CHAPITRE I
L'Ordre de Jésus et la Réformàtîon. Le but justifie les moyens. Omnia ad majorent Dei gloriam. Services rendus à la papauté.
Phalange aux rangs serrés, dominée par une pensée absolue, maintenue sous une discipline de fer, enflammée d^enthousiasme pour la cause de T Eglise romaine et prête à tous les dévouements pour en amener le^tfiomphe, munie de toutes les forces spirituelles tl matérielles fiécessaii*es à Pacconiplissement de sa tâche, investie des plus grands privilèges de l'Eglise, assurée de la faveur des papes et de puissants princes catholiques : telle la Société de Jésus entra dans le thamp clos de son activité. Grande et difficile était sa tâche. Il s'agissait de conquérir la société européenne et de la soumettre à la domination dé la papauté; il s'agissait de répandre la doctrine chrétienne chez les infidèles; il s'agissait enfin de réformer les nloeurs et la éulture du clergé catholî-
que, de réveiller la vie religieuse morte dans la société laïque. L'empire funeste de la papauté avait amené une situation qui arrachait à Bellarmin luimême cet aveu : « Quelques années avant Téclosion de rhérésie luthérienne et calviniste, il n'y avait plus ni sévérité chez les tribunaux ecclésiastiques, ni pureté de mœurs, ni connaissance des saintes Ecritures, ni respect des choses divines; en un mot, il n'y avait plus de religion. » La Réformation, née d'une révolte de la conscience religieuse et morale, soutenue par l'indignation qui soulevait toutes les classes de la société contre la domination corrompue et corruptrice de la curie romaine, la Réformation couvrait de son flot montant la moitié de l'Europe; elle avait gagné l'Angleterre, les Etats Scandinaves, les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suisse; elle avait entamé les pays latins, la France surtout. Au delà des Pyrénées mêmes, en Espagne où l'Inquisition veillait avec des yeux d'Argus au maintien de l'orthodoxie romaine, l'esprit d'innovation s'éveillait et secouait les chaînes de l'antique esclavage. Le rempart colossal des Alpes n'avait pas arrêté davantage le courant des idées réformatrices : elles avaient
ébranlé Tltalie tout entière. Du palais des souverains jusqu'à la plus humble chaumière, partout, la nouvelle doctrine avait gagné de nombreux partisans; il paraît même qu'elle en trouva au sein du collège des cardinaux et parmi les évêques, car les cardinaux Morone et Pôle et les évêques Foscarari de Modène et San Felicio de Gava, soupçonnés d'hé- , résie, furent arrêtés et mis en prison. Le siège de Saint-Pierre était ébranlé; les bûchers de F Inquisition,, que Paul III restaura sur le conseil du cardinal Caraffa et de Loyola, les massacres en masse de la Calabre, dans les vallées du Piémont et de la Savoie, c'étaient les seuls moyens qufe la papauté eut encore à sa disposition en Italie. Paul IV eut la franchise de déclarer que l'Inquisition était le seul appui solide et sûr de la papauté en Italie.
La lutte contre la Réformation était donc la tâche la plus pressante de la Société de Jésus. Son apostolat consista dès l'abord, non pas à fonder, à Tinstar des premiers disciples du Christ, un nouveau royaume spirituel dans les consciences, mais à défendre l'ancien système romain contre une préten-
-due rébellion. Les intentions de Loyola et de ses I. 10
partisans étaient pures lorsqu'ils se chargèrent de cette mi^ian; F Eglise romaine étah pottf eu^ là fiancée immaculée du Christ ; mais cette défense De pouvait se faire à la longue avec des armes mtiiêê et sans que la conscience ne subit de nombfigild#§ atteintes, car il s^agissait de conserva TEglis^ fomaine avec toutes ses erreur» et toutes^ se» ttnpurt^ tés. On ne peut appeler la vérité et la iliorald au secours d'un système corrompu, car ces àeiix pai»^ sançes se tourneraient contre lui. Rome, en effets a renoncé depuis longtemps à délendre «a cause avec ces armes pures ; la terreur de se» cfaâftiments spiri-^ tuels et des persécutions dirigées par elle contre Thé*' résie lui a rendu des services plus prompts ^ pht» efficaces^ Au momem où l'Ordre de Jésus entreprit la défense de la papauté^ il portait déjà en Iw le germe de la corruption *, le principe, que k faut )US' tifie les moyeiis, devait nécess^ireitiem dirige stt conduite»
Le tut Justifie les moyem ; tel est k mot q\à sâSf' ble caractériser k plus brièvement et k plus nette*ment l'essence du jésuitisme. Il vaut la pein^ de ^examiner de plus près et de se demander s'il e^t
énoncé aussi crûiiient dans lès ouvrages de morale de rOrdre.
