‹ Les jeunes: études et portraitsChapitre 4 sur 5 · M. GEORGES RODENBACH · texte numérisé non relu

M. GEORGES RODENBACH

dans les vers du Règne du silence que se traduit le mieux un état d'âme très particulier. On sait comment l'oreille habituée au silence y perçoit des bruits, et que le regard, à la longue, distingue des nuances dans l'obscurité. A force de vivre loin des gens, avec les choses, le poète en arrive à se sentir en communion avec elles. Il leur découvre une âme qui peut-être n'est que ia sienne qu'il projette en elles. Il devine leurs secrets et s'associe à leurs douleurs. Les chambres ont toute sorte de souvenirs qui ne sont qu'endormis dans les coins d'ombre et dans les vieux meubles semblables à des ancêtres. Les miroirs y gardent quelque chose de tant d'images qu'ils ont reflétées. Un bouquet qui ^'effeuille a des soupirs et une agonie. Les regards des vieux portraits véritablement suivent des spectacles en allés. Et l'eau, dont on voit se crisper la surface, mais dont le cœur reste impénétrable, l'eau dormante a des langueurs de malade, l'eau pâmée où le ciel se réfléchit rêve un rêve étoile. C'est ainsi que les sens afGnés du poète perçoivent des harmonies nouvelles. Cependant en luimême le silence aussi s'est fait, l'ombre gagne, et tout désir meurt dans son âme décolorée... Ce poème aux nuances atténuées et tout en demiteintes ne contient que des images douloureuses et il retient et il charme tout de même comme font les choses mélancoliques.

De ces livres, comme de ces villes, l'impression qui se dégage est étrange, maladive et pénétrante. On est gagné peu à peu par une tristesse qui ne vient de nulle idée, mais d'une sorte de sensation continue, de la couleur des choses et de la note assourdie des moîs. Dans ces rues désertées et dans ces maisons vides les passions humaines ont fait jadis leur bruit. De tout cela que reste-t-il? Moins que rien : la méditation de quelques femmes qui ont renoncé au monde. C'est pourquoi de partout ici le conseil nous vient de mour.ir à toutes choses pour arriver, dans l'assoupissement de l'être, par une sorte de transition insensible, à la bonne mort. Ceux dont l'âme* est endolorie ôt qui ne souhaitent plus rien dans la vie que de ne plus se sentir vivre pourraient s'en aller lentement , mourir là. Ils iraient, — s'il était besoin de chercher si loin ce qu'on trouve si près:. Car chacun porie en soi sa ville défunte. Et tant d'espoirs déçus, t^nt de rêves renonces, tant de souvenirs effacés font autour de l'âme de chacun dé nous comme une intime cité morte.

Septembre 1898

Vous vous souvenez de Des Esseintes, Tineffable héros d'^ rebours^ et de sa maison de Fontenay machinée si curieusement, de la salle à manger qui ressemblait à la cabine d'un navire avec son hublot donnant sur un aquarium, et du salon qui vit se promener la tortue à la cuirasse glacée d'or et incrustée de pierres rares. Vous vous souvenez comment, grâce à une extraordinaire subtilité de sensation, il était arrivé à trouver une exacte correspondance entre le goût des liqueurs et le son des instruments, et qu'il possédait pareillement la syntaxe des odeurs et la grammaire de la parfumerie. Ce qui le tenait éloigné des pratiques religieuses, c'est qu'on fabrique les hosties avec de la fécule de pomme de terre. Cet homme avait l'horreur du commun et

du banal. Il s'entouraît de fleurs dont aucune ne semblait réelle ; il possédait des livres, imprinaé s spécialement pour lui sur des papiers à poils et des papiers reps. 11 n'appréciait en art que le morbide et en littérature que le faisandé. Virgile lui paraissait un cuistre ; mais il raffolait de Commodie nde Gaza. Il avait pour Baudelaire une admiration sans bornes ; il affectionnait aussi Barbey d'Aurevilly et Villiers de TIsIe-Adam. Ernest Hello ne lui semblait pas méprisable... Et ce dévot de Fartificiel était-il un esprit naturellement compliqué, comme on en voit dans les décadences, ou n'était ce que Bouvard s'étant pris de goût pour le néronisme? Ce n'est pas ici le lieu de l'examiner. Tout ce que je veux dire, c'est qu'il aurait aimé les titres de ces livres : les Chauves-Souris et le Chef des odeurs suaves.

Il aurait apprécié encore le papier d'un filigrane spécial sur lequel furent tirés les premiers exemplaires réservés à quelques lecteurs d'élite, et qui ne devaient pas tomber entre les mains des profanes. Il aurait goûté ces lignes de la préface des Chauves-Souris : « Le recueil représente une « concentration du mystère nocturne, ainsi l'insi- « nue son assimilation au Zaî'mph dont puisse-t-il « revêtir obscurément l'appellation poétique et « la formule descriptive I — en même temps « qu'une enquête de son satellite dont la pièce « intitulée Essence chambre la nature hybride et

M. LP COMTE ROBERT DE MOXTESQUIOU-FEZENSAG 213

« met en demeure le mélancolique secret. » Ou celles encore de la préface du Chef des odeurs suaves. « Le voici tel quel, à la main du jardi- « nier terrestre, ce bouquet offrant séparés par « douze divers jeux floraux les onze rangs de ses « végétations variées, horticoles ou marines, em- « baumées ou enflammées, amoureuses ou mor- « tuaires, entremélangées, comme aux marges « des missels, d'insectes et d'oiseaux, de coquil- « lages et de poissons, de dames et d'anges. » Et passant tout de suite à la « table titulaire », nul doute qu'il n'eût savouré les promesses de ces titres : Demi-Teintes, Ténèbres, Pénombres, Office de la Lune, Clairière, Jets de feu et eaux d'artifice, Lunatiques, Vieilles Lunes et Lunes rousses. Candidates, Galaxie, Messe blanche, Altéra Altaria, Syzygie. Et de même : Floramyes, Via dei fiori chiari, Alpen Flora, Rosatinum, Florilège, Zohour. Je crains seulement que, passant des préfaces et des titres aux poésies ellesmêmes, Des Esseintes n'eût été quelque peu désappointé ; car l'auteur de ces choses mystérieuses est un Français à l'esprit clair, irrémédiablement clair. Et c'est bien pourquoi nous nous sentons si fort en sympathie avec lui.

On s'occupe beaucoup en ce moment de M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac. Il a réussi à fixer l'attention de Paris, de ce Paris si distrait et qui a si tôt fait de se détourner des

curiosités d'hier et d'oublier les phénomènes d'antan. C^st qu'il est l'auteur d'une tentative très intéressante, dont je crains que la signification n'ait pas été aperçue et que, pour ma part, je voudrais essayer de définir.

On a coutume de dire que l'homme de lettres a dans la société d'aujourd'hui une situation excellente, et qu'il a enfin triomphé du préjugé qui avait, pendant des siècles, pesé sur lui. C'est une erreur. Tout change ici-bas et tout meurt. Mais les préjugés ne meurent pas. Il se peut que la société élégante soit curieuse de la personne des écrivains, et qu'elle s'en amuse. Mais, en les accueillant, elle continue de les tenir à distance. ' Ils lui sont suspects. Elle sait bien qu'il suffirait de gratter le vernis de surface pour retrouver ces tares originelles et essentielles : pédantisme et bohème. Pour ce qui est de la littérature ellemême, elle la considère comme un divertissement frivole, ou comme un métier qui rabaisse ceux qui s'y livrent. C'est contre ce préjugé que veut réagir M. de Montesquiou. Il prouve par son exemple que le métier d'écrivain ne déroge pas. Son œuvre est, en ce sens, la protestation la plus généreuse comme la plus désintéressée. Il y apporte un dévouement qu'il est de la plus élémentaire justice de saluer.

Ces jours derniers, M. de Montesquiou abordait ce genre de la conférence jadis réservé aux

professeurs. La circulation en fut interrompue dans la .rue Saint-Lazare. Ce fut donc la preuve ' que les équipages ne se dérangent pas seulement* pogir la divette en vogue ou pour le monologuiste à la mode. Il ne s'agissait, ce jour-là, que d'écouter un homme de goût déduire les raisons pour * lesquelles il avait résolu de tirer d'un injuste oubli une femme écrivain qui ne fut pas sans mérite. D'où venait d'ailleurs ce choix des ppés!es de Mme Desbordes-Valmore, quand il y a tant d'autres sujets plus intéressants ? Je me le suis demandé. Mais la réponse est fort simple. 11 y a deux façons de s'occuper des écriyains de jadis : l'une, compassée et méthodique, consiste' à les comparer entre eux, à les juger, adonnera chacun une importance en accord avec sa valeur. C'est celle des gens d'école et des critiques à férule. L'autre est infiniment plus séduisante et pleine d'imprévu. On prend un livre au hasard de , la rencontre. On l'ouvre : on est surpris de ce qu'on y trouve. On annonce sa découverte au monde. Ce second système a ses inconvénients, comme toutes choses. Mais* il a aussi ses avantages. C'est celui de M. de Monte squiou... Or, on put voir ce jour-là ce que c'est qu'une conférence faite par un conférencier qui n'est pas ordinaire. M. de Montesqdiou ponctuait ses enseignements de cette phrase : « Le Mage a dit...» qui est une traduction splendide quoique littérale du .banal

Magister dixit. Et, du doigt, il se touchait le front, comme pour indiquer que tant de belles choses avaient été conçues là !

De même M. de Montesquiou ne se contente pas de faire des vers et de les lire à quelques amis. ïl n'est pas un poète amateur, comme disait Lamartine en parlant de lui-même. 11 est un écrivain de profession. 11 est entré résolument dans la carrière. 11 en accepte tous les ennuis. Ceux qui n'aperçoivent que de loin cette étrange région qui est le monde des lettres, ne savent pas à quoi doit s'être d'abord résigné celui qui s'y engage. Us s'imaginent peut-être que pour publier un livre il suffit de confiçr le manuscrit à un éditeur et d'attendre en dormant le succès. Hélas ! telles sont les conditions que le journalisme nous a faites. La réclame est devenue aujourd'hui une nécessité qui s'impose à ceux-là ihêihe qui en ont le plus horreur. Il faut faire annoncer son œuvre, et répéter son nom par les échotiers qui dans notre époque démocratique remplacent les hérauts d'armes de jadis. On est obligé de compter avec la presse. C'est une épreuve extrêmement pénible, à laquelle M. de Montesquiou n'a pu se soustraire. Du jour où on a « paru » on ne s'appartient plus. On est auteur. On appartient à la foule dont peut-être le rire imbécile va déchirer la trame subtilement tissée de vos rêves. M. de Montesquiou savait d'avance

ce qui l'attendait. Il s'est exposé à la malveillance des gens de lettres qui considèrent la littérature comme un monopole, à la critique parfois si désobligeante des critiques pontifiants, aux plaisanteries que les petits journaux et une certaine basse presse ne lui ont pas ménagées, aux railleries des jeunes revues et aux dédains des esthètes qui se refusent obstinément à le tenir pour un des leurs. Il a éprouvé quelle difficulté on a aujourd'hui à se faire entendre, et combien on a de peine à se faire prend le au sérieux. Il a eu cette bravoure, — si rare, — qui consiste à braver le ridicule.

Tout cela est excellent pour les lettres. Et il n'est pas douteux qu'il n'en rejaillisse sur le métier d'écrivain une grande considération.

