‹ Les Jésuites de la légende (volume 2)Chapitre 7 sur 16 · IV. — Le Catéchisme des Jésuites, de E. Pasquier · texte numérisé non relu

IV. — Le Catéchisme des Jésuites, de E. Pasquier

Antoine Arnauld, dans son plaidoyer, n'accusait pas seulement les Jésuites de régicide théorique. C'était peu pour eux de lancer en circulation des principes abominables, ils faisaient pis, ils les appliquaient, et il ne fallait que regarder pour trouver leur action dans tous les grands attentats dont frémissait alors l'Europe

(1) Voir, outre les livres signales dans les piTccdcnts chapitres : Carayon, Documenit inédits. Doc. B. C. [Bollcmare], Documenlt, t. II, art. 3. Poirson, Hitl. de Henri IV, 4 iiî-i2, 1865, t. lll et IV. Fcrct, op. cit., t. I. Appendice I. Fouqueray, Le dernier ijilerrogaloire et Vexécution de /. Chastel. Eludes, 5 janv. 1905. Prat, Recherches, Pièeet justificatives, doc. VIIl (récit du Père de Mena).

entière. En France, aux Pays-Bas, en Angleterre, ils encourageaient, ils soudoyaient les assassins.

Tenons-nous en à la France, et reprenons les faits oii nous les avons laissés. Encore une fois ce n'est pas une histoire que nous esquissons; mais il faut bien s'arrêter un peu à ces épisodes, beaucoup moins pour justifier les accusés que pour faire toucher du doigt les procédés. Il importe qu'on voie sur quelle base reposent ces légendes, et ce qu'on trouve quand on se donne la peine de gratter un peu le sol.

Donc le Parlement, saisi des requêtes de l'Université contre les Jésuites, ne se trouvait pas sans doute complètement convaincu par l'éloquence d'Antoine Arnauld, car il hésitait à frapper. Tout à coup, 27 décembre, Jean Chastel attente à la vie du roi. Tout de suite on remarque qu'il a été élève des Jésuites. Les conclusions pratiques ne se font pas attendre.

Ici encore notons les dates, elles ont leur éloquence : 27 décembre, tentative de régicide; le soir même perquisition chez les Jésuites de la rue Saint- Jacques; le 28, procès; le 29, exécution de Chastel. Neuf jours après, procès particulier des Pères Guéret et Guignard, le premier, ancien professeur du meurtrier, le second, coupable d'avoir conservé des écrits séditieux. Le premier est acquitté, le second condamné et pendu, tout cela, le 7 janvier i595. Le 8 et le 9, expulsion des autres Jésuites de Paris. Le tout a duré 13 jours. Et l'on dit que les procès traînaient en ce temps-là! Pas de débats, pas de plaidoiries, pas de défense; « neque serra to jtiris ordine^ neque partibus auditis », ne peut

s'empêcher de remarquer de Thou lui-même. Comme crimes allégués, la participation aux deux derniers régicides, celui de Barrière et celui do Chastel.

Une si m pie question préliminaire : cette précipitation, après la hâte semblable mise quelques mois plus tôt à i^prendre les vieux procès, est-elle de bon augure pour la justice? A aller si vite, prouvait-on qu'on cherchait la vérité? Il semble qu'à priori, avant toute enquête critique, il est bien permis à Thistorien, il est même imposé de se tenir en défiance. Toutes les pièces à charge proviennent de ces juges si prompts à accuser, si prompts à condamner, ou de leurs amis. Peut-on les en croire sur parole? Un simple détail que nous copions dans TEstoile en dit long sur leur état d'esprit : « Leur bibliothèque, qui estoit ample et belle, fut exposée au pillage, jusques aux revendons et plus piestres frippiers de l'Université. On disoit qu'on y avoit trouvé plusieurs papiers escrits contre le Roy desquels messieurs les revisiteurs ne firent si bien leur proufit que des bons livres grœqs et latins qui furent jugés de bonne prise, à la requeste de messieurs les gens du Roy, qui s'en accommodèrent les premiers, selon leurs conclusions ; et après les autres, chacun selon son mérite et qualité » (1). Des amateurs de livres grecs et latins évidemment ne sont pas les premiers venus. Nous trouvera-t-on bien difficiles maintenant si nous criblons de points d'interrogation leurs récits et ceux des leurs? Qui s'approprie sans plus de façon le bien d'autrui peut fort

(i) Page 254 (janvier 1595).

bien n'être pas très délicat sur la vérité. Nous sommes en pleine morale relâchée.

Passons aux deux attentats dans lesquels ces peu scrupuleux personnages ont voulu impliquer les Jésuites.

Et d'abord, que Barrière ait été encouragé dans son criminel projet par divers ecclésiastiques, un Carme, un Capucin, le docteur Aubry, et enfin le Jésuite Varade, pour une foule d'auteurs, le fait ne souffre pas discussion. Les Jésuites peuvent s'en défendre : il est trop clair que leurs plaidoyers sont intéressés et l'on passe outre (1).

