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quittast pour quelque temps sa Mission, afin de venir nous reuoir et reparer vn peu ses forces, il me respondit tres au long quantité de raisons qui l’obligoient de demeurer en sa Mission, mais raisons qui ne prenoient leur force que de l'esprit de charité et du zele vrayment Apostolique dont il estoit remply.
“Ilest vray,” m'adioustoit-il, ‘“ que ie souffre du costé de “Ta faim ; mais ce n'est pas iusqu’à la mort,et Dieu mercy,mon ‘ corps et mon esprit se soutiennent dans leur vigueur. Ce ‘ n’est pas de costé là que ie crains ; mais ce que ie craindrois ‘ dauantage, seroit qu’en quittant mon troupeau en ces temps ‘“ de misères et dans ces frayeurs de la guerre, qu’il a besoin de ‘“ moy plus que iamais, ie ne manquasse aux occasions que ‘ Dieu me donne de me donne de me perdre pour luy; et “ qu’en suite, ie ne me rendisse indigne de ses faveurs... ,
‘# Je n’ay que trop de soin de moi-mesme, et si ie voyais que “ les forces fussent pour me manquer, puisque vostre Reuerence ‘ me le commande, ie ne manquerois pas de partir: car ie “ suis tousiours prest de tout quitter pour mourir dans l’obeis- ‘“ sance où Dieu me veut ; sans cela ie ne descendray iamais “ de la Croix où sa bonté m’a mis. ”
Ces grands desirs de saincteté auoïient creu avec luy dès son bas age. Pour moy, l'ayant connu depuis plus de douze ans, qu’il respandoit deuant moy tout son cœur, comme il faisoit deuant Dieu mesme, ie puis dire auec verité, qu’en toutes ces années, ie ne croy pas que hors le sommeil, il ayt esté vne seule heure sans ces desirs ardents et vehemens de s’auancer de plus en plus dedans les voyes de Dieu et d’y auancer son prochain. Hors de cela, rien au monde ne le touchoit, ny parens, ny amis, ny repos, ny consolation, ny peines, n' fatigues. Son tout estoit en Dieu et hors de luy tout ne luy es.nit rien.
Il prenoit des malades, et les portoit sur ses épaules vne et deux lieuës, pour leur gagner le cœur et pour auoir occasion de les baptiser. Il faisoit les dix et les vingt lieuës, durant les chaleurs de l’Esté les plus excessives et par des chemins dangereux, où sans cesse les ennemis faisoient quelques massa-
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cres; il couroit hors d’halene apres vn seul Sauuage qui luy seruoit de guide, pour aller baptiser ou quelque moribond, ou quelque captif de guerre qu’on deuoit brusler le iour mesme. Il a passé des nuicts entieres dans des esgarements et des chemins perdus, au milieu des neges profondes et des plus grands froids de l’Hyuer, sans que son zele fust arresté d’aucune saison de l’année.
Durant les maladies contagieuses, qu’on nous fermoit par tout les portes des cabanes et qu’on ne parloit d'autre chose que de nous massacrer, non seulement il marchoit teste baissée, où il sçauoit qu’il y eust vne seule ame à gagner pour le Paradis ; mais par vn excez de ce zele ?t vne industrie de Charité, il trouuait les moyens de s’ouurir tous les chemins qu’on luy fermoit, de rompre tous les obstacles, quelquesfois mesme auec violence.
Il auoit vn recours particulier aux Anges, et en ressentoit des secours tres-puissans. Des Sauuages qu'il alloit assister à l'heure de la mort, l’ont veû accompagné d’vn ieune homme, disoient-ils, d’vne rare beauté et d’vn esclat maiestueux, qui se tenoit à son costé, et qui les animoit à obeïr aux instructions du Pere. Ces bonnes gens n’en pouuoient dire davantage, et demandoient quel estoit ce compagnon qui rauissoit ainsi leur cœur. Ils ne sçauoient pas que les Anges font plus que nous dans la conuersion des Pecheurs, quoy que pour l'ordinaire leur operation ne soit pas si visible.
Son inclination la plus grande estoît à assister les plus abandonnez ; et quelque humeur rebutante que pôût auoir quelqu'vn, si chetif et impertinent qu’il pôt estre, il sentoit esgalement pour tous des entrailles de Mere, n’obmettant mesme aucun acte de Miséricorde corporelle qu’il pât pratiquer pour le salut des ames. On l’a veû panser des vlceres si puants et qui rendoient vne telle infection que les Sauuages et mesme les parens plus proches des malades ne les pouuoient souffrir. Luy seul y mettoit la main tous les iours, en essuyoit le pus et nettoyait la playe deux ou trois mois de suite, auec vn œil et vn visage qui ne respiroit que charité, quoy que souuent il vist tres-bien que
ces playes estoient incurables. “ Mais,” disoit-il, “ plus elles ‘“ sont mortelles, plus j’ay de pente à en prendre le soin, afin “ de conduire ces pauures gens iusqu’à la porte du Paradis, et ‘ afin d’empescher leur cheute dans le peché, en vn temps qui ‘est pour eux le plus perilleux de la vie.”
