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Les Jésuites, tr

C'était au mois de mars de Tannée i522. Un cavalier, espagnol parut devant Pimage miraculeuse de la Vierge, dans la célèbre église de Tabbaye de Montserrat. Le pèlerin portait, au lieu de ses habits qu'il avait donnés à un pauvre, des vêtements de mendiant et de pénitent. Il fit, comme un écuyer qui s'attend à être armé chevalier, la veillée des armes. Il resta en prières toute la nuit, jusqu'à l'aube, se dévouant avec une ferveur qui lui arrachait des larmes, au Christ et à sa mère, et faisant vœu d'accomplir

un voyage à Jérusalem, dans le but de convertir les infi-

dèles. Puis il suspendit à Tautel son épée et son poignard et songea à entreprendre son lointain pèlerinage.

Le pénitent s'appelait don Inigo Lopez de Recalde. Il était né en 1491, au château de Loyola, dans la province de Guipuzcoa, et appartenait à une des plus anciennes familles nobles de F Espagne. Il avait commencé par être page à la cour royale. Créé chevalier, il avait fait la guerre et il avait rempli tous les devoirs, connu toutes les passions et couru toutes • les aventures des hommes de sa qualité. Chargé enfin par Charles-Quint de défendre Pampelune, la capitale de la Navarre, contre les Français, il avait été Tâme de la résistance de cette ville. En dépit de ses efforts héroïques, il n'avait pas réussi à sauver la place. Il avait été forcé de se retirer avec le reste de ses soldats dans la citadelle, et lorsqu'une brèche fut ouverte et que Loyola, à la tête de ses troupes décimées, marcha avec une bravoure sans exemple au-devant de Tennemi qui montait à Passaut, un boulet lui laboura la jambe, et un éclat de pierre le blessa grièvement au pied gauche.

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Après avoir enduré d'atroces soufifrances, il s'était vu guéri incomplètement. La jambe mal soignée dut être cassée de nouveau, et comme il s'était for-

• mé une exostose très-proéminente sous la rotule du genou, Loyola, se sentant incapable de supporter cette difformité, ordonna de l'enlever en sciant les chairs. Il devint boiteux et le resta toute sa vie. *

Sur son lit de douleurs, les rêves dorés et les images trompeuses du monde avaient pâli et s'étaient évanouis devant ses yeux, et il avait commencé à proposer à son activité un but plus élevé, à soupirer

- après des biens plus réels et moins décevants. Dès son enfance, il avait appris dans ses lectures à admirer l'héroïque courage de l'apôtre Pierre ; c'est à lui qu'il crut devoir rapporter sa guérison, et il lui voua en conséquence des sentiments de pieuse reconnaissance empreints d'une ferveur toute particulière. Le souvenir de l'héroïsme spirituel de l'apôtre se réveilla avec une force nouvelle dans son âme, à la lecture d'une légende qui, pendant sa maladie, lui était tombée sous la main à côté d'autrps livres de piété. Une carrière semblable à celle de l'apôtre se dessina devant ses yeux, et son âme chevalé-

resque, enthousiaste, conçut le projet de Tembrasser,» Cest ainsi que, peu d'années seulement après la déclaration de guerre faite à la papauté et à T Eglise romaine par Luther, surgit Thomme qui devait mettre en, campagne contre le protestantisme Tarmée spirituelle la plus redoutable et obtenir sur lui les avantages les plus marqués. Oui, il n'est pas impossible que le chevalier espagnol ait conçu le projet de fonder l'Ordre nouveau l'année même où le moine appelé Luther écrivit ses pages mordantes contre la vie monacale. A cette époque Loyola ne connaissait sans doute pas encore le nom de Luther, et même dix ans plus tard il ne paraît pas avoir suivi avec intérêt le mouvement religieux en Europe et en particulier en Allemagne.

Loyola tâcha tout d'abord de se détacher du monde par de pieux exercices et des pénitences, et de purifier, de fortifier son âme pour le grand oeuvre de la mission. La peste ayant retardé son départ pour la Palestine, il alla passer quelque temps à Manresa. Il vécut entouré de malades et de mendiants, accomplit toutes les oeuvres de la charité chrétienne, et devint, dans ses haillons malpropres, la risée des

enfants, à Texemple de François tf Assise et de Jacopone. Il finit par se cacher dans une caverne, près de la ville, afin de pouvoir se livrer tranquillement à la contemplation et aux pratiques ascétiques. Au milieu des luttes ardentes de son âme cherchant la paix, le pardon, la réconciliation avec Dieu; au milieu des privations et des mortifications qui l'avaient plongé dans un épuisement mortel, il se voyait rouler au bord de Tabîme, dans les ténèbres du plus affreux désespoir, en proie à la terreur que lui causait le tentateur apparaissant sous la forme d'un ange de lumière. Après quoi, son âme était ravie dans une ineffable extase, il voyait les cieux ouverts, la Trinité, THomme-Dieu, la mère de Dieu et les saints.