Lorsque l'on examine sur quelles relations contemporaines repose l'allégation, on est, au premier abord, quelque peu intimidé par l'ensemble imposant de$ témoignages contemporains. C'est le plaidoyer d'Arnauld, la Chronologie de Palma-Cayet, l'histoire du grave président de Thou, les remontrances de M. de Harlay à Henri lY lors du rappel des Jésuites, le journal de l'Estoile, les Mémoires de la Ligue, les affirmations d'Etienne Pasquier. Comment ne pas se rendre? (2)

(1) Henri Martin, HitL de France, t XI, 470-477 (Paris, 1844, 8«). Pcrrens, l'EglUe et l'Etat tous Henri IV, I, pp. 205-207 (Paris, 1877, S"). Douarche op. cit. Grande Eneyel. act. Barrière. Mariejol, Hist, de France de M. Lavisse, t. VI, vol. I, p. 393. Feugère. OEuvret choiiiet d'E. Pasquiei\ p. CLXIX, etc., etc.

(2) Plaidoyer d'Ârnauld dans les Annalet det ioi-disant Jésuites^ tome II, p. 523, 524; Exlraict du procès criminel fait à Pierre Barrière dit la Barre^ natif d'Orléans, Tours 1593; Procédure contre Jean ChasteL.. avec Vhistoire prodigieuse du détestable parricide attenté contre le dit sieur Roi par Pierre Barrière d la suscitation des dicts Jésuites^ (Mémoires de Condé t. VI, 3* partie. Pièces^ 4 et 5, p. 142, la Haye, 1743, in-4"); Bref discours du procès criminel fait à P. Barrière, dans les Archives curieuseSt t. Xlil,

Voici donc en deux mots ce qu'on raconte. Barrière, dans son premier interrogatoire n'avait rien dit sur ses complices ou instigateurs. Une fois condamné à mort, mais ignorant encore la sentence, il fut conduit à la chambre de torture pour y compléter ses dépositions. Quand il se vit lié au chevalet, et sur le point d'être « tiré », il supplia qu'on n'allât pas plus loin, et com* mença ses aveux. Il chargea d'abord quatre moines de Lyon, dont on ne donne pas les noms, un Carme, un Jacobin, un Capucin, un Jésuite, d'autres disent un ecclésiastique de l'archevêché. A Paris, le docteur Aubry, curé de Saint-André-des-Arcs, ligueur acharné, l'aurait fort encouragé, lui aurait conseillé de voir les Jésuites. Le Père Varade, recteur du collège, l'aurait béni, lui et son entreprise. Un autre Jésuite aurait reçu sa confession, mais sans qu'il y fût parlé de la grande affaire. Un troisième, prédicateur en vue, aurait, lui aussi, approuvé la projet. Sur quoi Barrière acheta un couteau, et le reste.

Tel est, en résumé, le récit qui, encore aujourd'hui, est accepté des auteurs les plus sérieux. Mais, la défiance

339; Pasquicr, Caléehitme det Jétuites, 2' partie, p. 44; Lettrée, livre 21, n. 2, p. 631; Recherches, livre III, ch. 42. 326; Mémoires delà Ligue, t. V,- p. 434; de Thou, liv. 107; l'Estoile, t. Il, p. 174; Palina-Cayet, Chron. novenaire, cdit. Michaud, {. I, p. 507.

Démentis des Jésuites : P. Clément Dupuy, Discours apologétique prononcé devant le Parlement de Paris, dans les Recherches du P. Prat, t. V, p. 35. P. Barny, Deffenses de ceux du Coll. de Clermont, dans du Boulay, Hist. universilaiis, t. VI, p. 86G-889,; Jouvency, Hist. Soc. Jesu, lib. XII, 10, 32; Richeomc, Plainte apologétique, Bordeaux» 1606.

étant la première vertu de Thistorien, qu'on nous permette de le cribler de points d'interrogation.

D'où vient qu'on n'ait pas cherché les noms de ces moines lyonnais? et que, de tous ces religieux compromis, un seul sorte de l'anonyme, un Jésuite? D'où vient même qu'on ne nous donne pas le nom de ce Jésuite prédicateur, aussi coupable cependant que Varade? Les juges étaient-ils si peu soucieux de connaître toute la vérité et de punir tous les coupables (i)?

Les Jésuites du temps demandaient encore : Si Varade était coupable, d'où vient qu'il n'a pas été poursuivi? Le père Richeome pouvait dire à Henri IV, répliquant aux racontars de Pasquier : « Mensonge que Varade s'enfuit déguisé, car il sortit de Paris avec le bon gré et passeport de Votre Majesté, et ne pensoit point sortir tant il estoit asseuré de sa conscience; mensonge qu'il allât à Rome, mensonge qu'il y soit, et y a plus de quinze ans qu'il n'y a esté » (2). D'où vient encore que ni Varade, ni l'autre prédicateur ne soient sur la liste des ligueurs réputés dangereux qu'Henri IV, à son entrée à Paris, pria de s'éloigner (3) ?

C'est dans la chambre de torture que Barrière a fait ses aveux. On nous fait bien remarquer, et avec insistance, que la torture n'avait pas encore commencé pour de bon quand il demanda à parler, qu'il était simple-

(1) Ce prédicateur ne peut être que le Père Commolet, accusé par Pasquier et autres, d'avoir annoncé à Tavance un grand changement.

(2) Plainte apologétique, p. 231-232. La môme réflexion vaut pour Commolet, p. 236.

(3) L'Estoile, II, p. 229.

ment lié, attendant le premier tour de treuil. Est-ce sérieux? Celui qui parle va être torturé, et il supplie qu'on n'aille pas plus outre.

