MORT DU PÈRE RENÉ MÉNARD
Nous allons voir un panure Missionnaire vsé de travaux Apostoliques, dans lesquels il a blanchy, chargé d’années et d’infirmité, harassé d’vn fascheux et pénible voyage, tout dégouttant de sueurs et de sang, mourir tout seul dans le fond des bois, à cinq cents lieues do Kebec ; laissé en proye aux bestes carnassières, à la faim et à la toutes les misères ; et qui, selon ses souhaits et mesme selon sa prophétie, imite en sa mort l’abandon de Saint François-Xavier, dont il auoit tres-parfaitement imité le zele pendant sa vie.
C’est le Pere René Ménard, qui depuis plus de vingt ans a trauaillé dans ces rudes Missions, où enfin s’estant perdu dans les bois, en courant après la brebis égarée, il a heureusement consommé son Apostolat par la perte de ses forces, de sa santé et de sa vie.
Le Ciel n’a pas voulu qu’aucun de nous ait recueilly ses derniers soupirs, il n’y a que les forests qui en ont esté les depositaires, et quelque creux de rocher dans lequel il se sera peut-estre ietté, a esté seul tesmoin des derniers eslans d’amour que ce cœur tout embrasé a poussé vers le Ciel auec son ame, qu’il a renduë à son Créateur, lors qu’actuel lement il couroit ù la conqueste des âmes,
Voicy le peu que nous en auons appris par vne lettre venue de Montreal, en datte du 26 Iuillet 1663.
“ Hier le bon Dieu nous amena trente-cinq canots d’Outaoüaks, auec “ lesquels sont reuenus sept François, de neuf qu’ils estoient ; les “ deux autres qui sont le Pere René Ménard, et son fidelle Compagnon “ nommé Iean Guérin, sont allez d’vn autre costé pour se retrouver “ plus-tost que ceux-cy au port asseuré de nostre commune Patrie. Il
1 Le Père Léonard Garreau naquit à Limoges, le 11 octobre 1609 ; H vint au Canada, le 15 août 1643.
8 Lettre du P. J érôme Lalemant au P. Provincial de France. ( Relation t, 1663.)
“ y a deux ans que le Pere est mort, et Iean Guérin depuis dix mois “ enuiron. Le, panure Pere et les huict François ses compagnons, “ partis des Trois-Riuieres le 28 d’Aoust de l’an 1060 auec les Outaoüaks, “ arriuerent à leur pais le 15 d’Octobre, ionr de Saincte Tlierese, après “ des trauaux inexplicables, des mauuais traittemeuts de leurs Ma- “ telots, tout-à-fait inhumains, et vue extreme disette de viures ; en “ sorte que le Pere à peine pouuoit-il plus se porter, estant d’ailleurs “ de complexion foible et cassé de trauaux.
“ Pendant son hyuernement parrny les Outaouaks, il commença vne “ Eglise chez ces Barbares, bien petite à la vérité, mais bien preeieuso, “ parce qu’elle lui a cousté bien des sueurs et bien des larmes ; aussi “ sembloit-elle n’estre composée que de Prédestinez, dont la meilleure “ partie estoient les petits enfants moribonds, qu’il estoit obligé de “ baptiser à la dérobée, parce que les parents les caelioient lorsqu’il “ entrait dans les cabanes, estans dans la vieille erreur des Hurons, “ que le Baptesme leur causoit la mort.
“ Parrny les adultes, il se trouna deux Vieillards que la grâce auoit “ préparez au christianisme: l’vn par vne maladie mortelle, qui luy *• rauit la vie du corps peu apres auoir fait profession publique de la “ Foy, et presché par son exemple à ses parents, qui, se moquants de “ luy et de ses prières, luy donnèrent occasion de rendre des preuves “ d’une pieté tres-forte, quoy que tout fraischement enracinée.
