‹ Les Jésuites, trChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Caractère général de là constitution. L'obéissance. Origine de la constitution. Prescriptions secrètes. Divisions du code.

Telle qu'une haute construction en granit, la constitution de la Société de Jésus s'offre au regard, défiant tous les assauts du dehors, toutes les mines destinées à la faire sauter du dedans. La force de rédifice réside avant tout dans la rigoureuse subordination de tous les membres de l'Ordre visà-vis du général, et dans la surveillance, dans la domination exercée sur le général et tous les supérieurs par la Société. Dans cette organisation^ nulle place n'est réservée à la liberté individuelle^ tout caractère est bridé et dirigé, toute démarche observée et contrôlée ; nul acte ne peut se commettre à rinsu des frères de l'Ordre. L'intérêt de la Société est l'âme qui vit et agit dans les innombrables nlembres dont elle est composée; un jugement pei*-

sonnel, des vues indépendantes, une conscience propre : ce sont là des choses que nul ici n'a le droit de garder et de faire valoir. Cette constitution qui réalise l'unité la plus sévère faisait la force de la Société au dehors ; ses effets au dedans étaient d'autant plus funestes, qu'en étouffant toute vie individuelle, toute manifestation originale de l'esprit, elle brisait le ressort du progrès et maintenait la Société à un niveau intellectuel qui baisserait dans la même mesure où la culture s'élèverait. Jadis, les Jésuites étaient les maîtres reconnus du monde catholique cultivé; la considération dont ils jouissaient dans le monde de la science était grande, quoique peu méritée. Aujourd'hui, ils sont tombés de cette hauteur, et leur activité s'étend de préférence aux couches inférieures du peuple. Cette décadence intellectuelle de l'Ordre se manifeste de plus en plus clairement, et son influence diminue dans la même mesure. Dès l'abord, les Jésujtes ont sacrifié les recherches scientifiques aux intérêts de la papauté. Tant qu'ils furent animés de la conviction que la papauté est le dépositaire de la vérité chrétienne, qui résume toute sagesse, la pureté de l'intention

put subsister à côté des préjugés de l'esprit. Mais le peu de fondement de cette hypothèse une fois reconnu, s'il fallait, conformément au vœu de l'Ordre, prêter obéissance absolue à une autorité contestable, la vérité était sacrijSée de propos délibéré et les consciences ne pouvaient rester pures et sans tache. De même que l'Eglise romaine, la Société de Jésus s'achemine vers une mort lente, mais sûre. Les deux institutions ont fini par être des geôles pour Tesprit humain; elles resteront dans le souvenir de l'histoire comme des tombeaux qui renferment une race éteinte, mais où nul vivant ne consent plus à demeurer. Aussi l'édifice de l'Eglise romaine et celui de la Société de Jésus seront désertés un jour, encore bien qu'ils soient élevés pour l'éternité et qu'ils paraissent indestructibles,

La constitution de la Société de Jésus a un caractère rigoureusement monarchique et militaire en ce qui touche le gouvernement et l'administration. D'autre part, elle a des traits aristocratiques : le choix du général et la législation sont abandonnés à l'assemblée générale, composée des membres les plus

éminents. Enfin, elle s'inspire de l'esprit démocra- I. 5

tique en permettant à tout Jésuite de s'élever du degré le plus infime à la dignité suprême. On pourrait rappeler une constitution mixte.

Suarès le déclare : « la Société est une compagnie de soldats. » A sa tête est placé le général. La subordination étant le nerf de la discipline militaire, le général exige une obéissance absolue, aveugle. C'est précisément parce que Tobéissance a une importance capitale dans le service militaire, que Loyola y , attachait le plus haut prix : c'est V Image qui nous rapprend (i). Suivant Orlandini, tout Ordre actif est fondé sur l'obéissance, parce qu'elle fait circuler dans tous les membres les forces et l'esprit de l'ensemble de la corporation; mais cette vertu est surtout indispensable à la Société de Jésus, qui ressemble plutôt à une armée mise en campagne qu'à un Etat jouissant de la paix. Dans ce dernier, chacun peut faire à son aise ses affaires, sous la protection des lois. A l'armée, il s'agît de saisir le moment favorable^ il faut que le soldat soit prêt à exécuter Sans délai dès ordres inattendus; l'obéissance prompte

