pour eux , et , cependant , nous pavons le gouvernement, nous autres, aussi bien que les millionnaires. Encore une révolution qui ne nous rapportera pas grand chose, facteur I... Voulez- vous boire un coup à la maison, l'ami?

— Volomiers, monsieur Saturnin, mais en redescendant; la baronne de la l'erchc n'uiinc pas les retards, et j'ai un paquet pour elle.

Plus loin, Comme il passait devant la maison Parmi nlicr, le facteur dévia de son ehemin pour obéir à un signe de Catille qui l'appelait à elle.

— Vous devez a>oir une lettre pour monsieur? demanda la nourrice.

— Non; rien.

— Une lellre de Paris?

— Pas l'ombre.

— Tiens! r'e>t drôle. Combien de temps une lettre melelle pour venir de Paris?

— Quatre grands jours.

— Alors, c'rsl étonnant que celle que nous attendons ne soit pas encore arrivée.

— Soyez persuadée que je me dépêcherai de la remettre au docteur dés que je l'aurai.

— Non pas, garçon, non pas, c'est à moi qu'il faudra la donner, entendez-vous. C'est une mauvaise nouvelle que nous attendons, et comme notre bon monsieur en prendra du chagrin assurément, mademoiselle veut préparer le coup qu’elle portera. Ainsi, mon cher Pierrou, c’est entendu, vous ne donnerez qu'à moi ou à mademoiselle...

— Bienl bien! interrompit Pierrou; je comprends ça, soyez tranquille.

Le lendemain, le surlendemain et plusieurs jours de suite, mêmes questions au facteur de la part des Bernard et de Cazille, même réponse de Pierrou.

Cazille s’était d’abord réjouie de ce silence, qui favorisait les plans de sa jeune maîtresse; mais elle aimait trop Marinelte; elle avait pour cette belle enfant nourrie de son lait, une tendresse trop maternelle pour ne pas s'apercevoir du trouble que jetait dans son ccrur la soudaine et inexplicable indifférence de Landry. Marinelte, en effet, quoi qu’elle tentât pour faire croire à une satisfaction impossible, laissait échapper à chaque passage du facteur, un léger frémissement de dépit qui décelait une torture intérieure. Quant au docteur Parmentier, atterré, humilié par l’inqualifiable conduite de Landry qui justifiait les commérages publics, c'était à peine s'il osait entretenir sa fille de l'indigne abandon dé ce parjure au visage et au langage hypocrites.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis que l'insolente audace de Jules Bernard avait sommé mademoiselle Parmentier de renoncer à épouser Landry, sons peine d'être foudroyée

par une publicité qu'un cœur moins noble aurait affrontée, mais que la piété filiale de Mnrinetie n'osait pas envisager sans terreur. Elle savait que soulever le voile dont son malheureux père avait enveloppé son repentir, e’étail tuer ce vieillard en le condamnant à rougir de son effroyable passé devant ses deux filles, dont l'une, la baronne de la Perche, lui était inconnue ; et dont l'autre tenait à rester dans son humble condition pour n'avoir pas à gémir des taches île son origine.

Tout ce que l’infâme Bernard avait raconté était vrai, trop tristement vrai ! Les dates recueillies dans l'aide-mémoire du narrateur, aussi bien que les noms cités par lui, tout était exact et parf .itemrnt conforme au récit de Lttaslc, à ce terrible récit dont les révélations odieusement dramatiques avaient, pour quelques jours, tellement ébranlé le cer'C'U de mademoiselle Parmentier qu'elle en avait failli mourir.

La pauvre Marinelte avait feint de ne croire â rien de ce qnc lui avait dit Bernard, car cette feinte était la seule arme défensive dont elle put se servir à l'improviste; mais pouvait-elle douter, lorsque, repassant dans sa mémoire quelques-uns de ces milliers de faits, quelques-uns de res milliers rie mnts qui s'effacent les uns les autres et n'en constituent pas moins la vie du foyer domestiqoe, elle s'arrêtait au souvenir d'actes et de paroles désormais gravés dans sa mémoire, témoignages vengeurs que les vertus de la pénitence ne pouvaient ni écarter ni adoucir?,,.

C'était bien par horreur du crime commis, que le docleur Parmentier avait donné â sa fille les noms augustes de Marie-Antoinette, et jamais il ne les avait prononcés sans un frisson que .Marinelte se rappelait et s'étonnait de n'avoir pas plus profondément observé au temps où toute question lui aurait été permise. Elle se rappelait les mornes tristesses que le St janvier de chaque année répandait sur le front de son père, cl les sévères dévotions qu’il accomplissait aux anniversaires dn 16 octobre, date de l'exécrable supplice d'une reine de France. Elle retrouvait dans le parler du docteur, quoi qu’il fit pour se déguiser, dans certaines de ses poses, dans son attitude générale et jusque dans les épanchements de sa rare gaieté, ccs grands airs de vieux gentilhomme qui étaient comme rattache de la qualité, comme l'une de ces marques faites au corps de l'enfant abandonné qu'une mère, malheureuse ou coupable, désire revoir un jour el reconnaître.

Ainsi, Marinelte ne pouvait pas douter; et si elle se demanda pourquoi son père était venu porter la croix de tes remords à Rouillac, sous les murs mêmes de ce château rempli de la mémoire de ses ancêtres, tandis qu'il lui aurait été facile de vivre loin de la France, dans une retraite que n'aurait pas, du moins, troublée le sombre aspect des hommes et des choses d’autrefois, elle ne tarda pas à mesurer, non sans admiration, non sans larmes, toute la profondeur de celle muette désolation, lont le courage de celle expiation obstinée à loucher Dieu pour gagner son pardon.

Un soir, I# docteur entra chez sa fille d'un pas plus vif

que de cotiiome, et il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur le siège que lui offrit Marinctte.

— Chère enfant, dit-il, je viens le demander l’absolution. J’ai commis vis-à-vis de loi , vis-à-vis de nous deux, une véritable faute; mais je n'v tenais plus... Je t'aime tant)

— Vous m'alarmer, lie quoi s'agit-il?

— Ne le devines-tu pas? Vuilà plus de dix jours qu’ayant calculé le temps nécessaire aux courriers pour desservir les communes les plus éloignées de Paris, je guette chaque arrivée du fadeur...

— Pourquoi vous donner tant de Iraras? interrompit Marinelle. Ne vous avais-je pas prévenu de ce silence?...

— Tu m'en avais prévenu, soit ! Mais je oc pouvais pas accepter ton pressentiment. C'est chose trop coupable, trop monstrueuse ! Nous tromper ainsi, grand Dieu ! Moi , passe encore , quoique mon pauvre tueur en soit cruellement déchiré... oui , p,is-c encore pour moi, car j'ai beaucoup vécu et mérité par conséquent... mérité probablement, dit le docteur. se reprenant en toute hâte, non sans que sa fille eût saisi la rapide évolution de sa pensée, mérité probablement cette affliction pour mes péchés; mais toi, chère amie, toi si pure, si brave cœur, si chaste et si pieuse que Dieu te doit chérir, loi frappée par tant de déloyauté! Non, je ne veux pas m'y résigner.

Marinctte baissa les yeux pour cacher son émotion , puis, prenant murage :

— Eh bien ! cher père, qu'avez-vous fait t on! vous vous repentiez ?

— Je ne me repens pas... oit! non, certes. Si la révolte de l'orgueil m’est interdite pour mon compte, elle m’est permise lorsqu'il s'agit du bonheur, de la réputation de mon enfant. Je ne sais où écrire à ce dangereux... Pardon, mon Dieu! je ne dois, par respect pour vous-iuéme, accompagner d'aucune injure le nom de mon ennemi , mais cependant comment l'appeler, cet homme qui nous a si indignement abusés?

— Appelez-le Landry, mon père, répondit la jeune (llle avec amertume el douceur tout à la fois. Dieu, que vous invoquez, vous tiendra compte de votre modération.

— Ab ! lu es un ange, car, malgré ton calme apparent, tu souffres...

— Qu’importe I et, d'ailleurs, qui donc est exempt de souffrir en ce monde? N’avcz-vous pas, vous, mon bon père, essuyé des disgrâces avant d'avoir i partager ma peine!

— Moi I juste ciel ! soupira le docteur en changeant de visage; mais je suis homme, ajouta-t-il, et les orages qui m'ont assailli ne gronderont jamais sur ta tête. Ne sachant où trouver M. Landry, j'ai écrit an général.

— Quelle imprudence !

— Oh ! ma lellre est fort digne , sois-en persuadée. J’ai dit au général que, craignant d’expliquer la conduite de son neveu par les bruits répandus h Bouillac, je demandais une réponse claire et précise. J’ai donné dix jours pour

avoir cette réponse, el j’ai prié M. le comte Chardin de faire savoir à son neveu que, ce temps écoulé, je considérerais son silence comme une rupture définitive. Ai-je bien ou mal fait ?

