DANS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Ces pages n'ont pu être éciites que par une âme bien sensible ; les larmes coulent en abondance en les lisant.
(C.-F. DE Sainte-Beuve sui- Rioufife.)
Je sais, par ma propre exj>érience, quand mon cœur ne me l'apprendrait pas, combien le mallieureux a de droits à la bienveillance. (Le même.)
Charles-François de Sainte-Beuve naquit, le 6 novembre 1752, à Moreuil, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montdidier, dans le département de la Somme. Je ne trouve pas trace de sa présence à Boulogne avant le commencement de l'année 1779, où je le vois membre-fondateur d'une société littéraire qui venait de se former dans cette ville entre quelques hommes cultivant activement les belles-lettres et l'histoire. Pour y occuper ce rang, il fallait qu'il y eût déjà des relations bien établies et qu'on lui eût reconnu du mérite. Il parait, effectivement, y être venu jeune, et avec un emploi dans les octrois. Je ne chercherai pas à le suivre dans le cours de cette carrière ; car ce n'est point par là qu'il s'est fait un nom à conserver; mais, en 1791, aux approches des temps où cette administration allait disparaître, il remplissait, dans la régie de l'octroi du Boulonnais, les fonctions de contrôleur ambulant et agréeur des eaux-de-vie de genièvre entrant dans le port.
Une autre société, celle des Amis de la Constitution,
qui se fonda en 1790 et réunit les hommes les plus éclairés et les plus considérés du pays, le compta aussi dans son sein ; et, lorsqu'il se vit privé de son emploi dans les octrois, l'estime publique s'attacha à l'en dédommager, en ouvrant une autre carrière à son activité et à son honorabilité personnelle. Il fut successivement élu, par ses concitoyens, membre du Directoire du District de Boulogne et administrateur du Département du Pas-de- Calais. On sait que la constitution de l'an VIII remplaça ces administrations par l'institution des préfectures : l'octroi de Boulogne fut rétabli, et l'ancien contrôleur ambulant en devint le directeur. C'est en cette qualité qu'il est repris dans l'acte d'état civil de son mariage, du 21 mars 1804 (30 ventôse an XII de la République).
Il épousa, à cette date et à l'âge de 51 ans, une personne qu'il aimait, Augustine Coilliot, âgée elle-même de 40 ans. Moins de huit mois après cette union, le 4 octobre, il mourut d'une esquinancie. L'acte de déclaration de son décès lui donne toujours la qualité de directeur de l'octroi de Boulogne, à laquelle on pouvait joindre celle de conseiller municipal de cette ville. Ce fut le seul héritage qu'il laissa au fils qui devait naître de lui, deux mois et quelques jours plus tard.
Le seul héritage, dans l'acception vulgaire ! Mais, j'en retrancherais trop, si je n'y mettais beaucoup d'esprit et de goût, qu'il transmit à ce fils avec le sang. Il est impossible, en comparant les écrits des deux Sainte-Beuve,
et cela se peut maintenant, de n'y pas reconnaître une paternité et une filiation des plus accentuées ; phénomène d'autant plus marquant, que l'un et l'autre ne se connurent jamais. La nature seule s'y est révélée et accomplie. On ouvrira bientôt les Réflexions du père, et, dès les premières, on croira entendre le fils. « Le repos et la « tranquillité publique, bien désirables sans doute, a dit « le père, ne peuvent être l'état habituel des sociétés.
a La goutte de trop arrive » Cela n'aurait-il pas été
écrit, tout aussi bien, un lundi?
Parlerai-je des écritures, des signatures? Elles se ressemblent à s'y méprendre. Bouquinant un jour, dans mes commencements, sur l'un des marchés de Boulogne, je rencontrai un Almanach des Muses, en brochure, tout parsemé, aux marges et même sur la couverture, de notes au crayon quelquefois signées de Sainte-Beuve. J'ai cru que ces notes étaient de la main du Sainte-Beuve connu, jusqu'à ce que lui-même m'eût averti de mon erreur, en me prévenant qu'il restait un autre Sainte-Beuve à connaître.
On le connaîtra désormais. Les Réflexions et Jugements qui suivent cette Notice sont extraits d'un des livres nombreux et divers sur lesquels il écrivait ses pensées et ses impressions. Ce livre est l'exemplaire des Mémoires de Rioufle, dont j'ai parlé dans une note de la lettre IV à M. Barbe : l'édition est de l'an IL J'ignore à quelle époque l'annotateur commença d'y déposer ses re-
marques; car il ne paraît pas qu'elles y furent toutes mises ensemble et d'un môme trait ; mais il s'y livrait encore dans les derniers mois de sa vie, puisqu'il note, à la page 208 du volume, la mort de Necker, en lui donnant sa date du 9 avril 1804.
