‹ Les Jésuites de la légende (volume 3)Chapitre 2 sur 17 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

C'est une histoire étrange que celle de la Compagnie de Jésus. Elle n'existe pas encore : celui qui la fondera un jour, et qui n'a, des vues de Dieu sur lui, que des idées assez flottantes^ est déjà accusé, calomnié, jeté d'un tribunal à l'autre. Bien vite, il comprend que c'est là son lot : partout où il ira, essayant de faire du bien aux âmes, il verra la persécution se dresser devant lui : Il s'y attend si bien, qu'à l'avance, il prend ses mesures en vue des procès à venir : il demande et il exige qu'on lui délivre les sentences d'absolution en due forme et par devant notaire. C'est que si l'épreuve est une bénédiction pour le persécuté, elle ne va guère sans scandale des faibles, et sans perte des âmes. Il faut donc l'écarter dans la mesure du possible. Si elle vient, saint Ignace ne s'en étonne, ni ne s'en afflige. Si elle ne vient pas, il s'inquiète et se demande : « Est-ce donc que mes fils ne

combattent plus? » Jésus n'a-t-il pas prédit aux siens la haine, la trahison, les malentendus, les flétrissures juridiques, la dispersion et jusqu'au déni du droit d'association? mais, beatit... Beati cum separaverint vos (Luc, VI, 22).

Donc pas une forme de persécution ne manquera à rOrdre nouveau, ni celle qui va jusqu'au sang et fait des martyrs, ni celle qui rompt les entreprises et fait des désœuvrés; ni les grossières accusations de gens sans aveu qui finiront par se faire noter d'infamie; ni les préjugés qui naissent on ne sait d'où, dans les meilleures têtes et dans les meilleurs cœurs; ni ces haines instinctives des ennemis de Dieu, qui peuvent faire souffrir, mais dont on est saintement fier, ni ces rivalités entre frères d'armes, autrement douloureuses, qui font couler le sang de Tâme, et auxquelles il n'est pas de compensation.

Et la lutte ira s'accentuant toujours. C'est à l'Eglise toute entière qu'il a été dit par Jésus-Chrit : « Puisqu'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi » (Joan. XV. 20). A ne considérer que le sang répandu pour la foi, la Compagnie de Jésus n'a été ni plus ni moins favorisée que les autres ordres religieux. Comme les fils de saint Dominique et ceux de saint François, comme les Carmes et les Augustins, comme les Lazaristes et les Prêtres des Missions Etrangères, partout où les Jésuites ont été porter la foi, il s'en est trouvé parmi eux qui ont eu la joie de donner leur sang. Mais s'il est une bénédiction évangélique qui leur est propre, à laquelle, du moins, ils ont eu plus de part que qui que

ce soit, c'est bien celle-ci : « Beati estis cum... dixerint omne malum adverswm vos mentientes propter me. Bienheureux, quand on accumulera sur vous tous les mensonges, à cause de moi » (Mat. V. 11).

L'histoire de la Compagnie de Jésus, c'est, pour une bonne moitié, l'histoire des calomnies au milieu desquelles il lui faut marcher. Pendant quelque temps elle les réfuta sans se lasser. Puis elle se fatigua de ce labeur stérile. Aujourd'hui, la plupart du temps elle laisse dire, sourit pour elle-même de ces inventions grotesques et méchantes; elle en gémit pour les autres. De là vient qu'une littérature envahissante et malsaine a pullulé autour d'elle. Les bibliothèques sont encombrées de livres et de brochures pour ou contre les Jésuites, surtout contre. Dans celle du British Muséum^ l'article Jésuites du Catalogue est si riche que l'administration, — honneur assez rare, — l'a fait imprimer à part et mettre en vente. Pamphlets et romans, drames et discours, chansons et histoires, vers et prose, in-folios et brochures : productions éphémères le plus souvent et qui ne sont guère la joie que du bibliophile, mais parfois productions durables. 11 en est qu'on réimprime périodiquement, chaque fois qu'un certain public est repris de ses accès de jésuitophobie : et Ton voit alors reparaître dans les gares de chemin de fer, ou au rez-de-chaussée des journaux à un sou, le Juif Errant et les Monita sécréta. Tel autre de ces ouvrages est devenu classique : tant qu'il y aura des Français, les fins lettrés dégusteront les Provinciales^ et si quelque malavisé a le mauvais goût de s'y ennuyer, comme

M°»c de Grignan, c'est tant pis pour lui : Bossuet n'était pas si difficile.