C'est probablement à la suite de ses expériences et de ses exercices pieux dans la caverne de Manresa que Loyola rédigea ses Exercices de piété. Il eti avait conçu le plan à Manresa, et, dans la surexcitation de son esprit, il les tenait pour une révélation de la vierge Marie.

Une maladie grave fut la suite de ces luttes intérieures, de ces macérations et de ces privations.

Après sa guérison, Loyola reconnut combien la santé lui était nécessaire pour remplir sa mission divine dans le monde, et il adopta un régime moins sévère et moins fuaeste.

Une lettre écrite en 1 548 à François Borgia, qui se livrait également à un ascétisme exagéré, nous montre que Loyola changea complètement d'idée sur la valeur de ces macérations. « Puissiez-vous vous pénétrer de cette pensée, que l'âme et le corps ont été créés par le même Dieu; nous lui devons compte de ces deux parties de notre être, et nous ne sommes pas tenus d'affaiblir l'une d'elles pour l'amour du Créateur. Nous devons aimer le corps dans la mesure où il sert l'âme; cette obéissance rend l'âme plus apte à servir et à glorifier notre Seigneur et Maître. Au lieu de vous meurtrir jusqu'au sang, élevez directement votre cœur vers le Maître de l'univers, demandez les dons de son Saint-Esprit, pleurez sur vos propres péchés ou sur ceux d'autrui, contemplez les mystères de notre Seigneur Jésus-Christ dans cette vie ou dans l'autre, aimez les trois personnes de la Divinité; vos larmes seront d'autant plus précieuses que les pensées et les médi-

tarions qui vous les auront arrachées, seront plus élevées. »

En i523, Loyola arriva enfin, après une traversée pénible, à Jérusalem. Il demanda, en qualité de pèlerin mendiant, Thospitalité aux Franciscains. Ils le persuadèrent de retourner dans sa patrie, et c'est ainsi qu'il rentra, avec le secours de la charité, en Italie et enfin en Espagne. Dès lors il se mit à étudier; à Tâge de trente-trois ans il s'assit sur les mêmes bancs que les écoliers de Barcelone, pour apprendre les éléments de la langue latine. Puis il étudia la philosophie à Alcala et la théologie à Salamanque, sustentant à peine sa vie avec des aumônes qu'il partageait avec d'autres nécessiteux. Il donnait l'instruction religieuse à des enfants et à des gens du peuple, de sorte qu'il éveilla les soupçons de l'Inquisition. Elle le cita devant son tribunal, nonseulement à Alcala, mais à Salamanque, et le sou-, mit,- avec plusieurs de ses amis, à une instruction et à une détention de quarante-deux jours, puis de vingt-deux jours. Son innocence reconnue deux fois, il fut deux fois remis en liberté. Cette persécution, qu'il croyait endurer pour l'amour du Christ, lui

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causa une satisfaction intime, profonde. Néanmoins il se peut que ces incidents aient contribué à lui inspirer le désir de s'établir à Paris pour y achever ses études. A Paris, il tomba dans la misère la plus extrême, et il se vit de nouveau réduit à mendier son pain aux portes. Mais au milieu de ces épreuves et de ces soucis, il ne perdit pas un instant de vue la fondation d'un Ordre pour la conversion des infidèles, et ses efforts les plus persévérants tendaient à recruter dans ce but des jeunes gens capables et accessibles aux généreuses aspirations. Il finit par gagner le Savoyard Lefèvre, le Portugais Rodriguez et ses compatriotes François-Xavier, Lainez, Salmeron et Bobadilla, et le 1 5 août 1 5 34, .dans Féglise Sainte-Marie de Montmartre, ils jurèrent de faire une croisade spirituelle en Palestine. Au cas où ce pèlerinage deviendrait impossible, ils se mettraient entièrement à la disposition du pape. Le Français Jean Coduré et le Savoyard Le Jay vinrent se joindre à cette petite société.