— Et la lettre est partie? demanda Antoinelte.

— Oui... Cazille vient de la jeter dans la boite.

Mademoiselle Parmentier respira plus librement, et répondit avec fermeté :

— Vous avez très-bien agi, mon bon père.

— Tu m'approuves?

— Comme toujours. Maintenant, raisonnons... si vous le permettez. Je suppose que M. Landry ne réponde pas, ou, ce qui est plus probable, je suppose une réponse polie, mais évasive.

— Eh bien ! chère petite, silence nu mauvaise réponse, que deviendras-tu? que penseras-tu? que diras-tu?

— Je ne souffrirai [dus.

— Bien vrai ?

— Bien vrai; mais...

— Mais?

— Sla position dans le pays sera-t-elle convenable ? les méchants, les critiques ne me feront-ils pas une vie diflicile?...

Marinctte s'arrêta pour regarder son père dont le visage s’était brusquement assombri. M. Parmentier devinait où en voulait venir Sa lilltr, il comprenait la justesse de son observation, et une terrible lutte venait de s'engager dans son âme, entre l'amour paternel et le serment du [técheur.

— Tu songerais donc à fuir? demanda-t-il d'une voix qui, â sou insu, prit uii ton suppliant.

— Oui, père... vous le seutez bien, n’esl-ce pas? Tout ici me sera barbare... je l'ai bien aimé, crovcz-le...

— Malheureuse enfant 1 lu l'aiines peut-être encore?

— Vous m'avez donné dix jours de grâce, et, j'en profile pour vous avouer les faiblesses de mon cœur. Si, dans dix jours, je l'aimais malgré sa trahison, ma faiblesse serait lâcheté.

— Ah! pauvre amie! pauvre amie! interrompit le malheureux vieillard, un premier amour n'esl jamais lâche, mais souvent à plaindre ! Ta douleur me brise.

— Pourrais-je m’exhorter â l’oubli , reprit Marinctte; pourrais-jc me montrer forte, résignée, dédaigneuse, digne de vous enfln, si, frappée dans mon illusion la plus chère, je restais dans ce pays, théâtre de mon infortune, au milieu de tous ces témoins de ma défaite, en présence de toutes ces choses qui, quoique inanimées, ont une voix pour parler aux délaissées et des yeux pour les faire pâlir? Y at-il une feuille de nos arbres dont la pousse au printemps, dont la chute â l’automne ne me redira pas quelques mots de mes rêveries fortunées? Y a-t-il une Ileur autour de nous dont les semeurs, autrefois embaumées, n’aurom pas pour votre enfant la periidie du poison? Ah ! cher père, sauvonsnous de ces lieux maudits, fuyons-les et je vous donnerai d’heureux jours... Ciel! vous pleurez! s'écria la jeune tille

st- précipitant aux genoux de son père qui, en e(T. I, lu léle penchée sue su poitrine, pleurait sileiu-ieuxemnil.

— Oui, tu as raison, répondit le docteur, les choses inanimé- s prennent une trois pour nous parler du passé, des yeux souvent pour nous poursuivre... La feuille qui verdit Comme la feuille qui tombe, t- ut, jusqu'au parfum des (leurs, tout a un langage mélodieux ou funeste... Il faudra fuir, mon enfant; lu n’as pas de serment, loi!

Disant cela, le vieillard leva les yeux, et son austère visage apparut chargé de tristesse et comme sillonné de lugubres éclairs. Mademoiselle Parmentier frissonna ; un Irait de lumière traversa son esprit. Elle voulut confirmer ses doutes, et demanda bien bas :

— Avez-vous fait quelque serment, mon père?... Je le respecterai...

— Oui... j’avais juré de mourir ici, répondit le docteur comme s’il eut été plongé dans l’extase. J’avais juré de noir mes jours dans ce village, sous les murs de ce cbAlcan, dans l’humilité de ma bienfaisante profession, m'appliquant à secourir les hommes pour plaire au Créateur.. Tel élait mon vœu, mais nous fuirons...

Après un court silence, pendant lequel Marinellc s’était dit : « Je comprends! » .M. Parmentier secoua la tète avec inquiétude et parut sortir d’un rêve. Alors, il ajouta, changeant de ton, mais sans tromper sa fille :

— A la mort de ta mère , ma mie, j’avais juré de ne plus quitter le pays où tu aurais (bit ta première communion. J’obéissais, T-.n cela, A une superstition de ma rhère compagne... Mais In superstition est unpéehél... Nous partirons...

— Caprice d’enfant, interrompit assez gaiement Mari-

nette, et je suis bien sotte de vous avoir affligé. Comment pourrions-nous partir, quand nous sommes ruinés de fond en comble, et par ma faute? i

— C’est vrai que nous ne sommes pas riches, répondit le doclrur, A moins que les entrailles de la métairie ne recèlent le fameux trésor vamé par les lieroard.

— Soyez sûr qu’ils ont menti. Ainsi, nous ferons bravement tête à l’orage, nous resterons sur nos terres, et il n’y a ni feuille verte, ni L uille morte, ni parfum, ni poison qui puissent, quoi qu’il arrive, m’empêeher de vous sourire, de vous aimer, de vous faire une vie de bienheureux, trop cher bon père, sous les murs de re vieux beau rliAleau qui me platl à moi aussi, dans ce petit village oit j’ai fait ma première communion, oit j’ai appris, par conséquent, A mieux prier pour vous et pour l’Ame de ma mère, dans ce pays J enfin où votre art charitable sème pins de bienfaits qu’il ! n’en faut pour enrichir, au riel, les vertueux moissonneurs ■ d’iri-bas. Votre joie sera la mienne, on la lira constamment sur mon visage, et vous verrez si l’abandon d’un ambitieux ; ingrat peut enlaidir les traits que vous chérissez, peut Dé- ; trœ un cœur qui vous adore.

M Parmentier avait écoulé l'enivrante mélodie de cette vos de s-'r--.|tiit. S s lames avaiei t séché sur ses joies comme an e or rl C- , <■ 1.: eue -»■ fée; no sourire, empreinte visible de la béatitude céleste, flottait surseslèvres, I

et son oreille charmée écoutait eocore, que depuis quelque temps, dejA. la douce et pieuse enfant ne parlait plus. C'est qu'en elfet Manuelle avait mis tant d'art, tant de miel, tant d'âme et de dévouement A mentir, que son accent, soit regard et son geste fondus dans l'harmonie de sa parole lui donnaient, aux yeux éblouis de son père, les formes voilées de l'un de ces anges dont nos songes nous montrent les ailes.

Incapable de résister à son émotion et craignant de se trahir, M. Parmentier se leva, attira sa tille sur son cœur, baisa sou front de neige et lui dit tout bas d'une voix enivrée :

— Merci ! merci ! Tu es la colombe des naufragés du déluge... tu es l'arc-en-ciel de la réconciliation.

Et il sortit mal assuré sur ses jambes; ses forces l'abandonnaient. Marinellc prêta l'oreille, car elle crut qu'il parlait seul dans l'escalier; puis, n'ayant pu rien entendre, elle revint à sa place, regarda un crucifix d’ivoire appendu A sa cheminée, posa ses lèvres sur les pieds du Christ, et dit tout haut ;

— O vous, qui êtes mort sur la croix pour nous sauver de l’erreur et du mensonge, pardonnez-moi mes impostures, ù mon Dieu !... car je l'aimerai toujours, malgré son abandon, et ma vie, ici, ne sera qu’un long martyre.

— Ah! que je le savais bien ! s'écria, du seuil de la porte, une voix grondeuse et chagrine.

Marinellc se retourna, vit Cazille, et affectant un grand calme :

— Que dis-tu ? demanda-t-elle.

— Je dis que j'entends de singulières choses sans les chercher. Tout A l'heure, du bas de l'escalier, j'ai surpris voire papa qui criait et) frappant du pied : • Misérable dégradé! misérable assassin! bois la honte! reste au pilori... loujours! toujours! » Et il en aurait raconté plus long si je l'avais laissé faire. — De qui que vousparbz. monsieur? lui ai-je demandé. — Il sYsl mis A rire, mais d'une drôle de façon, en me répondant ; s Probablement que je ne parle pas de moi. » Et il a filé dans le jardin. Je sais bien, pardienne ! qu'il ne parlait pas de lui, et je ne le saurais pas, que vous achèveriez de me renseigner avec voire jolie phrase de tout A l'heure. A qui donc avez-vous cru mentir en disant que vous ne l'aimiez plus? Est ce A moi ? Pas si hèle de vous croire ! On (-liante ces airs-là A son père, et ça prend... C'est si bonasse, un papa ! Mais une maman, voilà qui a l’oreille Une, cl l'oeil malin, et les ailes tendues pour abriter ses poussins ! Pas moyeu de chanter taux avec moi, voyez vous ; car il y a des jours où les seins me font eocore mal des coups de dents que vous leur avez donnés.