On aura beau s'insurger maintenant, le pli est pris; le préjugé est dans le sang; Pasquier et les Amauld, Pascal et d'Alembert, Michelet, Quinet, pour ne parler que des chefs de file, ont tant fait, et si bien, que les plus impartiaux des livres, les dictionnaires, ne peuvent que le constater : « Jésuite... pris en mauvaise part, famiL hypocrite dont il faut se défier; Jésuitisme, conduite, langage hypocrite... (Darmesteter) ». Nous n'y pouvons plus rien, dans le langage européen. Jésuite^ Jésuitique^ Jésuitisme^ ces mots impliqueront toujours une idée fâcheuse.

Et voilà qui n'est pas pour aplanir la tâche de l'historien. Le scrupule d'impartialité qu'on appelle aujourd'hui « point de vue objectif » est, en face de la Compagnie de Jésus, terriblement difficile. — Quel que soit le sujet qu'il aborde, s'il touche à l'Institut des Jésuites, aux œuvres, aux doctrines, aux hommes, immédiatement la polémique est là qui s'impose.

Car on a tout attaqué chez eux. Ils ont des saints, on a essayé de les leur enlever : saint François Xavier n'était pas de la Compagnie, saint François Régis est mort chassé de son Ordre, et saint Stanislas congédié du noviciat (i).

Saint Ignace n'est pas, ou est à peine l'auteur des

(1) Sur S' F. Xavier, voir Bartoli, Vie de saint Ignace, t. II, ch. VI (Trad. Michel, t. I, p. 173); sur S* F. Régis, voir Gros. S* F. Régis, Documents nouveaux, 1894, p. 182; sur S^ Stanislas, Analecia Bollandiana, t. XI, p. 451.

Exercices. Ce n'est pas sur ses Constitutions que vivent les Jésuites, mais sur les Constitutions modifiées et dénaturées par Lainez (i).

Ils ont eu de nombreux théologiens, mais de. second ordre, et plus brouillons que penseurs. Molinistes et probabilistes. Dieu sait quels flots d'encre ils ont fait couler pour le plus grand mal de l'Église . Leur éducation? une école de vertu superficielle et d'esprit mondain. On lui reproche aujourd'hui, de trop se défier de la nature humaine et de ne rien voir au-delà d'un ceftain idéal de discipline extérieure; — Sainte-Beuve, lui, discernait dans leur éducation du xvu^ siècle un Semi-pélagianisme déclaré, tendant au Pélagianisme pur, c'est-à-dire une confiance outrée en la bonne nature (2). Ils ne font pas maintenant assez de concessions à l'esprit du siècle; ils en faisaient trop jadis.

Leur direction? Pascal s'est-il assez moqué de la dévotion aisée f On les blâme aujourd'hui, dans une certaine école mystique, d'être raides et systématiques, et de ne rien voir au-delà du combat contre soi-même. Leurs missions? Ils ont eu des martyrs; beau décor qui masque des entreprises politiques ou commerciales. Leur dévouement au Saint-Siège? en réalité, asservissement de l'esprit catholique. Leurs histoires de persécutés? Mais « le cœur a-t-il été à la hauteur de leur

(1) Sur les ExereiceSj voir l'opuscule où le P. Watrigant répond aux objections et raconte l'histoire du livre, La Genèse des Exercices de saint Ignace, Amiens 1897. Sur les Conslilutions voir l'édition critique de Madrid, 1893, Introduction.

(2) Port-Royal, t. III, p. 482.

martyre? » (1). La vertu des individus? Qu'est-ce que cela prouve en faveur du corps entier? « Chaque Jésuite, écrivait labbé Galiani, était aimable, morigéné, utile, et toute la société, qui n était pourtant que la masse des individus, était odieuse, corrompue dans la morale, pernicieuse. Que d'autres expliquent cet étrange phénomène; pour moi, je m'y perds (2). »

La simple table des matières d'une Summa contra Jesuitds remplirait un volume; et s'il fallait réfuter, une bibliothèque n'y suffirait pas.

