GOUVERNEMENT DES SAUVAGES DU CANADA
Je n'entreprends pas de pnrler de tous les Sauvages de ce pays, ni de tout ce qui peut regarder leur gouvernement. Ce dernier est surtout remarc [uablc, parce que, tout en difft^rant beaucoup du nôtre et e'tant pour cette raison peu connu, il produit les mêmes effets, et même de plus heureux encore, car on rencontre chez ces peuples peu de de'sordres, quoiqu'ils jouissent d'une très-grande liberté. Je ne m'occupe que des nations que nous connaissons, et en particulier des Hurons.
On ne trouve parmi eux ni rois, ni princes absolus, mais seulement des espèces de chefs d'État que nous appelons capitaines^ quoique ce ne soient pas les mêmes que pour la guerre ^. Cette charge se transmet ordinairement par he'ritage du côté de la temme, et s'obtient quelquefois par élection. Lorsqu'il s'agit d'en prendre possession, à la mort du capitaine (cju'on dit ressusciter par là), ils y mettent une certaine solennité.
Ces capitaines n'ont pas la puissance coërcitive ; les pères de Himille eux-mêmes ne l'exercent pas envers leurs enfants. Ils n'emploient que les paroles pour toute correction. Malgré une pareille éducation, plus les enfants grandissent, plus ils aiment et respectent leurs parents. Ces derniers, aussi bien que les capitaines, obtiennent tout ce (qu'ils veulent, par rélocjuence, l'exhortation et les prières.
Comme Dieu a imprime' en notre âme la lumière de sa face ^, ces hommes, tout grossiers qu'ils étaient, avaient, même avant notre arrivée, (quelques notions du vice et de la vertu. Quoiqu'ils soient indépendants et aussi libres qu'il est possible de l'être, nous avons pu mettre quelques barrières à leurs vices.
On trouvait chez eux certaines vertus si universellement pratiquées, qu'ils ne les regardaient pas comme telles, par
^ On hvs appelle ù prc^seut (/«'/«• ' Ps. IV. 7.
cxoinj)lc rh()s|)ilalit6, ([u'ils jjou.sscnl très loin. Ils reçoivent dans leur cahanc tous ceux rjui se présentent, et ne leur disent jamais d'en sortir. Ils les servent, et leur donnent de la nourriture autant qu'à tous les membres de la famille, sans jamais rien leur demander.
Les adversités ne sont pas capalilcs de vaincre leur patience, et ils reçoivent avec un courage intrépide les nouvelles les plus tristes, par exemple, celles de la mort. Les torts rjue leur font des compatriotes, ne leur causent jamais la moindre émotion, quand bien même c'est au préjudice de leurs biens.
Dans leurs rapports mutuels, il y a une certaine décence extérieure, qui empêche mille légèretés très-communes en Europe, surtout entre les jeunes gens de différent sexe, quand il n'y a pas quelque considération qui les retient. Mais sous ce dehors de vertu, ils avaient de véritables vices intérieurs et extérieurs.
J'attribue à un orgueil secret cette parole d'un capitaine frappé par un capitaine. Quand il vit ses amis se mettre en devoir de le venger, il les arrêta en disant : " Laissez-le ; " n'avez- vous pas senti la terre trembler d'horreur pour une '• pareille insolence ? "
Le même sentiment leur fait dissimuler leurs passions, et surtout la colère. Dans leur idée, c'est une sorte de réprimande que de dire à quelqu'un qui commence à s'animer : " Tu te fâches donc ? "
De tous les vices extérieurs le vol est un des plus répandus. Ils s'en sont toujours vantés comme d'une grande adresse, quand ils n'ont pu être découverts. Tout objet leur était bon, et quand ils n'en connaissaient pas l'usage, ils l'employaient comme ornement. Ils volaient avec le pied et avec la main, en présence aussi bien qu'en l'absence du propriétaire, non pour en tirer profit, mais uniquement par vice. On les a \tjs voler des instruments de différents métiers, qui ne pouvaient leur servir à rien, par exemple, des aiguilles de montre, etc.
