‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 14 sur 62 · Je sais tout, Paris, 15 mars 1914, p · texte numérisé non relu

Je sais tout, Paris, 15 mars 1914, p

des auteurs du XIXe et du XXe siècle, devaient produire une langue que ne renierait point la France de Chateaubriand et de Bazin, de Lamartine et de Claudel.

Or voici que sous le regard des visiteurs de France qui découvrirent le Canada français au siècle dernier, il se fit comme une répétition du prodige qui avait marqué le retour du peuple de Dieu à Jérusalem. La langue française, isolée pendant un long siècle et blottie sur les bords du Saint-Laurent, comme le feu sacré d'Israël au fond de la citerne, comme lui aussi, placée sur l'autel du souvenir, touchée des premiers rayons du soleil de France, éclatait en gerbes étincelantes qui frappaient tous les yeux. Merveille peut-être unique dans l'histoire des peuples et qu'on a justement appelée le miracle canadien.

Cependant les PP. Point et Choné s'étaient mis résolument à la besogne. Selon les plus pures traditions de l'Institut, ils débutèrent par l'œuvre des catéchismes; c'était en même temps gagner le cœur des pères et des mères par cette sollicitude pour leurs enfants. Puis vinrent les fêtes de la première communion et de la confirmation, avec imposante réception de l'évêque. Après les enfants, ce fut le tour des grandes personnes. On leur servit une mission en règle: ces saints exercices, dont ils n'avaient jamais entendu parler, amenèrent toute la paroisse aux pieds des confesseurs. La messe solennelle d'actions de grâces qui les clôtura eut comme en Bas-Canada son pain bénit, (énorme pain bénit à trois étages, dit le P. Point, tel qu'on n'en voit qu'en Canada. » — Pour assurer les fruits de la mission, il

ne trouva rien de mieux que d'établir l'Archiconfrérie du très saint Cœur de Marie, qu'il avait promis à son vénérable fondateur d'introduire dans le Haut-Canada. Il remarque que les pratiques pieuses implantées par les premiers missionnaires étaient religieusement conservées par une constante tradition, surtout en ce qui tient au culte de Marie et particulièrement l'usage du chapelet. « Chaque fidèle a son chapelet et sa médaille de la très sainte Vierge. Tous les jours de carême et tous les dimanches et fêtes, 2000 chapelets sont récités dans la paroisse. Dans chaque maison, au bas de la petite image de Marie est suspendu le chapelet. »

« Un jour, continue-t-il, une grande fête avait attiré une foule de gens pieux et de curieux: c'était l'inauguration de la grande croix du clocher de la nouvelle église. Un protestant avait voulu fournir le cèdre dont elle était faite. Haute de vingt pieds, montée sur une boule de trois pieds de diamètre, on l'avait déposée sur une estrade ombragée de douze grands étendards portés par douze anciens, chacun à la tête de son groupe. Après un double sermon en français et en anglais, le signe auguste du salut fut hissé jusqu'à la pointe de la flèche, à une hauteur de soixante pieds. Là, quatre jeunes Canadiens, debout sur une simple planche, reçurent la croix dans leurs bras et la posèrent en son lieu, au chant des cantiques sacrés. Quand elle fut placée, on entonna le Te Deum, et la foule se remit en ordre pour retourner à l’ancienne église. Nos quatre jeunes ouvriers, du haut de leur frêle échafaudage, touchés jusqu'au fond de l'âme à la vue de ce spectacle, ne purent retenir leurs larmes. L'un deux, tirant son rosaire, dit aux autres: « Mes amis, au lieu de pleurer, disons le chapelet. »

Le chapelet fut récité en chœur, puis ils se remirent à l'ouvrage sans aucun accident. Vous les auriez vus, tantôt suspendus à la croix qui vacillait encore, tantôt montant gaiement par-dessus la boule qui servait de base à la croix, pour affermir ce monument auguste. Tout le monde tremblait: eux seuls étaient tranquilles. Depuis ce jour, la croix de Notre-Dame domine la belle et grande rivière de Détroit, et voit journellement passer à ses pieds cinq, six et sept grands navires portant chacun deux et trois cents voyageurs de tout culte et de toute langue. »

