CHAPITRE II
Le général. Le noviciat. Les indulgences dans l'Ordre. L'emploi de la fortune dans le noviciat. Les coadjuteurs laïques. Les scholastici formati et approbati. Les coadjuteurs ecclésiastiques. Les profès des trois vœux. Les affiliés. Grâces particulières promises aux affiliés. Les profès des quatre vœux.
Le général, dans ses fonctions, est lié par des lois. Dans la limite de ces lois, il dispose du pouvoir souverain, à l'instar d'un monarque ; il en est investi pour la vie, et il' ne le perd que par sa propre faute. Il détermine les constitutions essentielles, et celles qui ne le sont pas; il lance des ordonnances qui lient la Société tout entière \ il donne des prescriptions sur Tapplication des règles de FOrdre; il interprète le sens douteux des constitutions, et ses interprétations ont force de loi ; il interprète également les privilèges, en fixe l'emploi et y fait participer chacun de ses subordonnés, suivant son bon plaisir. Il fixe les admissions dans l'Ordre, et les démissions. Il n'y a qu'un cas où
un Jésuite puisse sortir de la Société sans Tassentiment du général :c est pour entrer dans TOrdre des Chartreux; cette faculté ne lui est donnée qu'une première fois; il est tenu de demander Tautorisation au général.
Le général dispose de toutes les places; c'est lui qui nomme les employés et qui les révoque quand bon lui semble. Il étend ou restreint les fonctions et les prérogatives de ses subordonnés; il fait rentrer ceux qui ont été expulsés pour fautes graves, et leur impose des pénitences; il érige de nouvelles universités, des maisons, des collèges, mais sans pouvoir supprimer les anciens. Il administre la fortune de la Société, mais il n'en peut rien aliéner, si ce n'est sous forme d'aumône donnée à ses parents et à moins que les intérêts de TOrdre ne l'exigent impérieusement. Il exerce sa juridiction sur tous ses subordonnés, il convoque les congrégations générales, il les préside et a double voix au vote. Sur son lit de mort, enfin, il désigne le vicaire qui gérera les affaires jusqu'à la nomination du successeur.
Une série d'autres dispositions a pour but d'assurer une gestion utile et régulière des affaires par
le général. A ses côtés se tiennent le « moniteur et les assistants. » Le premier fait vccu de surveiller constamment le général, de T avertir, de lui donner des conseils-, les derniers, au nombre de quatre, représentent les nations diverses et forment le conseil secret du chef suprême de TOrdre. Ce sont eux qui convoquent la congrégation générale à la mort du général et dans les cas où sa destitution est jugée nécessaire. Ces cas sont au nombre de six. Le général est privé de son pouvoir et de ses dignités pour avoir commis notoirement des péchés mortels, notamment le péché d'impureté; pour avoir blessé quelqu'un ; pour avoir employé à son propre profit les revenus des collèges, ou pour en avoir fait don au détriment de la Société; pour avoir aliéné les immeubles des maisons et des collèges, et, enfin, pour avoir adhéré à une hérésie.
Le général peut suspendre ses assistants, mais non les destituer. — La Société nomme le confesseur du .-général; c'est ordinairement le «moniteur» qui est chargé de ces fonctions. Elle prescrit le régime, la façon de se vêtir du général, les exercices de piété auxquels il se livrera, la somme de travail qu'il
fournira, et lui adjoint, quand bon lui semble, un coadjuteur.
Le général est tenu de résider perpétuellement à Rome; il ne peut passer une nuit ailleurs, sans emmener son <i assistant. » Il ne peut se démettre spontanément de ses fonctions, et il ne lui est pas permis d'accepter une dignité ecclésiastique ou
iq;.,c ^an.-^ '"agrément de la Société. Il n^est point 'Jtorisé à prendre certaines mesures, telles que de ■lever de son voeu un profès des quatre vœux, sans Tassentiment des assistants et des provinciaux.