Et quand même, où sont les confrontations? les enquêtes minutieuses faites avec le soin qu'exige un procès criminel? Barrière en avait dit assez, son crime était assez manifeste pour qu'il fût condamné. Mais les autres ? Qu'en pensent nos modernes redresseurs de torts?

Aujourd'hui le premier soin d'un tribunal serait d'examiner l'état mental du prévenu. N'y a-t-il pas des épidémies de folie? Les cervelles prédisposées à l'aliénation mentale ne prennent-elles pas souvent leurs idées fixes dans l'atmosphère ambiante, dans les préoccupations du jour? Mais que pensent les aliénistes du cas Barrière? Déjà, dans le temps, les Jésuites parlaient de lui comme d'un fou, ils citaient certains faits qui étaient d'un détraqué; faits d'ailleurs faciles à vérifier, toute la ville de Lyon en avait été témoin.

Il est vrai, Pasquier, qui a insisté sur ce détail, que la torture n'était pas commencée quand il parla; ajoute encore qu'il avait tout son bon sens. Mais, ailleurs, il le présente comme un « esprit foible » que les Jésuites « ont charmé par les saincts Sacrements de l'Eglise ». Va-t-on persister à prendre pour argent comptant les dires d'un « esprit foible », menacé de la torture? Est-ce dépasser les limites permises du doute historique, que de se poser ces questions (i)?

(1) Pasquier, Catéchisme, p. 223. Richeomc, Plainle apologétique, p. 232-235.

Mais il y a plus. Barrière a-t-il vraiment chargé Yarade, le docteur Aubry, et quatre ou cinq religieux anonymes? Sur quoi s'appuie le récit traditionnel ? Où sont les procès-verbaux de la déposition? Sans doute, pas mal de gens en ce temps-là, graves et dignes de foi, assuraient que Barrière, jusqu'à la fin, avait persisté dans ses accusations. Le Père Clément Dupuy, dans sa réplique à Arnauld, le constate, et il ajoute : ce Sed velim ejus rei scriptum certum proferri ». Des mots, c'est bien; des pièces authentiques, c'est mieux (2). En a-t-on jamais produit? On a retrouvé les procès-verbaux originaux des interrogatoires de Ghastel. Mais ceux de Barrière, où sont-ils?

Il est vrai, Estienne Pasquier assure quelque part les avoir vus. Mais nous avons dix raisons pour une de nous défier de l'intègre gallican. 11 était fort passionné dès qu'il s'agissait des Jésuites. Devant eux, il perdait son libre arbitre. Au premier bruit de l'attentat, nous dit-il, « il se lascha à toute bride » contre les Pères. Cet aveu n'est pas pour rassurer. Et nous savons, par ailleurs, avec quelle légèreté il acceptait tout, dès que ces odieux ultramontains étaient en cause. Son Catéchisme est d'un homme singulièrement crédule.

Regardons-y de plus près. Pasquier nous a laissé de l'événement en question trois relations. Or, il est facile d'y relever une anomalie singulière.

En 1595, dans un mémoire écrit au lendemain même du crime, et reproduit en partie dans le Catéchisme^ ce

(1) Prat, V, p. 33.

qu'il sait de l'assassin, il affirme le tenir d'un autre : a Et m'en pouvez croire, dit-il, au péril de mon bien, de mon corps et de mon honneur; car je l'ai apris d'un mien amy qui est un autre moy mesme, lequel cstoit dedans la ville de Mclun lorsque ce fait advint » (1).

Un peu plus tard, dans une lettre non datée, mais postérieure à 1602, ce ec mien ami », devient Pasquier en personne. Lui-même, pour composer ce mémoire, sur l'ordre du roi, a compulsé les pièces originales.

Plus tard encore, dans les Recherches^ non seulement il a' vu les pièces, mais il a entretenu le régicide dans sa prison (2).

Pourquoi ce crescendo dans l'affirmation? Pourquoi n'avoir pas dit du premier coup qu'il était témoin auriculaire de ces écrasantes dépositions?

Voilà, sur un fait classique, indiscuté, bien des points d'interrogation. J'en ajoute encore un. Le mémoire de Pasquier a paru, sans nom d'auteur, en 1595, à la suite d'une plaquette intitulée : « Procédure faicte contre Jehan Chastel », probablement œuvre officieuse des parlementaires, et évidemment destinée à établir la culpabilité des Jésuites dans l'affaire du second régicide. Or, ce récit ne nous donne des faits qu'une version truquée. N'en serait-il pas de même du récit de Pasquier qui vient en appendice? Et en effet, c'est à la

(1) Caléeliitme, 2* partie, ch. 5 et 6. Le mémoire dont il s'agit ici, considéré par M. Feugère (op. cit. Introd.) comme perdu est reproduit dans Tappendicc à la Procédure contre Jean Chastelf de 159o, (t. VI des Mémoires de Condé).

(2) Lettres, livre 21, n. 2; Recherches, 1. III, ch. 42, p. 326.

lumière du procès de Ghastel, qu'il convient d'étudier celui de Barrière (1).

(1) Ajoutons en note quelques remarques.