Un de nos Pères récitait un jour son bréviaire à la lueur d'une ouverture de la cabane. Les Sauvages lui enlevèrent
par là le livre des mains, sans qu'il pût voir le voleur, ni le rejoindre. J'en ai trouve un qui volait la porte d'une de nos chai)elles.
Le vol ne reste cependant pas impuni, et le châtiment du coupable, lorscju'il est convaincu, consiste à donner au plaignant le droit de le d(^pouiller entièrement lui et toute sa famille. Voici comment cela se fait : celui qui est convaincu d'avoir volé une hache ou quelque objet semblable, est condamné à perdre tout ce qui lui appartient, haches, chaudières, vêtements, vivres, filets, canots, etc., et si le plaintif veut agir en toute rigueur, il peut laisser le coupable, sa femme et ses enfants dans un dénuement complet.
Pour empêcher toute contestation, voici ce dont ils sont convenus entre eux : i° tout objet perdu ou laissé à terre, quand ce ne serait qu'à trois pas du propriétaire, peut être enlevé par qui que ce soit, sans passer pour volé ; il n'y a vol que lorsqu'une chose est prise dans des cabanes ou dans des caisses ; 2° celui qui trouve ce qu'on lui a volé entre les mains de qui que ce soit (ils sont en cela d'une adresse admirable, car ils peuvent presque distinguer, je ne sais comment, un œuf d'un autre), ne peut pas tout de suite le dévaliser, mais il doit lui demander par exemple : " Qui t'a donné cette épée ? " Si l'autre ne répond pas, on le regarde comme convaincu de vol. S'il dit qu'il l'a reçue en présent ou qu'il l'a achetée, il faut qu'il nomme celui de qui il la tient. J^e plaignant va aussitôt trouver le donataire ou le vendeur et lui fait la même demande. Si celui-ci en désigne un autre, il va l'interroger aussi, et il continue ses recherches, jusqu'à ce qu'il trouve quelqu'un qui ne l'ait reçue de personne. En ceci comme dans toutes les affaires semblables, ils sont d'une grande sincérité, et n'inculperaient jamais un innocent. Le coupable confesse sa faute par son silence.
Voici un cas de conscience qu'on nous proposa sur cette matière. Une pauvre femme n'avait pour toute richesse qu'un collier de certains grains de coquillages marins, nommés par les ¥ï2^(;2l\s porcelaine, et qui sont la monnaie et les perles du
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pays. Dans la crainte de voir son trésor volé dans sa cabane pendant (lu'elle labourait dans son champ, elle le porta avec elle dans un sac, et pour ne j)as en t'tre embarrassée pendant son travail, elle l'attacha à un tronc d'arbre dans l'intention de le reprendre à son départ. Une de ses voisines, qui travaillait près de là, s'en aperçut, et s'imaginant que cette bonne vieille oublierait son sac, elle ne la perdit pas de vue. Quelques instants après, la première quitte son champ pour aller dans le champ voisin. L'autre, qui n'attendait que cela, prend le sac sous les yeux de la vieille, et se met à crier, selon l'usage : " A " moi la bonne trouvaille," et s'en va.
La question était de savoir, si elle pouvait en conscience garder cet objet, ou si l'autre avait le droit de la dévaliser. Les intentions ne se devinent pas. Qui sait si cette femme avait le dessein de revenir dans son champ, comme elle le disait ? Si elle ne l'avait pas, le sac, d'après la loi du pays, devait être regardé comme abandonné, et appartenir au premier occupant.
Nous renvoyâmes la cause aux capitaines, et nous avons eu lieu d'admirer leur prudence. " A prendre les choses à la " rigueur," dirent-ils, " la capture est légitime : du moins la vieille " n'a pas le droit de dévaliser l'autre ; mais celle-ci, si elle ne " veut pas passer pour malhonnête, querelleuse et avare, doit " rendre le sac, et se contenter de quelque politesse ou de " présent que l'autre devra lui donner."
