‹ Les Jésuites-martyrs du CanadaChapitre 2 sur 37 · DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR

Les scènes de l’apostolat sont toujours délicieuses aux yeux de tout lecteur chrétien, et il n’est pas même un homme réfléchi ou ami des salutaires enseignements de l’histoire, qui ne trouve, surtout dans la vie du missionnaire du Nouveau- Monde, des souvenirs du plus haut intérêt et le spectacle des plus héroïques vertus.

Ses immenses travaux commandent le respect et l’admiration, et les écrits qu’il a tracés d’une main tremblante, dans son canot d’écorce ou sous les frimats glacés, revendiquent à bon droit, malgré la négligence et souvent même l’incorrection du style, malgré la longueur des détails, un rang distingué dans les archives historiques de l’Amérique.

Des esprits superficiels et aveugles ont pu pendant longtemps nourrir des préjugés ou des haines héréditaires contre les enfants de Loyola. Mais les hommes sincères et consciencieux qui les ont jugés à l’œuvre, ont mieux apprécié l’héroïsme de leurs entreprises, et les prodigieux résultats de leur zèle. Us n’ont pas hésité à les compter parmi les bienfaiteurs de l’humanité et les apôtres de la religion.

Nous ne sommes plus à l’époque, “ où l’on ne rougissait pas,” comme dit Chateaubriand, “ de préférer ou de feindre de pré- “ férer aux voyages des Dutertre et des Charlevoix ceux du “ baron de Lahontan, ignorant et menteur. On rend aujour- “ d’hui une tardive justice aux Jésuites. Mais aussi quels “ hommes que les Brébeuf, les Lalemant, les Jogues, qui

“ réchauffèrent de leur sang les sillons glacés de la Nouvelle- “ France !” ( Génie du Christianisme , livre 4e).

Voici maintenant le portrait qu’un écrivain protestant de Boston, M. Francis Parkman, a tracé des missionnaires du Canada :

“ Toutes les puissances de l’enfer allaient s’opposer à ces “ hardis envahisseurs qui venaient les attaquer jusqu’au cœur “ de leur ancien empire : mais loin de s’affaiblir, le zèle de ces “ hommes de Dieu grandissait avec les obstacles. Ils arrivaient “ prêts au combat, et disposés à entrer en lutte avec l’enfer “ tout entier.

“ Une vie isolée de toutes relations sociales, et éloignée de “ tout ce que l’ambition poursuit avec ardeur, puis une mort “ solitaire ou sous les formes les plus effrayantes, telle était la “ perspective des missionnaires. Leurs ennemis peuvent les “ taxer, s’ils le veulent, de crédulité, de superstition ou d’un “ aveugle enthousiasme ; la calomnie n’arrivera pas à les con- “ vaincre d’hypocrisie et d’ambition. Ils entraient dans la “ carrière avec la droiture d’âme des martyrs et l’héroïsme des “ Saints.

“ On trouvera difficilement dans l’histoire de l’humanité une “ piété plus ardente, une abnégation de soi-même plus com-

“ plète, un dévouement plus constant et plus généreux .

“ Dans tous les récits de cette époque héroïque, on ne ren- “ contre pas une ligne qui permette de soupçonner un seul de “ ces valeureux soldats d’avoir faibli ou chancelé un moment. “ Le grand mobile de toutes leurs actions était la plus grande “ gloire de Dieu P ( The Jesuits in North America .)

Tout était à faire sur ce sol sauvage quand ils y mirent le pied, le pays à connaître, les hommes à civiliser, la foi à établir. Ils ne faillirent pas à leur noble mission. Conquérants pacifiques de ces régions nouvelles, ils ne portaient pour arme que la croix, et n’avaient pour soutien que leur zèle avec la grâce de leur Dieu. Le plus souvent ils sillonnaient seuls, et dans tous les sens, des pays immenses, au milieu des privations, des dangers et des difficultés de toute nature. On peut presque

partout les suivre à la trace de leur sang. Pour marquer les différentes étapes de cette marche toujours progressive de l’Évangile, ils plantaient l’étendard du salut ; c’était le signe de leur conquête religieuse, et le premier jalon de la civilisation qui devait la suivre.

Les missions françaises s’étendirent depuis le golfe Saint- Laurent et les côtes de l’Acadie, jusqu’à l’embouchure même du Mississipi. Quelques années avant, des Jésuites espagnols, partis de la Californie, s’étaient avancés sur les côtes du Pacifique l, et avaient pénétré, comme éclaireurs, sur le territoire de l’Orégon.

Les soldats de l’Évangile prenaient pour ainsi dire entre deux feux ce vaste continent ; mais l’Orégon, après cette première tentative avortée sur son sol, encore inconnu au reste du monde, devait attendre près de deux siècles 2, avant de voir reparaître le divin étendard, et de devenir une de ses conquêtes.