Au mois de janvier, en même temps que le P. Tellier faisait à Laprairie la quête de l'Enfant-Jésus, le P. Point faisait la sienne à Sandwich. Il va nous mettre sous les yeux une charmante scène de vie canadienne. Nous nous croirons dans une des plus canadiennes paroisses d'en bas. «Venez avec moi, nous dit-il, allons faire ensemble la visite de l'Enfant-Jésus. C'est une coutume établie ici depuis un temps immémorial, que le pasteur au commencement de chaque année, visite en l'honneur de l'Enfant-Jésus tous les coins de sa grande paroisse, toutes les familles indistinctement, les riches et les pauvres, les saints et les pécheurs; il cherche les brebis égarées, il distribue ses avis et ses libéralités, tandis que le maître de la maison remet aux marguilliers qui accompagnent le prêtre une petite offrande à l'Enfant- Jésus; l'un donne de l'avoine, un autre du blé, celui-ci un scheling, celui-là une piastre, etc. C'est un des plus beaux usages que j'ai vus dans le Canada; cela se passe le mieux du monde. Soyez-en vous-même témoin: entrons dans cette petite maison de bois, bien modeste en dehors, et très propre en dedans (excepté celles des

pauvres gens, les maisons canadiennes ont une cuisine, salon à tapis, et deux chambres à coucher). Pour recevoir le Père, on a lavé le plancher et blanchi les murs: on a fait un bon feu au poêle et à la cheminée, et pour faire bonne mine, la mère escortée de tous ses enfants se présente pour recevoir la visite. — Bonjour mes amis, bonjour mes enfants. — Bonjour mon Père, bonjour mon Père. — Comment ça va-t-il ? — Ben'alarte, et de votrepart, disent le père et la mère. Et la conversation s’engage sans façon. — Ÿ a-t-il eu des maladies, cette année ? — Pas ben ben, grâce au bon Dieu. — Ces enfants disent-ils leurs prières ? — Et tous les petits viennent tour à tour dire leur Ave; les uns montrent leur médaille de l’année dernière suspendue à leur cou, un autre l'a prêtée à son papa, pour quil ne vire pas sous le canot dans le lac; un autre dit: avez-vous une petite médaille, mon Père? —En voici encore une, mon enfant, que vous envoient les petits enfants français de France: mais il faut chanter un cantique; et alors un enfant de 4, 7 ou 10 ans, se met à chanter d'une voix hésitante un couplet que lui a appris sa mère. Et la médaille est aussitôt donnée et suspendue au cou, c'est le plus précieux ornement. — Avez-vous des enfants pour la première communion ?—En vla une, en vla deux qui sont après apprendre leur catéchime. — Pauvres gens, quel dommage que voux soyez si loin de l'église. — C'est ben de valeur; et ben pire quand i mouille et qui vente, on a ben ben de la misère pour s'embarquer en charrette dans des méchants chemins de même. — Êtes-vous contents de votre maître d'école ? — On a un ben bon maître, c'est un grand esprit, je vous assure, c'est un Français de France. Il lit le latin comme le

français, c'est terrible les enfants apprennent c'est suparbe! — Alors le Père donne ses avis, fait ses remontrances, bénit les images et la maison si elle ne l'a pas été déjà; il mange un petit croquant, s'il veut, et boit le verre d'eau claire. Pendant ce temps le maître de la maison charge sur son dos le minot d'avoine ou de blé, qui est derrière la porte, et va le jeter dans la carriole de l'Enfant-Jésus; quelquefois le tout petit enfant vient avec joie apporter le petit sou qu'il a obtenu de sa mère pour le petit Jésus. » !

Le Français est essentiellement communicatif. Il ne peut garder pour lui seul une pensée, une doctrine, un projet. Règle générale, l'égoisme n'est pas son fait. Le prosélytisme est en lui. Si c'est pour le bien, tant mieux; est-ce pour le mal, tant pis: mais bien ou mal, il ne paraîtra pas seul devant Dieu, et il aura sa suite d'âmes sauvées ou perdues. Il est en petit ce qu'est la France parmi les peuples. Cette flamme d'apostolat universalise aisément le prêtre français et le fait tout à tous. Il se dévoue sans compter, et, si l'on peut dire, sans regarder. Toutes les races lui sont bonnes, parce que toutes elles sont de Dieu et pour Dieu. Pour les lui gagner, il parle leur langue, et dans ce but il l'étudie. — Ainsi les PP. Point et Choné s'étaient mis à l'étude de l'anglais afin de porter secours aux missions irlandaises des environs. Le travail était long et lent. Ils se désolaient de ces retards, lorsque la bonne Providence leur envoya un secours inespéré. C'était un fils de la Bretagne, le P. Jean Jaffré, qui survenait à Sandwich, à la fin d'octobre 1844, après un séjour de deux ans en An-

1. Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, p. 344, s.

gleterre. Le P. Point ne tarda pas à l'utiliser pour les missions irlandaises de Maidstone et de Chatham, puis ensemble, ils parcoururent plusieurs postes mixtes en y donnant des missions, l'un aux Français, l'autre aux Irlandais. Amherstburg, Raleigh, Belle-Rivière, Pointeaux-Roches, le Trait-Carré, etc., reçurent leur visite apostolique, que Dieu se complut à bénir par des fruits abondants de salut. Ici encore, comme en Bas-Canada, c'était l'irrésistible grâce du jubilé qui retournait les âmes.