— Je te le promets, Cazille ; j'oublierai le parjure.

— Allons donc ! commencez par essuyer les grosses larmes qui lèchent encore vos joues; puis, parions que vous seriez bien attrapée, si j'avais jeté A la poste la Ici Ire que votre pè-e a écrite au général. Boni voilà quo vos yeux briilen' rouira 'eux vers lui-ani* d ms le gazon.

— Bonne nourrice, tu as celte lettre, n'est-ce pas ?

— Eh ! oui, dline ; In voici, moi* si je vous prends à pleurer et à injurier ce brave garçon, comme fait voire père, car il est clair que le misérable dégradé, l’assassin, la honle. le pilori, est-ce que jo sais, moi, tout ce qu'il a dit sur l’escalier ce pauvre homme, s’appliquait au bon M. Landry que je suis seule A défendre conlie tout le monde; si je vous reprends A douter d'un eomr oh vous êtes, assurément, traitée comme en paradis, je me fiche. Maintenant, asseye}- mus dans votre fauteuil, et laiste*-mol Vous confesser. Si vous ne dites pas la vérité entière, (fine à vous... j’en sais long.

' Marinette. l’Ame égayée par le chaleureux babil de sa nourrice, se disposa, de lion gré, h l’éeouter.

Castille prit sa pose favorite, en s’agenouillant aux pieds de sa jeune et belle maîtresse.

— Nous aurons plus tôt fait, comroenr.i-l-elle ; je vais vous interroger.

La nourrice lit une pause, et dit :

— Vous avez eu tort de ne pas vous en rapporter à ma vigilance pour surveiller le facteur. Pourquoi êlcs-vous allée, hier, au-devant de cet homme ? Cette démarche pouvait vous compromettre, 1rs Bernant ont l'œil sur vous. A quoi bon, puisque vous voulez jouer au plus fin avee leur méchanceté, A quoi bon leur donner la preuve que vous tenez à M. Landry plus que vous ne l’avancez?

— J'ai eu tort, sans doute, répondit Marinette en rougissant, mais tu devrais tenir compte des combats que mon cœur livre A ma prudenre. La conduite de M. Landry m’a fait perdre palicnre. Je désirais qu'il n'écrivit pas, et son silence m'écrase ; j'avais pris en pitié les bruits du village, ce silence a ébranlé ma foi... Je suis plus qu’indignée, nourrice, je suis malheureuse...

— A quoi vous sert donc d’avoir de l'esprit et de l’ins- Imrtion, si vous ne devinez pas que nous sommes victimes de quelque machination des Bernard? Moi qui ne sais pas Dre, je juge les choses avec mon gros bon sens, avee mes venu, avec ma conscience, et je mettrais ina tète au feu pour affirmer qne, si nous ne recevons pas de lettre, r'est que nous sommes les jouet» de quelque ruse, de quelque complot de nos ennemis.

— (lieu l'entende !

— Voilà doux fais que ton» me dite» rela et dans denx sens contraires. Quand je von» menaçais d'élre oubliée par votre fiancé, si vous lui montriez de l’indifférence, vous vous êtes écriée : « Dieu t’entende et t’exauce ! » Aujourd'hui que je me fais caution de ce hruve jeune homme, vous me répétez : Dieu l'entende! Il me semble qn'll faudrait commencer par vous entendre avec voua-mf me. Alait c'est égal, allez, je comprends tout ça. L'amour se nourrit de contradictions, et je conclus de vos incertitudes que vous aimez votre fiancé, que vous l’aimerez malgré vent et mi-

rée, et que voire vie ici ne sera jamais, comme vous le disiez tout A l'heure, qu’un long martyre. Pourquoi avezvous dit cela?

— Mon projet était de quitter Rouillât. C’est pour faire alKmtir ce projet que j’ai jusqu’à présent luné d’adresse avee Bernard. En fuyant, je lui échappe, et ce qu’il a volé à Perron lui devient inutile. Je complais décider mon père à délester le pays, mais j'ai vu par mes yeuz que ce sacrifice lui est impossible. Je suis donc résignée... je resterai, j'attendrai, me fiant àlagràee de Dieu pour être secourue !

— Votre père a trois fois raison de ne pas céder A votre désir. Ça serait gentil, de tourner le dos tout à la fois aux amis et aux ennemis. Est-ce que la Providence abandonne jamais l'Innocence et la justice? Restez, détestez les Bernard, aimez mon protégé Landry, liez-vous A me* pressentiments, et vous verre* que tout ira pour le mieux.

Eelte conversation dura longtemps encore , mais comme elle ne nous apprendrait rien que nous ne sachions ou devinions, nous fausserons compagnie à Marinette et à Cazille pour faire, g rire au privilège des romanciers, et sur l'aile rapide de la fantaisie, le voyage de Rouillac A Paris, Où nous saurons, sans larder, pourquoi Landry n’avait pas écrit aux Parmentier.

Tout d'abord, disons-le vite, le fiancé de Marinellc avait fait, selon la coutume chère aux amoureux, non pas une lettre, mais dix lettres bien plus A l'adresse de Marinette qu'A celle du docteur. Aucune de ces messagères d’amour n’était partie; elles dormaient toutes, au fond d’un tiroir, de ce mauvais sommeil des impatients et des fiévreux. Pourquoi? Voici :

On se souvient que, le lendemain du départ de Landry pour son long voyage, Jules Bernard avait écrit A un étudiant en médecine nommé Bianchon, demeurant rue de l'Observance.

On se rappelle que Bernard avait déguisé son écriture, pour mettre l’adresse de cette lettre, qu'il avait jetée A la boite en se cachant des curieux.

Suivons cette missive; faisons mieux, arrivons avant elle à destination.

Oscar Bianchon est un homme de vingt-six ans, brave de cœur, prompt d'intelligence , mais paresseux A outrance, et recommençant, pour la sixième fois, sa seconde année d'étudiant. II faisait partie de relie pléiade de politiques barbus fourrés dans les émeutes du temps et dans l’ardente controverse littéraire qui séparait les classiques des romantiques; Il s’était hattn sous la colonnade du Louvre après sçlre battu aux représentations A'F.nmni; Il portait le gilet 5 revers, le chapeau conique, le rotin noueux, dansait A la Chaumière, faisait de» bouts d’article au journal la Tribune, ne pensait A sa thèse que comme A scs dettes, dont il avait l'art de reculer les échéances.

Plein de gaieté, de rondeur et de Tcrve , Oscar Bianchon jouissait, parmi les étudiants, d’une réputation d’excellent camarade, d'ami parfait et d'homme à bons conseils.

Il n’y avait pas matière délicate qui ne fût soumise à son

examen. p.iN de querelles où il n’intervint : il était il la luis, sur le pavé du quartier latin, jupe du point d'honneur et jupe de paix.

Ses décisions faisaient loi, tant on respectait en lui le courape joint à la prudence et h la loyauté.

Oscar Manchon avait particuliérement connu Jules Bernard et Victor Landry, pendant que l'un faisait brillamment son droit et que l’autre chômai! aux deprés inférieurs de l'Ecole de médecine.

Doué d'astuce et né pour tromper son monde, Bernard avait séduit Manchon, qui, comme la plupart des natures vigoureuses, s’était laissé piper aux dehors hypocrites du laborieux élève et l'avait pris sous sa protection spéciale, par cela même qu'il estimait en lui l’application au travail dont il ne se sentait pas capable.

Bernard avait cultivé cette affection qui lui donnait un certain relief. Essentiellement jaloux, il avait brigué l'adoption d'un camarade que chacun recherchait, cl il s’était fait vanité de ce patron dont il était , en quelque sorte, devenu le client.

Blanchon avait aussi beaucoup de sympathie pour Landry, qui lui ressemblait sous bien des rapports, et il s'était lié avec lui d’étroile amitié.

Un beau matin, la portière d’Oscar Blanchon lui remit une lettre assez lourde, dont ta susTipiion était d'une écriture inconnue. L'étudiant ne fut pas peu surpris de trouver deux lettres sous la même enveloppe, l'une pour lui

et signée Jules Bernard, l'autre à l'adresse de Victor Landry, et quelle adresse!

Tout d'abord une écriture de cuisinière, puis nulle indieation de rue et de numéro.

Blanchon se plongea dans son unique fauteuil , hucha ses pieds sur sa cheminée et lui la prose de Bernard pour avoir le mol de l'énigme.

Voici ce qu'écrivait Bernard :

• Cher vieil ami,

• J'ai recours b toi du fond de la Gascogne pour un service sérieux et important que, seul, lu peux rendre à deux familles. Connaissant ton excellent cœur et la noblesse de ton caractère, je n’bésite pas h l’implorer, car je suis sûr de toi.