Les missionnaires du Canada, voyant toujours devant eux des régions immenses, ne mettaient aucune borne à leur œuvre ; gagnant sans cesse du terrain, ils ambitionnaient d’arriver jusqu’à cette mer de l’ouest, dont l’existence, d’après les renseignements qu’ils avaient recueillis de la bouche des Sauvages, n’était plus pour eux un problème ; mais le temps trahissait leur courage, et la mort venait souvent les surprendre au milieu de leurs plus brillants projets. On voit l’illustre Marquette succomber, jeune encore, sous le poids de ses travaux, mais après avoir exploré le premier une partie de la vallée du Mississipi et évangélisé des peuples jusque-là inconnus.

Bien des années plus tard, le P. Bineteau venait recueillir cet héritage de dangers et de sacrifices. Il poussait plus avant vers l’ouest, à la suite des chasseurs du buffalo, sa course aventureuse, quand la mort l’arrêta au milieu de son œuvre

1 Cette course aventureuse de deux missionnaires jésuites, conduits par un nommé Parmentier, leur guide et leur interprète, dura deux ans, et précéda de quelques années le grand voyage d’exploration que l’amiral espagnol, de Fonte, fit en 1640, sur cette côte. (Mémoire de Buache à P Académie des Sciences, 1753.)

! Cette portion de la chrétienté compte aujourd’hui un archevêque deux évêques et plus de 27 missionnaires.

laissée incomplète. Ses yeux en mourant se tournèrent, avec un sentiment de regret, vers ce qui lui restait encore à parcourir de ces vastes prairies, au-delà desquelles il apercevait de nouvelles régions à découvrir, de nouvelles nations à évangéliser. Plus de cent ans après, en 1840, le P. De Smet reprenait les mêmes traces avec une infatigable persévérance ; mais plus heureux que ses devanciers, il franchit les montagnes Rocheuses, et arrive enfin sur les bords du Pacifique, dernière limite de ce nouveau monde.

Ces missionnaires, distingués par leur science autant que par leur zèle, ont laissé de nombreux écrits. Pour le Canada seul, il existe plus de 40 volumes de Relations x, sans parler des autres ouvrages sur le même sujet, et des nombreux manuscrits qui sont heureusement arrivés jusqu’à nous. Dans ces mines fécondes se trouvent réunies des richesses, qui intéressent à un haut degré l’histoire, les sciences et la religion. C’est ce qui explique l’empressement qu’on met aujourd’hui à se les procurer à tout prix. On ne peut ni raconter avec fidélité les événements de cette époque reculée, ni se former une idée jnste de l’état où étaient alors réduites ces contrées, sans recourir à ces monuments précieux. Tous les historiens ont puisé à cette source.

Entre toutes les missions de cette époque, qui méritent de fixer l’attention de l’observateur curieux et du lecteur chrétien, nous devons mettre au premier rang, sans aueun doute, celle

1 La collection de ces Relation « renferme 41 volumes in-8, rédigés ordinairement par le Supérieur de la Mission. On en publiait un chaque année, et le dernier est de 1672. C’est le document le plus précieux, et souvent l’unique source de l’iiistoiro du Canada pendant cette période de temps. Quelques-uns de ces volumes étaient devenus introuvables, même dans les plus grandes bibliothèques d’Europe. Par un sentiment patriotique digne de tout éloge, le Gouvernement canadien a favorisé leur réimpression complète en 1848, en 3 volumes compactes in-8.

Des écrivains américains et protestants ( Bancroft , Jared Sparks et Farkman ) avec une loyale franchise ont rendu hommage au mérite de ce monument.

“ Il n’est pas possible,” dit Parkman, “ d’exagérer la valeur et l'autorité de .ces récits. Je puis même dire qu’après l’examen le plus ■“ attentif, je n’ai aucun doute que ces missionnaires n’écrivissent “ dans une parfaite bonne foi, et que ces Relations ne méritent une “ place honorable, comme documents historiques et dignes de con- ■“ fiance.” ( The Jesuits in North America.)

des Hurons, tribu puissante, le plus fidèle et le plus constant allié des Français. Ses nombreux villages étaient situés sur cette gracieuse presqu’île de la côte orientale du lac Huron, baignée d’un côté par la baie Géorgienne, et de l’autre par celle de Nottawasaga. D’après la curieuse narration du F. Sagard 1, le premier historien de ce peuple, les Hurons occupaient un rang distingué parmi les autres Sauvages. “ Ils sont,” dit-il, “ eux et les autres peuples sédentaires, comme la no- “ blesse du pays. Les nations algonquines composent la bour- “ geoisie ; les villageois et les pauvres sont représentés par les 41 Montagnais.”