Au besoin, l? congrégation générale ou les pro- ' inciaux adjoignent au général un vicaire à qui sont transférés tous ses droits, avec les restrictions qu'ils comportent et que nous venons d'énumérer. Dans ce cas, le général conserve sa dignité, son titre, jusqu'à sa mort.
En dépit des limites imposées, le pouvoir du général ne tarda pas à dégénérer en despotisme, notamment sous Aquaviva. Dans une lettre des Jésuites espagnols à Clément VIII, on se plaint de ce que le général, en maître suprême, ne prenne pour règle que
sa fantaisie ; il n'est lié, dit-on, par aucune loi, il appelle à la vie et il condamne à mort, il élève et il abaisse, suivant son bon plaisir, comme s'il était Dieu, garanti contre tout égarement, affranchi de toute erreur. Mariana a signalé cet abus avec une force particulière : « Le général n'a qu'une préoccupation : conserver son pouvoir, imiter les tyrans, empêcher la réunion des. congrégations générales qui lui demanderaient compte de son administration. Lors même qu'il de^■iendrait fou, il aurait pour lui la plus grande parde de la Société! (i) » Mariana a flétri aussi l'injustice, l'arbitraire qui guidait le général dans les punitions qu'il infligeait : « Afin d'éviter tout scandale, l'Ordre est organisé de façon à dissimuler les fautes commises, à les couvrir de terre comme s'il pouvait y avoir du feu sans fumée. La sévérité ne s'exerce que sur quelques misérables sans force,
(i) Discours du P. Jean Mariana des grands défauts qui sont en la forme du gouvernement des Jésuites, 1625, c. 11, x, xi et xv. D'après les Jésuites, cet e'crit ne serait pas authentique, ou du moins, le texte en aurait été faussé par l'éditeur. Rien de tout cela n'est admissible, l'ouvrage témoignant d'une connaissance intime de l'Ordre et d'une sincère sympathie pour la Société; on admettra difficilement l'idée d'un faux commis sur un écrit destiné à relever rOrdre en signalant ses erreurs et en en hâtant le redressement.
sans courage pour la résistance. Chose singulière et digne de remarque ! les bons sont mis à la torture, sans raison ou pour des fautes légères ; les méchants, on les supporte, parce qu'ils savent inspirer la crainte. » Celui qui parlait ainsi était un des membres les plus distingués de la Société.
En revanche, on exige que le général ait des qualités eminentes et que Ton trouve rarement associées. Il sera pieux et vertueux, humble et plein d'amour pour les hommes. Il domptera tous les penchants désordonnés de sa nature; sa parole sera prudente; il ne lui échappera pas de mot qui ne serve à réJification. Il alliera la justice et la sévérité nécessaires à la douceur et à la clémence; le courage et la fermeté lui sont particulièrement indispensables pour « supporter la faiblesse de plusieurs, pour entreprendre de grandes choses dans le but de servir Dieu et pour les mener à bonne fin, pour ne point faiblir devant la résistance des grands de ce monde, pour ne se laisser détourner ni par les prières, ni par les menaces, de ce qu exigent la raison et la gloire de Dieu; pour élever son cœur au-dessus de toutes les atteintes du sort, pour n'être ni orgueilleux dans la fortune, ni
chancelant dans Tinfortune, mais toujours prêt à subir la mort pour le bien de la Société. »
Le général se distinguera, en outre, par une intelligence pénétrante ; la science lui est utile, la prudence et Thabileté le sont bien davantage encore. Il sera plein de sollicitude et d'une ardeur infatigable; il possédera la santé, la force, un extérieur convenable, Testime publique et une bonne réputation. En tout cas, il se signalera par son honnêteté, la rectitude de son jugement, son attachement pour la Société.