^ Pour mener à bien cette tâche, — la réconciliation de la littérature et des élégances, — il fallait des dons tout à fait particuliers. M. de Montesquiou est très bien doué. Afin qu'on ne m'accuse pas d'un excès de complaisance, et parce qu'aussi bien on ne saurait définir la nature d'esprit d'un écrivain qu'en indiquant ses limites^ j'indiquerai d'abord très rapidement ce qui, du moins à mon avis, fait défaut à M. de Montesr quiou. Ce qu'on désignait jadis par le terme de génie poétique, c'était une faculté exceptionnelle d'être affecté par le spectacle de la vie, une aptitude presque maladive à éprouver la tris-

tesse ou la joie, en un mot à s'émouvoir. Mais c'était là une conception fort grossière. Fi du mélodrame où Margot a pleuré ! Il n'y a ni sourires, ni larmes, ni effusions sentimentales dans les vers de M. de Montesquiou. On s'en passe très bien. Il n'y a pas d'idées, ce qui serait plutôt nuisible. Il' n'y a pas d'images non plus, quoique certains aient voulu réduire le don de poésie à n'être qu'une disposition instinctive à « penser en images ». La phrase est rarement musi- ^ cale. M. de Montesquiou n'a pas le sentiment du . rythme. Des strophes telles que celle-ci :

Les bleuets et cette chicorée .

Sauvage et d'un bleu civilisé Qu'à Wedgwood on dirait décorée En kaolin idéalisé En impondérable pétunsé.

ou cette autre :

Vous qui savez unir à la beauté qu'on pense Devoir suffire seule, une affabilité Qui paraît admirer ce qu'on lui dit, d'avance. D'où le plus humble mot se voit habilité ;

ces strophes témoignent, entre plusieurs choses, que celui qui les a écrites a l'of eille peu sensible à cette cadence qui distingue le langage versifié des simples lignes de prose. 11 est parfois gêné par la rime ;

Et je fuirais jusqu'au rivage candiote Le rire complaisant de la fête idiote .

JaâM

OU par la vulgaire correction : •

La rose de Noël à l'air religieuse , %

Ce qui manque surtout à M. de Montesquiou, c'est le sens artiste. J'entends par là, de façon très générale : le sens de la forme, ce secret qui nous avertit de donner à une idée une expression tout à fait appropriée, ce besoin qui fait qu'on ne se contente que de ce qui est complet, achevé, parfait. Les Alexandrins qui s'attardaient à polir de courtes pièces d'une facture savante et raffinée étaient des artistes. L'orfèvre de la Renaissance, qui au prix d'efforts inouïs, ciselait un pommeau d'épée, était un artiste. M. de Heredia, qui a passé vingt années de sa vie à parfaire un petit recueil de sonnets magnifiques, est un artiste. M. de Montesquiou n'a pas la patience que réclament ces sortes d'ouvrages. Emporté par sa fougue naturelle, il n'a pas le temps de. chercher le mot juste, ou de revenir sur une expression insuffisante. Il dédaigne ce menu travail, qui peut être a plus d'importance qu'il ne croit. Ce sont des défauts. Je ne l'en défends pas. Je me contente de remarquer que parmi les plus grands poètes on n'en citerait pas un chez qui on ne pourrait signaler plusieurs même de ces lacunes.

Ce que M. de Montesquiou possède en propre et ce qu'il ne viendra à l'esprit de personne djî

lui contester, c'est une admirable fertilité. Chacun des deux volumes qu'il a publiés contient environ six mille vers. Et ce ne sont que des fragments. Le chef des odeurs suaves, n'est qu'un « extrait ». Les Chauves-Souris, ne sont « qu'un détail d'une œuvre accomplie en cours d'impression ». Incessamment paraîtra le Par^ cours du rêve aw^oMy^/^/r, poème. Ultérieurement paraîtront les Horteusias bleus, poèmes. Libre à d'autres de prôner Timpuissance comme la plus sûre marque de talent. Je pense au contraire que le premier devoir d'un producteur est de produire. La fécondité d'invention de M. de Montesquiou tient du prodiye. 11 a des ressources de vocabulaire que Victor Hugo lui eût enviées. Les mots viennent sous sa plume avec une abondance incomparable. Il a des trésors d'épithètes, rien que pour un dahlia.

Lavé, glacé, sablé, chiné, Panaché, recouvert, ombré, Onglé, rubanné, marginé,

Avivé, reflété, marbré. Cerné, bordé, frisé, pointé, Eclairé, nuancé, carné, Frisé, liseré, velouté.

Granité, stiié, cocciné.

Il n'est pas moins riche en substantifs :

Aurone, pergulaire, ananas, amalgames ; Bigarade, kus-kus, néroli, tournesol.

Origans, orviétans, orpiments, orcanètes ;

dfii&i

Miroane, axonge, alcoolats, spermaceti ; Mucilages, glycérolés et savonnettes, Vin de lys, lait de rose, étalé, bu, senti.

Ou si vous préférez :

Phlox, Mélacocarpus, Pentsemon, Ixia.

Agave, Schizanthus, Thlaspi, Collinsia, Epacris, Ixora, Brachicome, Rhodanthe, Gentrenthus, Areca, Tegetes, Muscaris, Messenbrianlhemum et Strutiopteris, ^rthurium, Rhapis, Arecas et Limmanthe.

Cocos, etc., etc.

Ces mots s'appellent l'un l'autre, en dépit de tout contenu intellectuel, rien que par la similitude des syllabes et par une sorte de mystérieuse aimantation :

...Temporaire Temporelle — quel lé ?

Température tempérée . . .

Le réséda réside, Vœillet est un œil, et le papillon est pape... Grâce à ces ressources qu'on peut justement appeler étonnantes, M. de Montesquiou réalise des merveilles d'exécution. Il fait, sans se gêner, vingt-cinq strophes sur un pétale de rose ou trente sur une aile de papillon. Il décrit tous les êtres de la création et tous. les objets de l'art. Il décrit sans se lasser. Ce qu'il n'a pas encore décrit, il le décrira. Il décrira ce qu'on n'a jamais décrit. Il ne s'arrêtera pas devant l'indescriptible. Il relève directement de l'école de Delille, mais il dépasse sQU

maître. Celui-ci, vers la fin de sa vie, passait en revue l'œuvre accomplie, et il nombrait, non sans une légitime fierté, les objets sur lesquels il s'était exercé avec succès : quinze pièces sur le café, douze sur le thé, dix-sept chevaux, onze chiens, trois chameaux, quatre jeux d'échecs, deux de tric-trac, quarante-cinq couchers de soleil, et des aurores à ne les plus compter- M. de Montesquiou a de même des cygnes fet des paons, des dahlias et des hortensias, dix pièces sur le roi de Bavière, trois sur Trianon, dix papillons, trois gentianes, des violettes, des orchidées et des roses à ne plus les compter, roses, roseraies, rosaires, rosaces, Rose,Rosinettà, roserie, rosier, rosario... Et nous ne sommes qu'au commencement ! Oronte n'avait fait qu'un sonnet.

L'auteur des Chauves-Souris est en possession de tout dire. Mais c'est, une nécessité que notre imagination reçoive son empreinte du milieu où nous avons vécu et des objets qui nous sont familiers. Un bourgeois a un autre horizon qu'un gentilhomme. Les thèmes de la poésie de M. de Montesquiou sont éminemment distingués. En peinture, il célèbre Whistler, Burne Jones, Botticelli et M. Paul Helleu. En musique', Wagner. Il est passionné de japonisme. Foukousas et Kakémpnos lui plaisent. Il parle en bons termes de l'art de Kiriu-Kocho-Kouaïcha. Il a des buires aussi et un bel assortiment de verres de Venise. Telle

pièce est interprétée d'un plat en porcelaine de Copenhague, M. Heillman pinxit. On sent qu'on est en belle compagnie.

M. de Montesquiou est baudelairien, cela va sans dire. Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne prend à Baudelaire que ce que les convenances permettent de lui emprunter. Il écarte soigneusement le vase d'impureté. Son vers n'alarme jamais la pudeur. Curieux, il n'a pas de curiosités malsaines. Son attention est sollicitée par d'autres problèmes. Il se demande par exemple comment il se fait que, dans la dynastie des Napoléons, ceux qui portaient des numéros impairs ont pu. arriver au trône, Napoléon I^r, Napoléon III, tandis que ceux qui avaient des numéros pairs ont été écartés du trône. A cela sans doute il y a une raison, puisque le hasard n'existe pas. Mais cette raison, qui pourra nous la dire? Il a pour la Lune un culte superstitieux. Certaines anomalies le déroutent, comme par exemple de voir : un bleuet rose. Mais quoi ? Ne faudrait-il pas dire alors un roset et un bleuose ? Le mauve le plonge dans une sorte de stupeur :

Dirai-je tout ce que j'entends

Dans la sonorité de mauve.

Et que j'y vois en même temps ?

Il remarque que dans le dissyllabe oiseau sont contenues les cinq voyelles. Ces préoccupations

ne sont pas de celles par où se traduit habituellement la perversité de l'âme. Et de même les conseils que donne M. de Montesquieu à ses lecteurs sont tout à fait acceptables. Il nous dit : « Aimons les hortensias ! » Au fait pourquoi n'aimerions-nous pas les hortensias?

Voici un dernier trait que je me reprocherais de ne pas noter dans les poésies de M. de Montesquiou. Ce qui caractérise toutes les récentes modes artistiques et littéraires, c'est qu'elles ont pour dogme fondamental la croyance aux mérites de l'obscurité. « On n'écrit que pour être entendu », disait La Bruyère, Nous avons changé tout cela. Si c'était pour qu'on vous comprît, quel besoin aviez-vous d'écrire ? C'est ici que M. de Montesquiou s'est heurté à une sérieuse difficulté. Il n'avait pas l'esprit naturellement obscur. Sa pente allait vers la simplicité. La platitude aurait été plutôt pour lui l'écueiLII lui a fallu travailler afin de réagir. Il a fait effort. Il a piqué son style de mots rares. Il a contourné et tortillé la phrase. « Obscurcissez ! » disait ce rhéteur à ses élèves. Quoi qu'il fasse, il arrive que sous les fioritures et les colifichets reparaisse l'honnête transparence du style. Tout de même, on lui tient compte de l'intention. Poussée à ce degré, la bonne volonté n'est pas seulement un mérite littéraire, elle prend une signification morale. C'est une vertu.

On voit sans doute maintenant quel est à notre avis le sens de la tentative de M. de Montesquiou et pourquoi il nous a paru qu'elle ne devait pas passer inaperçue. D'autres, livres paraissent tous les jours, qui ne sont guère meilleurs et qui sont à peine moins prétentieux que les siens. On, n'en parle pas. Mais c'est qu'ils n'ont pas d importance au point de vue social. Assez de fois Paristocratie nous a affligés par des spectacles que nous déplorions. On préviendrait le retour de ces folies regrettables si on arrivait à répandre le goût des jeux littéraires parmi les personnes inoccupées. M. de Montesquiou y travaille. Il a élevé la littérature à la dignité d'un sport.

Janvier 1894.

M. MAURICE M^TERLINCK

Il y a trois ans qu'on a révélé Maeterlinck à la France. On Ta fait avec renfort de grands mots, de grandes épithètes et de grands gestes, comme c'est la coutume, et selon le rituel usité en ces sortes de cérémonies. On a humilié devant lui les gloires les plus hautes de la littérature de tous les temps. On ne pouvait lui rendre un plus mauvais service ; et on ne s'y serait pas pris autrement si on avait voulu écraser sous des comparaisons trop dangereuses cette réputation naissante. Mais souvent la perfidie ne serait pas si habile que l'enthousiasme n'est maladroit. Cela nous avait indisposés contre l'écrivain belge ; quoique en somme, un écrivain ne soit pas responsable d'excès de zèle dont il pourrait devenir la victime. Nous lui en voulions aussi de s'appeler Maeterlinck quand il est si facile de s'appeler Dubois. Mais peut-être cela est-il moins facile en Belgique qu'en France.