Le but justifie les Moyens : c'est le principe de toute la politique. Cette thèse est contenue en quelque sorte implicitement dans renoncé que fait Aristote des moyens par lesquels le tyran maintient son pouvoir. L'on sait que Machiavel, dans son livre du Prince^ a traité ce problème avec plus de détails, et a pris cette maxime pour principe dirigeant de son étude. Dans la chaleur du combat, il est échappé à Luther lui-même d'écrire à son âmi Jeari Lange, en i52o : « Je suis convaincu que la papaiité est le siège du véritable Antéchrist, et pour combattre son influence funeste, )e tiens tout pour permis dans l'intérêt du salut (i). »
Dans son droit naturel, Spinosa justifie la célèbre thèse; après avoir identifié la force et le droit, le philosophe déclare qu'il est permis à un Etat de faire violence à l'autre, qu'unô alliance' peut être rompue par Tune des parties contractantes, dès que la crainte ou l'espoir d'un avantage n'en imposent plus le res^
(i) De Wette, Lettres de Luther. Leipzig, 1828, I, 478.
pect : car sa propre prospérité est le but suprême d'un Etat. Cette thèse s'applique également aux rapports des particuliers entre eux, cela résulte avec évidence des principes posés par Spinosa dans son droit naturel : le but suprême de chacun c'est donc son propre avantage. La philosophie moderne a condamné et rejeté ce principe. Hegel a cru en démontrer la fausseté en disant que le but et le moyen s'engendrent ou se déterminent l'un l'autre; le but produit ses moyens, il ne saurait donc se réaliser par des moyens qui sont étrangers ou opposés à sa nature propre. Daub croit que l'amour étemel n'a pas confié à l'homme des moyens funestes pour atteindre un but sacré. Rothe prétend que c'est le trait fondamental de l'homme vertueux de ne croire à aucune puissance dans le monde, autre que le bien. Wirth, au contraire, admet des conflits où les droits de l'individu et des associations de moindre importance disparaissent ^devant les droits des collectivités plus considérables ; selon lui, la conservation de ces existences collectives exige la transgression d'une loi morale et justifie en même temps cette transgression»
En effet, cette thèse n'est pas aussi abominable qu'elle le paraît de prime abord. Elle renferme une part de vérité : c'est qu'en fin de compte l'intention d'un homme décide de la valeur de son action. La nature elle-même, qui conserve l'univers et rend le progrès possible par le combat pour la vie, est soumise à cette loi souveraine. Dans l'histoire, partout où il s'agit d'exécuter un plan grandiose et légitime, il est impossible de tenir un compte trop scrupuleux des droits et du bonheur de l'individu; il est permis d'acheter le mieux que l'on veut réaliser, au prix de quelques souffrances. Quiconque rejetterait absolument la thèse que le principe justifie les moyens, serait forcé de condamner mainte révolution bénie de l'histoire, qui n'a pu s'accomplir qu'en lésant des droits établis, et de condamner aussi les grands hommes qui l'ont amenée. Il serait forcé de condamner la guerre, qui emploie le moyen de l'espionnage et de la ruse; le service de la sûreté publique, qui a recours à la ruse pour saisir le coupable ; la politique, en. général, qui ne va pas sans rouerie. Kant le dit avec raison : nul philosophe n'a réussi jusqu'ici à concilier les principes sou-
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verains de la politique avec la morale. Bien plus : au milieu des complications de la vie il peut arriver qu'un but excellent nous force de recourir à des moyens inavouables au regard d'une morale sévère. Le médecin avouera-t-il san? nécessité au malade J'état désespéré où il 3e trouve? Ne sauverai-je point Tinnocent persécuté en trompant le persécuteur? Condamnerons-npus Iç mensonge au moyen duquel Tenf^nt, pour sayvi^r son père, s'accuse et ^ cj^argp de ^a faute? — Souvent c'est J'efifet d'unç moralité supérieure de s'écarter de la pègle de morale, au lieu de la suivre pédantesquement. — U n'en est p^s moins vrai que ce principe ne peut jamais être élevé au rang d'une règle universelle, car il conduirait, dans . la pratique, aux plus épouvantables abus. J-a nécessité d'atteindre un but moral plus élevé peut seiik justifier une atteinte au droit et à la morale, alors que ce droit particulier est un obstacle absolu à la réalisation du but supérieur : dans ce cas, rpbstacle perd sa qualité morale. La société ellemême, avec ses institutions, ne s'est pas çonstitvfée selon les lois de la morale et de la justice, et peqt-être que beaucoup de situations qui sont consa-
crées par le temps et la tradition et tenues pour conformes à la justice, sont fondées à Torigine sur une criante injustice. Dans les conflits d'une pareille société, le droit et le bien ne peuvent souvent être dé* fendus et réalisés que par une atteinte portée au droit et à la justice conventionnels. Le fait que de pareils conflits sont possibles et que Tidéal ne se réalise pas toujours par un développement doux et paisible, mais nous visite dans les déchaînements de Forage et de la tempête, ce fait est un des éléments tragiques de Phistoire.