On n'est admis dans la Société qu'après un noviciat d'un ou de deux ans. On commence par subir un examen très-sévère portant sur sa vie passée, sa situation dans le monde, son caractère, ses connaissances, ses engagements envers la société laïque, ses qualités morales et physiques. Loyola a toujours cherché à gagner des hom.mes jouissant d'une grande considération, doués d'un talent éminent. L'Ordre tient éloignés les hommes à l'intelligence lourde et lente-, il n'admet que les hommes qualifiés par leur force morale et physique. On attache une grande importance à la beauté physique; on exige une
taille forte, la santé, la grâce du langage. L'hérésie, le meurtre, la tache d'infamie résultant d'un péché horrible, Fhabit d'un Ordre étranger, porté ne fut-ce qu'un Jour, le mariage, l'esclavage, la maladie morale et physique sont des motifs absolus d'exclusion. Néanmoins l'exclusion n'est prononcée que sur l'avis du supérieur déclarant que le postulant n'est pas en possession d'un don extraordinaire de Dieu. L'infamie n'est un empêchement qu'autant qu'elle est notoire. Le général décide quels sont les péchés monstrueux. Dans le doute, c'est lui qui déclare s'il y a eu réellement meurtre ou non. Le meurtre est-il bien et dûment constaté, le pape peut lever ce motif d'exclusion, si le général intercède en faveur du postulant, chez qui il a peut-être découvert un talent éminent. Quant au mariage, il n'empêche pas davantage l'entrée dans TOrdre, au cas où la femme consent à la dissolution des liens qui l'unissent à son mari. Les descendants des Juifs et des Mahométans ne doivent jamais être admis. Mais cette défense n'a pas été prise au pied de la lettre^ nous savons que l'Ordre comprend actuellement des Juifs qui ont reçu le baptême.
Les obstacles de moindre importance, on Icb écarte plus facilement encore. '
Le terme légal pour l'admission au noviciat est l'âge de quatorze ans et au-dessus. Toutefois, le général peut admettre, des postulants plus jeunes, de sorte que rien ne s'oppose à ce que l'on séduise les enfants. Les novices aspirent à devenir des membres laïques ou ecclésiastiques de la Société, ou bien ils forment ce qu'on appelle les « indifférents. » Ces derniers acceptent leur destination des mains de leurs supérieurs. Les examens sont gradués selon l'intention des postulants; l'examen que subissent les membres laïques porte en particulier sur leur aptitude au service domestique.
Les épreuves commencent par les « exercices » et par une confession embrassant le passé tout entier; ensuite viennent, à intervalles fixes, le service dans les hôpitaux, des pèlerinages, des excursions faites à pied et en qualité de mendiant, des services péni-. blés, odieux même ; des exercices de mortification et d'ascétisme, tels que le silence gardé pendant les heures de récréation; des flagellations le mercredi et le vendredi, avant d'aller se coucher : tout cela pour
— û7 — se fortifier dans la vertu de l'humilité et de Tobéissance et pour s'élever à la perfection. Ainsi que Dieu a éprouvé Abraham, ainsi le maître des novices met à l'épreuve les forces de ses disciples.
Les novices qui désirent devenir membres ecclésiastiques de rOrdre, sont tenus d'exposer les rudiments de la doctrine chrétienne, d'enseigner le catéchisme; s'ils sont déjà clercs, ils prêchent et confessent.