Leur législation contre l'homicide, crime très-rare parmi eux, mérite d'être connue. Elle se révèle toute entière dans l'événement suivant, arrivé le vingt-huit avTÏl 1648, au sujet d'un Français qui, par zèle, s'était attaché gratuitement au service de la mission.
Ce jeune homme, âgé de vingt-deux ans, et nommé Jacques Douart, fut tué par des Hurons. Ses deux assassins cherchaient un de nous ou de nos gens, bien décidés à donner la mort au premier qu'ils rencontreraient. Ils avaient reçu cet ordre de six capitaines de trois bourgs différents, grands ennemis de la foi. Ces derniers espéraient rompre par ce moyen la bonne hannonie qui régnait entre nous et nos chrétiens, nous épou-
vanter tous, et nous obliger à abandonner le pays ; ils comptaient arrêter par là la prédication de l'Évangile, qu'ils croyaient nuisible à leurs intérêts.
Les assassins tuèrent leur victime d'un coup de hache, vers le coucher du soleil. Le lendemain matin, les chrétiens des environs, apprenant cette nouvelle, accoururent pour nous avertir que ce coup était une preuve certaine de quelque complot contre nous ; " mais," ajoutèrent-ils, " nous voici tous prêts " à mourir pour défendre nos Pères et la religion."
Tout le pays fut en émoi, et les capitaines tinrent un conseil u;énéral. T^es auteurs de ce forfait se montrèrent ce qu'ils étaient, ennemis de la foi, et ils osèrent soutenir non-seulement (ju'il n'était pas nécessaire de tenir compte de ce cjui s'était passé, mais qu'il fallait publiquement nous fermer l'entrée de leurs bourgs, et nous chasser du pays. Quelques-uns ajoutèrent que l'on devait bannir tous les chrétiens, pour les empêcher de se multiplier.
Le zèle de nos bons néophytes se montra avec éclat dans <-.ette rencontre. Les uns disaient qu'ils abandonneraient volontiers leur patrie et leurs parents, malgré la tendre affection qu'ils avaient pour eux, plutôt que de causer le plus léger préjudice à leur foi. D'autres déclarèrent que la vie présente n'était plus rien à leurs yeux, depuis qu'ils avaient connu les avantages de la vie future.
Ceux-ci s'écriaient : "Je ne crains pas le feu des Iroquois, " pourvu que je sois sans péché ; je crains bien moins encore " de mourir pour ma foi et de donner ma vie pour Celui qui me " la rendra immortelle." Ceux-là faisaient d'autres protestations. Tous, avec un zèle et une liberté vraiment chrétienne, blâmaient les auteurs et les complices de ce meurtre, sans toutefois les nommer, quoiqu'ils les connussent. " Ce sont ces " gens-là," ajoutaient-ils, " qui veulent la ruine du pays ; ce sont *' eux sans doute qui reçoivent des présents de nos ennemis *' pour nous trahir, I^a foi leur déplaît parce qu'elle leur •' rej^roche leurs vices. Qu'ils se montrent, et on le verra,"
Deux jours se passèrent dans ces débats animés, qui ne ser-
virent ciii'à raviver la ferveur de nos nc-ojjhytes, et à faire [>araître davantage leur amour pour la foi et les missionnaires. Ils obtinrent enfm des chefs de la nation, tout infidèles qu'ils étaient, (jue l'on donnerait au nom du pays une satisfaction comj)lète pour ce meurtre. Voici leur manière d'agir en pareil cas.
Ce serait tenter rim[)ossible, et ruiner les causes les mieux prouvées, que de vouloir les terminer chez les Sauvages par les jnocédc'S adoptés dans la jurisprudence de presque toutes les nations, c'est-à-dire en condamnant à mort le meurtrier. Que le coupable soit connu ou non, la réparation du crime des particuliers regarde le public, c'est-à-dire qu'on punit le crime et non le criminel ; en sorte que ce qui serait regardé ailleurs comme une injustice, est parmi eux le moyen le plus efticace d'empêcher le renouvellement de pareils désordres. J'ai cru satisfaire une curiosité bien légitime, en faisant connaître sur ce point leurs coutumes particulières.