D'abord, it faut tenir compte du silence de certains auteurs. Chcverny (Mémoires, édit. Michaud, p. 527) donne sur l'attentat les détails ordinaires, sauf ce qui regarde Varade et Auhi7. Sully, Economies royales (édit. Michaud, t. I, p. 122), s'en tient à ceci : « Il (le roi) eut des avis que les Jésuites, Capucins et autres zélez religieux pratiquaient des personnes pour entreprendre sur sa vie. » Suivent quelques lignes sur Barrière. Rien sur les aveux du coupable, ni sur Varade ou autres prétendus complices. Il ne rapporte que des bruits généraux et vagues. Pourquoi ce silence? Ailleurs, p. 190, le nom de Varade vient dans le récit, avec celui de plusieurs autres condamnés à faire amende honorable. Rien sur le motif. Et nous savons cependant que Sully n'aimait guère les Jésuites.

Enfin Henri IV lui-môme se chargea de les justifier dans la fameuse réplique du 24 décembre 1603 aux doléances du Parlement. « Quant à Barrière, disait-il, tant s'en faut qu'un Jésuite l'ait confessé comme vous dites, que je fus averti par un Jésuite de son entreprise, et un autre lui dit qu'il serait damné s'il osoit l'entreprendre. » Nous dirons un mot plus loin de l'authenticité de cette réplique.

Voici maintenant sur toute cette affaire la version des Jésuites. Barrière, venu Ji Lyon, avec son plan déjà arrêté, se mit à consulter des théologiens et provoqua une conférence. Le Père recteur. Père Majorius, interdit à ses religieux d'y prendre part. Le régicide fit célébrer à l'avance ses propres funérailles dans l'église Saint-Paul, preuve entre autres de sa folie. (Richeome, Plainte apologétique^ p. 231-232). A Paris, il consulta certainement Varade — il consultait tout le monde. Ce Père était un homme paisible, très aimé pour sa douceur. Quand Barrière se présenta, il allait dire la messe. Du premier coup, il vit qu'il avait affaire à un fou, et comme l'individu voulait se confesser, pour s'en débarrasser, il l'adressa aux Pères de la rue Saint-Antoine, non sans les faire prévenir d'avoir à se défier. Il eût dû prévenir le roi, dit-on ; mais on oublie que Paris alors était aux mains des Ligueurs. (CL Dupuy, dans le p. Prat, t. V, p. 36).

Rien de plus instructif que ce second procès.

Déjà, sans sortir du récit courant, il donnait fort à réfléchir (1).

Chastel, disait-on, étant tombé en de monstrueuses débauches, se croyait irrévocablement damné. Il n'avait plus, puisque l'espérance du salut lui était fermée, qu'à diminuer dans la mesure du possible les supplices de l'autre monde. Après tout, mieux valait être damné ut quatuor que ut octo. Or, il tenait des Jésuites, ses maîtres, que le bon moyen d'alléger à l'avance son enfer était de tuer le roi. Puis, « enquis s'il n'avait pas esté en la chambre de méditations, où les Jésuites introduisoient les plus grands pécheurs, qui voyoient en icelle chambre les portraicts de plusieurs diables de diverses figures épouvantables, sous couleur de les

(1; Sur cette affaire voir avant tout le travail do U. Fouqncruyfdans les Eludet religieutes, 5 janv. 1905, pp. 88-107). donnant pour la première fois in-extemo le texte des audiences du 29 dcceuibrc 1594, d'après les plumitifs du Parlement criminel au\ Archives nationales. Les interrogatoires du 28 sont reproduits, mais en quel état? dans la Procédure faicle contre Jehan Chculel, etc., loO.'J. (Mémoires de Condé^ t. VI, p. 126, sqq. Archives curieuse» de l'Hisi. de France, 1" série, t. 13, p. 373 et suiv.). Autres sources : Uclation du P. de Mena, t. V des Recherches du P. Prat, pp. 51-G8. Docuinonts A et B des Doeuments inédits de Carayon (Poitiers 1863).

Cfr. Mémoires de Chéverny, p. 525; l'Estoilc, II. p. 252-2 j6: Pahna- Cayet, p. 623-629; Sully, Œconomiques, p. 190. (Collection Michaud). De Thou, liv. CXI, ch. 18; Mém. de la Ligue, t. V, p. 235. Crevier, Hisl. de l'Univ., t. VI, p. 473.

réduire à une meilleure vie, pour esbranler leurs esprits et les pousser par telles admonitions à faire quelque grand cas, a dit qu'il avait esté souvent en ceste chambre de méditations, etc.. »

Voilà déjà qui sent terriblement l'importation allemande et protestante.

Puis ces affirmations étranges étaient en contradiction flagrante avec ce que nous savions par ailleurs. L'Estoile, qui ne manque pas une occasion d'enregistrer ce qui se raconte contre ces « vipères » de Jésuites, nous apprenait déjà que Chastel avait « deschargé de tout les Jésuites, mesme le Père Guéret son précepteur ». II avait dit « avoir entrepris le coup de son propre mouvement et que rien ne lui avait poussé que le zèle qu'il avait à sa religion » (1).

S'il en était ainsi, il n'y avait qu'une chose à faire, laisser les Jésuites en paix. Qu'ils eussent ou non failli lors des troubles, qu'il y ait eu- de leur part certains excès de zèle ligueur, le pardon du roi avait passé par là-dessus. Mais cette indulgence ne faisait pas l'affaire de tout le monde.