Tout commerce avec le monde extérieur est interdit au novice; les lettres qu'il expédie ou qu'on lui destine, sont saisies; ses plus proches parents, il doit les tenir pour morts. S'il ne fait pas preuve d'une vocation véritable, mais qu'il soit doué de talents éminents, on ne lui donne pas le congé, on se borne à le renvoyer à une autre maison d'épreuve. La journée, morteüe pour l'esprit par sa monotonie, commence pour le novice à quatre heures et dure dix-sept heures. La flagellation n'est qu'un jeu; Bode déclare que le fouet des Jésuites ressemble aux instruments de supplice des anciens flagellants comme le brin d'herbe ressemble au chêne. Le fouet est court, composé de fils serrés à l'un des bouts j
il n'a ni assez de poids pour produire au contact autre chose qu'un claquement, ni assez de finesse pour déchirer la peau. Kochler, au contraire, cite plusieurs sortes de fouets ; les plus simples sont composés, dit-il, de lanières avec de petits nœuds au bout ; les autres ont des balles de plomb, des dents aiguisées, de petites roues, etc. On se met à genoux dans sa cellule, et en récitant un psaume de la pénitence, on laisse les coups retomber sur le dos mis à nu. Quelques-uns se faisaient administrer sérieusement cette correction; des raies rouges apparaissaient, le sang coulait. Kochler mentionne encore l'instrument de supplice appelé le cilice; c'est une chaîne composée d'anneaux en forme de fer à cheval, longs et larges d'un pouce, avec des dents tournées en dedans. On s'attache cette chaîne autour du corps nu; les dents laissent des traces sanglantes, alors même que la chaîne n'est serrée que mollement. Quelques-uns, pensant dompter les mauvais désirs, gardaient la chaîne pendant la nuit; cet excès de zèle les soumettait à un mart3Te intolérable : le père spirituel leur interdit toute espèce de macération.
A côté des exercices de piété et des macérations I ininterrompues, la lecture d'iiistoires fantastiques des saints, avec leur cortège de miracles, d'apparitions et de tentations du diable, achève de fausser Tesprit des jeunes novices. Une grande importance est attribuée aux prières même machinales-, afin d'en entretenir Fhabitude, on y attache la promesse d'indulgences considérables. Outre celles que Ton gagne lors des visites du provincial, le jour de l'entrée dans la Société, le jour où l'on prononce son premier vœu, sur le lit de mort, ou au départ pour une mission, un membre de l'Ordre obtient, au moyen des prières et des m.éditations prescrites, sept indulgences plénières par mois. Il lui est possible, prescrit même, de gagner, par d'autres mo3-ens, vingt indulgences plénières par an. En général, il suffit d'en avoir le matin, au lever, Tintention, pour participer à toutes les indulgences inconnues qui peuvent être acquises, pour en obtenir un nombre infini, car la Société de Jésus a le droit de jouir de toutes les grâces spirituelles accordées à la chrétienté. Il faut ajouter que la prière du rosaire vaut également des indulgences au Jésuite; chaque perle lui en vaut
cent jours-, il peut donc gagner pour 6,000 jours d'indulgences par jour.
Kochler nous a donné la description des récréations des novices; il raconte qu'ils jouent au billard et au domino pour des Ave Maria. Le perdant est tenu de s'agenouiller dès que la partie est finie, et de prononcer un Ave Maria ^ qui appartient au gagnant.
Quant aux expéditions que les Jésuites font en mendiants, elles ont perdu depuis longtemps ce qu'elles avaient de pénible et de dur; les novices, les frères et les pères ne s'adressent plus qu'à des maisons amies.
Une lettre du philosophe Reinhold, qui avait eu d'abord la pensée d'entrer dans l'Ordre, nous montre par un exemple frappant quels sont les sentiments qu'un novice ardent et convaincu nourrit à l'égard de ses plus proches parents, La nouvelle de la suppression de l'Ordre lui étant parvenue, il écrit le i3 septembre lyyS, dans la maison des novices de Sainte-Anne de Vienne, à son père : « Tout
(i) Souvenus d' un ancien disciple des Jésuites. Leipzig, 1862.