Ie finiray ce Chapitre par quelques points d’vne lettre que mw'escrivit celuy de nos Peres 1 qui l’enterra, et qui auoit passé en Mission auec luy les dernieres années de sa vie: voicy comme il m'en escrit.
‘“ Puis que vostre Reuerence desne que ie luy escriue ce que “ je sçay des vertus du Pere Charles Garnier, ie coucheray icy “ ce que j'en ay remarqué. le puis dire en general, que ie ne ‘ connoissois point de vertu qui luy manquast, et qu'il les “auoit toutes à vn haut degré. Ie puis aussi asseurer qu’en “ quatre ans que ay esté son compagnon, ie ne luy ay iamais ‘{ veu faire vne faute qui fust directement contre quelque vertu.
“ Il cherchoit vrayment Dieu dans son employ, et non pas ‘ soy-mesme ; et ie n’ay iamais p remarquer qne la nature ‘“agist en luy, particulierement dans les fonctions de nos ‘“ Missions. Il se portoit ardemment à quoy que ce fust, auec ‘autant de zele pour les affaires d’autruy et pour l’auancement “des autres Eglises, comme de la sienne.
“ Ie l'ay tousiours veu dans vne grande esgalité parmy la ‘“ diversité des succez; son cœur, ny son visage ne paroissoit: ‘ jamais troublé de quoy que ce fust. Il iouissost d’vne grande ‘“ paix d'esprit, qui prouenoit d’vne grande conformité qu’il ‘ auoit aux volontez de Dieu, à laquelle vertu, depuis quelque ‘ temps, il s’estudioit particulierement.
‘ Tout le monde sçait le zele qu’il auoit pour la conuersion ‘ des Sauuages, comme il aimoit d’estre en Mission, la peine ‘ qu’il auoit à la quitter, et combien il pressoit lors qu’il estoit ‘à la maison pour retourner en Mission. Il me souuient que ‘ dans ma maladie, lors qu'on me croyoit tout proche de la ‘ mort, vn soir en me veillant, il me demanda, que lors que ie
* Le P. Léonard Garreau. Ce missionnaire fut lui-même victime
pus tard de la rage des Iroquois. Blessé à mort à l'entrée du lac des eux-Montagnes, il vint mourir à Montréal le 9 septembre 1656.
“ serois en Paradis, ie priasse pour la Mission de Sainct Ioseph, ‘# dont alors il auoit le soin, il me demanda cela vniquement, ‘“ et d'vne façon que ie ne puis expliquer, et qui me fit conce- “ uoir qu’il ne songeoit à rien qu’au bien de sa Mission.
“# l'admirois souuent en luy qu’il ne parloit iamais en mau- ‘ uaise part d'aucun Sauuage, quelque impertinent qu’il fust ; ‘et moy souuent luy parlant de quelque faute qui m'eust ‘ dépleu en eux, il escoutait paisiblement et l’excusoit, ou bien ‘ ne disoit mo’, et iamais ie n’ay pû remarquer ny en ses paroles “ ny en ses actions, si peu que ce soit de passion à l’endroit ‘“ d'aucun Sauuage.
“# Il n’auoit point d’autres pensées que des choses de sa ‘“ Mission : il estoit ignorant de la France, comme vn homme ‘ qui iamais n’en eust esté ; et les nouuelles qu’il en entendoit ‘ vne fois chaque année, faisoient si peu d'impression dans son ‘ esprit, qu'il les oublioit incontinent. Ce n’estoit qu’auec vio- “ lence qu’il se captiuoit à l'entretien de quelques lettres, dont “ il ne se pouuoit dispenser.
“ 11 sembloit n’estre nay que pour la conuersion des Sauua- ‘“ ges; sa ferueur en cet endroit croissoit tous les iours. Il “ auoit vn sensible regret quand quelque petit enfant luy “ eschappoit, mourant sans Baptesme : ceste nouuelle le surpre- ‘“ noit et l’affigeoit, comme vn autre seroit affligé de la mort ‘“ d’vn de ses plus proches parens.
‘# Son zele estoit infatigable : il quittoit souuent le manger “ et le repos pour ses Chrestiens. le l’ay veu partir sonuent “ d’vn tres-mauuais temps et marcher auec de grandes incom- ‘“ moditez, allant d’vn bourg à l’autre, tomber dans les Riuie- “res; rien n'estoit capable de l’arrester quand il estoit ques- ‘“ tion de trauailler pour les Sauuages.
“ Il s'accommodoit bien auec son compagnon, quel qu’il fust, “ jamais il ne m’a dit parole qui fust le moins du monde contre “ Ja Charité. Il prenoit tousiours le pire pour soy, et m’accom- ‘“ modoit en tout, et il taschoit de couurir sa charité du pre- ‘“ texte de sa propre commodité, comme si ce qui estait le “ pire luy eut esté le plus commode.