Les amis terminèrent leurs études, et après que Loyola se fut rendu en Espagne pour régler les affaires privées de plusieurs d'entre eux, ils se re-

trouvèrent à Venise au commencement de Tannée 1537. La guerre entre la république et les Osmanlis leur fit ajourner le départ pour TOrient; en même temps les Théatins les rendirent attentifs au mouvement religieux de l'époque, à l'hérésie qui détachait les foules de l'Eglise, et leur montrèrent un vaste champ ouvert à leur activité.

Loyola et ses amis résolurent de prolonger d'un an leur séjour à Venise. Cette période écoulée, ils verraient dans l'impossibilité de se rendre en Terre- Sainte le doigt de Dieu, assignant une autre tâche à leur zèle et à leur activité. Sur ces entrefaites, le pape approuva leur projet. Loyola et ceux de ses amis qui n'avaient pas encore été consacrés prêtres, reçurent l'ordination, et ils s'attachèrent, avec un dévouement incomparable, à soigner les malades, à donner l'instruction religieuse aux enfants et aux ignorants, à convertir les pécheurs par des prédications en plein vent, sur les places publiques de différentes villes du territoire vénitien. La sévérité de leurs mœurs, l'enthousiasme avec lequel ils supportaient toutes les épreuves, toutes les rigueurs du sort, firent une profonde impression sur le peuple.

A la fin de Tannée, la perspeaive d'un heureux départ pour la Palestine s'éloignant encore, les amis se rendirent à Rome, y fixèrent les statuts de leur Société, l'appelèrent « la Compagnie de Jésus, » et en demandèrent la consécration à Paul III. Après quelques hésitations, le pape l'accorda le 17 septembre 1 540, à la condition que le chiffre des membres de l'Ordre ne dépasserait pas soixante. Il ne tarda pas à supprimer lui-même cette restriction. Aux trois vœux ordinaires, de chasteté, de pauvreté (comme l'entendaient les ordres mendiants) et d'obéissance, la nouvelle Société en avait ajouté un autre dans sa supplique au pape. Elle jurait « de vouer sa vie au service constant du Christ et des papes, de combattre sous la bannière de la croix, de ne servir que le Seigneur et le pontife romain, son vicaire sur la terre-, elle s'engageait à prêter obéissance entière et immédiate au pape et à ses successeurs en tout ce qui concernait le salut des âmes et la propagation de la foi, quels que fussent les pays où les conduiraient les ordres de Sa Sainteté. »)

C'est ainsi qu'à l'heure où la Réformation avait

pris une grande extension, même en Italie, et où elle ébranlait profondément Fautorité du saint-siége, un secours inattendu vint à la papauté dans la, personne de ces frères peu nombreux, formant une troupe d'élite, enflammée par un pieux enthousiasme, par un esprit militant, prêt à un renoncement absolu, à un dévouement à toute épreuve à FEglise romaine. C'est de TEspagne, le pays de la lutte contre les Maures, la patrie de l'Inquisition, qu'est sortie cette institution, qui depuis sa naissance jusqu'à ce jour, n'a pas renié une seule fois ses origines. Elle alliait un zèle ardent, porté à travailler sans trêve ni merci à la conservation de l'Eglise romaine, la dispensatrice du salut apporté par le Christ, à une haine inextinguible de rhérésie, l'œuvre du diable, à laquelle il fallait faire une guerre d'extermination. Devait-on faire usage, dans cette lutte, de toutes les armes sans distinction ? En tout cas, il était permis de faire appel à la force, car l'Eglise romaine, depuis la croisade contre les Albigeois et l'institution de l'Inquisition, avait sanctionné et pratiqué sur une vaste échelle l'a persécution des hérétiques. En consé-

quence, si Loyola et ses amis ne craignaient pas de recourir à de pareils moyens de conversion, ils se sentiraient rassurés dans leur conscience, puisqu'ils empruntaient leur règle de conduite à TEglise. Ce trait prédominant de l'Ordre a trouvé son expression la plus frappante dans le livre imprimé à l'occasion du jubilé de son premier centenaire. « L'on ne saurait nier, dit l'auteur, que nous ayons entrepris une lutte acharnée et continue contre l'hérésie, pour la défense de la religion catholique. La parole de saint Jérôme : « Je ne saurais, à ton exemple, épargner « les hérétiques et me dispenser d'attester ma foi « catholique par des actes, et si c'est là la cause de « nos dissentiments, je saurai mourir, mais je ne ce saurais me taire, » cette parole est ma dçvise et la devise de chacun d'entre nous. L'hérésie espère en vain que l'Ordre vivra en paix avec elle. Aussi longtemps qu'il nous restera un souffle de vie, nous aboierons après les loups, pour la défense du troupeau catholique. Espérer la paix serait vain; nous apportons en naissant les germes de la haine. Ce que Hamilcar a été pour Annibal, Ignace l'a été pour nous; c'est à l'instigation du fondateur de

notre Ordre que nous avons juré sur les autels une guerre éternelle. »

En effet, Loyola s'était borné à changer de service; il avait quitté le service des maîtres de la terre pour se faire le soldat de Dieu et remporter des victoires spirituelles en convertissant les infidèles.