Tout n'était pas à relever dans ce qui y est écrit. J'ai laissé de côté les citations de poètes, bien qu'elles eussent un sens d'application immédiate ; et une assez grande quantité de petites notes qui n'étaient qu'une reproduction du texte, en forme de sommaires aux marges, ou en guise de points de repère, ne m'attachant à retenir que ce qui était sorti de la propre pensée de l'aufeur, et exprimait sa manière de sentir, dans l'effet du moment.
Avait-il un autre but, en écrivant ses Réflexions, que de se satisfaire lui-même, de causer avec son cœur ou avec son esprit? S'était-il proposé un plan quelconque de les recueillir et de les agencer? Je ne le pense pas. Ce n'est pas toujours la page où il les trace qui les lui inspire; il est même rare de trouver, à l'endroit du livre où il met sa pensée, le sujet ou l'objet direct de ce qui lui est venu à l'esprit. Cependant, on peut former un enchaînement, une suite, un corps de ce qui y est épars et \m peu à l'aventure : et je l'ai essayé.
Je suis loin de donner comme immuable ce travail de coordination : on peut très-librement le modifier et même le supprimer. Il suffit que chaque réflexion soit bonne en soi, indépendamment de celle qui la précède ou la suit.
Il ne serait pas surprenant que les autres livres de Charles- François de Sainte-Beuve fournissent de pareils contingents ; et alors le travail devrait bien autrement s'étendre. On doit le désirer, en voyant la bonté de cœur, le sens profond et l'esprit de fine observation, avec littérature, que révèlent les notes des Mémoires de Riouffe. Quel désir de le pouvoir connaître plus et mieux encore n'exciterait pas l'homme qui s'est peint dans les lignes si propres à fournir l'épigraphe inspirée de tout ce recueil de ses Pensées ?
Elles nous montrent, en outre, qu'au milieu de la Révolution, il était resté, en principe, monarchique et religieux : le règne des multitudes n'était pas le sien ; et, au sentiment de bien-être que lui fait éprouver le 18 brumaire, il ne paraît pas douteux qu'il eût salué l'Empire. C'est peut-être un legs qu'il fit au petit hussard.
Des philosophes, qui remontent aux temps des grands événements, ont dit que chaque siècle porte, en quelque sorte dans son sein, le siècle qui va le suivre. Cette métaphore hardie couvre une vérité importante confirmée par l'histoire.
Le repos et la tranquillité publique, bien désirables, sans doute, ne peuvent être l'état habituel des sociétés. La goutte de trop arrive périodiquement et amène la guerre et les révolutions.
qui, comme les orages, eu rafraîchissant l'air \ donnent du ton à l'air et aux végétaux.
Il y a, dans les constitutions politiques, comme dans les corps physiques, un mouvement intérieur qu'on peut appeler révolutionnaire, qui favorise l'accroissement, et finit par opérer leur destruction. Tout, dans l'univers, est dans un état habituel de révolution. 11 n'y a que les yeux vulgaires à qui cette marche échappe.
Ne pourrait-on pas comparer le bouleversement que l'ordre social a éprouvé en France à ces ouragans qui ravagent quelquefois les colonies de l'Amérique? Ils semblaient vouloir tout détruire : dès que le calme est rétabli , on voit qu'ils ont ravivé la nature et lui ont donné une fécondité nouvelle.
On ne remue pas plus, sans méphitisme, la vie d'une nation que celle d'un étang ou d'une rivière.
La guerre, les spoliations ont accompagné notre révolution, comme elles ont accompagné
* Ne serait-ce pas Vatmo^hère ?
les autres révolutions. La postérité, qui en recueille tous les avantages, contemple assez froidement ce qu'il en a coûté de sacrifices, aux contemporains, pour les lui assurer.
Qui décomposera le caractère d'un tyran y trouvera toutes les servitudes, toutes les bassesses, tous les malheurs, et très-peu de domination. Que de honteuses complicités; que de mensonges avilissants; que d'amis abandonnés, trahis, livrés ; que d'outrages dévorés en silence !
La vertu seule est dominatrice ; car elle commande à celui qui la possède et aux autres, Elle seule a besoin de génie pour réussir; car le choix de ses moyens est borné. Elle seule est tière ; car elle ne compose jamais avec le vice. Elle seule a de l'audace; car elle n'étouffe jamais un sentiment généreux.
Les rois, qui n'ont guères d'amis quand ils sont puissants, en ont encore moins quand ils sont malheureux.