Voici donc ce qui se passa.
Après avoir décidé qu'ils nous donneraient satisfaction, les capitaines nous appelèrent à l'assemblée générale qu'ils avaient convoquée. Un ancien, prenant la parole au nom de tous, s'adressa en ces termes au Supérieur de la Mission : " Mon " frère (c'est le nom qu'ils lui donnent), voici devant toi toutes " les tribus réunies pour te donner satisfaction ; (il les nomma " l'une après l'autre), nous ne sommes plus qu'une poignée de " gens ; c'est toi seul qui soutiens ce pauvre pays, et tu le portes " en tes mains. La foudre l'a frappé, et la divisé en deux " parties. Un précipice est maintenant ouvert, et si tu nous " abandonnes, nous y tomberons infailliblement.
" Prends donc pitié de nous qui sommes ici pour pleurer " notre perte autant que la tienne, plutôt que pour parler. Ce '' pays n'est plus qu'un squelette sans chair, sans veines, sans " nerfs et sans artères, desséché, comme des os qui ne tiennent " plus les uns aux autres qu'avec un filet délicat; le coup qui a " porté sur la tête de ton neveu que nous pleurons, a coupé ce " lien. C'est un démon qui a mis la hache dans la main de " l'assassin. Est-ce toi, ô soleil, qui l'as poussé à un crime si
fatal ? Pourquoi n'as-tu pas refusé ta lumière, afin que luimême eût horreur de son crime. Tu e'tais peut-être son complice ? Non, certainement ; car il marchait dans les ténèbres, et ne savait pas où il portait son coup. Il pensait, le malheureux, frapper un jeune Français, et il a frappé sa patrie d'un même coup et d'une plaie mortelle. La terre s'est entr'ouverte pour recevoir le sang de l'innocent, et a fait un abîme qui doit nous engloutir tous, puisque nous sommes les coupables. Nos ennemis, les Iroquois, se réjouissent de cette mort, et la célébreront comme un triomphe, en voyant que nos armes sont employées à nous détruire nous-mêmes, et qu'elles servent si bien leurs intérêts.''
Il continua longtemps sur ce ton. Puis il ajouta : " Mon frère, aie pitié de ce pays. Toi seul peux lui rendre la vie. C'est à toi à rassembler ces ossements épars. C'est à toi à refermer l'abîme qui veut nous engloutir. Aie pitié de ton pays : nous l'appelons tien, car tu en es le maître, et nous venons ici comme des criminels pour recevoir notre arrêt de condamnation, si tu veux nous traiter sans miséricorde. Aie pitié de ceux qui se condamnent eux-mêmes, et qui viennent te demander pardon.
*' C'est toi qui a affermi le pays en y établissant ta demeure. Si tu nous quittes, nous serons comme le brin de paille déraciné qui n'est bon qu'à devenir le jouet des vents. Le pays ressemble à une île flottante, prête à être submergée dans la première tempête. Consolide-le, et la postérité t'en louera, sans que jamais la mémoire s'en perde.
" Au premier bruit de cette mort, nous avons tout quitté et n'avons apporté que des larmes. Nous sommes prêts à recevoir tes ordres et à obéir à ta demande. Parle donc. Que veux-tu ? Nos vies et à plus forte raison nos biens sont à toi. Nous nous en dépouillerons volontiers pour te donner satisfaction, et lorsque nous dépouillerons nos enfants pour t'apporter la satisfaction que tu désires, nous leur dirons que ce n'est pas à toi qu'il faut s'en prendre, mais à celui qui nous a rendus criminels. C'est contre lui que se
"tournera toute notre irulignaiion, et nous n'aurons à jamais
" cjuo (le l'amour pour toi."