M. Maeterlinck a trente ans. Ceux qui le connaissent disent qu'il est modeste, un peu étonné et gêné du bruit qui se fait autour de lui. Il est à coup sûr très laborieux, sincèrement épris d'art. Parmi les lectures qu'il a faites, quelques-unes l'ont impressionné vivement : et il s'en est "beaucoup souvenu. De même il est pénétré par les tendances de la musique nouvelle. En dépit de ces réminiscences, et malgré ces influences qu'il subit à la manière des jeunes gens qui commencent toujours par imiter quelqu'un, son œuvre est bien à lui ; c'est l'œuvre d'un poète, -*d'uri poète qui se trompe.

C'est à propos de la Princesse Maieîne, que ceux qui nous annonçaient Maeterlinck ont dit : Faites attention, Parisiens, c'est du Shakespeare I Ils avaient raison. Cela est du Shakespeare, d'autant que cela est fait avec des lambeaux de Shakespeare. Il s'agit d'une jeune princesse, étranglée par une reine jalouse, sojis les yeux d'un roi presque dément. Hamlet et la terrasse d'Elseneur, lady Macbeth et le meurtre de Duncan, le roi Lear, la lande déserte, la tempête, les rires du fou, les lamentations du vieux roi sur le cadavre de Cordelia ; l'auteur de la Princesse Maleine avait combiné toutes ces horreurs, et il en avait ajouté. C'est à peu près le système d'après lequel les dramatistes de la fin du dixhuitième siècle imitaient Racine. Ils reprenaient

M. MAUfllGE M^TSRLINGK S2Q

les situatidns de son théâtre en les affadissant. M. Maeterlinck transposait le drame shakespearien en l'assombrissant.

. \J Intruse et lés Aveugles sont d'une note beaucoup plus personnelle, encore que l'auteur s'y soit beaucoup inspiré d'Edgar Poe,

Dans Y Intruse nous voyons ou, — comme il est dit dans les indications scénitjues de ce théâtre, — nous « découvrons » dans une salle sombre d'un vieux château plusieurs personnes assises autour d'une table : l'aïeul, qui est aveugle, le père, l'oncle, les trois filles. Dans la pièce voisine, une jeune femme est malade. Une autre personne doit venir; elle ne vient pas. Pourtant dans le parc les arbres tremblent un peu, comme s'ils avaient été frôlés ; les rossignoU se taisent, les cygnes s'apeurent comme si quelqu'un avait passé près de l'étang ; la porte s'ouvre comme si elle avait été poussée ; on entend aussi le bruit d'une faux qu'on aiguise ; puis c'est comme si quelque visiteuse invisible marchait doucement, s'asseyait à la table, se levait, se dirigeait vers la porte de la chambre voisine... Maintenant cette porte s'ouvre et sur le seuil une sœur de charité paraît et fait le signe de la croix pour annoncer la mort de la femme... Ce drame n'est pour le fond que la mise en œuvre de ces métaphores du langage 'populaire, etqu'onretro^ve, je pense, dans le langage de tous les peuples : « Un vent

de mort a passé... La mortafrappé à la porte... La mort est entrée dans cette maison. » L'effet de terreur est obtenu grâce à la succession de petites phrases haletantes, haletantes comme la peur, et dont chacune est répétée plusieurs fois.

Le procédé employé dans les Aveugles est exactement le même. Mais le drame a plus de portée, parce qu'il est la traduction sous forme scénique d'une idée de philosophie. Dans une forêt un vieux prêtre est assis ; sa face est livide; ses mains sont rigidement jointes sur les cuisses. A quelque distance, des aveugles, hommes et femmes, sont assis. Ils s'effraient parce qu'ils n'entendent plus la voix du prêtre qui les a conduits jusqu'à cet endroit. Des heures se passent; et enfin l'un des aveugles, ayant fait quelques pas, se heurte contre le prêtre et s'aperçoit qu'il est mort. Tous se désespèrent; car maintenant nul ne viendra à leur secours et il leur faudra mourir dans cette forêt... C'est ainsi. L'humanité aveugle allait guidée par la Religion. Mais la Religion est morte. Et les hommes ne savent plus que se lamenter dans les ténèbres.

Pour ce qui est des Sept princesses^ les dévots eux-mêmes confessent qu'ils n'y peuvent découvrir aucun sens appréciable. Tout ce que j'en puis dire, après l'avoir lu, est que c'est un mince volume édité à BruxelleSj chez Lacomblez.

Le drame de Pelleas et Mé/isande est absolument clair, sauf quelques gentillesses de détail. A cause de cela, il amènera beaucoup de lecteurs à M. Maeterlinck, et surtout parce que c'est une histoire d'amour.

Un décor de légende : château gothique, parc aux grands arbres, forêt près de la mer... En chassant le sanglier, Golaud, petit-fils d'Arkel, le vieux roi d'AUemonde, s'était égaré dans la forêt. Il rencontra une jeune fille, Mélisande, qui pleurait au bord d'une fontaine. Il l'emmena au château et il l'épousa, quoiqu'il eût déjà plus de quarante ans et des cheveux gris auprès des tempes. Et Mélisande se laissa emmener, et elle se laissa épouser. Mais au château elle vit le demi-frère de Golaud, le jeune Pelléas. Et celui-ci, lui ayant dit qu'il était sur le point de partir, Mélisande se sentit toute triste : « Oh ! pourquoi partezvous ? »

Bientôt Mélisande avoue à son mari qu'elle n'est pasheureuse. Elle ne saurait dire pourquoi; elle ne se plaint de rien ni de personne, mais pourtant elle ne se sent pas heureuse... Elle dit aussi qu'elle a perdu l'anneau que Golaud lui avait donné le jour des noces. Golaud l'envoie rechercher cet anneau tout de suite et bien qu'il soit nuit noire; il l'envoie avec Pelléas. A quelque temps de là, comme Pelléas et Mélisande étaient rçstés seuls dans l'ombre, le petit Yniôld,

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fils de la première femme de Golaud, en approchant la lampe des yeux de Mélisande, vît que Mélisande avait pleuré — et ayant approché la l^mpe des yeux de Pelléas, il vit que Pelléas avait pleuré pareillement. Une autre fois Mélisande était à la fenêtre de la tour, occupée à peigner ses cheveux, quand elle vit passer Pelléas. Et comme elle se penchait vers lui, sa chevelure se répandit et, du haut de la tour, inonda le jeune homme : « Toute ta chevelure, Mélisande, toute ta chevelure est tombée de la tourl... Je les tiens dans les mains, je les tiens dans la bouche... Je les tiens dans ks bras, je Içi^ mets autour de mon cou... Je n'ouvrirai plus les mains cette nuit... ^

Cependant Golaud a surpris Pelléas et Mélisande. La jalousie entre dans son cœur. Il veut savoir. Il interroge le petit Yniold. U le lève dans ses bras jusqu'à la hauteur de la fenêtre de Mélisapde, et le force à regarder si Pelléas s'y trouve et ce qu'ils font. Ils sont debout l'un près de l'autre ; ils ne se parlent pas ; ils ne se regardent pas ; ils regardent tous deux du côté de la lumière. « Ils ne ferment jamais les yeux » dit l'enfant, et voici qu'il est pris de terreur : « Je n'ose plus regarder, petit père, laisse-moi descendre!».. Ohl ohl je vais crier, petit père. i.aisse-*moi descendre, laisse-moi descendre ! » Car il est des choses qu'un enfant ne doit

M. MAURICE MiETERLINCK 333

point voir ; et, se servir de Tinnocence pour découvrir la faute, c'est œuvre d'enfer. — La rage au cœur, Golaud retourne auprès de la jeune femme ; il la jette à .terre, il la traîne par les cheveux. Il est plus d'à moitié fou. A mesure que ses soupçons grandissent et se précisant, la candeur du regard de Mélisande c'est l'abtme où sombre sa raison. « Voyez, dit-il, je ris déjà comme un vieillard. » Et le vieil Arkel, témoin de cette scène :

Si j'étais Dieu, — j'aurais pitié — du cœur des hommes.

.Dans le parc, la nuit, auprès de la- fontaine, Mélisande est venue au rendez-vous de Pelléas. Ils se disent qu'ils s'aiment, et ils s'aperçoivent qu'ils se le disent pour la première fois. « Je ne savais pas que tu étais si belle, dit Pelléas... Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau avant toi... J'étais inquiet, je cherchais partout dans la maison... je cherchais partout dans la campagne.,. Et je ne trouvais pas la beauté... Et maintenant je l'ai trouvée I... je l'ai trouvée... Je ne crois pas qu'il y ait sur la terre ime femme plus belle... » La mort est tout près. Golauâ est caché dans l'ombre. Il tue Pelléas et se lance à la poursuite de Mélisande. Mélisande va mourir. Sur son lit de mort son mari se penche, pris d'une fureur de savoir, de savoir la vérité et si elle a été la maîtresse de Pelléas. Mais l'âme de la jeune femme est déjà

trop loin pour entendre... Avant de mourir Méli— sande a enfanté. « Venez, dit le vieil Arkel, il ne faut pas que l'enfant reste ici dans cette chambre. Il faut qu'il vive maintenant à sa place. C'est autour de la pauvre petite... »

On a dit : C'est Arnolphe, Horace et Agnès.

On a justement dit. Ce sont eux et c'en est beaucoup d'autres. C'est V Ecole des femmes dans le cadre d'un opéra de Wagner. C'est une forme archaïque et neuve d'un drame éternellement humain et que nous ne nous lassons pas d'entendre conter. Golaud a passé l'âge des foUes; il est prudent et sage. Il sait que de graves intérêts reposent sur lui. Il est à la veille de conclure une union qui rétablira la paix entre deux peuples. Mais il rencontre sur sa route une petite fille qui pleure avec de beaux yeux. Et il n'en faut pas davantage... Pelléas s'en allait quitter le château. Et par là bien des malheurs eussent été évités. Mais ceux qui l'entouraient, gens d'expérience, l'ont retenu. Car la destinée ne permet pas qu'on échappe aux pièges qu'elle a savamment préparés...

Qui est Mélisande et d'où vient-elle? Nul ne le sait et elle-même n'en sait rien. Cela d'ailleurs n'importe pas. Elle est une femme, sœur de toutes les autres. Elle doit tout à son mari qui lui a sauvé la vie, qui Ta faite riche et princesse. Mais auprès de lui elle ne se sent pas heureuse. Or on n'a pas besoin d'être princesse, ni riche, ni même de

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vivre ; maison a besoin de vivre heureuse. Et donc dès qu'elle aperçoit briller le bonheur, elle va de ce côté, instinctivement, comme le regard va vers la lumière. Elle ne se défend pas. Elle est sans remords comme elle est sans crainte. Faitelle mal ou si elle fait bien? Mais les enfants savent-ils ce qu'ils font ? Elle trompe son mari ; car si la chair n'a pas failli, la trahison reste la même. Et pourtant l'innocence de ses yeux, de ces yeux qui donneraient à Dieu des leçons d'innocence, n'est que le reflet de son âme innocente. Elle est cruelle, A son mari, qui demande si elle a aimé Pelléas,elle répond ; «Je l'ai aimé. » Elle est douce. Elle pardonne à Golaud qui l'a frappée d'une blessure mortelle. C'est une toute petite blessure, visible à peine sous le sein gauche. Un oiseau n'en serait pas mort. Mais elle, Mélisande, va en mourir. Si petite que soit cette blessure, elle est assez grande pour que son âme y passe tout entière. Mélisande n'a presque pas d'âme. C'est un petit être d'instinct, né pour aimer, pour souffrir, en faisant souffrir, et pour léguer après elle ce même pouvoir de souffrir où les hommes, nés de la femme, se reconnaissent à travers les siècles.