Tibère, sans Sejan; Néron, sans Narcisse; Robespierre, sans les comités révolutionnaires, auraient été moins funestes à l'humanité. Un
observateur du cœur humain a dit que les mauvais princes étaient souvent les moins méchants de leurs cours.
Henri III se déclara le roi de la Ligue, qu'il craignait.
A la mort du pape Adrien [VI], arrivée le 24 septembre 1523, on écrivit sur la porte de son médecin : « Au libérateur de la patrie. »
La philosophie du dix-huitième siècle! C'est elle qui vint ébranler les autels et bouleverser le plus florissant empire de l'univers.
Une des maximes de Platon était que le pire des gouvernements était l'ochlocratie ; et il avait bien raison.
Le despotisme et l'anarchie ne sont point des gouvernements, mais l'absence de gouvernement.
Le christianisme invoque lui-même la liberté : RaiionahUe ohsequium vcsirum. (Ep. ad Rom. XII, i.)
Montaigne a dit admirablement : « Il faut tout faire pour le peuple, et non par le peuple. » Ce peu de mots renferme plus de science politique que tous les écrits de Voltaire et de Rousseau.
Le comte Alfieri, italien, revenu de ses principes exagérés en démocratie, disait : « Je connaissais bien les grands ; mais je ne connaissais pas les petits. »
L'égalité des droits est bien différente de l'ésalité insensée des fortunes.
Les jalousies aveugles de la multitude, adroitement dirigées, ont servi plus d'une fois au bouleversement des Empires. Tout ce qui est obscur croit s'élever, quand tout ce qui est illustre est abaissé. L'erreur ne se dissipe qu'au moment où le peuple lui-même devient victime de ses propres fureurs.
Dans le désordre des Empires, c'étaient autrefois les barbares qui accouraient pour ravager. I.es barbares ne sont plus aujourd'hui dans les Ibrèls du nord. Chez tous les peuples policés, ils entourent les propriétés et les propriétaires : à un moment donné ils sortent, par nuées, des caves, des galetas et des greniers.
Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes.
Robespierre, Marat, Cou thon, Le Bon, Carrier et autres monstres de cette espèce, n'auraient été, sans les Etats-Généraux de 1789, que d'obscurs intrigants, des bourgeois vaniteux, et des déclamateurs impudents. Ils auraient été les fléaux de leur petite sphère. Les Etats-Généraux ont été pour eux ce qu'est le feu pour le serpent engourdi.
Pourquoi les travaux d'Iiercule et de Thésée ont-ils répandu un tel éclat, dans l'univers, que les outrages du temps ne pourront jamais les atteindre \' C'est qu'ils se sont uniquement dévoués au salut de leurs semblables, et qu'ils étaient braves et généreux.
Ah ! l'on ajoutera foi à l'iiorrible festin d'Atrée et Thyeste. Tous les crimes de la fable sont devenus de l'histoire.
Le jeune homme qui a été témoin des grandes catastrophes de la Révolution, est déjà comme un antiquaire et un homme précieux pour la tradition.
Dans la Révolution française, on entend tout le monde parler de ses malheurs, personne de ses fautes.
Pendant la Révolution anglaise, le recteur de l'Université de Cambridge, soupçonnant qu'un étudiant n'aimait pas la Révolution, lui demanda si Cromwell avait bien fait de faire mourir Charles 1er. L'étudiant se tira d'atîaire par cette réponse ingénieuse qu'il est impossible de traduire : Ncc bcnc fecif ; nec maie fecit ; sed inter fecit.
Target, avocat au Parlement de Paris, en refusant de défendre Louis XVI, qui l'avait choisi pour son défenseur, s'est couvert d'une tache indélébile.
148 HÉP'LKXIUNS ET JUGEMENTS
On a vu la Heine, encore jeune et In-lle, marchant à réchafaud comme au terme ordinaire de la vie.
M"'e du Barry a été la seule femme (jui ait montré de la faiblesse. Arrivée au pied de Féchafaud, elle jeta un cri d'elVroi et ne put s'empêcher de s'écrier : a M. le bourreau, encore un moment ! »
Bonum viritm facile crederes ; mognum lihenler. ^lot de Tacite applicable à Malesherbes.
Longtemps avant que d'écrire sa magnifique Histoire de l'Astronomie, Bailly , jeune encore, avait fait Clotaire, tragédie en cinq actes et en vers; Clotaire, sujet puisé dans les premiers siècles de la monarchie française, où la grossièreté des mœurs n'empêchait pas le rafiinement du crime. Clotaire! Quel démon prophétique, conduisant alors la plume adolescente du malheureux Bailly, lui faisait tracer, dans la peinture du passé, l'épouvantable catastrophe qui l'attendait dans l'avenir? Bailly, dans Clotaire, décrivit la mort d'un maire de Paris massacré par le peuple.
