‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècle, tome 1; 1842-1872Chapitre 12 sur 67 · Lettres des Nouvelles Missions du Canada t. I, pp · texte numérisé non relu

Lettres des Nouvelles Missions du Canada t. I, pp

LAPRAIR1E

bien des jeunes filles de la paroisse, lorsque, cette année-là même, on eut la joie de les voir réintégrer leur ancienne demeure. — Deux ans plus tard, on obtenait de la sainte fondatrice des Sœurs de la Providence, l'envoi d'une petite colonie pour fonder une maison dans le village, et y répandre le rayonnement de leur admirable charité.

La charité était dans tous les cœurs. Les habitants de Laprairie vont nous en donner un rare exemple. C’était en 1845. Dans le but de doter leur belle église d’un chemin de croix qui fût un nouvel ornement, on se mit, curé et marguilliers, à passer dans tous les rangs et dans toutes les maisons pour recueillir les offrandes. Je ne dois pas cacher que l’on spéculait peut-être un peu (je dis un peu en songeant à ce que l'on fait de nos jours) sur la vanité des donateurs. Tous les noms devaient être inscrits derrière les tableaux, avec le montant de l'offrande. Le premier tableau était réservé à ceux qui donneraient six francs et au-dessus: plus de cent vingt noms y furent inscrits. L’enthousiasme était général. Tout le monde donnait, jusqu’à l’enfant au berceau, à qui l'on mettait une petite pièce entre les doigts pour avoir son nomsur l’un des tableaux; tous riches et pauvres, jusqu'à ce vieillard mendiant, logé au bout du rang, qui donna un sou et une brique de lard. La somme atteignait cinq mille francs, lorsque éclata le terrible incendie de Québec qui ravagea la vaste paroisse de Saint-Roch et entama celle de Saint-Jean. Mgr de Montréal, publia une lettre pastorale sollicitant de l’aide pour les sinistrés de Québec. A la lecture de cette émouvante prière, le peuple profondément remué décida d’une seule voix d’envoyer les deux tiers de la somme aux infortunés Québécois; l’on se contenterait provisoirement

d’un chemin de croix plus modeste. Suivant la juste réflexion du P. Martin, « la charité, reine des vertus, méritait bien ce triomphe, même sur le zèle de la maison de Dieu, Père des pauvres ».

L’année suivante, ce fut au tour de Laprairie à subir les horreurs de l’incendie. On était encore à prélever des souscriptions, cette fois pour construire un collège aux Frères des Écoles chrétiennes qui, arrivés à Montréal en 1837 à la demande des Messieurs de Saint-Sulpice, y donnaient un merveilleux élan à l’instruction primaire. Le 4 août, à 7 heures du soir, voici que soudainement le tocsin résonne à la tour de l’église et jette l’alarme dans tous les cœurs, jusque dans la grande cité. Le feu a éclaté dans la première maison au bord du village, face au vent. Le vent est plus rapide que les pompes de la ville de Montréal qu’elle dépêche aussitôt, et la flamme en quelques heures dévore cent douze maisons et leurs dépendances. Seule l’église, avec quelques logis qu’elle a protégés de son aile, reste debout comme une suprême consolation. Le presbytère, situé du côté du vent, a été rasé. Les Pères se réfugient au premier étage d’une des maisons épargnées. Monseigneur s’empresse de venir pleurer avec ses enfants, tandis que sa voix aimée entrecoupée de sanglots se fait entendre derechef dans toutes les églises du diocèse.

Les dernières années du séjour des Jésuites à Laprairie s’écoulèrent paisibles au milieu des consolations du saint ministère. En 1847, le prêtre Chiniquy, alors au zénith de la gloire comme prédicateur de tempérance, mais un de ces « astres errants » dont parle l’apôtre Jude, et qui devait bientôt s’éteindre et tomber si lourdement, Chiniquy vint donner une mission et enrôla,

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le premier jour, dans la société de la croix noire, plus de 3,000 membres. On constata, l’année suivante, que tous étaient restés fidèles à leur engagement.

L'année 1850 vit le choléra s’étendre de Montréal à Laprairie et y moissonner une soixantaine de victimes. Puis le calme se rétablit de nouveau, le calme dans l’activité intérieure de la ruche. C’est l’époque dont saint François de Sales a dit: « Quand le printemps est beau, les abeilles font plus de miel et moins de mouchons. ))

Les Pères se succédèrent à la tête de la paroisse: après le P. Chazelle et le P. Tellier, ce fut le P. Mainguy, puis le P. Vignon. Et enfin en 1854, la Compagnie, qui avait besoin de ses hommes sur d’autres champs de labeur, remit entre les mains de l’évêque la belle et chère paroisse de Laprairie. Ce fut avec un cœur attristé et des yeux chargés de larmes que la population vit partir, après douze années de travaux et du plus pur dévouement, les Pères qu’elle avait tant aimés, et dont en retour elle était si profondément aimée.

Nous-même, en ce moment, ce n’est pas sans regret que nous disons adieu au bon peuple de Laprairie. Il fut le premier à accueillir les membres de l’Institut avec cette affection qui console de toutes les froideurs, et que le temps chez lui n’affaiblit jamais. Aussi ce que le P. Tellier voyait de ses yeux dans la paroisse et ce qu’il entendait dire par ses frères revenus de leurs courses apostoliques dans les campagnes, l’esprit de foi des Canadiens, leur cordial attachement au clergé, leur légitime ambition d’élever de beaux temples au Seigneur et leur fidélité à les remplir, leur filial retour à Dieu après des oublis passagers, et quelle que fût leur vie,

du moins, en bons Normands, une mort très sainte, à la manière du bon larron; ce méritoire ensemble, dis-je, arrachait au P. Tellier cette exclamation: « C’est vraiment un peuple d’élus! »

L’année 1843, et le même jour de la fête de saint Ignace de Loyola où s’ouvrit le noviciat de Laprairie, furent aussi témoins d’une importante fondation dans la province voisine, à l’extrême limite occidentale de la péninsule ontarienne: nous voulons parler de Sandwich.

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