{OLÎ^fe I, p. 69.

est 1 essentiel : voilà pourquoi Loyola a tant insisté sur ce qu'il appelle Tobéissance aveugle. Le dicton populaire a raison : « Un soldat doit tout ensemble savoir et ignorer. » — « Que les autres confréries religieuses, s'écrie Loyola, que les autres confréries nous surpassent en jeûnes^ en veilles, par leur rigueur dans les vêtements et la nourriture : il faut que nos frèr'es à nous brillent par une obéissanCe vraie, accomplie, par le renoncement à toute volonté, à tout jugement propres. » Et Borgia ajoute: a L'obéissatiee est le rempart le plus solide de la Société. »

Il y a^ suivant la description de Loyola, trois degrés dans l'obéissance. Le premier degré^ le plus imparfait, est celui où elle ne se traduit que par des œuvres*^ dans cette phase, elle ne mérita pas le nom de vertu. S'il faut en croire Maf* fei^ Loyola aurait même déclaré que quiconque n'eîLécutait les ordres de ses supérieurs que par des actes extérieurs^ accomplis à contre-cœur, devait être rangé parmi les esclaves les plus vils et les animaux les plus ignobles. Pour que l'obéissance devienne une Vertu, il faut que le subordonné fasse

sienne la volonté de son supérieur; il faut qu'il approuve Tordre, au lieu de se borner à exécuter Tacte imposé. Quant à celui qui veut se donner tout entier à Dieu, il faut qu'il sacrifie non-seulemçnt sa volonté, mais son jugement propre; il ne peut se contenter de vouloir la même chose que son supérieur, il faut qu'il pense les mêmes chçses et

qu'il tienne pour vrai et juste tout ce que ce dernier

ordonne et pense. Il est vrai que le sacrifice de la raison n'est exigé qu'en tant qu'il est possible à la volonté de maîtriser l'intelligence ; l'obéissance n'est imposée que dans les cas qui n'impliquent pas un péché évident. Mais ces restrictions sont de pure apparence : tout d'abord la suspension du jugement propre c'est la suppression de tout moyen d'examen, c'est la cessation de toute responsabilité personnelle. Ensuite, ne l'oublions pas, Loyola défend expressément de se demander si un ordre quelconque est utile ou juste, car le doute paralyse l'ardeur et la promptitude de l'exécution, supprime la simplicité, l'ingénuité de l'obéissance aveugle, la bravoure dans les entreprises difficiles et, en fin de compte, la vertu même et la dignité de l'obéis-

sance. « Vous devez vous laisser guider par un instinct aveugle, sans aucun examen, comme fit Abraham, lorsqu'on lui ordonna d'immoler son fils Isaac (i). » Le sommaire des Constitutions défend aux membres de la Société de garder aucun sentiment personnel. Nous rencontrons le même langage chez les écrivains de TOrdre, qui cherchent à expliquer ce commandement de l'immolation dans toute son étendue. Alphonse Rodriguez écrit ce qui suit: « Si tu refuses de soumettre ton intelligence aussi bien que ta volonté, ton obéissance n'a pas la valeur d'un holocauste, elle n'est pas parfaite, puisque tu refiises d'offrir à Dieu la plus noble partie de toimême, ta raison. Voilà pourquoi saint Ignace dit que quiconque se borne au sacrifice de «a volonté n'a mis qu'un pied dans l'Ordre. L'obéissance incomplète, dit-il encore, a deux yeux, mais pour son malheur; l'obéissance parfaite est aveugle, et c'est cette cécité qui en fait la sagesse et la perfection. L'on n'est jamais tenu d'obéir quand il s'agit de commettre un péché ; mais la loi d'obédience commande-

(i) Ep, de obed, virtute, | 12 et | i8. Intt. H, p. 164 et sq.

t-elle d'omettre une bonne action, Tobéissance est de rigueur. »> Aloïse Bellecius déclare que « la vraie obéissance exécute tout ce qui lui est ordonné, fut-ce au prix de la santé, de la vie, de l'honneur, et même, en apparence, d'une vertu supérieure, de la glorification de Dieu ; elle obéit, alors même qu'un préjugé évident, un sentiment injuste ou partial ou une autre passion condamnable inspire Tordre donné par le supérieur. y> Ajoutez qu'en vertu d'un privilège de l'Ordre, la décision du supérieur fait taire les scrupules du membre de la Société qui le consulte, et l'on comprendra que le sacrifice de la volonté et de la raison ait pour conséquence inévitable la suppression de la conscience.