On voit quelle signification se dégage de ce drame et sans qu'il y faille faire beaucoup d'affaire. Mais le symbole? ou plutôt les symboles? Car il n'est ici ni une scène ni un coin de scène dont on

n'eu puisse faire lever tout un vol. Tout est symbole en un drame symbolique. Pas un mot où Iç symbole ne s'embusque, et pas ime virgule derrière laquelle Une nous guette. Les servantes que nous avons vues au début occupées à laver le seuil du château; la forêt où Golaud s'égare; Ja couronne que Mélisande a perdue, l'anneau qu*a perdu Mélisande — elle perd beaucoup de choses sur les grands chemins cette Mélisande — ; les cheveux de Mélisande, ces cheveux qui vivent çt qui aiment, ces cheveux longs le long desquels Pelléas fait monter des baisers; la grotte où il y . a des stalactites qui ressemblent à des hommes' et les épaves de grands naufrages; et les souterrains du château minés par des eau^ mortes, et tout le reste, ce sont autant de symboles... Si je ne vous les explique pas, ce n'est pas pour la* raison que vous pourriez croire... Mais l'avantage du symbole, et ce par quoi il se distingue des images précises aux contours arrêtés, c'est qu'il se prête à plusieurs interprétations; ou plutôtj^ c'est qu'il offre en ses contours noyés un cadre libre que la fantaisiq de chacun peut remplir à * son gré. Et c'est aussi qu'entre ces symboles il en est apparemment qui ne symbolisent rien du tout. Ce ne sont pas les moins précieux. Il y a des choses charmantes, il y en a (le délicieuses et de pénétrantes qui ne veulent rien dire. Les refrains des vieilles chaiisons ne veulent rien dire

M. MAURICE M^TERLINCK 237

et ils nous bercent doucement. Une couleur, un soti ne veulent riea dire. Le sourire de la Nature est sans pensée. Et le sourire de la fènlme, ce ti'est bien souvent que dfeux lèvres (jui sourient; tout de même il descend en nous plus profondément que des mots ne feraient pas...

Que si nous voulons maintenant nous rendre compte du sens et de la portée de la tentative de M. Maeterlinck, il n^est besoin que de procéder par comparaison. Rappelez-vous quelle direction ont suivie lés lettres en ces derniers temps, et ce qu^on a appelé : littérature d^analyse, écriture artiste, document, détermination par le milieu. La littérature tendait de plus en plus à devenir un instru-. meiit de recherché quasiment scientifique : elle procédait à coups d'analyses subtiles et d'observations minutieuses ; jalouse d'éviter ce qui est banal et vague, et qui, par suite, n'est pas instructif, elle s'attachait de préférence aux cas particuliers. Les réalités lui semblaient d'autant plus intéressantes qu'elles étaient plus individuelles. La littérature de M. Maeterlinck est un essai de réponse à toutes ces prétentions delà littérature.

Je recommande aux romanciers psychologues ce mot du vieil Arkel parlant de Mé lisande : « C'était un petit être mystérieux, comme tout le monde... » D^ même un personnage' des Aveugles songeant à l'humanité tout entière: «Nous ne nous sommes jamais vus. les uns les autres. Nous nousinterro-

rjeons et nous nous répondons; nous vivons ensemble, nous sommes toujours ensemble, mais nous ne savons pas ce que nous sommes. » Hélas I disait Fantasio, c'est tout un monde que chacun porte en lui ! un monde ignoré qui naît et qui meurt en silence ! Quelle solitude que tous ces corps humains !... M. Maeterlinck est très pénétré par le sentiment du mystère de chaque créature, chacune d'elles étant régie par toute sorte d'influences lointaines et chacun de nos actes ayant dans l'inexpliqué d'obscures racines. Comme il est en nous, le mystère est autour de nous ; et nous y baignons comme dans notre atmosphère naturelle. Car nous ne percevons de la réalité qu'une partie infiniment petite. Nos sens sont grossiers. L'invisible excède de beaucoup ce qui est visible pour nous ; il le déborde de toutes parts. Et sans doute entre le monde invisible et

notre monde il v a d'intimes concordances. Mais

elles nous échappent. Nous allons dans les ténèbres vers l'inconnu... De là vient qu'il n'y a pas de sensation que M. Maeterlinck traduise plus souvent que la sensation de la peur. La peur, une sorte d'angoisse fiévreuse, d'agacement des nerfs et de trépidation, tel doit être l'état habituel pour qui sent autour de lui et en lui une nuit si épaisse. . . Et je vous accorderai bien volontiers que dans cette faculté d'être impressionné douloureusement par le mystère devenu comme palpable, il y a

quelque chose de maladif. Un vent de folie souffle de ce côté. « Il y a d'étranges lézardes dans certains murs », dit un personnage de Pelléas et Mélisande, Et de même il y a dans les cervelles de nos jeunes gens des fêlures subtiles.

Afin de rendre cette impression de mystère M. Maeterlink se sert de procédés sommaires qui aCTectent une naïveté de primitifs. C'est ici qu'il fait bon pour lui d'être Belge. Car il ne sait pas bien la langue. 11 la sait à la manière des étrangers à qui manque toujours le sens de la tradition. Il a des provincialismes, un je ne sais quoi de lent et de gêné dans Tallure, des maladresses et des gaucheries. Faute de trouver le mot juste il s'y reprend à plusieurs fois. C'est de l'écriture tremblée.

Ce quelque chose de sommaire et d'indéterminé on le trouve dans toute l'œuvre de M.Mœterlinck, dans la façon dont il nous présente ses personnages et dont il les fait parler. Le temps ni le lieu ne sont fixés. Cela se passe à une date quelconque, il n'importe laquelle, à dix siècles prés ; c'est en dehors de Thistoire. Le paysage est indiqué à grands traits, sans qu'on tienne compte des détails du dessin et des accidents de la couleur, réduit à ses lignes essentielles, présenté par larges plans d'ombre et de lumière. Comme la nature, l'humanité est ici réduite à ses traits les plus généraux. Les personnages y sont dépouil-

lés de tout caractère individuel, de tout ce qui fait que chacun de nous dilTère de chacun de se§ semblables ; ils n'ont pad de caractère ; ils sont « un vieillard », un «jeune homme », une «jeune femm e . » Que s'il leur arrive d'exprimer sur la vie quelque idée particulière, ils s'y montrent très malhabiles. « J'ai toujours vu, dit le sage Arkel, que tout être jeune et beau créait autour de lui des événements beaux, jeunes et heureux » (I) Et ailleurs : « Peut-être étais-tu de celles qui sont malheureuses sans le savoir... et celles-là sont les plus malheureuses. » (! !) Il y a fréquemment dans le dialogue de ces naïvetés qui prouvent assez que M. Maeterlinck est peu doué du sens de l'observation et qu'il est un médiocre penseur. Et d'autres fois des mots y éclatent qui peut-être n'enferment pas une idée très sûre, mais qui rémuent et qui troublent.

Plus de sensibilié et plus d'imagination que de* pemsée, des idées très générales traduites en symboles, à coup sûr c'est de la poésie...

Mais il y a un art dont ceci est justement la caractéristique ; inhabile à traduire les idées, il ne peut exprimer que les émotions les plus gêné raies dans ce qu'elles ont de moins précis, il les évoque plus qu'il ne les exprime, il agit sur la sensibilité qu'il remué, sur les nerfs qu'il tend au point de les rendre malades, il résonne dans le fond mystérieux de notre être : c'est la musique.

M. MAURICE MiETEKLINGK 241

Les écrivains de l'école de Gautier et ceux de '~> Técole parnassienne s'efforçaient de rapprocher la \ prose et les vers de la peinture. Ce fut une brillante erreur.

Nous assistons à une tentative pour rapprocher la littérature de la musique.

C'est une erreur charmante.

Mai 1893.

Voilà un peu moins de deux ans que le nom de M. Gabriel d'Annunzio fut prononcé chez nous pour la première fois. Aujourd'hui le jeune romancier est aussi connu en France et il y est moins con« testé qu'en Italie. Cette rapide et brillante fortune s^explique par bien des causes. D'abopd Tœuvrd de M. d'Annunzio vient à son heure. Ce « latin» nous arrive au moment où nous commençons à nous fatiguer de ce* qu'on appelle d'un mot et en bloc: les littératures du Nord. La lassitude a déjà succédé à l'engouement. Nous nous tournons vers ceux qui sont .du Midi. Nous soupirons après une ^renaissance latine». Il tious semble que M. d'Annunzio peut être l'un des ouvriers de cette renaissance. —Puis il a eu la bonne fortune de trouver un traducteur coimme on n'en re n contre guère.' Ce sont des merveilles que ces traductions de M. Georges Hérelle, si fidèles et en même

temps d'une allure si libre, écrites dans une langue simple, vigoureuse, imagée. Ces romans traduits sont parmi les mieux écrits entre les romans français d'aujourd'hui. — Enfin M. Gabriel d'Annunzio a trouvé en France un introducteur inconci— parable. Comme naguère il nous avait révélé le roman russe, M. de Vogué vient de nous donner sur l'ensemble de l'œuvre poétique et romanesque de G. d'Annunzio une étude magistrale. Il faut avouer que ce d'Annunzio a toutes les chances. Grâce à ce concours de circonstances heureuses, il est passé chez nous auteur à la mode. Il intéresse les lettrés. Il passionne les mondains. Le snobisme le guette.

Je laisserai de côté tout ce qui concerne la biographie de M. d'Annunzio. Il nous suffit de savoir qu'il se fit connaître de très bonne heure par des vers d'une excessive hardiesse, qu'il mena pendant plusieurs années une vie tumultueuse où les succès littéraires ne furent pas les plus retentissants, qu'il vit aujourd'hui retiré dans ses terres de la province de Chieti, uniquement occupé de son rêve d'art, — et qu'il a trente ans. Je négligerai de même l'œuvre du poète. Je ne m'occuperai que des romans qui ont fait connaître chez nous M. d'Annunzio. Il a publié, outre un certain nombre de nouvelles, il Placer e (1889), traduit en français sous le titre de V Enfant de volupté^ r Innocente (1892) paru chez nous sous le titre de

M, GABRIEL d'aNNUNZIO 245

r Intrus^ et Tr ion fo délia Morte (1894). Ces trois romans forment le cycle des « romans de la rose». Ce sont histoires de chair et de volupté. Pour faire suite et contraste, d'Annunzio nous promet trois «romans du lys »: les Vierges aux rocherSy la Grâce^ r Annonciation. Don Juan se convertit.

Ces romans nous fournissent l'occasion, d'examiner une question qui à l'heure actuelle est très débattue : celle du « libre échange intellectuel » qui tend à s'établir entre les différentes nations de l'Europe. Les communications devenant chaque jour plus faciles, la connaissance des langues se vulgarisant, la vie se mêlant, les littératures aussi se mêlent, se fondent et se pénètrent. Est-ce un danger? Et faut-il craindre que par suite de ces infiltrations venues de l'extérieur chaque littérature ne risque de perdre son originalité ? Pour ma part je ne le pense pas. Les empreintes de la race et de la tradition sont trop profondément marquées sur l'esprit de chaque peuple, pour qu'elles puissent s'efTacer au contact des idées étrangères. Ces échanges ne sont que source de richesse, élément de fécondité. C'est ce que prouve, par un frappant exemple, l'œuvre d'Annunzio. Celui-ci en effet a subi toutes les influences qui ont dominé en ces derniers vingt ans, et il s'y est prêté. Nous allons suivre à travers ses

livres tous les courants littéraires et artistiques qui venus d'un point ou d'un autre se sont fait sentir à toute l'Europe.

