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LA PÈCHE

Les hommes ne s’occupent que de guerre, de chasse, de pêche, du commerce avec les autres nations et de tout ce qui est nécessaire à cet effet, comme de préparer des armes offensives et défensives, des canots, des avirons et des raquettes pour marcher sur la neige. Ils sont tous si adroits dans ce

travail, que les Européens eux-mêmes ne sauraient mieux confectionner ce qui est nécessaire pour les voyages, l’habitation dans les forêts, et la navigation. Sous ce rapport, ils ne sont sauvages que de nom.

Il ne faut pas se les représenter comme des êtres à moitié brutes, couverts de poils, noirs et difformes. Ils sont sans barbe, et n’ont d’autre poil que les cheveux, comme les Américains de la zone torride ; peut-être parce que les deux extrêmes de la chaleur et du froid produisent les mêmes effets. C’est ainsi qu’on voit des animaux digérer aussi facilement sous l’influence d'un froid violent, que par la force de la chaleur naturelle. J’en ai fait l’expérience sur une merluche, poisson très-vorace, qui digère presque toute espèce de choses. Je l’ai ouverte vivante, et j’ai trouvé dans son estomac, un froid tel, que ma main pouvait à peine le supporter. Si le froid en Europe ne produit pas les mêmes effets dans les pays plus septentrionaux, c’est peut-être à cause de tant de choses qui y sont en usage, comme le vin, l’eau-de-vie, les épices, le sel, les poêles, etc., dont nos Sauvages ne connaissent même pas le nom.

Leur peau n’est pas très-brune, surtout quand ils sont jeunes. Ils sont robustes et d’une taille haute et bien proportionnée. Leur santé est meilleure que la nôtre, et ils ignorent jusqu’au nom de bien des maladies communes en Europe, comme la pierre, la goutte, les ruptures, etc. On ne rencontre parmi eux ni bossus, ni nains, ni gens de corpulence monstrueuse, ni goitres, etc.

Ils sont hospitaliers les uns envers les autres, et se visitent très-souvent. Ils tiennent à être regardés comme généreux et désintéressés.

Quatre choses surtout en eux méritent d’exciter notre admiration : i° Leurs sens sont d’une perfection extraordinaire ; quoique pendant près de six mois de l’année, on ne trouve sur la terre que de la neige, et dans les cabanes que de la fumée, leur vue est très-perçante. Ils ont l’ouïe très-délicate et sensible à l’harmonie, et l’odorat excellent, différent seulement du nôtre en ce qu’ils regardent le musc comme une puanteur, et

qu’ils sont indifférents à toute autre odeur qu’à celle des aliments. Grâce à ce sens, ils découvrent souvent un incendie, surtout la nuit, longtemps avant de l’apercevoir. Leur toucher et leur peau sont très-sensibles. C’est peut-être l’effet de s’oindre d’huile et de graisse, usage aussi commun parmi eux que chez les Gentils et les Hébreux. Ils s’en frottent le corps tout entier, quand ils peuvent, mais surtout les cheveux, et pour plusieurs très-bonnes raisons.

2° Leur force d’âme pour supporter toute espèce de misère, est admirable. Ils endurent la faim pendant dix et même quinze jours, quelquefois par superstition, mais plus souvent par nécessité. La douleur du feu ne leur arrache pas un cri. Ils s’y exercent dès leur bas âge. Des enfants de dix ou douze ans se lient quelquefois l’un à l’autre par le bras, et placent ensuite un charbon allumé entre les deux bras, pour voir qui le secouera le premier, et celui-là est un objet de mépris pour ses compagnons. Ils ne se plaignent jamais des souffrances du froid, de la chaleur, ni de la maladie. Les douleurs de l’enfantement, d’après nos livres saints, sont regardées comme les plus grandes ; mais les femmes sauvages, par un principe de force d’âme, n’en donnent aucun signe lorqu’elles deviennent mères. Si elles poussaient un seul cri, elle passeraient pour lâches et deshonorées, et ne trouveraient plus de mari.

3° Leur habileté pour reconnaître les lieux, et les indiquer à d’autres, et pour se diriger à travers les bois, où ils ne s’égarent presque jamais, a quelque chose de prodigieux. J’en ai fait plusieurs fois l’expérience dans les temps brumeux, ou pendant la nuit. Guidé par ma boussole, je conduisais quelques Sauvages dans un lieu écarté, pour essayer de leur faire perdre la position des quatre points cardinaux. Je leur demandais alors où était l’est, le sud, le pays le leurs ennemis, le nôtre. Avec leur simple instinct, ils se sont toujours dirigés avec autant d’assurance que moi avec ma boussole, et je n’ai jamais trouvé qu’ils se soient trompés. C’est un talent, comme inné, que les jeunes gens eux-mêmes, et les femmes savent exercer dans le besoin, et surtout pour échapper aux mains de leurs ennemis, lorsqu’ils

sont prisonniers. Ils font ainsi trois ou quatre cents milles dans les bois, pour gagner nos habitations, sans avoir aucun chemin pour les diriger. Nous en avons eu la preuve sous les yeux plusieurs fois chaque année.

4° Leur mémoire est très-fidèle. Comme ils n’ont ni livres, ni écriture, les affaires se traitent par des ambassadeurs, et j’ai été surpris en voyant de combien de choses, et de quels détails ils pouvaient garder le souvenir. Ce talent brille surtout dans les capitaines, qui, au lieu de livres, se servent de petits bâtons sur lesquels ils tracent quelquefois certains signes, et quelquefois même ils n’en mettent aucun. Avec ce secours, ils peuvent dire le nom de plus de cent différents présents, rapporter les résolutions d’un conseil, et mille autres particularités, qui nous échapperaient à nous, si nous ne les mettions par écrit.

Ils ont de l’intelligence, et ils raisonnent bien. Ils racontent admirablement, et leur talent oratoire est remarquable. Quand ils connaissent un sujet, ils le traitent aussi bien que les Européens les plus habiles. On a cru en France que leurs harangues et leurs discours rapportés dans nos Relations étaient une invention ; mais je puis assurer qu’au contraire, en passant dans une autre langue, ils ont presque tous perdu une partie de l’énergie qu’ils avaient dans la leur.

Dans les affaires importantes, ils nous ont souvent entraînés de leur côté, et nous ont fait changer les résolutions, que nous avions prises, après un mûr examen, pour le bien du pays.

Je ne doute pas qu’ils ne soient aptes aux sciences. Leur oreille est juste et excellente pour la musique, mais leur musique diffère de la nôtre, et sous certains rapports, elle est plus martiale. Cet art ne se cultive pas par principes ; les hommes les plus habiles l’admirent comme un des effets de la nature.

Nous nous sommes convaincus par l’expérience qu’ils sont capables non-seulement de recevoir la foi, la plus excellente de toutes les sciences, mais même d’acquérir la vraie science des Saints, c’est-à-dire une piété très-solide et très-tendre.

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