— gi — d'abord, Tidée nVest venue que j'allais rentrer chez mes chers parents. Mais la loi d'amour me liant encore à la sainte règle de l'Ordre, je n'ai pas osé penser de propos délibéré à vous et à la maison paternelle, chose qui ne peut se faire que dans l'intention de prier pour ses parents. Un chrétien zélé, tel que vous, cher père, sait aussi bien qu'un prêtre qu'il y a des liens plus sacrés que ceux de la nature faible et corrompue. L'homme qui est mort à la chair pour ne plus vivre que selon l'esprit, n'a d'autre père que le Père céleste, d'autre mère que l'Ordre sacré auquel il appartient, d'autres parents que ses frères en Christ, d'autre patrie que le ciel. Les attachements charnels sont les chaînes les plus fortes par lesquelles Satan nous tienne rivés à la terre. J'ai eu à soutenir hier soir, la nuit et ce matin, une lutte aussi acharnée contre cet ennenii de notre perfection, qu'au début de ma carrière ecclésiastique. A tout moment il dessinait devant mes yeux, comme par enchantement, l'image de papa, de maman, de mon frère, de mes sœurs, de mon oncle, de mes
tantes, et même de notre femme de chambre
Pour infliger une peine au Tentateur et pour acquérir
le mérite de l'obéissance, je me suis rendu, avant d'écrire, chez le père recteur, et je l'ai invité à m'ordonner, en vertu de la sainte loi d'obédience, d'écrire aux miens. » Reinhold prie de lui faire préparer une pièce avec une entrée particulière sur l'antichambre, et il désire qu'elle lui soit préparée par le domestique, car ni la femme de chambre, ni la bonne, ni même ses sœurs n'auront le droit d'y entrer. Quant à sa chère maman, il lui rappelle que saint Aloïse ne regardait jamais sa mère.
Le novice est tenu d'employer tout son argent à faire de bonnes œuvres, ou de le confier à la garde du supérieur de la maison. Il conserve le droit de propriété jusqu'à l'époque où il prononce ses vœux, mais l'administration de sa fortune est remise au provincial. Donnera l'Ordre la totalité ou une partie de sa fortune, c'est, de la part du novice, faire preuve d'une perfection supérieure. Conserver la disposition de ses biens, après avoir fait les premiers vœux, ce serait transgresser le vœu de pauvreté. Ucxamen général le dit expressément : abandonner sa fortune à ses parents, c'est écouter la voix de la chair et du sang, c'est fermer l'oreille à la voix du Christ
qui intercède en faveur des pauvres. Quand on dispose de ses biens, il faut consulter des personnes considérables désignées par le supérieur et prises au sein de la Société.
La Société est-elle à court d'argent, c'est un devoir de préférer aux étrangers ceux qui nous sont unis par des liens spirituels. Du reste, une fois qu'un membre a fait vœu de pauvreté, le supérieur aurait le droit de lui donner des ordres directs relativement à l'emploi de sa fortune. La Société ne rend rien de ce qu'on lui a donné; le donateur serait-il exclu, il ne lui serait rien restitué. Un novice a-t-il testé, avant son entrée dans l'Ordre, en faveur de ses parents, Molina conseille de lui insinuer à la fin de sa première année d'épreuve, de casser son testament et de disposer de ses biens en faveur de la bonne cause. Un legs est-il fait dans ces conditions à la Société, elle ne rend pas la donation au novice, alors même qu'il se retire de l'Ordre.
Après les années d'épreuve, et à moins que le général n'en dispose autrement, le novice est admis à prononcer les vœux simples, qui le lient pour la vie. Mais auparavant, on lui donne connaissance
des statuts de TOrdre; d'ordinaire, on se contente de lui mettre en mains un résumé de ses futurs devoirs. Il se peut donc que beaucoup entrent dans rOrdre sans connaissance suffisante de son esprit et de ses lois ; beaucoup lui lèguent leur fortune, sans se douter qu'ils ne rentreront pas dans leur avoir en quittant la Société.
Les novices qui se destinent au service laïque sont nommés coadjuteurs laïques; ils sont chargés, en qualité de domestiques, de cuisiniers et de manœuvres, de veiller aux besoins physiques de la Société, d'administrer ses biens. Ils prononcent, sans aucune cérémonie solennelle, les trois vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté ; toute propriété leur est interdite, et avant leur nomination de coadjutot^es formati^ ils sont tenus d'aller mendier pendant trois jours.