Un Jésuite allemand, le P. Bernard Dùhr, dans son curieux et savant ouvrage, Les Fables Jésuitiques, a réuni un certain nombre de ces calomnies, et s'est donné la peine d'y répondre. Tout naturellement il a choisi celles qui sont les plus populaires en pays allemand. Par exemple : le confesseur de l'impératrice Marie-Thérèse a violé le secret de la confession, en commimiquant à Rome les inquiétudes de sa pénitente sur le partage de la Pologne; les Jésuites ont empoisonné Clément XIV; Aquaviva est l'auteur des Monita Seçreta; les Jésuites allemands sont responsables de la guerre de Trente Ans, et les Jésuites français, très influents — on l'ignorait — aux Tuileries sur l'impératrice Eugénie, responsables de la guerre franco-allemande; le P. Petre, à la cour de Jacques II, a conspiré l'assassinat de Guillaume d'Orange; la Saint-Barthélémy est l'œuvre des Jésuites français, comme aussi la Révolution fran-

(1) Lacordaire, cité dans Le Canuet, Uontalemhert, t. U, p. 278.

(2) Lettres à M--* d'Epinay. T. II, p. 178. (S*« Beuve, Port-Royal^ t. III, p. 131).

çaise; un Jésuite au xvm« siècle s'est fait proclamer roi du Paraguay et empereur de Mamelouks, sous le nom de Nicolas l^^; le célèbre missionnaire de Chine, Adam Schall était marié; les richesses de la Compagnie sont scandaleuses, etc. Il y a ainsi trente-six chefs d'accusation. Et la liste est fort incomplète. L'auteur a laissé de côté ce qui intéressait moins ses lecteurs allemands. Mais quel est le pays d'Europe et d'outre-mer ou l'on ne pourrait écrire un livre semblable?

Et ici je ne puis m'empêcher de me poser une question. Yoilà trois cent cinquante ans qu'une atmosphère de défiance allant jusqu'à la haine entoure la Compagnie de Jésus. Le Jésuite ne peut ouvrir un livre d'histoire ou de littérature sans y trouver, sur le compte de celle qu'il aime à appeler sa a mère », les plus étranges récits. Le Jésuite sait qu'il est haï, méconnu, calomnié, qu'on se méfie de lui, qu'on travestit ses actes les plus innocents, que sa parole ne compte pas, qu'il lui suffit d'être ce qu'il est pour qu'on se tienne sur ses gardes. Il sait que beaucoup de gens qui lui sourient, affectent de le craindre et ne se gênent guère pour le mordiller par derrière. Il sait que toute initiative de sa part sera mal interprétée, et que, à tout le moins, on la traitera d'envahissement. Il sait encore qu'un écart de parole ou d'action, qui passerait inaperçu de la part d'un autre, venant de lui, sera grossi, et

prendra les proportions d'un méfait. Il sait qu'à son égard, on aura toujours des trésors de perspicacité pour lire au fond de ses intentions. Il a de fidèles et ardents amis, mais dont la voix encourageante ne couvre pas le bruit de tout ce qui se dit et s'imprime à son adresse.

Il le sait, ne s'en inquiète pas; il est le premier à rire de certaines inventions qui dépassent, par trop, la mesure permise. Et que voulez-vous, par exemple, que dise le Général de la Compagnie quand on lui écrit pour lui demander quelle raison si particulière il pouvait bien avoir de faire assassiner l'impératrice d'Autriche et le roi d'Italie? Il ne peut que répéter avec tous ses fils : « Mon Dieu, pardonnez -leur, ils ne savent ce qu'ils font (1) ».

Mais enfin, étant donné ce fait universel, je demande — et laisse à d'autres le soin d'examiner le problème — : si les Jésuites ont, comme on le dit, des défauts qui sont bien à eux, d'autant plus caractéristiques peut-être, qu'eux-mêmes ont plus de peine à se les avouer, quand ils ne les transforment pas en qualités, la faute n'en serait-elle pas, quelque peu, à la situation anormale, injuste qu'on leur a faite dès le début, d'hommes partout et toujours hors la loi, hors le droit commun?

Des défauts? Si chaque individu, chez eux, était absolument conforme à l'idéal proposé par leur saint fondateur à l'approbation des papes, béni et approuvé de fait par eux, canonisé en la personne d'une centaine de Jésuites déjà mis sur les autels, alors, il serait bien

(i) Correspondant, 10 janvier 1903, p. 30.

inutile de parler de défauts : ils n'en auraient pas. Malheureusement ils sont hommes, et il faut compter sur les défaillances individuelles.