« Landry, mon bien-aimè cousin, mon frère à tant de titres, est sur le point de faire la pire des sottises, au grand désespoir des siens, il s'est enflammé de belle et fougueuse passion pour une jeune fille de notre pays, qui n’a pour toute fortune que de grands yeux noirs et fripons, et qui, i la suite d'une fièvre cérébrale, est devenue folle.

• Landry possède soixante mille francs, ce qui est médiocre pour un homme seul , ce qui est misérable en ménage.

« Il a nn oncle, mon cousin, le général comte Chardin, dont je l’ai souvent parlé, un gros millionnaire, revenu tout exprès d'Amérique pour enrichir sa pauvre famille.

LES JM.01IX.

tl

« Le général a pour Landry une très-lenrire et généreuse affection, et nous savons tous ici qu’il lui destine une bonne partie de sa fortune, mais à condition qu'il ne se m inera pas rentre son gré. Or, la demoiselle recherchée par l'impradenl Landry est folle, je le le répète, véritablement folle, et le général vient de nous déclarer, en conseil de famille, qu'il déshériterait net son neveu s'il persistait à contracter l'alliance en question.

< Imagines-tu le désespoir qui attend prochainement mon cousin, lorsque, marié, père de plusieurs enfants, il se verra privé d'un héritage dont il aurait tant besoin, ne fùt-ce que pour faire soigner sa femme aux petites-maisons!

a Le désintéressement dont celte lettre fait preuve, — car je gagnerais gros à la colère du général , — témoigne éloquemment de ma tendresse pour l'infortuné qui court, les yeux bandés , à sa perte. Il faut absolument que nous le tirions, malgré lui, de ce mauvais pas. J'ai, pour mon compte, tenté ce qu’il était humainement possible de faire.

a Je me suis dévoué : je me suis exposé 4 la haine méprisante de Landry. Tout cela sans succès. Écoute bien : mademoiselle Parmentier, fille d’un très-pauvre médecin de Rouillac, où jamais médecin ne fera fortune, a failli moorir, tout dernièrement, d'une fièvre typhoïde qui a complètement détraqué son cerveau ; elle tait extravagance sur extravagance, à cejjoint qu'elle a exigé de son père l'arquisilion d'une métairie que moi-méme je venais d'acheter dans notre commune.

• Voulant donner à Landry la preuve matérielle do la

dangereuse folie de sa belle, j'ai demandé cent mille francs de ce maigre domaine, qui en vaut tout au plus vingt mille. La demoiselle a persisté; elle est tombée en svucope, a frappé du pied le plancher, de la tète les murailles, a repris la fiè>re et le chemin du tombeau.

« Son père, hébété parcelle catastrophe, demandait partout de l'argent ; nul n’avait la sottise de lui en donner. Il avait quarante mille francs, il en fallait cent mille, et nos amis de dire à Landry qu'il serait plus fou que la folle s'il ne se tenait pas pour averti par cet acte de flagrante aberration.

• Le croirais-tu? Landry a fourni les soixante mille francs qui manquaient ; il s’est ruiné par amour, et le voilà à Paris dans une fabrique, où il a juré de travailler comme un nègre pour refaire son patrimoine. Et il veut toujours épouser sa folle! Bien entendu qu'il m'a traité du haut en bas. Mon dévouement à ses intérêts, à notre amitié autrefois fraternelle, n’est que cupide spéculation. L’infortuné! il ne se doute pas que je liens en réserve ses soixante mille francs , et que , de toute façon , qu’il épouse ou non , je lui rendrai cet argent dont je n’ai que faire. Mais le général est furienx, et je m'en ressens, car je ne m’ouvre qu'à toi sur mon stratagème , sur la pureté de mes intentions.

« Cher ami, cher Oscar, sauve Landry, je t'en conjure, car je n'espère plus qn'en toi, et voici comment :

« Le doctenr Parmentier est un irès-honnéle homme auquel il répugne de participer à une mauvaise action, que dis-je? à un crime, car ce serait crime, à ses yeux, de ma-

Hcr sa fille dans l'état où clic se tronvc. Aussi ne veut-il pas consentir 4 cette union , dont les suites seraient de tous cités si funestes. Mais comment s'y opposer? D’une part, Landry est ivre d'amour, d'autre part, la jeune personne est hors de sens... Le refus paternel la tuerait plus sûrement qu'un coup de fusil. (I y a un moyen, cependant, et ce moyen, la médecine l’a trouvé.

• Le docteur a remarqué que si les contradictions directes exaspèrent le cerveau de sa fille, il n'en est pas ainsi des objections que la malade K crée à elle-même. Au contraire, elle aime à discuter avec sa faible raison, pourvg qu’on la laisse libre de choisir le texte de ses controverses, et il est à paner que si elle soupçonnait Landry de la négliger on de la vouloir oublier, «Ile lui vouerait autant de froide aversion qu’elle a pour lui, en ce moment, de chaleureuse adoration.

« Quel bonheur pour nous tons, et aussi pour cette pauvre insensée, cher boa ami , si, sans lutte, sans ell'urt, tout naturellement, mademoiselle Parmentier pouvait passer du culte de l'amour i l'indifférence.

< Quel service tu nous aurais rendu là à tous; oui, à tous! Le docteur connaît si bien sa fille qu'il me disait hier encore : ■ Si Marmotte ne recevait pas de lettres de H. Landry, elle s'en indignerait d'abord , puis le mépriserait et lu haïrait , tant la passion chemine par bonds égarés dans ce pauvre cerveau.

« Une fois la défiance ancrée chez elle, la haine suivra, cl M. Landry, aurait-il l'éloquence d'Aheiiard pour se justifier, y perdrait son latin. Il y a plus, ce choc inattendu me donnerait le ferme espoir de guérir, avec le temps, mou intéressante malade.

• Ce discours fut pour moi tout un trait de lumière. J’ai, sur-le-champ, d'accord avec le docteur Parmentier, ourdi l'innocent complot dont la lettre ci-incluse le donnera ia clef. Cette lettre est écrite par une brave femme uommée Caziilu, nourrice de mademoiselle M annuité , et demeurée servante du M. Parmentier. Le docteur a dicté tout ce que raconte la nourrice.

« Déchiffre, si lu peux, l'orthographe impossible de la bonne taille, et va, sans perdre une minute, porter sa lettre b Landry, que lu trouveras chez MM. Bazin et C', rue Bergère, 3fi.

« Ai-je besoin de te dire que tu seras censé n'avoir rien reçu de moi , mais quelques lignes de ladite Cnzille pour te meure au fait du service qu’elle réclame de loi.

« Garde-toi bien, surtout, de laisser deviner que lu es instruit du déplorable étal de santé de mademoiselle Parmentier. Landry te sauterait aux yeux si lu lui disais que sa belle est folia; il ne la croit folle que de lui... A Cupidon ! U le dira que je suis un misérable, un infime. Laisse dire, j'ai bon dos, car j’ai bon coeur.

. Adieu, tendre ami, adieu, mon brave et bon Oscar. Je t'embrasse, comme Henri IV Criilon, i tort et à travers.

« Jutes UsnXAriD. »

« P. S. J'ai du déguiser ma main pour écrire ton adresse, et je vais me cacher pour jeter celle tartine à la poste, car mademoiselle Parmentier interroge le portefeuille de noire facteur, fait sentinelle i la boite, et pourrait bien, si elle reconnaissait mon écriture, se douter de quelque chose. •

Oscar Blanchon avait le meilleur des coeurs. Celle longue épltrc d'un homme qu'il estimait infiniment le toucha, et son estime, déjà si grande, s'en accrut. Il ouvrit la lettre adressée à son ami Landry, et nous demanderons permission de la tire avec lui, en restaurant le style et l'orlhograplw que l'art infernal do Jules Bernard avait prétés à la vaillante main de l’illettrée nourrice.

* Monsieur Landry, je ne sais pas où vous logez, mais vous êtes dans la capitale, et comme il me souvient de vous avoir entendu parler souvent d'un grand ami à vous nommé Blanchon, étudiant en médecine à Paris, je me suis procuré sou «dresse, et Dieu permettra qu'il vous trouve pour vous donner ma lettre. Ah ! mon bon monsieur Landry, si votre ami ne vous rencontrait pas, quel pitoyable malheur ça serait pour nous tous, pour ma chère demoiselle et pour vous doue, par conséquent !