Sa personne fait une impression étrange sur les hommes de notre temps ; elle appartient à un monde dont nous avons peine à comprendre les idées et les sentiments. Mais quelles qu'aient été Tétroitesse de ses croyances religieuses, l'ardeur de .son zèle, qui touchait au fanatisme, l'exaltation fantastique de son imagination et de ses rêveries maladives, l'on ne saurait, en contemplant sa vie et son œuvre, concevoir une médiocre idée de cet homme extraordinaire. D'une volonté de fer, d'une persévérance infatigable dans l'action comme dans la souffrance, il poussait l'esprit d'entreprise jusqu'à la témérité. Pas de trace de défaillance dans la foi qu'il avait en sa mission! A côté d'une imagination ardente, d'une piété tendre, et d'un fort penchant à la superstition, une intelligence pénétrante, une apti-

tude particulière à discerner promptement le caractère des hommes. Et avec tout cela, une douceur, une souplesse qui lui permettaient d'être tout à tous, et de gagner, de séduire ses ennemis mêmes. Poëte à la fois et esprit réfléchi, possédé du génie de l'organisation. Rêveur doué d'un véritable talent stratégique, créant l'armée dont il avait besoin pour faire la grande guerre, et mettant tous ses moyens en œuvre avec circonspection et prudence. Homme de cœur, enfin, prompt à la pitié et au dévouement pour les homnies : tel nous apparaît le fondateur de l'Ordre des Jésuites. Ces traits empreints de grandeur donnent seuls le secret de sa puissance créatrice.

On nous a conservé d'Ignace de Loyola une série de sentences frappées au coin du sentiment moral le plus profond : « Renoncer à ses volontés propres est plus méritoire que de réveiller les morts. — Pas de tempête qui soit aussi perfide que le calme plat; pas d'ennemi qui soit aussi dangereux que l'absence de tout ennemi. — Révéler les fautes d'autrui, c'est découvrir sa propre faiblesse. — Donner à son amour un objet infini, c'est se mettre à même de croître

toujours dans Pamour et de devenir toujours plus parfait par Tamour. »

En général, ces sentences brèves révèlent le caractère de Loyola sous ses aspects divers. Son dévouement aveugle à l'Eglise romaine ressort de ce fait, qu'il nous demande de nous attacher à elle au point de « tenir pour noir un objet qu'elle nous dit être noir, alors même qu'il serait blanc. » Le prix infini qu'il attache à' l'obéissance absolue éclate dans ces mots : « Quand même Dieu t'aurait proposé pour maître un animal privé de raison, tu n'hésiteras pas à lui prêter obéissance ainsi qu'à un maître et à un guide, par cette raison seule que Dieu l'a ordonné ainsi. » Son ardeur infatigable au service de Dieu s'exprime dans cette parole : « Il est permis aux ouvriers de Dieu de poser un seul pied par terre, dans la vigne du Seigneur; ils sont toujours tenus de lever l'autre pour continuer leur voyage. » La fermeté de sa foi se révèle dans cette autre parole : « La confiance en Dieu doit être assez grande pour vous pousser, en l'absence d'un navire, à passer la mer sur une simple planche. » Chose digne de remarque, qui caractérise bien notre personnage et qui se con-

cilié difficilement avec l'absolue confiance en Dieu : Loyola appuie avec une insistance particulière sur la prudence qu'il faut apporter dans les essais de conversion et dans la direction des consciences. « Une prudence consommée jointe à une pureté médiocre vaut mieux, dit-il, qu'une sainteté plus parfaite jointe à une habileté moins grande. » — « Un bon pasteur des âmes doit savoir ignorer beaucoup de choses et feindre de ne pas les comprendre. Une fois maître des volontés, il pourra mener ses élèves en sapience partout où il voudra. »> — « Les gens entièrement absorbés par les intérêts passagers, il ne faut pas leur parler à brûle-pourpoint du salut de leur âme : ce serait jeter l'hameçon sans amorce, sans appât (i). »