Loyola prescrit de voir en la personne du supérieur, non l'homme sujet à erreur et à faiblesses, mais le Christ, c'est-à-dire la sagesse suprême, la bonté inépuisable et l'amour infini; ses ordres doivent être tenus pour la parole du Christ. Le général est donc le pasteur infaillible des âmes, en qui il faut révérer le Maître même de l'Eglise. Il résume en lui les volontés, les convictions, la conscience de toute la Société ; la Société est son instrument passif;

ses desseins sont immuables comme ceux de Dieu. On Ta constaté : les Constitutions répètent cinq cents fois qu'il faut voir en la personne du général le Christ. « Que chacun soit persuadé que ceux qui vivent sous la loi d'obédience sont tenus de se laisser diriger et gouverner par la divine Providence agissant par l'intermédiaire des supérieurs de l'Ordre, comme s'ils étaient un cadavre que l'on peut mettre dans n'importe quelle position et traiter suivant son bon plaisir, ou le bâton d'un vieillard qui sert à n'importe quel office entre les mains de celui qui le manie. Depuis Bàsile-le-Grand, l'Eglise a toujours considéré l'obéissance comme le premier devoir de tout membre d'un Ordre. Basile disait que les moines devaient -être aux mains de leurs supérieurs ce qu'est la hache entre les mains du bûcheron. Bénédict-de- Nursie exige l'obéissance, même dans les choses impossibles. Les règles de l'Ordre des Chartreux leur ordonnent d'immoler leur volonté « comme l'agneau se laisse immoler. » Chez les Carmélites , la résistance aux ordres d'un supérieur passe pour un péché mortel. François d'Assise a rappelé aux siens sans trêve ni relâche que l'homme spirituel doit se te-

— 7^ ■"" nir pour un cadavre recevant Pâme et la vie du souffle du Saint-Esprit. Bonaventuçe répétait souvent qu'un homme vraiment obéissant ressemble à un corps mort qui se laisse toucher et déplacer sans résistance. C'est* à François d'Assise que Loyola paraît avoir emprunté l'image du cadavre. Ravignan cherche à justifier l'obéissance jésuitique par la comparaison avec la discipline militaire : « Soldat, vous

« « vous placerez à cette tête de pont, et vous y resterez.

« Vous mourrez, mais nous, nous passerons. — Oui, « mon général . » — C'est l'obéissance militaire ji?ermde ac cadaver. Le soldat obéit et meurt, et la patrie n'a pas assez de couronnes, assez de voix pour célébrer son héroïsme et sa grandeur. « Demain vous « irez en Chine, la persécution vous y attend, peut- « être le supplice du martjr. — Oui, mon père ! » — Perinde ac cadaver : c'est l'obéissance religieuse. Elle fait l'apôtre, le martyr, elle envoie ses nobles victimes au bout du monde, mourir pour le salut de frères inconnus. Aussi l'Eglise lui voue-t-elle un culte, lui consacre-t-elle des autels, des chants, des fêtes glorieuses (i). »

(i)De l'existence et de V institut deî Jésuites ^ p. io3.

Nous reconnaissons Phéroïsme de cette conduite, nous rendons justice aux grandes choses accomplies par la Société de Jésus, notamment par ses missionnaires : nous ne pouvons nous dissimuler le danger d'un abus terrible de Tobéissance aveugle, le danger de la mort spirituelle qu'elle entraîne après elle. On place entre Dieu et la conscience un homme qui fait des rapports religieux un rapport de dépendance indigne et qui, par cela même, est en position ^e fausser et d'égarer la vie intime de son subordonné. La personnalité morale repose tout entière sur la pensée et sur le libre arbitre; tout ce qui détruit cette liberté est condamnable. L'obéissance militaire n'est pas l'équivalent de l'obéissance jésuitique; cette dernière. est plus étendue, car elle s'empare toujours de l'homme tout entier et elle ne se contente pas, comme la première, de l'acte extérieur, elle exige le sacrifice de la volonté, la suspension du jugement propre.