Pour rcjxjnsc à ce discours, on leur présenta un faisceau de
jx;tits bâtons liés ensemble, un peu plus longs et plus gros que des allumettes. Ils exprimaient le nombre des présents que
nous demandions pour la ré|>aration de ce meurtre. Nos néophytes nous avaient instniits de leurs coutumes, et nous avaient engagés à les suivre à la lettre, si nous ne voulions pas gâter non-seulement notre propre cause, mais celle de Dieu et de la foi. Les capitaines se [xirtagèrent incontinent ces petits bâtons, pour que toutes les tribus concourussent à fournir les présents demandés. Chacun retourna ensuite à son bourg pour y rassembler tout son monde, et l'exhorter à fournir les présents. Personne cependant n'y est contraint ; mais ceux qui sont de bonne volonté apportent publiquement ce qu'ils veulent y contribuer, et ce semble à l'envi l'un de l'autre, selon qu'ils sont plus ou moins riches, et que le désir de paraître affectionnés au bien public les incite en semblables occasions.
Un jour fut donc assigné pour tenir l'assemblée suivante, et pour faire la cérémonie avec toute la solennité d'usage ; ce fut le onze mai. La veille au soir, quatre capitaines, dont deux chrétiens et deux infidèles, furent députés par le conseil général pour venir nous parler. Ils se présentèrent à notre porte, et comme, dans une pareille circonstance, on ne fait rien que par présents, ils en offrirent un premier pour obtenir qu'on leur ouvrît, et un second pour qu'on leur permît d'entrer. A chaque porte qu'ils avaient à passer, nous aurions pu exiger un présent.
Aussitôt entrés, ils ouvrirent le discours par un présent qu'ils nomment \ essuie metii des lannes. " Nous essuyons tes larmes " par ce présent," dii^ent-ils au Père, " afin que tu n'aies plus la " vue troublée, la jetant sur ce pays, qui a commis le meurtre." Suivit le second présent, qu'il nomment breuvage, "et qui " devait nous rendre la voix que nous avions perdue, et en " adoucir le son à l'avenir." Un troisième présent était offert pour calmer les esprits agités par ces pensées douloureuses.
Un quatrième avait pour objet d'apaiser des émotions d'un cœur justement irrité.
Ces présents se composent pour la plupart de morceaux de coquillages de mer que les Français ont nommé porcelaine^ comme nous l'avons dit, ou de semblables bagatelles qui seraient de vraies pauvretés en Europe, mais qui sont ici d'un grand prix.
Ils en ajoutèrent ensuite neuf autres, comme pour ériger un sépulcre à la victime. Tous ces pre'sents avaient une fin particulière. Quatre d'entre eux étaient pour les quatre piliers qui devaient soutenir ce sépulcre, quatre autres pour les pièces transversales, sur lesquelles doit reposer le lit du défunt ; un neuvième devant lui servir de chevet.
Les huit capitaines des huit tribus offrirent alors chacun un présent pour les huit os principaux du corps humain, ceux des pieds, des jambes et des bras.
En suivant leurs coutumes, nous fûmes alors obligés de parler et d'offrir un présent de trois mille grains de porcelaine, pour reln'er le pays renversé et le consolider de manière qu'il fût capable de supporter les reproches que nous devions lui faire pour le forfait commis ^.
Le lendemain matin, en présence d'une foule immense accourue de toutes parts, les Sauvages disposèrent dans une place publique une espèce de théâtre, où ils suspendirent cinquante présents qui formaient la partie essentielle de la réparation ; car ceux dont venons de parler n'en étaient que l'accessoire.