Prière des Spartiates : « 0 dieux, faites que nous puissions supporter l'injustice ! »
Un Athénien, voyant aller au supplice Phocion, s'écria : — ■«. Respectable vieillard, qui eût jamais pensé que tu dusses mourir ainsi! » — « N'est-ce pas ainsi, répondit Phocion, que sont morts tous ceux qui ont rendu des services à la patrie? »
Le sanglant bonnet de la Hcence se montra sur riiorizon politique, comme un météore au milieu des tempêtes; et le niveau d'une égalité indéterminée ne fut autre que la hache des proscriptions,
La Convention nationale, semblable à une vaste cuve où fermentaient et bouillonnaient cent éléments divers, ne présentait que des mouvements convulsifs et destructeurs.
Comme le loup de la fable, la Convention nationale, en établissant le tribunal révolutioimaire, n'a voulu manger l'agneau qu'avec des raisons spécieuses.
Les opinions les plus exagérées, les mesures
150 IIKKLKXIONS KT .lUCEXIENTS
les plus dûvaslalrices s'exhalaient des cratères do la Montagne comme les laves brûlantes de la bouche des volcans.
Les échafauds se sont écroulés, le neuf Thermidor, an II, pour ainsi dire, sous le nombre des victimes qu'on y avait entassées.
Déplorable renversement des lois de la nature qui tend sans cesse à créer et à garantir! On vit, dans plus d'une boucherie liumaine, les victimes et les bourreaux se disputer d'empressement, les uns pour tendre la gorge, les autres pour y enfoncer le couteau. La faulx révolutionnaire n'épargna ni les cheveux blanchis de la caducité, ni les grâces de l'adolescence, ni la tendresse des mères, ni les plaisirs des amants.
L'impunité et le scandale de ces temps malheureux étaient tels qu'il devint plus facile de mourir que de vivre; et tant de personnes ont été condamnées, que chacun crut se survivre à lui-même quand les })roscripLions cessèrent.
Les vidimes ou les témoins de l'oppression
n'osaient faire entendre une plainte , car il fallait que la douleur fût muette et que la pitié parût indifférente.
Il en fut de même à Athènes, 405 ans avant J.-C, quand le lacédémonien Lysandre se rendit maître de cette ville. Socrate fut le seul qui ne se laissa pas ébranler par l'iniquité ; il osa consoler les malheureux et résister aux ordres des tyrans.
Comme les siècles, en se succédant, ramènent les mêmes calamités !
On avait la force de mourir, et on n'avait point celle de résister à ses bourreaux. Cet amalgame d'héroïsme et de lâcheté serait incompréhensible pour qui n'en aurait pas été le témoin. Il veut dire que le système de délation était si bien organisé que, dans tous les coins et recoins de la France , personne n'osait ouvrir la bouche.
Quand on a ôté à Robespierre et à ses complices la facilité de l'assassinat, on leur a ôté leur génie.
Dans ces jours de deuil, les deux plus grands
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hommes de la France étaient i'obespierre, qui commandait la mort, et Sanson, qui la donnait. On assassinait, le tarif des talents et des fortunes à la main.
Les juges étaient moins las d'envoyer les victimes à l'échafaud, que les bourreaux ne l'étaient eux-mêmes de les étror^er.
Le manteau de chaque juge du tribunal révolutionnaire cachait le poignard d'un assassin. Le tribunal était de plain-pied avec l'échafaud.
Le fameux Hébert, ce sale chiiTunnier du Pcre Duchêne, joignait à une àme féroce le.s plus gracieux dehors.
Couthon était un cul-de-jatte : il n'avoit d'animé que le buste. La nature l'avait destiné à végéter dans un lit, ou sur un chaise.
Léonard Bourdon est le premier conventionnel qui ait parlé, dans la Convention, le chapeau sur la tète, et qui y ait paru dans un costume ridicule.
Pendant dix ans, l'autorité, partagée en France, marchait sans cesse de systèmes en systèmes, de théories en théories, d'essais en essais, d'erreurs en erreurs ; substituant les abstractions aux principes, les résultats incertains de la versatilité aux conseils de la raison, la violence à la force conservatrice des États, quand le 18 Brumaire parut.
La multitude de ceux qui faisaient, à eux tous, beaucoup de mal, est remplacée par un homme qui fait, à lui seul, beaucoup de bien.
Le temps, hélas ! trop déplorable, où le vandalisme, comme une bête féroce, se ruait sur les talents, la fortune, la beauté et la vertu, est passé, aimons à le croire et à le dire, sans retour.