Six mois auparavant toute l'éloquence d'Arnauld et de Louis Dollé, parlant au nom des ennemis de la Compagnie n'avait abouti qu'à laisser les choses en l'état. Mais, à l'intérieur même de ce Parlement qui se refusait à les condamner, les Jésuites avaient d'implacables adversaires, bien décidés à aller de l'avant, et, en tête, quelques-uns des plus marquants entre les

(i) T. II, p. 2a2-253.

magistrats, Achille de Harlay, par exemple, de Thou, Louis Servin.

Or, si nous en croyons le chancelier de Cheverny, ils pactisaient en cela avec les protestants. Ils eussent voulu « donner ce contentement aux huguenots et aux mauvais catholiques de ruiner ainsi les dits Jésuites ». Ils ne cherchaient qu'un prétexte; le prétexte se présenta (( plausible à tout le monde » (1). Chastel avait été élève au collège de Clermont. Cela suffisait. Quoi de plus simple que d'envelopper tous les maîtres dans le crime et dans la condamnation de l'élève? Ainsi fut fait.

On ne s'informa pas des autres maîtres que Chastel avait pu avoir après son séjour chez les Jésuites. Il y avait sept mois qu'il étudiait dans l'Université, sous le professeur de droit Marcilius; et, si les théologiens avaient soutenu des théories qui déplaisaient à ces Messieurs du Parlement, les juristes parfois les avaient de beaucoup dépassés dans l'audace de leurs affirmations. L'Université avait été très loin aussi dans le même sens. Chastel était « enfant de l'Université à l'époque où celle-ci conduisait ses élèves d'église en église pour conjurer le ciel d'éloigner à jamais du trône de saint Louis un prince hérétique tel que le roi de Navarre; il avait pu entendre alors les terribles anathèmes que les docteurs de cette Université lançaient contre le Béarnais, l'excommunié, le relaps » (2).

On n'eut garde de soulever la question : les docteurs

(1) Mémoirei, p. 339-541.

(2) Fouqueray, p. 92-95.

avaient fait la paix avec le roi. Le passé était oublié, mais il importait toujours de savoir ce que le régicide avait tiré des leçons des Jésuites. Et maintenant qu'avait répondu Ghastel?

Nous l'avons dit. D'après les uns, il avait déchargé ses anciens maîtres; d'après les autres, il raconta « leur avoir ouy dire qu'il estoit loisible de tuer le roi, et qu'il estoit hors de l'Eglise, et ne lui falloit obéir ni le tenir pour roy jusqu'à ce qu'il fust approuvé par le Pape » (1).

Cette dernière version fût-elle vraie, le témoignage du régicide était-il recevable? Tout comme Barrière, son cas relevait beaucoup moins de la justice que de la médecine. Et puis, après ses dépositions, pourquoi n'avait-on fait aucune enquête, ouvert aucun procès, provoqué aucun débat? De quel droit plusieurs centaines de citoyens, du jour au lendemain, avaient-ils été jetés à la frontière? Pourquoi les bannir sans les entendre, au risque de mêler innocents et coupables? Depuis quand avait-on le droit de chasser des Français sans ombre de procédure? A supposer que plusieurs eussent failli, qu'ils eussent, dans leurs leçons, leurs sermons ou autrement, dépassé les limites fixées par l'enseignement à peu près unanime de l'époque, il fallait le prouver d'abord. Puis, étaient-ils les seuls à avoir excédé? Chez les Parlementaires eux-mêmes et en Sorbonne, d'autres n'avaient-ils pas aussi été bien loin? Pourquoi s'en prendre aux seuls Jésuites et à tous les

(1) Palma-Cayct, p. 624.

Jésuites? Voilà ce que, jusqu'ici, à s'en tenir aux seuls documents officiels, on avait à se demander.

Mais aujourd'hui, grâce à une découverte récente, nous pouvons aller plus loin et voir un peu plus clair dans les manipulations malhonnêtes d'où sortent les plus tenaces des légendes anlijcsuitiques.

Chastel avait été interrogé deux fois, le 28 et le 29 décembre. On a retrouvé aux Archives nationales, dans les plumitifs du Parlement criminel, le procèsverbal du 29, resté complètement inédit. Celui du 28 manque sur les registres, ce qui est étrange, alors surtout qu'une plaquette de 1595 assure nous en donner le contenu. Elle porte le titre : « Procédure faicte contre Jehan Chastel y escholier estudiant au collège des Jésuites, . . par la cour du Parlement de Paris et arrests donnés contre le parricide et contre les Jésuites ».

Allons immédiatement à la pièce dont nous avons l'original.

Ce qui en ressort d'abord avec évidence, c'est qu'on avait largement raison de tenir Chastel pour un déséquilibré. 11 a grandi au milieu des excès de la Ligue; il a entendu partout, surtout dans les chaires, discuter les cas où il serait loisible de tuer un tyran. 11 s'est habitué à considérer Henri de Bourbon comme un monstre, et sa conversion comme une hypocrisie de politique. Puis vint le moment où, complètement égaré par des inquiétudes de conscience, des remords, des scrupules, pris de désespoir, il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de salut possible. Pas un prêtre n'aura assez de pouvoir pour l'absoudre. Une ressource lui

reste, commettre un meurtre tel qu'il soit assuré luimême d'être condamné à mort. Mais alors tout prêtre aura le droit d'absoudre. Il obtiendra son pardon, et il sauvera son âme (1). Mais quel meurtre commettre qui lui assure ainsi une mort certaine? Il tuera le roi. Après tout, cela même ne sera pas un péché : il est loisible de tuer un tyran. Il l'a appris aux prédications du cordelier Garinus, un ligueur des plus compromis. Pris de cette idée fixe, tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, il l'interprétait dans le sens de sa folie. Dans les gestes les plus indifférents des passants les plus inconnus, il devinait des approbations. Tout le monde lisait dans son âme.