“ L'autre Vieillard fut esclairé par son aneuglement, peut-estre “ n’eust-il iamais apperceu les brillants de la Foy, si ses yeux eussent “ esté ouuerts aux obiets de la terre ; mais Dieu, qui tire la lumière “des tenebres, et qui se plaist à nous faire voir de temps en temps “ des traits de sa Prouidence, a si bien disposé de tout pour ce panure “ aueugle, que le Pere s’est trouué tout à propos pour l’esclairer, et “ luy ouurir le Ciel, lors qu’il auoit desia vn pied dans l’Enfer.
“ Il mourut quelque temps apres son Baptesme, bénissant Dieu des “ grâces qu’il luy faisoit à la tin de ses iours, qu’il auoit si peu meri- “ tées pendant le cours de près de cent ans de vie.
“ Il y auoit encor quelqnes bonnes femmes qui grossissoient cette “ Eglise solitaire : vne veufue entr’autres, qui receut le nom d’Anne “ eu son Baptesme et qui passe pour Saincte parrny ces peuples, quoy “ qu'ils ne sçachent pas ce que c’est que Saincteté...
“ Voilà les fruits des trauaux du Pere Ménard, bien petits en appa- “ rence, mais bien grands en ce qu'il faut vn grand courage, “ vn grand zele, un grand cœur, pour souffrir de si grandes fati- “ gués, et aller si loin pour si peu de chose ; quoy qu’on ne puisse “ appeler peu, quand il ne serait question que d’vue aine sauuée, pour “ laquelle le Fils de Dieu n’a pas espargné ses sueurs et son sang, qui “ sont d’vn prix intiny.
“ Outre ces Esleuz, le Pere ne trouna dans le reste de ces Barbares “ qu’opposition à la Foy, à cause de leur grande brutalité et de leur “ infâme polygamie. Le peu d’esperance de convertir ces gens plon- “ gez dans toutes sortes de vices, fit qu’il prit resolution d’entre- “ prendre vn uouueau voyage de cent lieues, pour aller instruire vne
“ Nation de pauures Hurons, que les Iroquois ont fait fuir iusqu’au “ bout du monde .
“ Voilà donc la resolution prise d’aller chercher ces pauvres brebis “ égarées. Quelques Hurons venus eu traite aux Outaoiiaks, se pre- “ sentent au Pere pour le conduire ; il est heureux de cette rencontre, “ il les charge de quelques hardes, et fait choix d’vn des François, qui “ estoit Armurier, pour l’accompagner ; et pour toute provision, il “ prend vu sac d’esturgeon sec, et quoique peu do chair boucannée, “ qu’il espargnoit depuis longtemps pour ce voyage qu’il premeditoit. “ Son dernier Adieu qu’il fit aux autres François qu’il laissoit, fut en “ ces termes prophétiques: Adieu! mes cliers enfants. Adieu pour ce “ monde, car vous ne me reverrez plus, ie prie sa bonté divine que nous nous “ réunissions dans le Ciel.
“ Le voilà donc eu chemin le 13 Iuin 1661, neuf mois après son ar- “ rivée dans le pais des Outaoiiaks; mais les pauures Hurous, pour peu “ chargez qu’ils estoieut, perdirent bientost courage, les forces leur “ manquant, faute de nourriture. Ils abandonnèrent le Pere, en luy “ disant qu’ils alloient en liaste à leur bourg adnertir les anciens, “comme il estoit en chemin, et pour faire eu sorte qu'on l’enuoyast “ quérir par de ieunes hommes robustes.
“ Le Pere, espérant ce secours, demeure auprès d’vu Lac enuiron “ quinze iours ; mais comme les viures luy manquoieut-, il se résolut “ de se mettre en chemin auec son Compagnon, à la faneur d’vn petit. “ Canot qu’il auoit trouué dans les brossailles. Ils s’embarquent auec “ leurs petits pacquets. Hélas! qui pourroit nons redire les trauaux “ que ce panure corps exteniié souffrit le long de ce voyage, de la “ faim, des chaleurs, de la lassitude, des portages où il falloit. charger “ sur les espaules et Canot et pacquets, sans auoir autre consolation “ que de celebrer tous les iours la Sainte Messe.