Quand les intérêts de l'Ordre étaient en jeu, Loyola ne s'en tenait pas à la prudence; pour atteindre un but qui lui était sacré, il n'était pas rare de le voir recourir au mensonge. Si jamais son Ordre se décide à publier sa correspondance complète, non expurgée, — ce qu'il a promis depuis longtemps, et ce qu'il

(i) Sententiœ asceticœ Ignatii de Loyola pro quotidiana consideratione, Mindelh. I7i6.

ne s'est pas soucié de faire jusqu'à ce jour, — ce côté ténébreux de son caractère sera mis en pleine lumière. Cette habileté mondaine, pour ne pas l'appeler d'un autre nom, cette haine de lévite à l'égard des hérétiques et des dissidents, ce mysticisme sombre, ascétique, ce penchant à la superstition, entretenu, il est vrai, par la doctrine ecclésiastique, devinrent peu à peu les traits dominants de l'Ordre. Dans sa réponse aux reproches adressés à l'institution nouvelle, le général Mutins Vitelleschi est bien forcé de reconnaître la justesse de cette observation : il se borne à exhorter les frères à s'engager dans d'autreis voies.

Le fondateur de l'Ordre de Jésus a voulu en faire une « milice spirituelle, destinée à combattre pour Dieu, sous la bannière de la croix du Christ. » Orlandini rapporte que le nom même de « société, » l'équivalent de l'espagnol Compania, devait, dans la pensée de Loyola , marquer l'esprit et le but militants de l'Ordre. Aussi les auteurs jésuites aimentils à relever ce caractère de l'institution. L'épitaphe d'Ignace le compare aux grands généraux de l'antiquité, Pompée, César et Alexandre, mais pour

rélever au-dessus de ces conquérants. L'ouvrage intitulé : Image du premier siècle^ appelle la Société la « légion de Dieu, » et célèbre avec orgueil, sur le ton du lyrisme, la bravoure dans Fattaque, le courage de lion, le généreux mépris de la mort déployés par ses membres : « Chacun d'entre eux vaut une armée tout entière, et plus d^un d'entre eux a battu des ennemis dont une armée nombreuse eût eu de la peine à repousser l'attaque. » — o La légende raconte que certains enfants naissent casque en tête : cela est vrai de tous les membres de l'Ordre, car ils sont tenus de résister avec une bravoure intrépide, .avec des forces invincibles, à la pointe des épées, aux injustices du sort, aux attaques de l'ennemi, aux épreuves de l'adversité. »

Sachini, écrivant l'histoire officielle de l'Ordre, s'écrie* : « Nous nous proposons de raconter des luttes, non de peuple à peuple, mais du genre humain avec les monstres de l'enfer. Des luttes, embrassant non-seulement de vastes provinces, mais toutes les terres et toutes les mers, l'univers tout entier, et qui ont pour but la fondation du royaume de Dieu. Une couronne immortelle, le triomphe

éternel nous attendent dans la Jérusalem des bienheureux, dans la Rome impérissable. Nos armes sont • les armes célestes, notre chef, c'est le Christ, le butin, c'est la félicité. » — De niême que le soldat change d'heure en heure de garnison, de même le Jésuite n'a point de résidence fixe; missionnaire et soldat du pape, il est tenu d'être toujours prêt à panir en guerre. « Nos maisons, dit Suarès, sont semblables à des camps. » Sans patrie, sans feu ni lieu, les Jésuites ne pouvaient se charger de la cure d'âmes, ni de la direction des paroisses.

Loyola, organisant une armée nouvelle au profit de la papauté, devait la soumettre non-seulement à une discipline extérieure, mais à une transformation intérieure. C'est dans ce but qu'il employa ses Exercices spirituels^ qui étaient, en effet, de nature à introduire ses disciples dans la sphère d'une vie mystique, ascétique, étrangère au monde réel. Ces « exercices » n'ont pas manqué de produire leur effet sur les individualités les plus diverses; ils ont transformé à la fois des âmes simples, des esprits enthousiastes et rêveurs, et des cœurs ulcérés, des pécheurs courbés sous le poids de leurs fautes. Des

hommes animés d'une sincère piété, tels que Charles Borromée et saint François de Sales, en ont recommandé Tusage.

Dans l'instruction pour « les exercices, » il est dit avec juste vérité que ces préceptes ont déterminé la vocation de la plupart des membres de la Société. Bien plus, beaucoup de Jésuites étaient d'avis que l'action de l'Ordre devait se borner à diriger ces exercices ; cette direction suffirait à assurer à la Société l'influence nécessaire.

L'étude de ses exercices est indispensable à quiconque veut connaître l'esprit dont Loyola était possédé. Nous allons donc en présenter un résumé succinct.

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