Quant aux Jésuites, à voir les questions posées par les juges, on sent l'impatience de les trouver en faute. Mais rien. Rien sur leurs prédications; rien sur leurs conseils; rien, ou une bagatelle, sur leur enseignement. Jusque sur l'écliafaud, Chastel répéta qu'il ne se voulait damner pour accuser autrui. Aussi bien, le plus compromis, le Père Guéret, après les tortures obligatoires, fut relâché faute de preuves. Voilà donc les Jésuites, de par les seules pièces officielles et authentiques subsistantes, absolument hors de cause (2).

Comparez maintenant la plaquette de 1595; ce qui

(1) On trouvait déjà ces détails dans la relation du Père de Mena. Prat, V, p. 36.

(2) Sur leur enseignement on ne trouve que ceci :

« Remonstré qu'il a dict par ses interrogatoires n'avoir entrepris ce très meschant parricide que pour sauver son àmc, en ouUrc a dict qu'il aymoit mieux damner son àmc quatuor que octo; où il a apris ceste doctrine. A recogncu qu'il l'a ainsi dict par ses interrogatoires et

en ressort, c'est que les Jésuites sont coupables. D'où vient la différence? Elle a, dit-on, été faite sur les procès-verbaux du 28 décembre. Pourquoi ceux-ci ont-ils disparu des registres? Pourquoi n'a-t-on pas tenu compte de ceux du 29? Et l'on se demande si les documents ont été reproduits intégralement, sans maquillage? Et si, en ce qui concerne Chastcl, la plaquette ne nous donne qu'une vérité truquée, nous avons le droit de tenir aussi pour suspect l'appendice relatif à Barrière. Il est dommage vraiment, pour l'honnêteté des parlementaires, qu'on soit amené à se poser tant de questions sur leurs faits et gestes. Et n'oublions pas qu'à leur tète se trouvaient les intègres de Harlay, de Thou, Servin; tandis que les amis des Jésuites, car ils en avaient même au Parlement, sont traités de petits esprits (i).

Nous ne sommes pas au bout des épisodes qui, sur la formation des légendes antijésuitiques, projettent

a apris ces nombres en la philosophie. — Où il a apris la philosophie. A dict l'avoir aprisc soubs le Porc Gucret. »

Le professeur avait dû lui apprendre qu'il y a des degrés dans la damnation; et que les œuvres bonnes faites en état de péché mortel, bien que non méritoires, peuvent empêcher cependant les démérites, et par suite la damnation, d'augmenter en intensité.

(1) De Thou était parmi les juges de Chastcl (Fouqucray, p. 95), il savait pertinemment à quoi s'en tenir sur les déclarations de l'assassin. Il écrit cependant que Ghastel déclara « saepe in illa, in qua fuerat cducatus, schola, audivisso liccre rcgem occidere, quippe tyrannum, neque a pontifice approbatum »> Hitt. mei temporis, lib. CXI, ch. 18. Cil est la morale relâchée?

une lumière crue et nette. Il y a Taffaire du Père Guignard.

Dans les perquisitions qui furent faites chez les Jésuites, à la suite de l'attentat, on trouva parmi les papiers du bibliothécaire, le Père Guignard, certains ouvrages et manuscrits qui furent jugés de bonne prise. LÀ-dessus on fit son procès, on le condamna et on le pendit en place de Grève. Ordre avait été donné sous peine de mort de brûler ou lacérer les ouvrages écrits pendant la Ligue contre le roi de Navarre. « Sous peine de mort »; le tort du bibliothécaire fut de ne pas prendre la menace aux sérieux, et il paya, seul, pour tous les bibliothécaires de Paris.

Mais que disaient ces papiers qui méritât la potence? Les Jésuites contemporains paraissent assez vaguement renseignés. « On trouva en son pupitre, écrit l'un d'eux, certains cayers escripts de sa main, et traittant des troubles passés en entreprinse de frère Jacques Clément, Jacobin. » Le P. Rybeyrette est plus précis; c'était « un sermon qu'il avait faict pendant la Ligue et se pouvoit rejeter sur l'erreur du temps plutost que sur la malice d'un homme mal intentionné ». Pour le P. de Mena, ce papier avait été « escrit et recueilli des livrets imprimés » lors du meurtre d'Henri III, « sans que jamais ni en ses prédications, ni en ses leçons ordinaires, ni en ses propos familiers, on l'eust ouy parler sinistrement contre les roys » (1).

Les documents parlementaires sont autrement expli-

(1) Carayon, Doc. A. p. 72; B. \u 27. Prat, V, p. 62.

cites. Dans les manuscrits du bibliothécaire on avait relevé des phrases comme celles-ci : a Le Néron cruel a été tué par un Clément et le moine simulé depesché par la main d'un vrai moine. — Le plus bel anagramme qu'on trouva jamais sous le nom du tyran defunct estoit celuy par lequel on disoit : 0 le vilain Hérode. — L'acte héroïque fait par Jacques Clément, comme doué du Saint-Esprit a été justement loué. ~ Si on ne peut le déposer (le Béarnois) sans guerre, qu'on guerroyé : si on ne peut faire la guerre, qu'on le fasse mourir, etc. »

C'est pour cette dernière proposition, indéfendable dans les termes ou elle nous est parvenue, que Guignard fut accusé de complicité morale avec Chastel, et condamné à mort.

