‹ Les jeunes croyancesChapitre 3 sur 35 · AIMER-PENSER · texte numérisé non relu

AIMER-PENSER

Cœur naïf! j'avais cru pouvoir à tous les yeux Dévoiler mes douleurs comme en face des cieux, Et trouver pour mon âme une âme, Une seule parmi la foule des humains, Un inconnu qui vînt me prendre les deux mains, Un seul amour d'homme ou de femme !

Aimer 'Penser. ii

Pauvre fou ! je croyais à la sainte pitié Qui verse doucement et longtemps l'amitié

Sur les blessures d'un cœur triste, Et je ne savais pas, — honte ! —qu'au lieu de pleurs. Le monde, gai toujours, donne à toutes douleurs

Un éclat de rire égoïste !

C'est bien ; — je garderai pour toi, dont je suis sûr, Pour toi seule et pour Dieu mon malheur calme et pur

Que salirait la foule avare.

Et grand par ma douleur, et grand par mon orgueil. Si dans des vers badins je lui cache mon deuil,

Elle me joûra sa fanfare I

Et quand mes chants auront amusé les pervers, Toujours contents de voir apparaître en des vers

Des inutilités impies, Je crîrai, me dressant, sage, au-dessus des fous, La justice en mes mains, et les fustigeant tous

D'un fouet d'ïambe et d'utopies :

a O monstres ! vous avez devant Dieu, devant Dieu !

Devant le firmament auguste, Dressé vos tréteaux vils et fait un mauvais lieu

De la nature belle et juste !

a Votre société, sous les noirs préjugés.

Penche comme un vaisseau qui sombre ;

Rien de vous ne vivra! Navire et naufragés.

Vous serez engloutis par Tombre I

tt Ah ! vous vous êtes dit, en votre lâcheté,

Que le mal sur le monde règne ; Qu'il doit régner toujours; qu'une fatalité Veut que toujours un Jésus saigne !

a Ah ! vous traitez encor d'insensés les penseurs,

Les libres rêveurs, les poètes.

Qui, — lorsque vous croisez vos haines, — âmes sœurs

Gémissent sur ce que vous faites !

Aimer 'Penser, i3

« Ah ! vous pourriez trouver dans l'éternelle paix

Une félicité profonde, Et vous ne voulez pas, et vos esprits épais

Se vautrent dans la nuit immonde !

« Vous célébrez en chœur arlequins et bouffons;

Vous pensiez que, béte acrobate, J'avais fait pour mon âme un habit de chiffons;

Que mon vers était une batte?

« Eh bien, détrompez-vous : quand j'ai pleuré, méchants,

Contre moi vous tourniez vos armes; Lorsqu'ils semblaient rieurs, vous admiriez mes chants,

Ignorant qu'ils étaient des larmes !

« Votre immense mépris, je le compte pour rien.

Pour rien vos paroles amères !

« Je suis plus grand que vous, car je travaille au Bien !

J'ai pitié, moi, de vos misères!

Et j« vais seul... j'avance: en ma force j'ai foi;

Je suis l'homme du sacrifice !

Et quand vous serez tous insensés comme moi,

Alors régnera la justice ! n

C'est afin de plus tôt les accabler ainsi Que je ne veux pas mettre à leur folle n

Plus longtemps mon âme brisée; Désormais nul d'eutrs eux ne saura ma A toi je veujc livrer ma pensée et mon co

Ils n'auront, eux, que ma pensée I

Dans les taillis vivants Tinsecte se promène ; Oh ! la grande herbe verte et le grand bois profond ! Dieu travaille : oubliez ce que les hommes font. Les oiseaux tout joyeux jasent dans le vieux chêne ; L'air est calme ; le ciel resplendit ; c'est le jour, C'est le soleil fécond, le sourire, l'amour.

La terre ténébreuse est un funèbre abîme.

De longs nuages noirs se déroulent là-bas ; La foudre, sans éclairs, jette de sourds éclats.

i6 Les Jeunes Croyances,

L'heure sombre est parfois la complice du crime ; C'est le ricanement, le deuil, Thorreur, la nuit!...

Le jour est dans mon cœur, la nuit en mon esprit.

Toulon, 1$ avril 1866.

Ecoute ! si je meurs, je veux mourir en homme ! Je veux mourir couché dans ma sérénité, Calme et fier, le regard brillant de plaisir, comme Un travailleur qui cherche un peu d'ombre, Tété.

Je parlerai tout haut, proclamant ma pensée;

La liberté sera jusqu'à la fin mon Dieu !

Et je ferai rougir cette foule insensée

Qui ne sent pas Tamour épars dans le ciel bleu !

L'homme souvent pSIit devant l'heure suprême; Moi, faible, en ce moment je veux devenir fort! Dans un râle je veux chanter les vers que j'aime ; Je veux être de ceux que fait vivre leur mort.

Toi, tu me pleureras quelquefois si tu restes ! Mais, pauvre enfant, sans moi s'il te fallait partir. Si tu m'abandonnais pour tes frères célestes, Ah! je ne saurais plus ni vivre,.., ni mourir 1

Page 1