« Vous nous avez promis de nous écrire, et c’était, pour mademoiselle, comme un vrai baume ! Vous étiez à peine parti que déjà nous pensions à courir après le piéton Pierrnu, afin de savoir s’il n'avait pas de lettre de vous dans s» sacoche. Est-il possible , mon Dieu ! que le Lien de ce jour soit le mal de demain ; que ce que hier nous désirions tant, nous puissions le redouter aujourd'hui?... Ne nous écrivez pas, monsieur, ne nous écrivez pas! Je me mets à genoux pour vous demander celle grâce au nom de celle que vous adorez et qui, bien sûre de voire amour, vous saura gré de votre obéissance.

« Je ne sais pas me servir d’une plume, et j'ai déjà mis deux heures à barbouiller ce papier; mais vous connaissez ia pauvre Cazille, vous vous souviendrez de l'intérêt qu’elle vous porte, vous n'exposerez pas mon enfant, car c'est mon enfant chérie, Marinclie, vous ne l'exposerez pas à rototnlier plus malade que jamais, et à mourir pour vous être donné le plaisir inhumain de lui écrire que vous l'aimez, on de l'écrire à son pire, ou de me l'écrire à moi. Je ne veux pas vous raconter tout ce qui s’est passé ; ça serait trop long ; je n'eu finirais pas. Vous pensiez nous cacher vos projets, mais on a bavardé, et nous savons que vous êtes à Paris pour travailler à gagner, dans le commerce, les soixante mille francs que vous avez payés pour nous à ce méchant Bernard.

« Dieu le jugera, cet homme avide, et le hou Dieu le punira. Six semaines ou deux mois de patience, monsieur Landry; au bout de ce temps, si vous avez été bien sage, je vous tirerai de peine, car j'espère bien qu 'alors nous n'aurons plus rien à craindre. N’allez pas vous mettre le diable en tête. Votre silence complet, voilà tout ce que nous vous demandons, le docteur, mademoiselle et moi,

• Si vous bougez, si vons écrivez, si vous faites parler .

par le général, la comtesse ou autres, autant dire que vous aurez, de vous-méme, renoncé à un mariage, notre beau rêve... Cela nous tuerait, vous ne le savez que trop.

« Je vous quitte pour aller à la petite chapelle où vous avez tant prié pendant notre maladie ; j’y ferai brûler un cierge, afin que vous vous rendiez à notre supplication. Mademoiselle, seule , sait que je vous écris; avant un mois, je vous écrirai encore; mais brûlez mes vilaines lettres et taisez-vous.

• Votre fidèle servante,

« Cazilie. •

— Diantre! dit Blincbon, voilà une nourrice qui vous trousse proprement un imbroglio! O femmes! seze enchanteur et enragé, que vous avez d’imagination! Par Vénua! alors même qu’on vous hait, il faut encore vous admirer. Voilà une longue lettre qui dit tout en ne disant rien ; il n’y a qu’un esprit de femelle pour jouer des tours de celte force. Landry aura tout à l'heure la mort dans le cœur ; il obéira comme un chien couchant et ne saura pas le premier mot du ténébreux danger auquel l'exposerait sa désobéissance...

Après tnnl, qu’importe le moyen ! l’essentiel est de sauver un malheureux naufragé... Bernard a eu dix fois raison de compter snr moi.

Le soir de ce même jour, Oscar Blanchon, qui n'aimait pas les longues phrases, écrivait à Jules Bernard :

, Cher Pylade, erni, vidi, e ici, en français, j’ai Irouvé Landry, nous nous sommes rudement embrassés et je lui ai remis le poulet de dame Cazille, non sans faire précéder la chose de quelque préambule d'occasion. Victor est tombé ton! à plat. J’ai cru qu'il allait rendre l'âme à travées l’un des grands soupirs dont il s’est dégonflé. Pauvre homme! 11 m’a donné chair de poule. C'est donc bien méchant, l’amour, que ça vous étreint si fort au cœur, à la gorge et de partout.

. Ton cousin, je devrais dire ton frère, car ce que tu fais pour lui est d'un rare qui appartient aux temps bibliques; ton cousin nt’a confié bonne partie de ses chers secrets, qui sont, à ce que je vois d’après ta lettre, des secrets de polichinelle.

• Il aime violemment et tendrement sa pauvre folle, et toi, mon bon, il te traite à le rendre méconnaissable.

• Je suis arrivé à temps, car notre amoureux en était déjà à la huitième page de l’un de ces in-folios que le fils de Vénus tire chaque jour à des milliards d'exemplaires depuis qu'il a pris des leçons d’écriture. J'ai fait mettre sot s clef celle prose malfaisante, et Landry m'a juré sa parole d'honneur qu'il obéirait aux volontés de sa Marioelle.

« Ainsi donc, soyez en paix -, je réponds du silence de notre ami. occupez-vous de vnus en sertir.

« Je fais des vœux pour que la pauvre folle revienne à U

raison, c’est-à-dire pour qu’elle prenne en grippé lavictime de ses beaux yeux.

« Je te remercie d'avoir compté sur moi, et tn devras, dorénavant, y compter plus quo jamais, car J’estime qu’on devrait le dresser une statue équestre comme au plus vertueux des hommes.

« Je viens, ponr la septième fois, de manquer mon deuxième examen... Tu le vois, je n'ai pas de chance.

o Vieil atiachemcnt,

« Oscar Blanchon. »

Jules Bernard avait reçu cette lettre neuf jours après le départ de Landry pour Paris, cl, en la jetant au feu, il s’était écrié :

— U m'eu coûtera gros, peut-être, mais enfin je dos liens!

M. Parmentier, Marinetle et Cazille s’étaient séparés avec assez de calme le soir dn jour où nous les avons tous les trois remis en scène.

Le docteur, de plus en plus idolâtre de sa fille, espérait dans la fermeté de son caractère et la dignité de ses sentiments.

— Je la connais, s'était-il dit, elle se vaincra !

Marinetle avait été réconfortée par Cazille, et Cazille, incrédule à l'endroit des trahisons de Landry, s’était mise au lit dans un parfait état de quiétude.

Celle nuil-là, un gros orage éclata snr le village; un vent Impétueux fit rage dans la commune ; nombre de cheminées tombèrent, et les grands arbres du parc de Rouillac portèrent les traces des fureurs de l’aquilon.

Le lendemain, le soleil se montra radieux dans un riil Sans nuages; la terre se reposa, les oiseaux chantèrent et battirent des ailes pour célébrer les joies et la paix des choses d’ici -loi-,

lai comtesse Sydonie et le capitaine de Clialonze profitèrent de la riante matinée pour faire une promenade dans le parc.

Ils avalent à causer, et, d'ailleurs, la baronne de la Perche, devenue de jour en jour pins maussade depuis qu’elle avait manqué le voyage de Paris, était d'un commerce par trop déplaisant pour qu’on ne cherchât pas tous les moyens de lui fausse r compagnie.

|„i jeune comtesse entraîna son cavalier dans nne allée voisine du mur d’cneeii.t», assezloin du château et dans la direction d'un chalet q , , 'ans les beaux jours, serrait de lieu de retraite et de repos.

Ce pavillon, situé dans nn massif de lilas précédé d'nne vaste pelouse, n’était plus fréquenté des rhâielains depuis

le mois d'octobre; on l'avait dégarni de ses meubles principaux, et, comme la baronne de la Perche se l'était spécialement réservé, elle en avait retité la clif.

— Nous voilà loin des curieux, dit la comtesse, et nous pouvons en tonte sécurité reprendre nos entretiens. Savezvous bien, mon cher capitaine, que nous n'a ancor s p is dans nos affaires et que nous en sommes toujours réduits à de très-vagues suppositions?

— Avez-vous sondé mademoiselle Parmentier, ainsi que nous en étions convenus ?

— Oui, mais en pure perle ; la pauvre enfant n'est, je crois, occupée pour le moment que de mon neveu Landry, j qui. chose vraiment étrange, n’a pas écrit une ligne depuis sm départ de Kouillac. Ce silence inexplicable écrase Marinette, et je n’ai su que répondre, lorsque celte jeune fille m'a demandé si j’avais des nouvelles du voyageur. Au vrai,

je n'eu ai d’aucune sorte ; le général est trop occupé pour aller chercher son neveu qui s’est borné à mettre une carie chez lui, il y a de cela dix ou douze jours. Il faut avouer que, si Landry est Infidèle, il m'aura bien trompée.

— Pour moi. répondit de Chalouze, je néglige volonlicrs cette question, car elle est secondaire. Landry a donné une preuve trop touchante de sa loyauté pour que, sans lui faire injure, nous puissions douter de la fidélité de son amour. Mademoiselle Parmenlier a un ennemi terrible dans Jules Bernard, ne perdez pas cela de vue, el je ne serais nullement étonné d'acquérir la preuve que le silence de Landry est le résultat de quelque machination qu’il s'agit de découvrir...