Le réalisipe. — Parmi les premières «nouvelles » que publia d'Annunzio telles histoires brutales, violentes et moroses, sont d'un bon éleva et d'uD disciple, fidèle de notre Maupassant. La Huche expose la rivalité de deux frères dont l'un est infirme. Un jour qu'il s'est penché pour prendre du pain dans une huche, l'autre lui referme le couvercle sur |a tète, et pèse de toute sa force jus- , qu'à ce que le corps pende inanimé. Ua martyr est l'histoire d'un pauvre diable de matelot qui au début d'une traversée s'aperçoit qu'il a au cou un bobo. Le bobo enfle, grandit, menace ; les camarades jugent qu'une incision est nécessaire; ils ' charcutent le malheureux avec une sottise barbare jusqu'à ce que mort s'en suive. Les Sequins sont Un drame d'avidité et d'ignominie. Ce sont là 'de courts récits et qui n*ont d intérêt que parce qu'ils nous indiquent une tendance de l'esprit de l'écrivain. La grande nouvelle intitulée Episcopo et €''■ a par elle-même de la valeur. D'Annunzio y étudie un de ces caractères faibles destinés à subir toujours la domination d'autrui. Son Giovanni Episcopo est une de ces loques d'humanité comme les écrivains réalistes aiment à nous en montrer. Pour faire vivre a nos "y^ux la femme à laquelle l'infortuné a lié son sort, l'impure Gine-

M. GABRIEL d'aNNL'NZIO 247

vra, d'Annunzio a trouvé des touche«i puissantes: « Des hommes qui venaient à notre rencontre se € retournèrent deux ou troii fois pour la regarde der, et ils avaient dans les yeux le même éclair. « C'était toujours, toujours la même chose quand « elle passait à travers la foule comme en un sillon « d'impureté. Il me sembla qu'autour de nous « cette impureté souillait l'atmosphère. lime sem- « bla que tout le monde convoitait cette femme « et jugeait facile de l'obtenir et avait la même « image obscène fichée dans le cerveau. » Ne voilà-t-il pas une statue vivante de FImpudicité modelée en pleine chair ? ' — Il faut insister sur ce « réalisme » de M. d'Ânnunzio. Car ce n'est pas sous cet aspect qu'on s'est accoutumé chez nous à envisager son talent. C'en est pourtant l'un des éléments constitutifs. Dans le Triomphe de la Mort une des parties les plus saisissantes est celle qui est intitulée :« la Maison paternelle. » C'est un tableau de maître peintre réaliste. Le goût de la psychologie. — C'est M. Paul Bourget qui nous a rendu le souci des choses de Tâme. D'Annunzio a beaucoup pratiqué l'auteur des Essais de psychologie et celui de Mensonges. Tel de ses romans n'est qu'une longue enquête psychologique. Ses personnages, si dominés qu'ils soient par les sens, ne sont pas tellement absorbés dans la matière que chez eux la vie intellectuelle ne soit très développée. Ils sont curieux

des phénomènes intérieurs ; ils s'analysent, ils s'étudient et ils étudient les autres ; ils raffinent sur leurs sentiments; tant qu'enfin ils s'embrouillent dans leurs analyses, s'embarrassent dans leurs déductions, et arrivent à n'y plus rien comprendre... ce qui est le dernier mot et VeSort suprême de la clairvoyance psychologique.

Le baudelairisme. — On entend par là cette perversion qui consiste à mêler le catholicisme avec la débauche, et à raviver la sensualité par le ragoût de Témotion religieuse. Cette tendance est l'une des plus désobligeantes qui soient. Elle est commune à la plupart de nos jeunes poètes. On la retrouve en plus d'un passage des livres d'Annunzio. La chambre, témoin des exploits amoureux d'André Spérelli « était religieuse comme une chapelle »; et son ingénieux propriétaireyavaità dessein multiplié lesimages pieuses, ornements d'église, tentures et chasubles. Tullio Hermil avant de redevenir le mari de Juliane essaie de se persuader qu'elle est en réalité, comme il l'appelle, sa « sœur », afin de donner à la reprise de leurs amours le charme supérieur de l'inceste. Rien de tout cela n'est très joli. Mais c'est qu'en effet les éléments qui ont concouru à former ce talent très complexe ne sont pas tous de même valeur.

L'évangélisme russe. — D'Annunzio est un fervent admirateur de Tolstoï. C'est à partir de

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r Intrus qu il subit Tinfluence des romanciers russes. Ce livre en est directement inspiré. On y retrouve les principales idées qui, venues de làbas, ont pénétré toute la littérature européenne et chez nous ont renouvelé le roman. C'est par exemple l'idée de la bonté de la souffrance et de sa valeur d'expiation. Ou c'est encore cette idée qu'il faut humilier la raison, et choisir pour se guider dans la vie, l'exemple des plus simples entre les hommes. Jean de Scordio, le paysan sublime, fait pendant à Platon Karataïeff. Il est père de quatorze enfants; ils l'ont abandonné, tous les quatorze, et il ne lésa pas maudits. Quand Tullio vient lui demander d'être le parrain de l'enfant de Juliane, il le trouve en train d'ensemencer son champ. Jean de Scordio forme ce souhait ; « Puisse cet enfant être aussi bon que le pain qu'on fera avec le blé qui poussera dans ce sillon ! » Cela est solennel, et un peu niais, ainsi qu'il convient.

En philosophie d'Annunzio va jusqu'aux théories de Nietzsche ; en peinture il est préraphaélite ; en musique il est wagnérien. Doué d'une intelligence très compréhensive et d'une remarquable faculté d'assimilation, il est parmi les écrivains de l'Europe d'aujourd'hui l'un des plus cosmopolites.

Et il est profondément Italien. Il aime la terre italienne. Il y tient par de profondes et de subti-

«HMMMMflaaiMBÉlMHMMMBMMMMMMV* '

les racines. II sent en lui l'âme de la race. Il se plaît à la retrouver, cette âme dîlTuse, dans les chants rustiques, dans les traditions qui se perpétuent parmi les gens des campagnei, dans les coutumes, qui, depuis le temps du paganisme, n'ont presque pas changé. Surtout il aime à se représenter comment cet instinct national s'est

' développé, épadoui dans la littérature et dans l'art. Il se reporte en imagination àl'époque de la Renaissance. Il s'eiTorce d'en restituer en lui les

■ merveilles. Il se fait le contemporain des grands seigneurs lettrés, des artistes et des fameuses courtisanes. Or, on sait ce qui appartient en propre à l'Italie dans le mouvement de la civilisation moderne et dans le développement de l'art. Son interprétation de la beauté diffère de celle que nous ont laissée les Grecs. Tandis que ta beauté grecque'est faite surtout d'harmonie et qu'on y

. voit l'âme transparaître, la beauté dans l'art italien doit plus à la matière, tient davantage aux attache!) du corps et ne se sépare pas de la Volupté. Plastique et voluptueuse, telle est bien l'imagination de M. d'Annunzio. Chez lui toutes les scènes s'arrangent en tableaux. Voici une femme à sa toilette : « C'était le matin. Elle se tenait au

j, Bn\i^W nnnr falro ailphor «oa chovoii-r mniilTUc '

M. GABRIEL d'aNNUNZIO • 251

« toile, relevé à demi, d'une vive couleur orangée, « lui mettait au-dessus de la tête la belle frise « noire de sa bordure, dans le style des frises « qui entourent les antiques vases grecs de la « Campanie ; el si elle avait porté autour des « tempes une couronne de narcisses, si elle avait « eu près d'elle une de ces grandes lyres à neuf « cordes, où l'on voit peintes à l'encaustique les « figures d'Apollon et d'un lévrier, elle aurait « certainement eu l'air d'une élève dé l'école de « Mitylène ou d'une poétesse deLesbos, »0n citerait vingt morceaux de ce genre. D'Annuiizio aperçoit la beauté féminine comme le peintre attentif à l'éclat des tons, à la saveur des chairs, ou comme le statuaire amoureux des formes et qui sculpte un marbre de femme couchée, Une figurine de baigneuse. Il a de même, au plus haut degré ce qu'on appelle le « sentiment de la nature ». if associe aux émotions de ses personnages celles qui leur viennent de l'état de l'atmo&phère, de la qualité de l'air, de l'espèce du paysage, de l'heure du jour, cette gra\ité, cette tendresse, cette mélancolie issues des choses et qui en sont comme le retentissement au plus profond de nousmêmes. — On devine ce que sera l'amour dans les livres de ce psychologue qui est en même temps un peintre et un poète. Replacé dans le cadre de la nature, en face de l'éternel attrait de la «Beauté^ il a,era non pas seulement une abs-

traction, idée ou sentiment, mais bien l'amour tout entier, jouissance de nos corps et torture de nos âmes.

On voit maintenant quels éléments se réunissent dans la composition des romans d'Ânnunzîo et comment ceux qui lui viennent de son commerce avec les écrivains étrangers s'y mêlent avec ceux qui sont le fond même du caractère national et de la sensibilité proprement italienne.

Le premier en date de ces romans, l'Enfant de volupté, — trop long, souvent languissant, et dont la conclusion est pour le moins fâcheuse, — a surtout pour intérêt de nous présenter le type déjeune homme que d'Annunzio remettra dans tous ses livres, en ayant sans doute trouvé les principaux traits en lui-même, et en regard deux figures de femmes inoubliables. On connaît assez les types qui de coutume composent le personnel masculin des romans d'amour : le « beau mâle » inconscient et stupide et qui est tout uniment une brute ; le « libertin », celui quipar curiosité, par désœuvrement, par ennui, se fait de l'amour une carrière et chez qui l'habitude de la débauche a tué la possibilité elle-même de l'amour ; « l'intellectuel », l'homme de culture supérieure, fourvoyé dans l'amour et qui y trouve surtout un prétexte à des analyses douloureuses. André Spérelli est, comme tous les professionnels de l'a-

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mour, égoïste et lâche, la volonté ayant chez lui abdiqué devant l'instinct, et le sens esthétique s'étant substitué au sens moral dont on sait qu'il ne joue qu'imparfaitement le rôle. D'où vient qu'il est moins odieux que la plupart de ses confrères et qu'il garde, en dépit de ses pires égarements on ne sait quel charme vainqueur? C'est qu'il aime vraiment, avec une ardeur qui lui refait chaque fois une ingénuité toute neuve. « En lui malgré « toute les corruptions la jeunesse résistait, per- « sistait, métal inaltérable, arôme tenace. Cette « splendeur de jeunesse vraie était sa qualité la plus « précieuse. A la grande flamme de la passion, « tout ce qu'il y avait en lui de faux, d'artificiel, « de vain, se consumait comme sur un bûcher. »Telles sont bien ses excuses, ou telles sont les raisons qui font qu'il conserve quand même un attrait : il a la jeunesse et la passion.

Sans doute on fera quelque jour une séduisante galerie avec les « femmes » de Gabriel d'Annunzio. Voici d'abord Hélène Muti duchesse de Scerni. Au moment où il va la rencontrer, André rêvait d'une de ces courtisanes du xvi* siècle qui « semblent porter sur le visage un voile tissé « par quelque sortilège nocturne. » Sitôt qu'il aperçoit Hélène, il la reconnaît pour la femme de son rêve. Il l'a devinée tout à l'heure pendant que devant lui elle montait l'escalier; le manteau doublé de fourrure neigeuse lui avait glissé

254 , LES JEUKES

autour du buste laissant à découvert les épaules splendides. II est assis à table à cdté d'elle. « Elle avait la voix si insinuante, que cela don* « nait presque la sensation d'une caresse oJiar- € nelle... » Cette grande dame est bien de la. race des courtisanes. « Certaines intonations de sa « voix et de son rire, certains dé ses re^strds <c exhalaient un charme trop aphrodisiaque. JSlIe « dispensait avec trop de facilité la jouissance <c visuelle de ses grâces. Par instants, sous les « yeux de tous , involontairement peut-être, elle « avait un mouvement, une posture, ime expres- « sion qui, dans l'alcôve, aurait fait frissonner un « amant. Quiconque la regardait pouvait lui dé- « rober une étincelle de plaisir, pouvait Tenve— « lopper d'Imaginations impures, pouvait deviner « ses secrètes caresses. Elle paraissait n'avoir « été créée que pour les pratiques d'amour, et « l'air qu'elle respirait était toujours embrasé « des désirs suscités autour d'elle. » Pour faire un cadre à sa beauté somptueuse, le romancier nous la* présente dans le décor d'un grand dîner, dans l'éclat des lu^iières et des cristaux, dans le parfum des fleurs et des chairs, ou bien il nous la montre vêtue de lourdes étoffes, escortée d'admirations, au milieu de la pompe d'une fête comme on en voit dans les tableaux des peintres vénitiens. Le premier soir André lui a dit :

« Vous devez être faite comme la Danaé du

M. GABRIEL d'aNIHUNZIO 255

« Corrège. » Elle ne s'est pas offensée de ce propos. Toute parole qu'on lui adresse ne. saurait être que l'expression d'un désir.