Les novices qui se destinent à l'état ecclésiastique commencent leurs études pendant la seconde année d'épreuve et portent le nom de scholastici nostri^ en opposition aux élèves externes des collèges. Aux , trois vœux prononcés par leurs frères laïques ils ajoutent le vœu de vivre dans l'Ordre conformément
aux statuts, après quoi ils reçoivent le nom de scholastici approbatî. Ces vœux sont prononcés publiquement, en présence de quelques personnes de la maison; néanmoins ils ne passent point pour des vœux solennels, faits entre les mains des hommes, mais seulement pour des promesses faites à Dieu. Dès qu'ils sont prononcés, TOrdre exerce sa pleine juridiction sur le nouveau membre de la Société qui, dès lors, ne peut rentrer dans le monde qu'avec Tassentiment du général. Une disposition particulièrement astucieuse, inventée dans l'intérêt de l'Ordre, permet au général et à la congrégation générale de limiter chez les profès de cette catégorie le vœu de pauvreté ; de telle façon qu'ils conservent ou recouvrent la faculté d'être propriétaires, en vue d'un prochain héritage.
Les scliolastici approbati^ pour .se préparer à leur état futur de prêtre et de docteur, demeurent dans les collèges sous la surveillance du recteur qui dirige leurs études et y rattache beaucoup d'exercices spirituels. Des espions nommés par le recteur surveillent la vie des « scolastiques. » D'après Ravignan, les deux années qui suivent le noviciat sont
consacrées à la rhétorique et à la littérature, les aures â la philosophie, à la ph\-sique et aux mathématiques. Ensuite on emploie les jeunes membres de rOrdre, pendant quelques années, dans une maison d'éducation ou dans un gymnase (lycée) ; à Tage de vingt-huit ans, ils sont admis à l'étude de la théologie, qui dure quatre ou cinq ans. Vers la fin des études théologiques, à l'âge de trente -trois ans, le Jésuite est consacré prêtre. Toute promotion à une classe supérieure dépend d'un examen subi d"une manière satisfaisante. Le « scolastique » qui a terminé ses études philosophiques est ordinairement promu coadjuteur spirituel à l'âge de vingt à vingt-cinq ans et reçoit le nom de scholasticus formatus; toutefois, cette promotion dépend du bon plaisir du général, qui peut retenir chacun de ses subordonnés, pour la vie entière, dans la classe des scliolastid approbciti ou les dégrader au rang de coadjuteurs laïques et les employer aux services les plus infimes de la m.aison. L'obtention seule du grade de coadjuteur confère le titre de membre de la Société.
Les études terminées, on prononce les vœux, non solennels, entre les mains du supérieur^ avant de
" 97 procéder à cet acte, on mendie pendant trois jours et l'on renonce à toute espèce de revenu personnel. Outre les trois vœux ordinaires, on en prononce un quatrième, par lequel on s'engage à se vouer, par obéissance, à l'instruction de la jeunesse.
Les coadjuteurs spirituels peuvent être élevés au rang de recteurs ou de procureurs -, ils remplissent des fonctions ecclésiastiques, ils expédient des affaires importantes de TOrdre, en qualité d'aides des profès-, ils sont chargés de travaux scientifiques et littéraires. Ils peuvent être délégués aux congrégations générales a^•ec droit de vote, sauf pour l'élection du général. Au cas oj ils soutiennent ces épreuves, ils peu\^ent aspirer aux grades supérieurs des profès des trois et des quatre vœux.
En prononçant les trois vœux, auxquels est joint celui de l'instruction à donner à la jeunesse, Ton de\ient « profès des trois vœux. » Les devoirs sont les mêmes que pour les coadjuteurs ecclésiastiques. Tous les membres de cette classe doivent être membres de l'Ordre depuis sept ans au moins, a\'oir fait de bonnes études humanitaires et théologiques ; on n'exige pas toujours qu'ils se vouent à l'état de prê-
tre. Pour les relever de leurs vœux, il faut que le général prenne Tavis des assistants et des provinciaux.