La thèse dangereuse dont nous parlons a trouvé son application chez les Jésuites; elle s^est dissimulée sous mainte doctrine morale enseignée par TQrdre ; il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur son histoire et sur sa casuistique. La Société était forcée de foire de la politique ecclésiastique, partant elle ne pouvait se passer de ce principe politique. Bien plus, la politique était sqn étude de prédilection^ et Tun de ses écrivains les plus émi^ nenta, Pallavicini, Ta célébrée conxme la première des fecultés; elle est, selon lui, la science du bien commun, qui est l^ souverain bien. La question sou-
vent posée est de savoir si le principe est exprimé clairement dans les écrits de TOrdre. Les Jésuites, on le sait, protestent contre cette afl&rmation, et nous avons assisté naguère encore à une controverse des plus vives à ce sujet, entre le père Roh d'une part, et le pasteur Maurer et François Huber de Pautre ; ces derniers s'efforçaient de prouver que la thèse se trouve dans les ouvrages de morale des Jésuites.
Maurer a trouvé chez Busenbaum la propo-»
sition suivante : « Il est permis de tromper des gardiens, en les étourdissant par des breuvages ou en les éloignant; il est permis également de briser ses chaînes, de s'échapper de prison, car lorsque le but est légitime, les moyens le sont aussi. »> Le père Roh répond que Busenbaum réclame pour le coupable le droit de fuir, en vertu du droit souverain de la conservation de soi-même; il n'est pas permis de laisser périr une force humaine : voilà pourquoi le coupable est autorisé à user des moyens indiqués pour se sauver; ces moyens échappent à toute qualification morale. « De mauvais moyens ne sont jamais permis; les moyens indifférents sont justifiés par un but légitime. »
Cette apologie de Busenbaum est fausse à tous les points de vue. Tout d'abord, la morale n'autorise pas le coupable à se dérober au châtiment, dans rintérêt de la conservation de sa vie. Enivrer un gardien n'est pas un mpyen indifférent, au point de vue éthique ; le mettre en faute est contraire à l'amour du prochain, que le dommage qui lui est infligé soit considérable ou non. Qu'est-ce qu'une morale qui fait dépendre la qualité morale d'une action de la grandeur accidentelle du dommage qui en résulte I — D'autres propositions, également sujettes à caution et fondées sur ce principe, que la fin justifie les moyens, se rencontrent en assez grand nombre chez Busenbaum. Du reste, François Huber l'a prouvé par une citation : dans la pensée de Gury lui-même, Busenbaum admet la doctrine, qu'il est permis de faire le mal, afin qu'il en résulte du bien (i).
Escobar émet une pensée presque équivalente au principe en question, quand il dit que le but donne leur qualité à nos actions et que d'un bon ou d'un mauvais but naissent de bonnes ou de mauvaises
(i) François Huber, La Morale des Jésuites, d'après les sources. Borne, 1870. p. 386.