Revenu à Sandwich, le P. Point s'appliqua à combattre dans son peuple des symptômes menaçants pour sa foi et ses mœurs. Par suite de leurs fréquents rapports avec les protestants au milieu desquels ils vivaient, les Canadiens s'étaient assimilé quelques principes de conduite pleins de péril, dont le premier était la tolérance. La tolérance! ça toujours été le grand mot de tous les opportunistes qui veulent masquer leurs défaites. Appliquée au cas présent, la tolérance faisait regarder la fréquentation des protestants comme un devoir de charité. On poussait la tolérance, dit le P. Point, jusqu'à rougir de sa langue; pour un peu elle n'eût été bonne que pour faire son salut. Savait-on un peu d'anglais, on était savant, et on se hâtait d'en faire montre à tout propos. De là l'imprudente démangeaison de lire les bibles anglaises protestantes, qui ne coûtaient rien, que des colporteurs déposaient partout, avec parfois, pour allécher les simples, des /Jmitations de Jésus-Christ. Pourquoi la défense de lire ces bibles ? disaient-ils ;: on est assez bon catholique pour distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux. Pourquoi envoyer si tôt les enfants à confesse, avant douze et treize ans? Il faut

qu'ils comprennent ce qu'ils font. Pourquoi encore cette crainte des écoles publiques ? Y enseigne-t-on le mal? Enfin l'on poussait la tolérance — ne fallait-il pas s'y attendre ? — jusqu'à rechercher les mariages mixtes, que l'on regardait comme un grand honneur. Pour bien des jeunes, ces mariages sont l'aboutissement fatal de relations trop fréquentes et trop intimes. — La langue française a été pour les Canadiens, à ce point de vue, une puissante sauvegarde; elle a été comme un mur d'enceinte qui barrait la route aux infiltrations protestantes. La muraille était déjà battue en brèche, quand les Pères arrivèrent à Sandwich. Nous dirons plus tard ce qu'ils firent pour les écoles. Mais tout de suite ils s'attaquèrent aux mariages mixtes. Ils surent si bien exposer la vraie doctrine de l'Église, faire toucher du doigt les conséquences funestes quasi inséparables de ces unions où, selon le mot lapidaire du P. Point, {deux corps sont unis et deux âmes séparées », que le fléau fut bientôt enrayé et radicalement banni de toute l'étendue de la paroisse.

Ce que nous avons déjà raconté des Canadiens de Sandwich prouve surabondamment combien, et par leurs qualités et par leurs défauts, ils étaient de leur race. Voici un dernier trait qui ne manque pas de saveur: « Je ne sais, écrit le P. Point, si j'ai déjà nommé un bien beau côté du caractère de nos Canadiens, je veux dire l'esprit d'hospitalité. Cet esprit est comme naturel à nos chers Français du Canada. Ils l'ont hérité de leurs pères et ils le transmettent à leurs enfants. Ce beau caractère, au lieu de dégénérer en passant de père en fils, n'a fait que devenir plus vif. Un père et une mère viennent-ils à mourir, c'est à qui adoptera l'enfant.

S'il n'y a pas d'orphelin dans la paroisse, on va en chercher au Détroit dans les hôpitaux. S'il en manque au Détroit, on va en quêter au loin. Dans le cours d'une seule année nous en avons fait venir une vingtaine de Toronto. Aussitôt que le pauvre petit est arrivé, il devient l'enfant de la maison; il est tout de suite l'objet des caresses du grand papa et du petit enfant, sans qu'on remarque dans les autres aucun signe de jalousie envers le petit étranger. Il est nourri, habillé, instruit sur la même ligne que les autres. De son côté le pauvre orphelin retrouve un père, une mère, des frères et des sœurs, qui deviennent à leur tour l'objet de ses affections: il jouera, il travaillera, il se réjouira, il pleurera avec eux, jusqu'à l'âge où il pourra pourvoir à son avenir, à moins qu'il ne préfère demeurer encore. Nous avons un vieillard de quatre-vingt-quatre ans qui a élevé pour sa part dix-huit orphelins, auxquels il a ensuite procuré une bonne condition. — J'ai dit: un enfant a-t-il perdu son père et sa mère; car s'il na perdu que son père, jamais la mère, si pauvre qu'elle soit, ne consentira à se séparer de lui. Si vous le lui demandez pour lui rendre service, vous n'en obtiendrez qu'un refus mêlé de larmes. » !

Avec de pareilles dispositions, il ne fut pas difficile aux Pères d'établir l'œuvre de la Sainte-Enfance, comme ils l'avaient promis au fondateur Mgr de Forbin-Janson. Dès lors, les petits sous des enfants partirent régulièrement pour aller sauver de la mort les petits enfants de la lointaine Chine.

Maintenant que la paroisse de Sandwich est solidement établie et que de jour en jour elle s'élève de toutes pièces, nous devons la quitter pour un temps, afin de reprendre à Montréal la suite des événements.

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