Le caractère et la tâche des profès des trois vœux paraissant un peu vagues, on a supposé de divers côtés que cette classe comprend les affiliés que FOrdre possède au dehors, parmi les laïques et parmi les ecclésiastiques. Les Jésuites ont toujours nié qu'il 3^ eût de pareils affiliés. Bayle ne croyait pas à leur existence. Monclar a éclairci le mieux cette question obscure; je reproduis donc ici les résultats de ses investigations. ,
L'Ordre avait des affiliés; cela ressort de faits incontestables. François Borgia en faisait partie, alors qu'il était vice-roi de la Catalogne. Il paraît qu'il en a été de même du cardinal Robert Nobilius. Les Constitutions avisent au moyen de s'adjoindre de tels membres, et la tendance de l'Ordre à dominer la société laïque poussait à se servir de leurs offices. Des fonctionnaires haut placés, des ministres, des juges, des cardinaux, appartenant secrètement à l'Ordre, et travaillant par des voies obscures dans son intérêt, devaient être d'un prix inestimable pour la Société.
Voici les moyens indiqués par les Constitutions : Les vœux ne pouvaient être prononcés primitivement qu'à Rome; plus tard, on permit de les prononcer dans toutes les maisons de l'Ordre, entre les mains de personnes n'appartenant pas à la Société ; on permit même de les prononcer en secret et, si le général en donnait l'autorisation, dans son propre domicile. Ces profès, — c'est Suarès qui nous l'apprend, — pou- \'aient être dispensés d'entrer dans l'état ecclésiastique. Or, les Jésuites n'ont pas de vêtement distinctif, ils peuvent porter les habits d'un laïque -, la participation à rOrdre ne se trahissait donc par aucun signe extérieur. Le général peut abréger le noviciat et autoriser à faire ce stage en dehors des maisons de l'Ordre. Les (( exercices » et la confession générale sont de rigueur, mais on peut s'en acquitter dans l'espace d'une semaine et dans le plus grand secret. L'accomplissement du vœu de pauvreté n'est obligatoire qu'autant qu'il se concilie avec la position sociale du profès; quant au vœu de chasteté, il appert d'une lettre d'Oliva que le général est en position de le concilier avec le mariage. Du reste, on peut dispenser de ce ^^œu des personnes eminentes,
et Suarès démontre que la chasteté dans le mariage n'est autre chose que la fidélité, qui sufiit au rang lies (( religieux. » Il y a une pauvreté, une chasteté, une obéissance correspondant aux diverses positions que l'on occupe dans le monde. Enfin, le général peut séculariser en apparence chacun de ses subordonnés en l'envoyant dans le monde, avec la réser\'e qu'il rentrera dans l'Ordre au moindre signal.
Il y a donc, dans le monde, des membres de la Société de Jésus dont il est impossible de deviner le caractère. Les Jésuites citent parmi les prince: qui se sont fait inscrire sur leurs listes, les empereurs Ferdinand II et Ferdinand III, le roi Sigismond III, de Pologne, etc. On dit même que des femmes, comme la mère de l'empereur Rodolphe II et d'autres princesses, entretenaient des rapport:étroits avec l'Ordre.
La Société attirait facilement de pareils affiliés par la perspective de grâces particulières qu'elle conférait à ses membres. Non-seulement les prières et les messes de l'Ordre tout entier étaient promises aux mourants, mais la Société disposait d'un privilège extraordinaire : Jésus recevait auprès de lui, aussi-
tôt après sa mort, tout membre de TOrdre et n'en condamnait aucun. Les rédacteurs de V Imago primi sccculi confirment ces espérances par des visions et des révélations faites à de saints personnages, par exemple à sainte Thérèse, au père Alphonse Rodriguez, au général Borgia, etc. L'Ordre avait l'habitude de donner à ses hauts protecteurs et amis des diplômes formels pour la participation à ses grâces. Les profès des quatre vœux forment le noyau de la Société, les vrais et parfaits Jésuites. Ils s'appellent les nostn\ en opposition avec les profès des trois vœux, que l'on désigne sous le nom dCexterni. Ils sont très-peu nombreux : deux sur cent. A la mort d'Ignace, ils n'étaient encore que trente-cinq. Ceux qui désirent être admis dans cette classe doivent avoir au moins quarante-cinq ans, se distinguer par leur vertu et leur science, et avoir passé par un temps d'épreuves particulières d'une durée de deux ans au moins. Immédiatement avant de prononcer leur vœu solennel, ils se soumettent à des exercices extraordinaires de piété et de vertu, se livrent à la mendicité pendant trois Jours et fournissent la preuve de leur valeur scientifique.