La constitution est déposée dans l'ouvrage qui porte ce nom. Le plan des statuts remonte à Loyola, mais l'esprit de Lainez paraît en avoir inspiré la

rédaction. Quant aux développements qui ont été donnés à ces statuts, ils sont, ainsi que les Déclarations qui y ont été annexées, l'œuvre de Lainez et de Salmeron, deux hommes doués, à un haut degré, de l'esprit politique. Des modifications y ont été introduites par les assemblées générales. Ce fut la congrégation générale de Pan 1 558 qui ordonna de joindre, en guise de commentaire, les Déclarations auj[ Constitutions. Double triomphe pour Lainez I Nommé général par cette assemblée, il était autorisé par elle à organiser l'Ordre suivant ses propres inspirations. Les Déclarations sont revêtues, en effet, de la même autorité que les Constitutions; elles peuvent même revendiquer une autorité supérieure, car elles déterminent le sens des Constitutions et fixent la pratique de la Société. On l'a remarqué : les Déclarations adoucissent par une série d'exceptions, sur des points importants, la portée primitive de mainte loi; elles donnent un sens faux au vœu de pauvreté ; elles favorisent le despotisme du général. Lainez avait fait adopter par l'assemblée précitée une résolution qui conférait au général le droit exclusif de prescrire des règles à l'Ordre.

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Toutes les éditions de ce code, antérieures à celles de 1606 et de 1607, furent tenues secrètes. La meilleure collection de documents concernant l'organisation de rOrdre a paru à Prague sous le titre de « Institutum Societatus Jesu auctoritate congre" gationis gêner alis XVI IL » Diaprés des indications et des citations que Ton rencontre dans l'/wstitution et chez divers écrivains de POrdre, il existerait une autre collection d'ordonnances des généraux et des provinciaux, précisant et fixant dans le détail la pratique du gouvernement et de Padministration de la Société.

Chalotais, procureur général au parlement de Bretagne, a fait un rapport sur les Constitutions des Jésuites. Il y cite les livres confiés à la garde de Parchiviste adjoint à chaque provmcial de POrdre. Parmi ces livres, il mentionne les ouvrages manuscrits suivants : i ) Le livre des ordinations des généraux, ordinations non imprimées et communes à POrdre tout entier ; 2) le livre des mandementâ encycliques, non imprimés, des généraux; 3) le livre des opinions, non imprimées, des généraux, sur les doctrines philosophiques et théologiques admissibles

et non admissibles dans les écoles des Jésuites. Quelques-uns de ces livres ont été imprimés depuis, mais il est certain qu'il y en a d'inédits. La préface des décrets des congrégations nous avertit que Torf n'a pas réuni toutes les résolutions prises par ces congrégations; l'on a fait un triage, et l'on a omis celles qui ont trait aux affaires privées. Il appert de la préface des Privilèges de l'Ordre, qu'outre les privilèges cités, il y en a d'autre^ que le général a le droit de conférer. EnlSn, l'on a fait un choix parmi les ordonnances des généraux et on n'en a donné qu'un résumé : c'est la préface même de ces ordonnances qui en fait l'aveu.

Les Constitutions^ avec les Déclarations annexées à chaque chapitre, se divisent en dix parties. A la tête du code est placé « l'Examen général, » c'est-à-dire un règlement concernant les questions posées à ceux qui veulent entrer dans l'Ordre, ainsi que les communications faites aux adeptes relativement à l'esprit de la Société, aux épreuves à soutenir, aux devoirs à remplir par les nouveaux adeptes. Les Constitutions sont suivies des Décrets des congrégations générales et des

Canofts déduits de ces décrets. L'esprit général du code se résume dans ce mot : Il est bon que les supérieurs aient beaucoup de pouvoir sur leurs subordonnés, et par conséquent que le général exerce une autorité incontestable sur chacun des membres de la Société; en revanche, il est bon aussi que Tensemble de la Société ait beaucoup de pouvoir sur le général, de telle sorte que tous soient tout-puissants pour le bien, et complètement liés, complètement esclaves, quand ils veulent faire le mal (i). Ce principe domine toute la constitution.

(i) Constitut; p. X, c. I, S 8.

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