— Mais commcnt?Marinettencveutpas parler, et romme, hier encore, je faisais, en léte-à-iéle avec elle allusion aux j prétendues richesses souterraines de Perron, qui, selon les Bernard, expliquent le prix absurde de la vente, elle m’a souri de l'air le plus naturel du monde, me disant qu'il ne fallait pas croire à ces sornettes et surtout n’en rien toucher

à son père, qui avait eu la faiblesse de tenter quelques fouilles infructueuses et s'en cachait non sans humiliation.

— Et cependant, s'écria le capitaine, tout est là. J'engagerais ma tête pour soutenir que Bernard est détenteur de quelque bien qu'il aura volé à Perroo. J'imagine que Lataste aura fait- appeler mademoiselle Parmenlier pour lui léguer...

— Quoi?

— Je n'en sais rien, mais j'ai le sens commun pour en faire usage et j'en use. Bref, je suis exaspéré de me voir sans armes contre ces Bernard ; les rusés coquins s’observent et se tiennent bien; rien ne les trahit en dehors de mes soupçons; je finirai par meure avec eux, et brutalement, les pieds dans )e plat, comme on dit. J’ai emmanché hier une affaire dont j'attends les meilleurs résultats. Il y avait une baraque à vendre juste en face de la maison Bernard ; je l'ai achetée sous prétexte d’y monter un atelier de pcinmre, — ne riez pas, — le vallon de ltouillac n'est, en aucun point, plus pittoresque et charmant que de ce côté. Ou me croit fort habile, grâce au croquis que vous m'avez attri-

bué. De mon atelier, transformé en observatoire, je vais | être à l'affût et plonger chez les Bernard. A prudence de j souris, patience de chat. Vous verrez que l'un de ces quaire malins je surprendrai l’ennemi... mais nous ne sommes pas j seuls... on nous écoule du pavillon.

— Ali ! mon Dieu ! voyez, capitaine, voyez vite.

Chalouze s'avança dans le massif, et appelant d'un signe la comtesse, il lui dit ;

— Regardez ; nous avons eu peur du gendarme. Quelle inspection passc-l-il?

— Est-ce que vous cherchez des voleurs, mon lion Nicolas? demanda la cnnitesse au concierge, qui. sans s’étre aperçu de la présence de sa maîtresse, avait comiuué d'examiner la porte et la serrure du pavillon, ainsi quu le gazon de la pelouse.

— Ça se pourrait ben, tout de même, mam' la comtesse, répondit en riant le manchot. Faut pas cruire que dans une maison honnête, il n'v a que d’honnétes gens.

— Qu'est-ce que vous voulez dire par là, monsieur le chevalier?

C'élail ainsi que madame Chardin appelait sou concierge lorsqu'elle voulait le daller au superlatif et honorer sa croix d'honneur.

— Ah: je n’ veux rien dire du tout. Histoire de rire un brin, v’ià tout.

— Si vous avez si bonne idée des gens du pays, mon bon Nicolas, reprit la comtesse, je ne m'étonne plus qu'on ne vous y chérisse pas absolument.

Hé! mam’ la comtesse, dit le Normand avec un gros rire narquois ; ceux-là qui n'maimenl pas. je leurs-y-rends. Et puis, voyez-vous, on n'est pris louis d’or, on ne pl-.lt pas à tout le monde. Pardon, mon capitaine, est-ce que vous venez vous promener par ici de temps en temps?

— Non, il y a plus d'un mois que je n’y ai mis les pieds. Pourquoi la question?

— Pour savoir si ça n’ serait pas vous, d'aventure, qui auriez emporté, sans le vouloir, les pièges que je tends, par occasion, daDS l'allée.

— En vérité, Nicolas, demanda la comtesse, vous allez m'effrayer en l'absence du général. De quels pièges pariezvous?

— Des pièges à putois, mam' la comtesse. N’allez pas prendre peur. J'en ai mis comme ça quelques-uns à cause des fouines, et ça sera I' vent qui les aura balayés... (I en a fait un c'te nuit! quelle rafale! Vous avez tout d' infime dormi, mam' la comtesse... Ah! quand on est jeune, on dormirait sur un volcan. Mais j' parie bien qu’il y en a dont les yeux sont restés grands ouverts...

— A cause? interrompit de Chalouze.

— A causedu vent, répondit le Normand avec un sourire fûté. Puis il ajouta : Bonne promenade, mam’ la comtesse. Vous avez de bonnes nouvelles de mon général, n'esl-ce pas? .

— Oui, d’excellentes.

LUS JALOIX.

— Tant mieux, le cher digne homme! Est-ce qu'il va i revenir bientôt ?

— Il en a encore pour un grand mois tout au moins.

— Allons! faut espérer qu'un le fera ministre et qu’il ' vous tirera de ce village, où il y a des Gascons qui ne valent pas les Normands.

— Bien obligé pour mes pays.

— Les Bernard ne sont pas vos pays, grâce â Dieu. En ! v’IA de la mauvaise graine ! Mais, pardon, j'en dirais trop!

Ah ! s'ils me passent, un jour, par la patte... je n’en ai qu'une, mais elle (si dure, allez ! Adieu ! mont' la comtesse.

Chalouze et madame Chardin reprirent leur promenade.

A deux cents pas du lieu où ils avaient rencontré le m ncliot, le capitaine se bai.sa, tout en causant, pour ramasser un papier que le vent avait roulé de fort loin, sans duuie, et accroché aux épines d'un buisson.

— Vous ne m’écoutez pas, que lisez-vous donc là de si intéressant ? demanda la comtesse.

— Je tiens l'explication des propos décousus de Nicolas.

— A l’endroit des fouines et des pièges !

— Précisém< nt. Ma s aidez-moi, je vous prie, à chercher des feuillets pareils à ceux-ci... il m’en manque.

— EhlmonDleu.qnedemystères!... tenez, voilà encore i des papiers tout noirs de houe.

— Grand merci ! cherchons encore; cette trouvaille a, pour nous, plus de prix que vos diamants.

Après avoir fouillé dans les coins et les recoins, le capitaine dit avec l’expression du regret :

— Il faudra, je le vois, nous contenter de ce que nous avons. Lisons tout cela avec soin, madame. Ah! la Providence! la Providence!

— Vous allez me faire mourir de curiosité.

— Connaissez- vous l’écriture de Jules Bernard?

— Non.

— Je la connais, moi, la voici.

— Montrez?

— Lisons. Les lignes que j’ai parcourues suffisent à justifier mes soupçons. Ce que Bernard a trouvé et volé à Perron, ce papier va nous le dire.

La comtesse se pencha au bras du capitaine, qui commença la lecture d’une partie des notes écrites par Jules Bernard pour lui servir d’aide-mémoire dans le récit qu'il avait fait à Marinette de la vie du comte Albert de Rouillar.

— Est-ce possible, mon Dieu! s’écria la comtesse en cachant son visage dans ses mains, quand le capitaine, baissant graduellement la voix, lut ces mots écrits au verso du premier feuillet du cahier de Bernard :

« Ce comte Marie-ALberl-Antoine de RouiUac, ce dissipa-

teur effréné dont les traits sont, ici, prématurément fanés par le vice (montrer la miniature ), ce mauvais lils qui a fait mourir sa mère de rhagrin ; ce mauvais époux qui a fait le désespoir de sa femme ( montrer le portrait de ta comtesse); ce mauvais ooble, traître à sa race, qui a siégé au jury du tribunal révolutionnaire et condamné sa reine à mort; cet homme, né en 1764, n’a pas porté sa tête criminelle sur l’échafaud, le II lliermidor, deux jours après le supplice de Robespierre, comme le disent les sanglants registres de la Conciergerie; il vit paisible, honoré, béni des pauvres dans sa vieillesse. Osez le regarder, reconnaissozle, vénércz-le, si vous le pouvez, car le docteur P..., c’est votre père! »

— Nous faisons un affreux rive, capitaine, dit la comtesse. C’est un grimuire de Satan que vous lisez là.

— Ali ! madame, l'histoire des hommes est bien plus dramatique souvent, bien plus merveilleuse que le roman le plus bizarre. N'oubliez donc ni les mois échappés au délire de mademoiselle Panneniier, ni celle méningite qui l’a foudroyée aussitôt après son entretien secret avec Laiaste. N'oubliez pas quelle a, pour ainsi dire, forcé son père à donner cent mille francs d'une bicoque où ce terrible mystère élait enterré...

— Vous avez raison, vous avez raison I Si cette malheureuse jeune fille sait tout cela, il est évident que sa maladie s'explique; il est évident qu'elle donnerait volontiers sa vie pour sauver son père de la honte d'une si épouvantable révélation... Ohl quelle doit souffrir, la pauvre enfant! Continuez de lire, capilainc, continuez, quoique je frémisse à chaque mot de cet odieux écrit.