Pour un Huron tué par un autre Huron, on se contente ordinairement de trente présents. Pour une femme, on en demande quarante, "parce que," disent-ils, "les femmes n'étant " pas pour se défendre, et d'ailleurs étant celles qui peuplent le '• pays, leur vie doit être plus précieuse, et leur faiblesse doit " trouver un plus puissant appui dans la justice." Pour un
* Voici l'image dont le P. Ragiieneaii se servit pour revôtir sa pensive et l'acooinnuMlor îi leur lant^age: " Co pr<^aeiit est pour applanir " vos terres, atiu (lu'elles puissent vous recevoir plus doucenient lors- " oue vous toniherez. reuver8<^s par la violence des r^nrorhes que je " (lois vous faire, pour avoir commis un crime si horrible." \Ue\. 1648).
cHrangcr, on en demande en<:ore davantage, " car," disent-ils, " sans cela, les meurtres seraient trop fréquents, le commerce '* en serait empêchJ, et les guerres s'allumeraient trop aisément *' entre les nations différentes."
La cér(^monie ne s'arrOta pas la. i.e cadavre à qui l'on avait élevé un tombeau ne devait pas y reposer tout nu ; il fallait le revêtir selon sa condition. Pour cet effet, ils firent trois présents, l'un j)our uno chemise, l'autre pour un pourjKjint, le troisième pour un haut-de-chausses ; puis ils en ajoutèrent quelques-uns pour l'ariiuebuse, la poudre et les balles que le défunt l)Ossédait, et un autre pour retirer de la plaie la hache qui avait fait le coup. Il fallut faire autant de présents que la victime avait reçu de blessures, afm de cicatriser toutes ces plaies.
Suivirent trois autres présents : le premier, pour fermer fouverture faite dans le soi; le second, pour rendre la terre solide (ici, selon leur coutume, ils se mirent tous à danser en signe d'allégresse, de ce que la terre s'était refermée) ; le troisième, ])oar jeter dessus une grosse pierre, afin que cet abîme ne puisse jamais plus s'ouvrir.
Il y eut encore sept autres présents : le premier, pour rendre la voix aux missionnaires ; le second, pour engager nos Fran çais à ne pas prendre les armes contre le meurtrier, mais plutôt contre leurs ennemis, les Iroquois ; le troisième, pour rallumer le feu que nous tenions toujours prêt pour la commodité des passants ; le quatrième, pour rouvrir la porte de l'hospice ^ où nos chrétiens logeaient fréquemment ; le cinquième, pour remettre à l'eau le canot dans lequel ils passaient la rivière quand ils venaient nous visiter ; le sixième, pour remettre l'aviron en main au jeune homme chargé du passage ; le septième, pour apaiser M. le Gouverneur, qu'ils appellent Ononiio ^.
Nous eussions pu en exiger deux autres pour reconstruire notre cabane et notre église, et pour relever les quatre croix plantées aux quatre angles de notre enclos ; mais nous nous contentâmes de ce qu'ils nous présentèrent d'eux-mêmes.
^ Ce présent se trouve marqué le troisième dans l'énumération du r. Kagueneau [Bel. I&i8).
- C'était M. le chevalier de Montmagny.
Trois des principaux capitaines offrirent enfin trois présents, pour nous raffermir l'esprit et nous prier de continuer toujours à les aimer.
Tous ces présents montèrent environ à une centaine.
Nous en fîmes à notre tour à chacune des huit tribus, pour raffermir notre alliance avec eux ; à tout le pays en commun, pour les exhorter à se tenir unis ensemble et avec les Français, afin de mieux résister à leurs ennemis ; un autre présent plus considérable avait pour objet d'arrêter les calomnies qu'on faisait courir contre la foi et les chrétiens, comme si tous les malheurs qui arrivent dans le pays étaient un effet de la foi que ncois venions leur annoncer. Nous leur fîmes aussi des présents pour les consoler de la perte de quelques-uns des leurs tués par l'ennemi. Enfin, nous terminâmes par un présent, qui les assurait que M. le Gouverneur et tous les Français perdraient entièrement le souvenir de ce meurtre, et n'auraient plus que de l'amour pour eux.
Voilà comment ils punissent l'homicide, et si l'on néglige de faire ces présents après un second et troisième crime, les tribus se déclarent la guerre.