Maria Ferrés par son idéale beauté fait un délicieux contrasta à cette beauté trop charnelle. « Elle avait le visage ovale, peut-être « allongé un peu trop, mais ^i peu que rien, de « cet aristocratique allongement qu'exagéraient ' « volontiers au xv® siècle les artistes chercheurs <( d'élégance. Le$ traits délicats avaient cette « habituelle expression de souffrance et de lassi- « tude qui donne aux Vierges leur charme hu- ' « main dans les bas-reliefs florentins du temps « de Cosme. Une ombre morbide, tendre, pareille « à la .fusion de deux teintes diaphanes, d'un « violet et d'un azur idéalement tendres, enviée ronnait ses yeux, où s'épanouissait un iris « fauve d'ange brun. Ses cheveux lui chargeaient « le front et les tempes comme une lourde cou- « ronne... Rienne surpassait en grâce cette tête « si fine qui semblait peiner sous le fardeau « comme sous un châtiment divin. » Par souci d'artiste et pour les besoins de l'harmonie, d'Annunzio donne à Marie la Siennoise un vêtement d'une étrange couleur dérouille, d'une .couleur de safran passée, indéfinissable, de ces teintes qu'on voit dans les tableaux des Primitifs et dans ceux de Dante-Gabriel Rossetti. Et il assortit à la nuance du vêtemenit la nuance de l'atmosphère.

Le temps où nous apparaît Donna Marie est ce mois de septembre., discret, mystérieux, d^un charme presque féminin. Auprès de cette créature d'élite André éprouve un sentiment de soumission et de dévotion; son souhait serait « de lui obéir... » II répète son nom : Marie! Marie ! et les syllabes lui en semblent infiniment douces. Il songe qu'il serait heureux si elle lui permettait simplement de l'appeler ; Marie ! comme . une sœur. Au fond, toutes les déclarations qu'on adresse à une femme, et de quelques apparences qu'on essaie de les colorer, signifient toujours la même chose. Mais auprès des meilleures on éprouve le besoin de dissimuler par tous les artifices du langage la brutalité de l'aveu. Il est des femmes qui spiritualisent tout ce qui les approche. Donna Marie est l'une d'elles...

Pour avoir créé cette noble et charmante figure, il sera beaucoup pardonné à G. d'Annunzio, — et il lui a été beaucoup écrit. Tout auteur qui traite des choses de l'amour est exposé à recevoir des lettres de femmes qui ne sont pas toutes des détraquées. Ce sont les menus profits du métier. L'auteur de V Enfant de volupté a reçu beaucoup d'épltres féminines venues de France, Elles diffèrent, comme bien on pense, sur plus d'un point; mais il en est un par lequel elles se ressemblent : toutes nos Françaises se déclarent sœurs en Donna Marie, sorellé di Maria Ferrés.

Et peut-être à ces figures d'un dessin très précis préférons-nous ces images plus vagues :

Juliane, Hippolyte. De Juliane on nous dit surtout qu'elle a beaucoup souffert. Hippolyte est moins une femme en particulier qu'elle n'est un symbole de la Femme. Notre imagination se donne carrière. Des souvenirs se réveillent. Des désirs prennent forme. Nous arrêtons à notre gré les traits flottants de ces figures imprécises. Nous y incarnons notre propre rêve.

UEnfant de volupté était une œuvre de jeunesse, d'un charme encore superficiel. Il y a dans V Intrus plus de maturité, plus de réflexion et plus de profondeur. C'est ici deux êtres qui s'aiment et qui se font souffrir. Du coup nous entrons dans la vie, nous sommes dans le plein de la réalité.

En outre, d'Annunzio aborde dans ce livre une des questions qui sont aujourd'hui le plus discutées : la question du pardon. Les moralistes d'il y a vingt ans étaient d'une intransigeance farouche. Pour eux la faute de la femme était sans excuse et devait être sans merci. On ne prenait ni la peine ni le temps de discuter avec la femme coupable ; on avait un moyen simple et catégorique d'en finir avec elle : on la tuait. Nous sommes devenus beaucoup plus humains. Les romanciers dans la Tourmente ou dans la Petite

258 Les JEUPiBd

Paroisse se montrent partisans d'une solution moins brutale. Au théâtre, Fauteur du Pardon prend à son tour le parti de Tindulgénce. C'est sur la notion de notre faiblesse que M. Jules Lemaître établit la théorie du pardon; car le moyen d'être sévères à des fautes qui demain peut-être seront les nôtres ? Et c'est bien par là aussi que sa théorie me semble fausse. Il n'y a à attendre de la faiblesse ni générosité ni bonté, mais rien qu'égoîsme et compromissions. Le par- J don n'est qu'un mot vide de sens si on n'entend pas S dire que le pardon est décerné au nom d'une vertu supérieure. CeuxJà seuls ont le droit d'être indulgents qui sont irréprochables. Pour les autres, leur pardon n'est que complaisance et peut-être complicité...

Aussi bien d'Annunzio ne s'élève pas à ces hauteurs morales. Tullio Hermil s'est repris de goût pour Juliane lorsqu'il découvre que celle-ci Ta trompé. 11 ne veut pas renoncer au plaisir de la possession. Mais en même temps la vue de l'enfant né de la faute lui est intolérable. Que fait-il? Comme dans la nouvelle de Maupassant, il tue « l'innocent », ou il l'aide à mourir. Désormais entre lui et la femme qu'il aime, Tullio ne verra plus se dresser un souvenir trop précis et une image trop gênante. Il est bien évident que le pardon n'est pour rien dans l'affaire. Il n'est que ie nom dont on décore le double instinct, pareil*

M. G^AfiAtfiL D^ANNUN^IO 259

lément bestial, de la jouissance et de la destruc* tîon.

Le Triomphe de la mort est jusqu'ici l'œuvre la plus complète qu'on doive à M. d'Annunzio, celle où il a réalisé son effort le plus vigoureux, où il a rais le plus de pensée et d'art. J'en laisse volontairement de côté certains aspects dont l'étude pourtant ne laisserait pas que d'être intéressante ou curieuse : le roman de mœurs réaliste, la forte idylle en pleine nature, les descriptions. Je ne retiens que l'étude de passion, afin d'en faire ressortir la signification et la portée. Le drame est à deux personnages ; et cette fois d'Annunzio leur a donné un caractère de gêné* ralité tout nouveau. George Aurispa n'est plus seulement l'homme qui cherche dans l'atnour la jouissance immédiate et passagère. De la famille à laquelle il appartient il a reçu par hérédité une âme religieuse. Il transporte dans Tamour ce besoin d'absolu qui est une notion religieuse ou tout au moins métaphysique. 11 est un « ascète sans Dieu ». — Hippolyte a la beauté qui séduit et qui pourtant est imparfaite. Certains traits qui sont lourds, certains détails vulgaires, décèlent je ne sais quoi d'animal. Elle est travaillée par une maladie mystérieuse, attendu que la femme restera toujours l'enfant malade dont a parlé le poète. Tout contribue à nous montrer dans HippO*

lyte l'être inférieur et délicieux, objet pour l'homme de tous les rêves, source de tous les bonheurs, instrument de toutes les déchéances et de toutes les ruines. — Entre cet homme et cette femme va se passer Téternel drame de l'humanité : c'est d'abord le mirage du bonheur parfait dans l'amour, c'est le désir d'arriver à l'entière possession, d'absorber une autre vie dans la sienne et de s'absorber dans autrui : et c'est enfin devant le démenti des faits, et dans la nécessité de renoncer à réaliser ^impossible, la déception qui aboutit à la haine.

George aime Hippolyte d'un amour exclusif et inquiet. « Il savait bien que l'amour est la plus « grande des tristesses humaines, parce qu'il est « l'effort suprême que l'homme tente pour échap- «per à la solitude de son être intérieur; effort « inutile comme tous les autres. Mais il aspirait « à l'amour avec un transport invincible. » Il songe que, quoi qu'il fasse, trop de souvenirs sont entre la femme qu'il aime et lui. Le monde on elle vit, la société qui l'entoure, les occupations où elle se mêle, tout cela lui vole un peu du bien qu'il convoite pour lui seul. Alors il fait ce r^ve qu'ils soient seuls tous deux dans le monde. Qu'ils s'en aillent dans une retraite où tout leur sera étranger qui ne sera pas eux, .où ils seront l'un à l'autre tout l'univers ! Elle ne verra, n'entendra, ne saura que lui. Tous ses sens seront

M. GABRIEL d'ÂNNUNZIO 261

fermés aux sensations qui ne viendraient pas de lui... Hippolyte accepte de Se prêter à ce rêve insensé. Elle vient au rendez-vous qu'il lui à fixé, dans la villa qu'il lui a choisie, à San Vito^ du tord de la mer. Il a fait joncher de fleuri' le chemin par où elle doit passer. Elle marche sur les fleurs dont le sol est jonché. Elle marche sur fa chair et dans l'haleine des fleurs. Elle est la maîtresse iet là reine. Désormais il vivra pour la contempler dans sa beauté immuable iet changeante. Il là verra fraîche et jeune dans la jeunesse du matin, radieuse dans la splendeur des raiidis, ou bien dans la nuit sombre, devant la mer étendue à ses pieds, tragique et terrible comme l'Hélène dés Grecs.

Mais on a beau faire. Les pauvres êtres se restent toujours ruri à l'autre impénétrables.

« Quelle solitude que tous ces corps humains! » Même dans l'amour et jusque dans l'extase des ivresses, on reste deux, toujours deux, séparés, étrangers, solitaires. De la différence naît l'hostilité. Un jour vient où George aperçoit dans la physionomie d'Hippolyte certains détails qui lui avaient échappé, ce qu'il y a de commun et d'irrégulier dans ses traits, le bas du visage qui est alourdi, la bouche qui est vulgaire. C'est la désillusion, c'est le désenchantement. Il est obligé de s'avouer à lui-même qu'il ne l'aime plus... Il ne l'aime plus, — il la désire toujour-s.

SQ2 ti:s JSUNEfi

< Entra cette femme et lui il semblait qu'il se

< fût établi comme une adhérence corporelle « une sorte de dépendMce organique en vertu « de quoi le mmudre geste d'elle provoquait en « lui une modification sensuelle involontaire « » A Tamour défunt survit le désir, un désir dont il a la terreur, une séduction à laquelle il voudrait et à laquelle il ne peut échapper. Une sourde irritation grandit en lui contre elle. Elle ne comprend rien d'ailleurs à cet obscur travail qui se fait dans l'âme de son amant. Elle le provoque, l'imprudente lEUe le défie. N'est-elle point sûre de son pouvoir? Ne sait-elle pas les gestes et les paroles qui prévaudront contre ses défiances et contre ses révoltes? N'est-elle pas plus forte que sa pensée? « Le parfum de ma peau petit en toi dissoudre un monde... » Hélas! elle ne sait pas que du plaisir doit naître la satiété et qu'une loi veut que l'amour se change en son contraire.