Les feuillets du cahier de Bernard avaient été dispersés par le vent. Le capitaine et la comtesse n'avaient ramassé que des fragments, cl le hasard voulut que toute la partie concernant le baron de la Perche, le changement de nom de la comtesse de Kouillac, le mariage de sa fille aux Etats- Unis et te voyage de Lalastc à Charieslon manquât. L’aidemémoire de Bernard n'était, d'ailleurs, qu'une soric de canevas semblable à ceux qu’écrivent les jeunes avocats pour leurs premiers plaidoyers. Le début était assez détaillé, contenait même des périodes oratoires, des effets de style; le reste se résumait en courtes notes et en abréviations à peu près inintelligibles pour le lecteur. Le codicille, toutefois, cxislail en emier.

Celle pièce était, pour les révélations qui précédaient, comme l'attestation, comme le poinçon de la vérité, car la comtesse avait entendu parler du passage à Kouillac de ce

petit vieillard nommé Wolf qui, en 1818 , s'élail logé mystérieusement chez le métayer Lataste; et, d'ailleurs, le capitaine de Chalouze se souvint que son père lut avait fréquemment parlé d’nn ami à lui, le marquis de \erniac qui, pour soustraire son bien aux convoitises du jeune comte de Houillac, l’avait totalement placé en viager. Or, si le marquis de Verniae avait vécu sous le nom de Wolf jusqu’en !8iV, il élail évident que tes économies devaient

eonsliiuer un héritage considérable, dont le codicille n'indiquait ni l'importance ni la destination.

Ces explications données, la comtesse et le capitaine se regardèrent avec une sorte de consternation.

— Il y a donc du vrai dans tout cela t dit la comtesse. Je suis anéantie... que faire, mon Dieu! que faire?

— Nous avons toutes les indications désirables pour sortir d'incertitude, répondit dé Chalouze. Ce codicille, si testament il y a, nous permet d'aller aux renseignements. Les pauvres de la commune de Verniac ont dù recevoir les trente mille francs légués par le défunt ; la sœur Louise, en religion Marie-Madeleine, doit appartenir aux soeurs de la charité, je vais me mettre à la recherche; enfin , je trouverai au cimetière de Verniac la tombe do marquis, si les lignes écrites de la main de Jules Iternard ne sont pas de pure et détestable invention.

— Ainsi, vous ailes partir?

— Dès ce soir. La commune de Verniac est, jo crois, dans le Limousin ; c'est à peu près mon chemin pour me rendre à Paris, et il me larde de courir la poste.

— Vous abandonm z vos projets de surveillance, votre petite maison près des Bernard?

— Cette maison me servira, je l'espère, mais à mon retour. En voici la clef. Sous prétexte de dessiner dans cet atelier; où je comptais me mettre aujourd'hui même en embuscade, allez de temps à autre jeter un coup d'oeil dans l'intérieur des Bernard ; éludiez les manœuvres de ces méchants, cl que ceci n'elTarouche pas votre loyauté. Nous nous liguons en faveur de l'innocence contre de redoutables hypocrites; tous les moyens sont bous quand le devoir les commande.

— Soyez persuadé que je ne m'arrêterai devant aucun scrupule. Je vois mademoiselle Parmentier exposée à un affreux danger, et je me crois conseillée par Dieu lui -même en écoutant la voix de ma conscience. Il faut que nous sauvions ces pauvres gens, capitaine, il le faut...

— Ali ! madame, vous êtes bien la digne compagne du plus noble ries hommes, et la Providcnec a sagement fait d'unir vos destinées. « Il faut que nous sauvions ces pauvres gens, • avez-vous dit. Je vous remercie, uioi, de u'avoir pas séparé le malheureux Parmentier de sa tille dans le voce de votre charité : c’est noble et généreux...

— Certes, interrompit la comtesse, la vie de cet homme est horrible, si ce qu'on dit est vrai ; mais ce qu'il a dù souffrir et ce qu'ri souffre, hélas! est plus horrible encore. J'en ni profondément pitié. Ah ! je le sens aux tressaillements rie tout mon être, en songeant que j'aurai bientôt, s’il plaît au Seigneur, l'orgueil et la joie d'élre mère, je sens que, rougir de son passé devant ses enfants, c'est subir la plus implacable des afflictions. Les lorlures delà chair ne sont en rien comparables ù celles de l'âme, et la honte d’une fille pour son père ou sa mère n'est autre chose que la double malédiction de Dieu el du la nature. Comment donc ne pardonnerais-je pas ù cet infortuné! Sa flllc a dixneuf ou vingt ans, voilà, par conséquent, dix-neuf ou vingt

ans qu'il expie, pnr un supplice quotidien, les méfaiis de sa jeunesse. Pouvons-nous croire qu'il y a eu pour lui une heure de repos dans les longues années du repentir? Assurément, non. 'le malheureux a été louché delà grâce, pane que la miséricorde d’en, haut veut lui tenir compte des cliânments qu'il endure sur la terre. Nous nous sommes arrêtés souvent, vous et moi, à contempler la surface de ce doux bonheur domestique qui régnait dans la maison Parmentier. Peut-être même ai-je quelquefois jalousé celle belle jeune fille, livrant son front et ses joues roses aux baisers d'un père qui me faisait songer que je n’ai pas connu le mien...

— Assurément, moi, interrompit de Chalouze, j'ai, bien des fois, porté envie â l'heureux vieillard qui me démontrait, par sa sereine félicité, que le bonheur n'est pas quand la famille n'cxisle point, et je me plaignais dans mou isolement.

— Triste humanité: reprit la comtesse. Où l'on voit le paradis, il faut chercher l'enfer. Cette jeune fille si rieuse, la voilà désespérée pour sa vie entière; et ce père, que vous avez envié, il a la mort dans le cœur, une mort horrible ! Sa honte le frappe à toute heure, jusque dans ses joies ciehées, jusque dans ses rêves; car, j'en suis persuadée, il doit sc réveiller en sursaut pour chasser le spectre de ses souvenirs, et je l'entends crier grâce quand ce speene le menace de montrer à Marie-Antoinette Parmentier le meurtrier de Marie- Antoinette, reine de France. Monsieur de Chalouze, l'éternité du châtiment n'appartient qu'au Crétteur; quant à nous, enfants du Christ, instruits dans le pardon des injures, nous devons nous appliquer à la clémence. Je ferai, pour seruurir la victime de Jules Bernard et pour sauver le comte de Rouillac, tout ce que peut tenter un cœur vraiment chrétien. Guidez-moi, j'obéirai.

La comtesse Sydonic s’élail animée en parlant. Son âme semblait s'élre épanouie sur son doux visage; son regard brillait d’un v if éclat ; jamais sa beauté n’a ait eu plus de charmes pour commander à la fois le respect cl l'admiration. Sans le vouloir, d'instinct et sous l'influence de cette parole sympathique, le marquis de chalouze s'était découvert comme s'il n'eût pu entendre que chapeau bas la pieuse invocation d'une femme qui, pour se faire écouler, venait de prendre les traits et la voix d'un ange.

— Je suis votre allié dans cette courageuse entreprise, madame, répondit-il avec émotipn, et je me dévoue abs dumen 1 , non pas à vous guider, niais à suivre vos inspirations. Je vais donc partir sous un prétexte quelconque; tenons bien noire secret, qu’il soit pour nous deux seuls. Jo vous supplie de n'en rien laisser deviner à madame votre mère. Pour plus de sécurité, je ne verrai pas le général à Paris...

— lit si mon mari vient à savoir que vous avez fait ce voyage, ne trouvera-t-il pas étrange...

— Que je l’aie évilé?acheva de Chalouze. Non, madame, non ; je connais le eoinlc, un mol de moi suffirait pour le détourner de toute interrogation; encore csl-il préférable

Dig

LES JALOl'X.

qu'il ignore mon court «'jour à Paris, où je saurai d’ailleurs ne pas le rencontrer. Je le vois, il vous en coite de taire à votre mari cette ténébreuse affaire; cependant il le faut. Le général est certainement bien digne de recevoir vos confidences; nui n'a plus que lui le sentiment du juste, l'amour du bien, la vertu du pardon. Qui le sait mieux que moi, son vieil ami ! Mais c'est précisément parce que j'ai sondé toutes les richesses de son grand coeur que je vous prie en grâce de tout lui cacher. Il ne nous apport lent pas de dévoiler ce que mademoiselle Parmentier veut certainement tenir secret.

La comtesse exprima par un léger frisson des lèvres la répugnance que lui causait celte condition. Le capitaine se lutta d’ajouter ;

— Vous ne voudriez pas troubler la vie du ce galant h, mine, n'est-il pas vrai?

— En pouvez-vous douter?