“ Enfin enuiron le 10 d’Aoust, le panure Pere suiuant son Compa- ‘ gnon s'esgara, prenant quelques bois ou quelques rochers pour les “ autres. Au bout du portage d’vn rapide d’eau assez pénible, son “Compagnon regarde derrière soy, s’il ne verroit point venir ; il le “ cherche, il l’appelle, il tire iusqu’à cinq coups de fusil pour le re- “ dresser dans le bon chemin, mais en vain ; ce qui luy lit prendre “ résolution de donner au plus tost iusqu’au village Huron qu’il “ iugeoit estre proche, afin de louer du monde à quelque prix que ce “fust, pour aller chercher le Pere, mais par malheur il s’esgara luy- “ mesme, passant au-delà du Bourg, sans le sçauoir.
“ Il fut pourtant plus heureux dans son égarement, ayant esté reu- “ contré d’vn Saunage qui le redressa et le conduisit au village ; mais “ il n’arriva que deux jours après que le Pere se fut égaré. Et puis que “ fera vu panure homme qui ne sçait aucun mot de la langue Hu- “ronneî Neantmoins, comme la charité et la nécessité ont assez “ d’eloquence, il lit si bien par ses gestes et par ses larmes qu’il donna \ “à entendre que le Pere estoit égaré. Il promit à vn ieune homme “ diuerses denrées Françaises pour l’obliger à l’aller chercher, lequel “ fit semblant d’abord de le vouloir faire et se mit en chemin ; mais à
“ peine se passa-t-il deux heures, que voicy mon- ieune homme de “ retour en criant : Aux armes ! aux armes ! ie viens de rencontrer Ven- “ nemy. A ce bruit s’euanoftit la compassion qu’on auoit eonceuë du “ Pere, et la volonté de l’aller chercher.
“ Et aussi le voilà laissé à l’abandon, mais entre les mains de la “ Prouidence diuine, qui sans doute luy aura donné le courage de “ souffrir constamment en ceste extrémité le dénuement de tout se- “ cours humain. Etendu qu’il estoit sur la plate-terre, ou peut-estre “ sur quelque rocher, le panure Pere pendant letemps qu’il asurvescu, “ souffrit la faim et les autres miseres, qui ont fait sortir cette ame “ bienheureuse de son corps pour aller ioliir des fruits de tant de “ trauaux qu’il a soufferts pour la conuersion des Barbares.
“ On ne peut pas syauoir précisément le temps ny le iour de son
trespas, son compagnon de voyage iuge que ce fut enuiron l’Assomp- “ tiou de la Vierge, car il dit qu’il auoit auec soy vn morceau de chair “ boncanuée, enuiron long et large comme la main, qui l’aura pu sous- “ tenir deux ou trois iours.
“ V11 Saunage trouua, de là à quelque temps, le sac du Pere ; mais “il ne voulut pas auoüer d’auoir trouué son corps, de peur d’estre “ accusé de l’auoir tué ; ce qui peut-estre n’est que trop vray, puisque “ ces Barbares ne font point de difliculté d’esgorger vn homme quand “ ils le rencontrent seul dans les bois, sur l’esperance défaire quelque “ butin.
“ Quoy qu’il en soit du genre de sa mort, nous ne doutons pas que “ Dieu ne s’en soit voulu seruir pour couronner vue vie de cinquante- “ sept ans, dont il a emploié la meilleure partie dans les Missions Hu- “ ronnes, Algonquines et Iroquoises, s’estant rendu capable par vn “ trauail sainctemeut opiniastre d’enseiguer ces trois sortes de peuples “ eu ces trois langues différentes.1