actions. Il l'énonce presque crûmeni: quand il répond à la question de savoir s^il est permis de conseiller un moindre mal pour en éviter uii plus grand : <r Saa ne le pense pas, car, selon lui, il h^est pas pennis de ftdre le mal. afin de produire le bien ; quant i moi, me souvenant de Loth qui a offert ses filles aux So^ domites pour éviter un péché plus grand, je crois que cela est permis, car ce n^est pas provoquer ym mal absolu, mais un mal rdatif. » ~ La th^â «e rencontre fréquemment chez les moralistes de l'Ordre de Jésus, mais la portée en wt toujours limitée per le contexte. Un examen plus approfondi de la çasuisr tique jésuistique npus fournira d'mlleurs d-ftutre* p\k ments pour la solution de cette question,
L'Ordre proclame hanteinent qu'il entreprend m\
ad major em Dei ghriam' En qupi consiste cette « plus grai^dp glpirg de
pieu, » et pourquoi le bu^: suprêni^ dp T^tivi^é
de rOrdre n'est-il pas ^implem^nt Ja glpirp dp
La gloire de Dieu c'est, dans la pensée des Jésuites, le règne du Très-Haut dans le monde. Qt Dieu
emplissant T Eglise de son esprit, la gloire de Dieu c'est le règne de l'Eglise dans le monde. Quand nous parlons de l'Eglise, dit Gretzer, nous entendons parler du pape. Par conséquent, la gloire de Dieu est, en fin de compte, la gloire de la papauté, nv le pape, en sa qualité de vicaire de Dieu, régit TEglise, l'intermédiaire des grâces divines. Le but souverain de l'homme et detout ce qui est humain étwX le salut de l'âme, et ce salut n'étant garanti que pw l'Eglise, tout ce qui est humain doit être subordonné 4 r Eglise. Or, du moment que l'Eglise est identifiée É^yec le pape ou considérée, ainsi que le voulait Cajetan, comme re3clave du pape, le§ rênes du goU" vernenr^ent de la terre appartiennent an pape, le rer présentant visible du maître invisible du n^ondfi. * L'Ordre de Jésus recherchant une glojre toujqurs
« plus grande, » on voit fadlement qu'il ne devait
reconnaître aucune limite à la glorification du pape. Servir sans trêve ni relâche la canse de la curie romaine : c'est en cela que se résumait la vie entière du Jésuite.
Le^ succès immenses remportés en peu de tenips
par la Société de Jésus lui dpnnèr^nt bientôt le sentir
ment de son importance dans FEglise romaine.
Suarès rappelle avec une visible fierté que Qément VIII avait appelé FOrdre le bras droit de la papauté; V Imago le compare au bouclier du grand prêtre des Juifs, « car TOrdre est Toracle du pape. » En effet, la Compagnie de Jésus ne tarda pas à inspirer et à diriger le souverain pontife. Elle en arriva à confondre sa propre existence et sa prospérité avec la réalisation de la « plus grande gloire de Dieu; » elle devint son propre but à elle-même. Aussi n'éprouva-t-elle aucun scrupule à s^emparer de T Eglise, à briser tous les droits qui s'opposaient à ses instincts de domination, à rejeter dans Tombre toutes les autres Confréries, à les dépouiller de leurs biens, à river la papauté elle-même à ses chaînes. Les Jésuites rappellent les prétoriens de la Rome antique; de même que ces cohortes soutenaient le césarisme vacillant, de même les Jésuites, la garde d'élite de la papauté, soutenaient le saint-siége ébraillé. De même que les prétoriens maintenaient les Césars dans leur dépendance, ainsi les Jésuites dominaient les papes. L'Eglise romaine avait engendré le jésuitisme, mais le fils avait fini par porter sa mèrç dans ses bras,
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et il l'emporta bien loin dans la voie où elle s'était depuis longtemps engagée- La Société de Jésus se posa dès l'abord un double . but : ramener les hérétiques, convertir les païens, François-Xavier, le plus grand saint de l'Ordre, après Loyola, et son second fondateur, se rendit,, plein d'enthousiasme et soupirant après le martyre, dans les Indes, tandis que le plus grand nombre de ses frères se consacrèrent à leur tâche en Europe.
<r Dans la Société de Jésus se concentra, dit Macaulay, toute la quintessence de l'esprit catholique, et son histoire est l'histoire de la grande réaction catholique. Dominant toute l'Europe du Sud, l'Ordre partit en guerre pour étendre ses conquêtes. Malgré les océans et les déserts, en dépit de la famine et de la peste, des espions et des lois pénales, des potences et des roues, on rencontrait les Jésuites sous tous les déguisements et dans tous les pays : médecins, commerçants, savants, valets à la cour de Suède, dans les résidences de la vieille noblesse du Cleshire, dans les chaumières du Connaught ; discutant, enseignant, consolant, gagnant le cœur de la jeunesse, relevant
le courage des désespérés, offrant le crucifix au regard des mourants. Le vieux monde ne suffit pas à cette activité merveilleuse; les Jésuites pénétrèrent dans toutes Jteâ contrées que les grandes découvertes maritimes de Fâge précédent avaient ouvertes à Fesprit d'entreprise des Européens. On les rencontrait dans les galeries des mines du Pérou, sur les marchés aux esclaves de TAfrique, dans les observa-» toires de la Chine. Ils faisaient des prosélytes dans des pays où ni la curiosité ni la rapacité n'avaient attiré un seul de leurs compatriotes; ils prêchaient, ils discutaient dans dés langues dont nul autre habitant de l'Occident ne comprenait un traî^ tfè mot. »