Or ces défectuosités sont de deux sortes :

Les unes auront leur explication, je ne dis pas leur cause, dans la nature même de l'Institut. Cet Institut réclame un certain ensemble de vertus caractéristiques. De là, chez ceux qui, plus ou moins, s'éloigneront de l'idéal officiel, des défauts originaux. L'on comprend que si l'idéal du Chartreux n'est pas celui du Jésuite, les défauts du Jésuite imparfait ne seront pas non plus ceux du Chartreux méiliocre. De ces taches je n'ai qu'une chose à dire : on a tout droit de les reprocher aux individus; mais pourquoi en rendre responsable l'ordre tout entier? Le tort de ces religieux serait, non pas d'être trop Jésuites, mais de ne pas l'être assez?

A côté de ces défaillances-là, n'en signalerait-on pas d'autres dont l'origine purement extérieure, dont la cause, directe ou indirecte, n'est, ni Tordre lui-même, ni l'individu, mais les circonstances? Défauts, je me hâte de l'ajouter, qui s'atténueront dans la mesure ou l'individu progressera en sainteté, mais qui risqueront chez certains autres, de vertu moindre, ou de bon sens plus faible, de passer à l'état plus ou moins aigu.

Et par exemple, on leur reproche un certain particularisme : ils se mêlent peu, ils se tiennent à l'écart et font bande à part. Mais on ne cesse de leur faire entendre qu'on se défie d'eux, et de leur esprit envahissant. S'ils font des avances : esprit de domination; s'ils n'en font pas : esprit d'orgueil. Ils ont de leur

ordre une opinion exagérée : mais on ne cesse de s'occuper de lui; on lui fait Thonneur de le tenir pour redoutable, habile, influent; il mène tout, il fait tout, il est partout. Un livre est condamné à Rome? les Jésuites... Un professeur d'université est congédié pour enseignement suspect? les Jésuites... Un évêque reçoit un avertissement? les Jésuites... Dreyfus est condamné? les Jésuites... L'Eglise de France est persécutée? les Jésuites... Les congrégations sont supprimées? les Jésuites

Ils se croient nécessaires à l'Eglise, dit-on. Mais tous les écrivains hostiles à la papauté, affectent de ne voir qu'eux, et de les rendre, eux seuls, responsables des progrès de l'ultramontanisme depuis trois cents ans. S'ils ouvrent la correspondance de Voltaire, de d'Alembert et de Frédéric II, à toutes les pages ils liront ceci : « Le Jésuite détruit, ou aura vite raison du reste ». « Le Jésuitisme, écrivait Cuvillier Fleury, c'est tout ce dont on ne veut pas, tout ce qu'on hait : c'est ce qu'il y a de plus infâme et de plus vil, de plus fort et de plus saint, c'est l'Eglise tout entière (1). »

Les Jésuites, disent certains de leurs adversaires, sont, dans l'intérieur même de l'Eglise, l'élément obstinément rétrograde, tirant toujours dans le sens du passé, hostile à priori et par institution à tout progrès, à tout élargissement des horizons, traditionnel jusqu'à l'étroitesse, piétinant sur place, et anathématisant quiconque

(1) Cité par le P. de Ravignan, De l'Existence et de l'JnslUut des Jésuites, cdit. 1857, p. 7.

veut aller de Tavant. Vrai ou faux, le reproche n'est pas pour donner grande vanité corporative : mais voici qui est étrange. « Toutes les fois — je cite l'auteur d'une intéressante brochure sur les Universités allemandes, — toutes les fois qu'un théologien glisse vers l'hérésie, une Jésuitophobie aigiie se déclare chez lui. La haine de la Compagnie de Jésus est un des prodomes les plus significatifs de toute éruption schismatique. Cela est si vrai que, dès qu'un professeur d'Université commence à <c manger du Jésuite », il est prudent de contrôler son enseignement et d'examiner avec soin ses ouvrages. L'hérésie est proche. On peut être un excellent prêtre, parfaitement orthodoxe, et ne pas aimer la littérature, la théologie, l'exégèse ou la diplomatie des Jésuites. Mais quand cette réserve, ou même, si l'on veut, cette antipathie devient de la haine acrimonieuse, quand le S. J. agit sur un professeur comme le chiffon rouge sur le taureau, la défiance est parfaitement justifiée (1). » Le phénomène est curieux : voilà trois cents ans qu'il dure. Depuis trois siècles les Jésuites vivent ainsi dans une atmosphère absolument spéciale. Si la situation a sa conséquence dans ce qu'il faut bien appeler la psychologie du Jésuite, je n'en serais pas autrement étonné. Ce qui m'étonne au contraire, après cela, c'est que, pris en corps, ou pris individuellement, les Jésuites n'aient pas plus de défauts réels qu'ils n'en ont.