Avant d'être pendu et étranglé en place de Grève, il devait préalablement en faire amende honorable, demandant pardon d'avoir parlé « meschamment et malheureusement et contre vérité ». Or le P. Guignard refusa, disant qu'il ne pouvait le faire qu'en offensant sa conscience. Pressé de nouveau, menacé, s'il s'obstinait, d'avoir son supplice remplacé par une mort plus affreuse, récartèlement ou le bûcher, il « a dict que quant on le devroit brusler à petit feu il ne le dira jamais et que c'est contre sa conscience, que ce qu'il a escript a esté au temps que le roi estoit héréticque et n'a entendu parler que contre les héréticques » (1).

Cette déclaration est grave. Un mourant qui croit en Dieu, et sait qu'il va répondre de la moindre de ses

(1) Fouqueray, loc. cit., p. 105.

paroles devant le juge suprême, a le droit d'être entendu, quand, sur sa conscience, et au risque d'une aggravation de peine, il proteste de son innocence. Que dirait-on, si, au lieu d'être un vulgaire Jésuite, le condamné était, par exemple, un protestant victime de l'Inquisition? Quel jugement porterait-on sur toute cette procédure?

Guigna rd assurait donc en face de la mort qu'on dénaturait sa pensée. Il avait bien écrit quelque chose qui n'était pas pour plaire beaucoup au roi; mais c'était, à l'époque où Henri de Navarre encore protestant, et protestant relaps, ne donnait aucune espérance de conversion sérieuse. Pour ceux qui considéraient l'orthodoxie catholique comme condition sine qua non de la légitimité, le Béarnais restait usurpateur, et on avait le droit de le combattre. Guignard, avec toute une moitié de la France, avait dit cela. Avait-il été plus loin? Avait-il, poussant jusqu'au bout les conséquences du principe, accepté et appliqué au cas présent la déclaration de saint Thomas louant les meurtriers de Jules César et concluant : « Tune enim qui ad liberationem patriœ tyrannum occidit laudatur et prœmium accipit » ; — c'est fort possible. L'Université, le Parlement, des provinces entières en avaient dit bien d'autres. Mais du jour où Henri s'était converti les conditions avaient changé. Rien n'empêchait de le tenir pour roi légitime et de lui prêter serment. Les Jésuites pouvaient se rendre le témoignage qu'entre tous les ordres religieux, ils avaient été les premiers à reconnaître Henri IV. Guignard, en mourant, exhorta la foule à prier pour le

triomphe de la foi et pour l'union du royaume, comme lui-même « depuis la réduction de la ville a toujours prié pour le roy en ses mémento » (1).

Il était donc, lui et ses confrères, en règle avec sa conscience, exactement dans la même situation que la majorité des Ligueurs : adversaire d'Henri IV protestant, sincèrement soumis à Henri IV catholique. Que voulaiton de plus?

Mais un dernier doute subsiste. Qu'avait-il écrit au juste? Où sont les pièces originales? Pouvons-nous, en matière aussi grave, nous en tenir aux pièces de seconde ou troisième main qui nous restent? Un tribiuial qui voudrait reprendre le procès, se trouverait-il suffisamment éclairé pour maintenir la sentence de déshonneur? J'en doute; et il n'est peut-être pas inutile de le remarquer ici, tout le monde, en ce temps-là, ne fut pas également convaincu de l'authenticité absolue des propositions incriminées. Je ne parle pas des Jésuites dont le témoignage serait suspect (2). Mais un mot du chancelier de Chéverny nous autorise à poser encore ce

(1) Fouqueray, p. 105. P. de Mena (Prat,V, p. 52, Carayon, Document B, p. 5, 6.

(2) Le P. Richcomc fait remarquer que, pour un théologien (Guignard avait été professeur de théologie), la proposition 6* était rédigée en un style assez étrange. Un professionnel aurait-il jamais écrit ceci : « L'acte héroïque fait par Jacques Clément, comme don du Sainct Eiprii appelé de ce nom par les théologiens, a este justement loué par le feu prieur des jacobins Bourgoin, confesseur et martyr. » Il y a là des impropriétés d'expression, d'autant plus étranges que le rédacteur en appelle au langage théologique, ce qui étonne sous la plume d'un homme du métier. Guignard devait savoir ce qu'en théologie on appelle don du Saint-Esprit. {Plainte apologétique^ p. 226).

point d'interrogation. Lui-même avait donné les ordres nécessaires pour le procès de Chastel et était en mesure de savoir le dessous de bien des choses. Il écrit dans ses Mémoires :

« Les premiers du Parlement — notons que ces premiers du Parlement sont des gens comme de Thou, de Harlay et autres vénérés magistrats — leur en voulaient mal (aux Jésuites) d'assez longtemps, ne cherchant qu'un prétexte pour miner cette Société... (Ils) commirent quelques-uns d'entre eux qui étaient leurs vrais ennemis, pour aller chercher et fouiller partout dans le collège de Clermont où ils trouvèrent véritablement, ou peut-être supposèrent, ainsi que quelques-uns l'ont cru, certains écrits particuliers contre la dignité des rois... »

Henri IV, non plus, qui au premier moment avait été outré de colère contre les Jésuites, n'était pas très sûr de la provenance de ces pièces quand il disait à M. de Harlay : « Celui qui fust exécuté le fust sur un autre sujet que l'on dict s'être trouvé dans ses papiers » (1).