— lOî —
Le quatrième vœu engage à une obéissance particulière aux ordres du pape concernant la mission chez les infidèles et chez les hérétiques. Le pape désire-t-il un missionnaire, il s'adresse au général, qui prend Favis du provincial. Il arrive parfois que le provincial va lui-même en mission.
Les missionnaires sont tenus d'imiter l'exemple des apôtres, d'aller à pied, et si possible, deux par deux; de rester dans la pauvreté, de demander l'aumône, de prendre pied à terre dans les hôtels de rOrdre, d'envoyer des comptes-rendus exacts de leurs faits et gestes. Dans les pays étrangers, où il n'y a pas d'évèque, ils sont autorisés à exercer tous les droits épiscopaux.
Si les profès des quatre vœux forment la cinquantième partie du chiffre total des membres de la Société, les missionnaires n'en forment que la centième.
Les profès des quatre vœux demeurent dans les maisons de profès où la plus sévère pauvreté est de règle. Ils n'ont point de propriété, point de bénéfices ecclésiastiques; ils n'acceptent point d'héritage. Loyola dit que la pauvreté consiste à se considérer
- io3 -
comme une statue qui se laisse habiller et déshabiller, couvrir de loques ou de pierreries sans s'en soucier ni même le savoir, qui n'a besoin de rien et ne désire rien- Rodriguez ajoute : « Pour être pauvre, il ne suffit pas de renoncer aux biens de la terre, il faut en perdre le désir. Il n'est pas permis de s'attacher avec plus de force au peu que l'on a conservé; celui-là seul est parfaitement pauvre qui ne se sent d'attaches pour rien, si misérable que cela paraisse et quelque nécessaire que cela soit. » La possession des biens terrestres se concilie parfaitement avec une pareille conception de la pauvreté ; les Jésuites ne sont point forcés défaire montre de cynisme, comme d'autres Ordres mendiants, ni de blesser les convenances et de compromettre ainsi leur influence sur les cours et sur les hautes dasses de la société. La pauvreté du Jésuite ne fait qu'un avec l'obéissance au général; elle l'oblige à se soumettre à ses ordres, en acceptant ou en donnant ■ avec une parfaite égalité d'âme tout ce que donne ou demande le général. On le voit : ce vœu n'entraîne pas nécessairement des privations. Lo3^ola a obtenu de Jules III un bref autorisant les prof es courbés
par rage ou la maladie à se faire soigner dans les collèges. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que les règles de TOrdre attachent une grande importance aux soins donnés au corps.
Il est vrai, Loyola avait le souci de maintenir Tesprit de pauvreté dans son institution, et, pour sa personne., il en a laissé un exemple mémorable-, mais Torganisation qu'il avait donnée lui-même à rOrdre Tempêcha d'éviter que cet esprit ne se corrompît : « La pauvreté étant en quelque sorte le boulevard de TOrdre, disent les Constitutions^ il importe de préserver notre corporation de toute apparence de rapacité, de n'accepter ni revenus, ni biens, ni honoraires pour la prédication, l'enseignement, les messes, les saints sacrements ou quelque autre œuvre spirituelle. » Mais l'Ordre, qui n'est un Ordre de mendiants que dans les limites de la classe des profès des quatre vœux, a trouvé les voies et les moyens de se mettre en possession des richesses les plus considérables. La Société peut accepter l'aumône, pourvu que ce ne soit pas en pa3^ement des services qu'elle rend, et elle a le droit d'en faire usage pour son propre compte. Les col-