— Eli bien, voyez comme il est heureux sur cette belle terre de Itouillac, comme il est justement fier d'habiter ce i cSeileau où, comte par sou épée, riche par son travail, il est I parvenu à remplacer, sans le moindre regret pour sa conscience, une famille seigneuriale. S'il apprend que l'héritier des comtes de Itouillac est à sa porte, et dans quelle situation, grand Dieu t il ue se croira plus, malgré ses litres glo-

i ieux autant qu'bonuéies, le légitime possesseur de ce manoir féodal. Il voudra, non pas le rendre, puisqu'il ne l'a pris à personne, mais le quitter; son rêve, sou beau rêve réalisé, vous l'auriez déirait, et... à Joui âge, continua le Capitaine avec la douce intonation que savait prendre sa charmante courtoisie, les illusions perdues nous laissent de s vides que remplit la Irislesse...

— Vous avez raison, bien raison, s'écria la comtesse, il ferait comme vous dites; ce château lui deviendrait inliahi- , table, il l’abandonnerait, et ce serait pour lui chagrin mortel.

— Madame voire mère, ravie du cette détermination, s’efforcerait, il est vrai, de le consoler, reprit de (Ihalouze en souriant, nnis où vous échoueriez peul-ôlre, il m’est prouvé qu'assurémenl, die, ne réussirait pas.

— Faites grâce à ma chère mère, répondit sur le même ton la comtesse. D’abord, c'est de votre part un peu d'hypoc isic.car vousavez le talent d'approuver en public ses boutades.

— Oh ! nous sommes, la baronne et moi, les meilleurs amis du monde. Mais revenons à nos projets. II est probable que le testament du marquis de Verniae concerne le docteur Parmentier. Je me suis laissé dire que Lalasie avail été tiré deux ou trois fois, et gratis, des griffes de la mort par notre habile médecin. Peut-être y a-t-il eu quelque grain de reconnaissance au fond du cœur de Lalasie pour l'homme qui l’avait si bien soigné, et c'est à ce sentiment que j’attribue le voyage du bonhomme Wolf à Itouillac.. .

— Si Lataste a agi par reconnaissance, interrompit la comtesse, pourquoi s’esl-il confessé à Marinctte et non pas

il son père ? Pourquoi a-t- il désolé le cœur de celle jeune I

fille, lorsqu'il lui était si facile de faire scs déclarations au docteur?

' — L'observation esl jusle, cl j’avoue que je me perds dans le dédale de mes propres conjectures; mais c’est une raison de plus de l'importance dn secret que nous faisons vœu de pénétrer. Cette fameuse cassette de fer dont parie le codicille, que contient-elle? Nous avons vu à Perron la niche de pierre où elle était maçonnée; il est question, dans les lignes que voilà, de divers papiers renfermés dans cette cassette. Qui sait jusqu'où peuvent s'étendre les révélations indiquées? Je ne m’arrête à ces considérations que pour vuus bien démonlrer l’utilité d'un sdencc absolu, au moins jusqu'à ce que nos recherches nous aient conduits à quelques découvertes.

— Nous sommes d’accord.

— Ainsi, rien à madame voire mère?

— Kicn.

— Bien au général, surlout, et quoi qu'il arrive.

— Oh ! quant à cela, soyez sùr de moi ; j'aime trop mon mari pour exposer son bonheur.

— A merveille, (légions maintenait! les menus délails. Le général est, comme de juste, brouillé avec les Bernard; mais il sera bon que vous ne cessiez pas de voir ces gens-là. Tâchez de les faire parler : ils sont rusés, vous êtes habile, ei, de leur part, une parole imprudeute peut livrer la clef de bien des choses. Ne négligez pas non [dus vos cousines Rosier. La belle et fougueuse Lucrèce aime passionnément Jules Bernard; lirons parti de tout. Les Rosier n'ont pas rompu avec les Bernard maigre leur cupidité; Il est donc probable, à mon avis, que les deux familles se sont fait des confidences. Ainsi, frappez aux deux portes, mais d'une main légère et sans laisser soupçonner noire entente, sans laisser deviner que nuits tenons la voie, comme on dit en vénerie. Bas un mot à noire digne curé, que son earaclère de confesseur met hors de cause. Sa vertu pourrait nous créer des embarras. Enfin, vous jugerez s’il esl sage de faire quelques ouvertures à mademoiselle Parmentier. Ceci est foit délicat. Votre tact vous conseillera selon la circonstance. Je vous écrirai pour vous instruire du résultat de mes investigations; de votre côté, madame, tenez-moi au courant de vos démarches, mais comme il faut nous défier de tous et de tout, je me servirai de phrases à double sens que, seule, vous pourrez comprendre, fmitez-moi, écrivez* par parabole, et comptez sur mon intelligence pour vous lire couramment.

Izt comtesse et Clialouze étaient revenus sur leurs pas tout en causant. Après avoir déliassé le pavillon, ils renronirèrenl le concierge Nicolas qui, adossé contre un platane, tenait un papier à la main, et paraissait très-occupé.

— Eh! vieux brave, dit le capitaine en riant, depuis quand savons-nous lire?

— Dame! mon capitaine, je prends des leçons depuis deux mois, mais je n'avance guère. Dans mon gros livre, ça va (oui de même nn peu ; mais la rursiir, comme dit le mailre d'école, bernique ! A peine si j’épelle Un mot entier.

LES JAJ.OIX.

Par exemple, v’Ii un chiffon que j'ai ramassé ici près, dans le taillis; je pense bien qu'il s'agil de la baronne de la I’crche, mais je n'y vois quasi que du noir.

— Donnez, dil la comtesse.

El tout aussitôt, se tournant vers le marquis, elle lui lit un signe rapide.

— Mon bon Nicolas, reprit le capitaine, rien ne gâte plus les yeux des commençants que res gribouillages. Il ne faut pas aller plus vile que les violons, et vous désapprendrez au lieu d'apprendre, si vous vous amusez à déchiffrer tout ce qui peut vous tomber par les mains. Adieu, mon ami !

Disant cela, le capitaine rejoignit la comtesse qui avait continué de marcher en lisant le feuillet trouvé par Nicolas. Ce papier ne contenait que quelques lignes décousues et des dates.

— Encore l'écriture de Bernard? dil de Cbalouze.

— Oui, mais je n’y comprends absolument rien ; voyez par vous-mème.

• Baron de la Perche, — Nantes, novembre 1793, — les mariniers, — diamants, — marquis de Kevel, — tué à l’armée des priures, — IKOS 1 809- i 80H, — Itouillac, — Lyon, — I8I9-I8Î8, — André Coquérel, — retour de Charlcston. »

— C'est singulier, dil le capitaine : que font ici le baron de la Perche et le marquis de Revel... votre père, madame, et votre grand-père! que signifient ces dates?

— Je suis stupéfaite, répondit la comtesse. Ma mère m’a raconté qu'en 1793, — elle avait alors quatre ans, et ne se souvient de ces choses que pour les avoir entendu rappeler par la marquise de Revel, ma grand’mère, — en 1793, donc, peu après la mort de la reine, des mariniers de Nantes, gagnés par des diamants et beaucoup d'argent que mon père leur donna, consentirent i sauver...

— Oui, oui, je sais cela, interrompit le capitaine, la ba-

ronne m'a fait cette émouvante narration; mais elle pas soufflé mol, je suppose, à MM. Bernard.

- Je suis persuadée qu’elle n’en a parle à personn ce pays. Quant aux dates portées sur ce papier, quiunes ont pour moi une signification. Ainsi, mon pèr< marié en 1803, il est mort en 1809 et je suis née en l .

— Et le banquier André Coquerel habile' Chrirb ajouta de Chalouzc. Je le connais, mais ne m'attende à rencontrer son nom dans les archives du maître et dont nous nous occupons.

— Je m’y perds !

— Ceci nous engage à redoubler de circonspection, vous le voyez, M. Bernard donne à votre famille un dans son mélodrame, et l'affaire Parmentier se compli probablement, d'une affaire de la Perche à laquelle, poi moment, pas plus que vous, je rtc vois goutte. Sépat nous, je vais faire mes paquets et prendre congé de ntad votre mère.

— Ne prolongez pas inutilement votre voyage, capita dil la comtesse avec une vague émotion. Je me sens fai seule ici, dans le dédale de ces intrigues, et je voudrais I que le général précipitât son retour.

— Pourquoi ces craintes?

— Je ne sais... Il me semble qu’un danger, qu’un m heur nous menace tous... J’ai tort, sans doute, mais reve vile... Je vous promets d’étre brave.

Peu d’heures après cet entretien, le capitaine de Chalot partait en chaise de poste pour Bordeaux, qu’il avait don pour but et terme de son voyage.

— Bordeaux, mon cher marquis, avait dit la baronn c'est toujours la Gascogne, toujours le patois, et la Gironi a beau s’enfler, c'est toujours la Garonne ; mais enfin vot quittez Itouillac et le Gers, est-il besoin, heureux mortel de vous souhaiter un bon voyage?

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