A ce dernier doute nous n'attachons pas plus d'impor-

(1) Chéverny, Mémoires. Ed. Michaud, p. 541.

On a nié L'authenticité de la réplique de Henri IV à M. de Harlay, telle que la rapportent les défenseurs des Jésuites, et on lui oppose le le discours anodin reproduit par de Thou. (Livre 132, cf Douarche, p. 177).

Sur quoi les Jésuites répliquent que, s'ils sont, eux, suspects de partialité dans un sens, de Thou ne l'est pas moins dans le sens du Parlement. U oppose sa version à une version italienne publiée un an après les événements, à Tournon en Vivarais. Mais il en existe une autre

tance qu'il ne mérite. Le P. Guignard eût-il réellement écrit et pensé ce dont on Taccusait, sa mort n'en reste pas moins une monstruosité.

Notons la suite; elle complète le tableau, et ajoute certains arrières plans curieux.

« Sur les biens confisqués (des Jésuites) le Parlement assigna des pensions aux Huguenots. Leur bibliothèque, une des plus riches de France, devint, selon l'expression de TEstoile, la proie des plus piètres frippiers de rUniversité. Beaugrand et Gosselin, deux prédicants fanatiques, s'installèrent dans les chambres de ceux qu'ils avaient contribué à expulser. Passerat, qui avait accusé les Pères d'être des accapareurs de testaments, pensa que son zèle lui donnait bien le droit de les voler; il s'empara de plusieurs de leurs livres et de leurs meubles, et se logea dans l'un des meilleurs appartements de leur collège. Et, satisfait de la réussite de cette affaire inespérée, Duplessis-Momay écrivit au sieur de Sancy, proche parent de Harlay, et l'un des acteurs du drame ces lignes qui expliquent tout : « Votre prudence a paru en ce que vous avez si dextrement pris l'occasion pour l'expulsion des Jésuites. C'est

antérieure, rédigée en français avec le concours des seigncui's de Souvré, de Sigongne, d'André de Laurcus et autres témoins auriculaires, puis traduite en latin, et, un mois après l'audience, envoyée au père général. Elle est reproduite en abrégé par Dupleix dans son Hiitoire de Henri IV, par riiistoriographc Mathieu qui écrivait sous les yeux du roi, et acceptée par Mézeray, le protestant Schœll. {Court d*hUtoire des Etais Européent, t. XVII, p. 189 et 20o) cf. Prat, t. Il, p. 208, Rémi Couzard. De edielo Rhotomagensi Jesuitat in Galliam resUluenle. Paris, 1901, p. 126.

un coup inestimable sur ces nouveaulx estançons de la toute-puissance de Rome » (1).

En somme, le plan avait été fait à Tavance. A Tavance les Jésuites étaient condamnés, restait à saisir l'occasion. On avait essayé de les compromettre en exigeant d'eux un serment au roi, que certainement ils refuseraient, le roi n'étant pas encore absous : ils avaient accepté le serment (2). On leur avait intenté un procès, le procès avait échoué. On avait essayé de trouver leur main dans l'attentat de Chastel : Chastel les avait disculpés. « Donnez moi trois lignes d'un homme, et je me charge de le faire pendre », disait de Maistre. On trouva trois lignes d'un Jésuite inconnu, dont personne jusque là n'avait parlé. Il fut pendu, et ses confrères exilés sans plus de procès.

Et voici pour achever le tableau. Une partie de ceux qui portèrent la sentence, cinq ans auparavant, avaient fulminé contre Henri de Valois (5 fév. 1589), le déclarant déchu, et le condamnant à jeûner au pain et à l'eau, le reste de ses jours, en un couvent. « Qui est une chose étrange ! » ne peut s'empêcher de s'écrier l'Estoile, pour qui, par ailleurs, les Jésuites sont des vipères. Et le journaliste ajoute cette phrase curieuse et d'une belle inconscience : « Le procureur général avait (contre le Père Guignard) conclu au bannissement; et il y a grande apparence que s'il ne fût venu à mauvaise heure, comme on dit, il en aurait été quitte pour cela » (3).

(1) Fouqueray, op. cit., p. 106. Mémoires de D. M., 1824, p. 159-160.

(2) Prat, V, p. 53.

(3j T. Il, p. 265.

Et les Jésuites demandent depuis quand Ton a le droit de tuer les gens parce qu'ils viennent « à mauvaise heure ». Leur en voudra-t-on beaucoup s'ils se refusent à voir en toute cette affaire, avec M. Hanotaux, « un élan d'honnêteté nationale »9 mais bien, avec le protestant Sismondi, « une scandaleuse iniquité, un grand acte de lâcheté politique » (i).

Ce que nous cherchons avant tout, c'est de voir dans quel milieu intellectuel et moral s'élabore l'antijésuitisme. Il semble qu'ici le spécimen est complet.

(1) Hanotaux, Eludes hitloriquet^ p. 155. Sismondi, Hiit. des Françait, t. XXI, p. 323.

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