L'aimée est maintenant l'Ennemie, --. Une fois déjà, au bain, il a tenté de la faire périr.

Un soir il l'entraîne au bord d'un précipice hérissé de rochers. Il s'y jette avec elle, — Ainsi se termine par un dénouement tragique ce drame de l'amour sensuel. Je ne sais guère de poème plus sombre, où soit mise en relief avec plus de vigueur cette hostilité qui naît du fond mystérieux de la chair, où se vérifie plus cruellement cette loi de l'amour qui

ne peut trouver son entière satisfaction que dans la mort.

Nous sommes assez loin de la peinture légère et superficielle de la volupté. Ayant commencé par ne décrire que le plaisir et que les joies des sens, d'Annunzio en arrive à nous faire toucher ce qu'il y a de troublant et de fatal dans la passion. Tel est chez lui le résultat du mélange de qualités contraires, de la gravité de la pensée du Nord avec la sensualité italienne. L'écrivain est trop jeune pour qu'on puisse porter sur son œuvre un jugement qu'on pourrait être obligé de modifier demain. Il nous promet des livres très différents de ceux qu'il nous a donnés jusqu'ici. En attendant, les romans que nous avons analysés suffisent pour lui valoir une belle place parmi les écrivains de l'Europe d'aujourd'hui. L'admiration ne leur sera pas refusée en France, une admiration dans laquelle il entrera tout de même une sorte d'étonnement. Car ces transports de la volupté physique nous déconcertent quelque peu. L'amour est chez nous plus raisonnable, plus disert, plus spirituel, plus tendre aussi, plus recueilli et plus intimement douloureux.

Mars 1895.

On se demande souvent ce que sera là littérature dans le siècle qui va s'ouvrira Même la littérature continuera-t-elle d'exister ? Ne sera-t-elle pas étouffée par lé progrès des sciences ? ou ne va-t-elle pas succomber victime d'elle-même, fatiguée par son propre développement, épuisée par une production trop abondante ? Y aura-t-il encore des poètes pour bercer de leurs chants la vieille humanité ? Des penseurs et des artistes sauront-ils créer, pour des idées neuves, des symboles inédits ? Verra-t-on s'épanouir la flore d'esthétiques inconnues? Tout a été dit, et, semble-t-il, sous toutes les formes. Y a-t-il espoir qu'on puisse trouver autre chose et trouver mieux ?

A toutes ces questions il nous est enfin permis de répondre avec certitude, La littérature du XX® siècle sera d'une richesse et d'un éclat extraordinaires. Ce n'est pas en vain qu'on parlait depuis quelque temps d'une « crise » ; et

ceux-là avaient raison, qui s^obstinaient à voir dans la médiocrité même de la production actuelle le gage avant-coureur d'un renouveau prochain. II en est des produits de Tintelligence comme de ceux de la terre ; c'est après des périodes infertiles que les champs se couvrant des plus belles moissons. Nous nous attristions de voir la littérature languir et toutes les tentatives avorter. C'est un fait que les écrivains qui sont parvenus à la notoriété dans l'espace de ces derniers vingt ans sont notoires surtout par leur insuffisance. Cela nous désespérait. Et nous tous qui avons passé la trentaine, nous gémissions de constater notre néant... Il faut nous en réjouir au contraire. Nous avons été la génération sacrifiée. Qu'importe ? Et ne devons*-aous pas plutôt nous applaudir d'avoir de cette façon servi aux fins de la nature ? Apparemment cette transition était nécessaire. Plus difficile et plus lente aura été l'élaboration, plus les résultats en seront magnifiques. Il est des époques privilégiées où le génie souffle de toutes parts. L'esprit de la Renais^ sance faisait du dernier des artisans un artiste incomparable. L'histoire se souvient avec admiration des temps de Léon X et de Louis XIV, d'Auguste et de Périclès. Encore ces siècles ontils été relativement pauvres. Quand on a pour chacun d'eux cité une trentaine de noms, on a épuisé la liste des écrivains fameux. Ils n'étaient

LES CENT QUARANTE-ET-UN gô?

que sept dans toutes les* Pléfades connues jusqu'à ce jour. Mais une réunion de cent quarante et un écrivains dont le moindre est un profond penseur et un écrivain parfait, voilà ce qui ne s'était jamais rencontré. Et tel est le prodige qui est dès aujourd'hui visible à l'œil nu.

Un petit livre vient de paraître — petit par les dimensions, considérable par son importance -«^ un opuscule discret et qui aura bientôt fait de reléguer dans l'oubli les plus bruyants manifestes. Sous ce titre sans prétention : Portraits du pro^ chain siècle (1), il contient, avec les noms des cent quarante-et-^un, une courte biographie de chacun d'eux et un aperçu succinct de leurs mérites tant physiques qu'intellectuels. On ouvre ce livret avec un peu de surprise d'abord et quelque défiance ; bien vite on est gagné : la surprise fait place à Témerveillement. On est vaincu, conquis, ébloui. On s'étonne qu'une seule génération puisse compter tant d'hommes admirables. On se demande, après chaque page tournée, comment il pourra en rester pour la page suivante. Il en reste toujours. On a fini le volume \ il en reste encore. Car ce n'est là qu'un premier tome, consacré aux purs littérateurs. Le second sera réservé aux artistes, le troisième aux philosophes et aux sociologues,

(1). 1 vol. chez Edmond Girard.

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\ Tout le monde comprendra l'émotion que ■>kisse après soi une pareille révélation et de qu!«5l trouble elle emplit quiconque a le culte sincèVe et le patriotique souci de notre chère littérature française. Ce n'est plus ici le lieu de dout\^ et il serait tout â fait déplacé de chicaner et""àlft-s^jontester. La critique se fait le plus grand tort pn^ la mauvaise grâce avec laquelle elle a coutum^d'accueillir tout ce qui est nouveau et tout ce qiîlL^brille. Nisard, pour n'avoir loué qu'avec des réseS^es les premières poésies de Victor Hugo, s'est ju^lMpent acquis la réputation d'être un âne. Musset Ê?ifaî^ achevé toute son œuvre que les « bons espîCJ*^ ^ "^ voulaient encore voir en lui qu'un écoliei\^^P gle. Sachons éviter ces méprises; élevonst'^^"^ au-dessus de ces mesquineries ! Ne soyons^^^ les éternels empêcheurs de danser en rond I scrupule est étrange de se plaindre que la inariée soit trop belle. A de certaines heures la critique perd ses droits; ou plutôt elle a un devoir nettement tracé ; c'est de s'incliner avec déférence devant les nouveaux venus, et c'est encore de mettre au service de chacun d'eux, comme d'eux tous, les quelques moyens de publicité dont elle dispose. C'est ce devoir que nous venons remplir. Comme il est naturel, les noms de ces hommes qui prochainement seront dans toutes les bouches, ne sont pas encore tous également illustres.

Quelques-uns sont parvenus jusqu'au public.

M. Maurice Barrés, M. Laurent Tailhade sont connus; M. Joséphin Péladan, grâce aux plaisanteries des journaux et aux lazzi des revues de fin d'année, a reçu la grande consécration du ridicule. Mais pour cinq ou six qui ont déjà forcé l'attention, combien en trouverait-on qui ne se sont pas encore tout-à-fait dégagés de l'obscurité, ou même qui y sont totalement plongés ? Je transcris quelques noms au hasard ; Edmond Barthélémy, Pierre Quillard, Hugues Rebell, Louis Denise, Adolphe Retté, Paul Espéron, Paul Leclerq, Mathias Morhardt, Ivan Gilkin, P.-N. Roinard, Victor Remouchamps, Max Elskamp, Emile Michelet, Edmond Coustiirier, André Fontainas, Joseph Declareuil, Ludovic Hamilo, Mario Varvara, Léon Bazalgette, Daniel Baud Bovy, Jean Manescau, Louis Pilate de Brinn' Gaubast... II en est parmi ces noms dont la physionomie, tran- ;e \ chant sur l'ordinaire, est très capable de faire le impression. Citez-les devant les personnes let- "4es, de celles qui achètent le livre du jour et 3 ssertent dans les salons sur la plus récente

3 çon de pratiquer Pamour que recommande le

roman à la mode, elles ne sauront de qui vous voulez parler, et si ces messieurs, Belges ou Français, Wallons ou Provençaux, s'occupent d'industrie ou de commerce, d'agronomie ou de sériciculture.

Voyez pourtant qui Sont ces hommes qû^oil ignore. Edmond Barthélémy « est un styliste admirable, une des plus grandes personnalités de la future histoire des lettres ». Pierre Quillard, « en même temps qu'excellent poète, est un érudit sagace et un critique judicieux ». Hugueâ Rebell est, « dans un jardin de plantes étiolées, un bel arbre ; parmi une génération maladive ou affolée, un homme ; il tranche sur tout le milieu comme l'éclat d'un phare sur la nuit ». Louis Denise « est un érudit délicat et un parfait artiste ». Adolphe Retté « est une des personnalités les plus saillantes de ces cinq dernières années ». Paul Espéron « est un vrai poèt«, exquis de grâce simple, des meilleurs parmi les délicats ». « Esquisser la physionomie de Paul Leclercq exigerait une pénétration de sphinx »* Mathias Morhardt « est l'esprit le plus délié, le critique d'art le mieux informé ». Ivan Gilkin « est un Raphaël noir ». P.-N. Roînard « est monté vers des sommets d'où l'on voit dans son harmonie totale l'humanité et ses microcosmes sociaux ». Victor Remouchamps « est l'auteur des Aspirations,., et fait des calembours deux fois par an ». Les poésies d'Elskamp « seraient divines vraiment pour enluminer un peu les siècles ». Emile Michelet « est un écrivain de race et une lumineuse constellation », etc., etc. Je cite tfextuellement, comme bien on pensé. Je %Qt$à

LES CENT QUARANTÈ-ËT-UN 271

obligé de beaucoup citer. Mes lecteurs ne s'eu plaindront pas.

A chaque ligne reviennent des termes qui expriment un enthousiasme sans mélange. Le verbe admirer s^y conjugue avec tous ses déri* vés. Admirable et merveilleux s'y complètent de « miraculeux ». Encore arrive-t-il que ces mots semblent par trop inégaux à la louange.

Outre que la langue française est pauvre, les épi* thètes laudatives y ont perdu de leur valeur pour avoir trop servi et trop souvent hors de propos; elles se sont usées pendant que les professeurs de bellesJettres les appliquaient à Homère, à Eschyle, àDante, à Shakespeare, à Goethe. Il faudrait des vocables tout neufs. Nos portraitistes ne se font pas faute d'en inventer. D'autres fois, désespérant de tout dire, il»~aiment mieux ne rien dire. Ils renoncent. C'est ainsi, d'un bout à l'autre, une admiration spasmodique et continue...

Comment se fait-il que de si beaux génies en soient encore à attendre la renommée, alors que tant de commerçants vulgaires et de bas entrepreneurs de lettres ont surpris la faveur publique ? Hélas ! c'est qu'en notre époque de réclame à outrance, ceux-là restent longtemps méconnus qui ne se résignent pas à employer des procédés dont la grossièreté répugne à la délicatesse de leur âme. Toutefois il était temps que ce malentendu prît fm. Et puisque les « organes officiels »

leur sont fermés, puisque les critiques à brevets, distributeurs patentés de l'éloge et du blâme, refusaient de les apercevoir, ne trouvez-vous pas que les nouveaux écrivains ont bien fait de s'adresser à nous directement et de se présenter eux-mêmes ?