Les guerres sanglantes et désastreuses que cette nation eut à soutenir contre le cruel Iroquois, les malheurs qui l’accablèrent et qui finirent par l’anéantir, les laborieux travaux que sa conversion a coûtés à la foi, et le sang que répandirent dans ses intérêts plusieurs de ses apôtres, ont rendu à bon droit ce nom célèbre dans nos annales. On trouve là, développé sous toutes ses formes, le caractère le plus complet du missionnaire catholique, “ et cette abnégation rare et sublime, devant “ laquelle,” dit Macaulay, “ on peut se prosterner, sans craindre “ par là de leur susciter des imitateurs nombreux.” ( Edinburgh Review, 1842.)

Dans les mystérieux desseins de la Providence, cette nation, après avoir eu ses jours de gloire, était condamnée à disparaître presqu’ entièrement sous les coups de l’Iroquois, mais elle avait coûté trop de sueurs et de sang à ses apôtres, ses premiers enfants daus la foi avaient donné trop d’exemples de vertu, pour ne pas toucher le cœur de Dieu. Il ne la laissa pas mourir dans son idolâtrie.

La première fois que ces fiers enfants des forêts avaient entendu publier la loi de l’Évangile, ils avaient fermé l’oreille à ses leçons d’humiliation et de sacrifice, qui blessaient leurs habitudes d’orgueil et de sensualité ; mais quand ils sentirent la main du Seigneur s’appesantir sur eux, quand ils virent la guerre, la peste, la famine venir comme des signes avant-

* Histoire du Canada par le F. Gabriel Sagard, récollet, 1636.

coureurs d’nne grande catastrophe, désoler leurs campagnes, ruiner leurs villages, décimer l’élite de leurs guerriers, leurs yeux s’ouvrirent, et ils sollicitèrent par milliers le bienfait de la foi. En même temps que se multipliaient les victimes de la mort, le ciel voyait s’accroître le nombre des élus.

Bientôt il ne resta plus d’espérance de relever tant de ruines, et de protéger sur ce sol dévasté les restes infortunés de cette nation expirante. Les missionnaires recueillirent ces tristes débris. Formés dans le creuset des tribulations, ces fervents chrétiens n’ambitionnaient plus qu’une chose, c’était de mettre leur foi à l’abri de tout danger. Ils suivirent leurs missionnaires, et ceux-ci leur offrirent, sous la protection du fort de Québec, une habitation tranquille, qui sera pour tous les âges un beau monument du zèle de ces hommes apostoliques, et de la foi vive de leurs néophytes. Que pourrions-nous trouver de semblable chez les Pequods, les Narragansets, les Mohicans, les Shenandoahs ou les tribus du sud des États-Unis?

L’histoire de la Mission huronne est répandue dans les nombreux volumes des Relations des Missions du Canada ; mais il n’existe aucun ouvrage, ni en français, ni en anglais qui en traite exclusivement, et qui offre le tableau de son origine, de son développement et de ses désastres. La langue italienne a le bonheur d’en posséder un, auquel le caractère de son auteur donne un haut degré d’intérêt et d’autorité. Le P. François- Joseph Bressani l’a écrit de sa main mutilée par les Iroquois, persécuteurs de ses néophytes, et après avoir souffert les horreurs de la captivité au milieu de ce peuple cruel. De retour dans sa patrie, il voulut faire connaître à ses compatriotes la Mission où il avait passé tant d’années, et qu’il avait arrosée de son sang. Ce petit ouvrage, sous le titre modeste de Relation abrégée, parut en 1653 à Macérata, petite ville des États- Romains.

Quoique citée avec éloge par Charlevoix, la Relation du P. Bressani est tout-à-fait inconnue dans ce pays, et nous croyons que l’exemplaire qui a servi à notre travail, et qui est venu de Rome, il y a deux ans, était alors le seul qui existât en Amé-

rique. S’il n’offre aucun fait important, qu’on ne puisse retrouver ailleurs, il a cependant un mérite qui lui est propre. La description qu’il donne du pays et de sa position géographique, ses remarques sur le climat, sur les mœurs et les usages de ces peuples, et surtout les notices biographiques qu’il renferme, sont autant de monuments de notre histoire primitive, qu’on aime toujours à puiser à leur source. La modestie et une aimable simplicité font le caractère du récit, et surtout de l’histoire de la captivité el des souffrances de son auteur. Il s’arrête à l’époque de son départ du Canada, sans doute afin de conserver à son œuvre l’autorité puissante de son témoignage, comme témoin oculaire de presque tous les faits qu’il raconte.

Montréal, 1852.

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