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“ Son obeissance estoit rare, et pleine de sousmission et de “ simplicité, quoy qu'il fust quelquefois particulier en ses ‘“ pensées ; dès les moment qu’il connoissoit vn sentiment con- “ traire à celuy du Superieur, il agissoit auec autant d’ardeur “ dans l’esprit d’autruy, qu’il eust fait dans le sien,
“ Ilestoit tres-exact dans l’obseruation de nos Regles, et ‘“ quelque occupation qu’il eust pour la conuersion des Sauua- “ ges, iamais il n’eust perdu aucun temps de ses Oraisons, de “ ses lectures spirituelles, ny de son examen. Il retranchoit de “ son sommeil ce qui luy eust manqué pour cet effet, dans la ‘ bricueté du iour.
‘ Sa Chasteté estoit si pure qu’elle me paroiïssoit Angelique, “ dans vne Modestie aussi rare, que jen aye point veu en “ France. Mais sur tout iadmirois son Humilité, il auoit un “ tres-bas sentiment de soy-mesme, et quoy qu’il eust des talens ‘“ eminens pour ces Missions, neantmoins il se postposoit à “ tous les autres. Les loüanges des hommes ne le touchoient ‘“ aucunement. Ie ne l’ay iamais ouy parler, ny à son auantage ‘“ ny auec mespris d’autruy.”
l'ay creu que dans la naïfueté de ceste lettre, ceux qui sçauent ce que c’est que de la vertu solide, et qui ont l'œil ouuert aux choses qui vrayement rendent une ame grande aux yeux de Dieu, y descouvriront vn thresor, que possedoit ce seruiteur de Dieu. l’adiousteray icy seulement, que tous ceux qui l'ont pratiqué, l’ont estimé vn Sainct, et qu’il auoit l’approbation de tout le monde, sans en excepter aucun. Les Hurons le nommoient Or cha.
Voicy encore vn petit mot qu'il escriuoit de l'Isle de sainct Ioseph à ses deux freres, sçauoir est le R. P. Henry de S. Ioseph de l'Ordre des Carmes, et le KR. P. Ioseph de Parls Capucin. Ceste lettre fait voir la trempe de son cœur et le pressentiment qu’il auoit de sa mort. ‘“ Ce petit mot,” dit-il, ‘“ est pour nous encourager tous trois à nons haster d’aimer “ nostre bon Maistre ; car ie croy qu'il est difficile que quel- “ qu'vn de nous trois ne soit bien proche du terme de sa “ carriere. Redoublons donc nos ferueurs, hastons le pas, re-
‘“ doublons nos prieres les vns pour les autres, et faisons vne nou- ‘“ uelle protestation, que celuy de nostre Seigneur appellera le ‘ premier à soy de nous trois, sera l’aduocat des deux qui reste- “ ront, pour leur obtenir de Nostre Seigneur son sainct amour, et ‘“ vne parfaite union auec luy, et une perseuerance finale. Ie “ fais donc le premier ceste protestation, et prie Nostre Seigneur ‘“ de tout mon cœur de posseder nos trois cœurs et de n’en “ faire qu’vn auec le sien dès à present et dans l’eternité.”
Voilà le style d'vn Sainct qui aimoit ses freres en Sainct et comme des Saincts : aussi auons-nous appris qu’il auoit des marques de saincteté dès sa tendre ieunesse.
Deffunct Monsieur Garnier son pere, auoit coustume de donner tous les mois quelque piece d'argent à ses enfans pour leurs petits diuertissemens dans leurs estudes ; le Pere Charles Garnier, estant pensionnaire en nostre College de Paris, et sortant les iours de congé pour s’aller vn petit recreer en ville, au lieu de porter son argent en vn ieu de paulme, l'alloit ietter dans la boitte des prisonniers du petit Chastelet.
L'vn de ses bons freres, qui luy a veu donner pour vne seule aumosne toute la recreation d’vn mois, adiouste, que passant un iour sur le Pont-neuf, et uoyant vn liure sale et impie, qu’on disoit auoir esté composé par Theophile, il l’achepta et le mit en estat de n’eslre iamais leu de personne.
Vne autre fois, ses camarades estans entrés dans vn cabaret pour y faire bonne chere, comme il estoit de la Congregation de Nostre Dame, qui deffend aux ieunes gens d’entrer dans de semblables lieux, il les attendit à la porte comme vn laquais attendroit son maistre.
Ces preludes marquoient une grande saincteté future. Ie ne m'étonne pas si Monsieur son pere, voyant que son fils vouloit estre Iésuite, dit à l’vn de nos Peres: ‘“ Si je n’aimois ‘“ yniquement vostre Compagnie, ie ne vous donnerois pas vn ‘ enfant, qui depuis sa naissance iusquesà maintenant nia iamais ‘ commis la moindre désobeissance, et ne m'a iamais causé le ‘# moindre deplaisir. ”
La gloire de sa mort a couronné l’innocence de sa vie.