(1) Kannengieser. Les origines du vieux catholicisme ei les Universités allemandes^ in-12, Paris, p. 196.

— là —

Ce que je roadnîs nuiiiiteiiaiit, dans ce trayail, ce n^esl pas prà^îsêaieiit réfuter ce qui se colporte et se, colportera longtemps encore contre les Jésuites. A quoi bon? D autres Fout fait cent fois, et cela n'empêche pas la calomnie d^aller son train. De temps à antre une réfutation parait, c^est assez pour empêcher la prescription, pas asseï pour enrayer le préjugé. Je ne mlnterdirai pas cependant au passage d'essayer uu bout d apologie. Souvent je me contenterai, en face d affirmations devenues classiques, et qu'on répète de livre en livre sur la foi des maîtres, de poser des points d'interrc^tion. Est-on bien sur, mais absolument sûr de ce qu on affirme? je dis, sûr de cette certitude qui suffit pour écarter même Tidée d'un procès à réviser. Je m'estimerais assez payé de ma peine si je parvenais à éveiller certains doutes — rien que cela, — dans quelques esprits réfléchis. Or, pour arriver à ce résultat, il suffit presque d'analyser les procédés de Tantijésuitisme, d'en faire l'analyse psychologique, de voir comment s'est formé, comment s'entretient et se renouvelle le mythe Jésuitique. Au fond la réponse n'est pas à chercher bien loin. Don Bazile l'a donnée, il y a longtemps, dans son fameux couplet : « La calomnie. Monsieur? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez : j'ai vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de méchanceté, pas d'horreurs,

pas de conte absarde qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien; et nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage, pianissimo^ murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille et piano^ piano, vous le glisse adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando^ de bouche en bouche, il va le diable; puis, tout à coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait? » (1).

11 n'y a qu'un trait à effacer pour que cette spirituelle peinture devienne un abrégé, assez fidèle, de l'histoire de la Compagnie. C'est qu'avec les Jésuites, on ne fait pas tant de façon, et qu'on en vient toujours assez vite au forte et au fortissimo.

Si l'on cherche, pour plus de clarté, à classer par catégories ceux qui, de façon ou d'autre, se posent en adversaires ou en rivaux de la Compagnie de Jésus, peut-être se trouvera-t-on quelque peu embarrassé. Ce serait le cas de dire « Ilis sont trop », et de toute nuance, depuis le calomniateur conscient, qui le premier a inventé que les Pères ont empoisonné Clément XIV, jusqu'à ceux qui taquinent leurs bons amis Jésuites,

(1) Barbier de Séville, act. H, se. VIII.

uniquement parce que c'est une plaisanterie facile et de tradition; depuis Tesprît disciple qui, dans les articles de revue, thèses de doctorat, cours de faculté, va répétant les jugements traditionnels, jusqu'au journa* liste qui a besoin d'un article à sensation et crée de toutes pièces une belle nouvelle... histoire de rire entre augures.

Des rivaux catholiques, je n'ai rien à dire; rivaux ou non, ce sont des frères. Les divisions les plus retentissantes ne cachent souvent qu'un malentendu. On veut nettement et sincèrement, de part et d'autre, le bien des âmes et la gloire de Dieu, on diffère sur les moyens. Parlant des « très subtils esprits », thomistes et molinistes, « ils s'entendront toujours assez », disait saint François de Sales (1). Un qui fut ardent contre les Jésuites de Chine dans la controverse des rites, ce fut le dominicain espagnol Navarette. Ses rapports passionnés contribuèrent pour leur juste part à échauffer la dispute. Mais c'était un homme de Dieu. Quand, en 1678, il fut nommé archevêque de Saint-Domingue, les Jésuites voulurent se retirer de son diocèse, craignant de lui être à charge. Il les conjura de rester; il fonda même pour eux un collège et une chaire de théologie. « Peu d'évèques ont parlé avec plus d'étendue de l'utilité que les pasteurs et les peuples peuvent retirer du ministère de la Compagnie de Jésus (2). »

(1) Ch. Aug. de Sales. — Hist, du B. Françoit de Salet, Paris 1870, t. II, p. 11.

(2) Fellcr. Dict, historique au mot Navarette,

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