Car, tel est le procédé pour les Portraits du prochain siècle. Ce sont portraits d'écrivains peints par eux-mêmes. C'est M. Bernard Lazare qui nous apprend que M. Paul Adam, « parmi les écrivains nouveaux, est certes au premier rang ». Mais c'est M. Paul Adam qui, par un juste retour, qualifîe M. Bernard Lazare de « parfait eiïtre les écrivains ». M. A.-Ferdinand Hérold se porte garant du talent de M. Pierre Quillard ; parallèlement, M. Pierre Quillard témoigne en faveur de M. A.-Ferdinand Hérold. M. Henri Degron nous fait les honneurs de l'œuvre de M. Achille Delaroche : aussi reçoit-il à l'instant de M. Delaroche un même service. M. Hugues Rebell a signé le portrait de M, René Boylesve ; et donc, au bas du portrait de M. Rebell se lit la signature de M. Boylesve. M. Hirsch (Charles- Henry) fait le portrait de M. Hirsch (Paul- Armand). C'est ainsi que les représentants de la jeune littérature défilent devant nous dans une double posture, tour à tour peintres et niodèles, portraitistes et portraiturés.

je prévois l'objection. On ne manquera pas de

crier à la camaraderie. On rappellera le mot dé Molière sur là casse et le séné. Pour le dire en passant, à combien d'exécutions sommaires ont servi les mots trop vantés de cet homme de théâtre 1 II est aisé de se moquer de tout, sans être pour cela fort plaisant. Là raillerie, qui sert si bien la cause de l'injustice, n'est le plus souvent qu'une forme de l'inintelligence. Ne convient-il pas plutôt de reconnaître ce qu'il y a de géné*rèux, — et surtout de désintéressé, -^ dans l'attitude de ces écrivains? Notez, en effet, que toutes ces « jeunes individualités de l'heure présente » sont, par la force même dès choses, des individuahtés rivales. Se fût-il glissé entre elles quelque jalousie, cela ne devrait pas nous surprendre, et nous n'aurions pas même le droit de le leur reprocher. Ces rivaux se souviennent uniquement qu'ils sont compagnons d'âgé et compagnons d'œuvre. Ils s'unissent en vue de l'effort commun. Ils vont la main dans la main. Ce sont véritablement frères d'armes, dénombrant leurs forces avant la bataille et sonnant la charge dans leurs clairons réciproques.

Du coup se trouve dissipé un préjugé trop répandu, et ruiné l'un des reproches dont on avait coutume de faire peser l'injustice sur notre jeunesse littéraire. Cela est capital. Quand la publication des Portraits du prochain siècle n'aurait pas eu d'autre résultat, elle aurait encore

été suffisamment utile. C'est dans les « petites revues » que se manifeste chez nous la jeune littérature. Cette institution des petites revues res- .tera comme le fait le plus intéressant de rhistoire des lettres contemporaines. Elle remonte à une dizaine d'années. Sans doute de tout temps on avait vu des écoliers cravonnet des vers sur leur pupitre de collégiens et de tout petits enfants tenir la plume du même pouce qu'ils venaient de téter. Mais ils ne trouvaient pas le placement de .ces productions naïves. Les jeunes revues leur ont offert un débouché. Un abonnement donne droit à l'insertion d'un sonnet. Moyennant quelques centaines de francs, on peut voir sa prose imprimée bi-mensuellement. Les petites revues ont donné satisfaction au plus légitime des désirs; elles ont répondu à ce besoin qui s'impose impérieusement à l'homme civilisé, le besoin d'être directeur, rédacteur en chef, ou tout au moins secrétaire de quelque rédaction. Qui niera quedans le . siècle des microbes et des infiniment petits, il dût y avoir une place pour la littérature embryonnaire ?

Or, on nous représentait ces revues comme des antres de» la discorde. A en croire des personnes mal informées — ou malintentionnées?

— la guerre sévissait du Mercure de France aux Entretiens politiques et littéraires^ de V Ermitage à la Plume^ de PArt ,sociaf à la

Bévue Blanche^ à ridée libre^ aux Écrits pour Vart^ à la Jeune Bel gique^diu. Béveil^dLMx Etrangers^ aux Mystiques^ aux Isolés^ aux Néo-Naturalistes^ aux Essais d^ Art-libre. Ce n était entre ces maisons d'à côté qu'âpre concurrence et querelles aussi personnelles que déloyales. La division n'expirait pas au seuil de chacune d'elles. Tous ces frères ennemis, disait-on, ne passaient le temps qu'à s'entre-dévorer. Et on allait déclamant contre la férocité des jeunes. C'est justement le personnel de ces jeunes revues qui, dans les Portraits du prochain siècle ^ défile en si bel ordre. Où ne règne que la plus cordiale entente, il devient désormais impossible de parler sans mauvaise foi de dissensions intestines. Le moyen de reprocher aux mêmes hommes de s'entredévorer à la fois et de s'entre-flagorner?

En vérité ils n'ont pas de haine au cœur. Ou plutôt ils n'en ont qu'une : c'est contre les écrivains qui les ont précédés. Mais faut-il parler de haine quand il s'agit de légitime défense et de la loi elle-même de la concurrence vitale? Bossuet, dans une page éloquente, nous montre les générations nouvelles poussant du coude celles dont elles vont prendre la place. Les choses n'ont pas changé depuis le temps de l'orateur chrétien. Je n'en veux pour preuve que le jeu auquel se livre chaque semaine M. Bernard Lazare dans le supplément du Figaro. Il publie une série de médail-

Ions destinés à mettre en présence et en opposition Ceux (TaujourtPhui et Ceux de demain, A chacun des écrivains qui sont aujourd'hui en réputation cet homme ingénieux en oppose un autre qui est tout prêt pour le supplanter. On ne saurait, d'une façon plus claire, signifier leur congé à ceux qui sont coupables d'avoir fait leur temps. C'est faire comprendre aux plus récalcitrants qu'on les a assez vus, que l'heure est venue pour eux de disparaître et de désencombrer. Aussi bien ceux qui s'offenseraient d'un tel procédé ne doivent-ils s'en prendre qu'à eux-mêmes. C'est leur faute s'ils ont assez peu le sentiment des convenances pour qu'il faille les rappeler à la discrétion. Tant pis pour ceux qui se cramponnent, — et pour les morts qu'il faut qu'on tue.

Peut-être . le moment est-il venu de lier plus intime connaissance avec ceux dont jusqu'ici nous n'avons cité que les noms pareils à des ombres vaines. Ce ne sont pas les renseignements qui nous manquent. D'abord les littérateurs du prochain siècle ont tenu à nous donner sur leur personne physique les détails les plus circonstanciés et parfois les plus intimes. J'avouerai, s'il le faut, qu'il y a là quelque snobisme, analogue à celui des « célébrités » qui prennent plaisir à contempler leur photographie dans les vitrines, ou des mondaines qui stationnent devant leur portrait dans les expositions. C'est une faiblesse, mais

LES CENT QUARANtE-Et-tJN 277

combien excusable chez des jeunes gens l Car il^ sont à l'âge où Ton ne se résigne pas aisément à être tout à fait dépourvu de charmes extérieurs. Il est si naturel d'aimer à plaire I Au surplus ils savent bien qu'il n'est pas de grande destinée où la femme n'ait sa place, et que le génie n'a pas toute sa récompense s'il n'est couronné par l'amour. Aussi constatons-^nous avec plaisir que pour la plupart les avantages du corps leur ont été amplement départis. Hélas I ce n'est pas du tout indifférent. Que d'hommes éminents, grands esprits et grands cœurs, ont envié le charme conquérant des bellâtres 1 Ceux-ci n'auront pas à souffrir de ces fâcheuses disgrâces. A les voir, l'imagination évoque les exemplaires choisis de l'humanité et les plus nobles spécimens de la beauté mascu* Une ; seigneurs vénitiens ; tercieros de fer que le grand duc d'Albe menait tambour battant des Alpujarras aux polders de Frise ; barons qui par* tirent jadis avec le Conquérant et dont les des* cendants trônent encore sur les sièges armoriés de la Chambre haute ; gentilshommes de la cour des Valois à la barbiche en pointe, aux moustaches en croc, aux cheveux en brosse ; pâles visa'* ges de Van Dyck ; figures gracieuses de Miéris ; faces mélancoliques de rois dépossédés promenant leur noblesse d'âme parmi les palais déserts et les boulingrins de Versailles. Celui-ci est un Christ brun. Cet autre a une tête de dieu ger«

main, un front porteur de foudre. En l'apercevant on se demande : « Ne serait-ce point Charlema— gne ? » Surtout leur regard, où se mire leur âme, est très significatif et l'explorateur qui entreprendrait, comme dit le poète, un voyage dans leurs yeux, y ferait un curieux voyage de découvertes ; : yeux où l'on découvrirait « d'antiques vagues apaisées et le déchaînement des houles futures »; yeux qui déjà « contemplent l'aurore des jours qui ouvriront le prochain siècle ». Stefan George a le « regard lunaire ». Un autre a « une tête triangulaire, binoculée d'ailleurs »; ce qui signifie, je pense, qu'il n'est point borgne. II y en a un qui louche. Cela même donne à l'expression de son visage un je ne sais quoi d'énigmatique et qui attire. On note aussi leur sourire qui tantôt fait songer à celui qui erre aux lèvres des statues de Jeau de Bologne et tantôt semble le sourire des anges d'Angelico. Les dames du monde des lettres ne s'ennuieront pas dans le prochain siècle !

Est-il besoin d'insister sur les qualités de leur cœur et sur la trempe particulière de leur âme ? Rien de plus mâle, rien de plus loyal, rien de plus fier : mais rien aussi de plus tendre et de plus délicat. Une vue droite, une volonté tenace, une conscience scrupuleuse, un caractère franc comme une épée, tous ces mérites leur sont ordinaires, et il leur semble si simple de les avoir,

que de les en féliciter serait presque leur faire injure. Notons plutôt un trait qui leur est commun et caractérise en quelque façon leur manière d^être : ils sont tous un peu hautains. Ils ont une tendance naturelle à mépriser et à dédaigner. Cela chez eux ne vient pas de sécheresse ni de méchanceté. Ils tendent volontiers la main à qui les approche. Ils sont d'un abord affable et qui condescend. Mais ils se sentent un peu en dehors du reste des hommes, étant fort au-dessus. Cette impression d'isolement ne va pas sans tristesse. L'élu du Seigneur se plaint d'un privilège qui est aussi un gage de souffrance. On ne connaît pas de solitaires gais.

Avoir un esprit hautain avec de la douceur dans les mœurs et un penchant à la mélancolie, cela mène tout droit à se réfugier dans l'ironie. On est très intelligent ; on a compris beaucoup de choses et que toutes sont également vaines. À quoi bon s'irriter d'ailleurs et que servent contre l'inévitable les éclats d'une colère impuissante ? On est résigné. On accepte le monde comme il va et les hommes tels qu'ils sont, en se réservant seulement d'indiquer qu'on . n'est point dupe. On s'abrite derrière un sourire qui ne semble imbécile qu'aux profanes eux' seuls. On tisse autour de son âme comme un voile subtil. Alors, de la tristesse elle-même naît une sorte de volupté très particulière. A s'apercevoir qu'on

645 1 incompris et seul, on goûte une jouissance amère et un plaisir distingué. L'ironie est un genre difficile. ^Ce n'est pas unniince mérite pour les jeunes écrivains que d'y exceller. Quelquesuns s'en sont fait une spécialité. Ils sont proprement des « ironistes », c'est-à-dire qu'ils appliquent à tout sujet, indistinctement, une gouaillerie continue et sans nuances. Mais ceux qui ne sont pas des professionnels de l'ironie ont encore en ce genre des trouvailles délicieuses» Écoutez plutôt comme M. Louis Lormel parle de ceux qu'il nomme, avec un sourire d'affabilité, ses aimables contemporains. « C'est charmant, assure son biographe, d'entendre ce doux nihiliste énoncer ; « S'il n'était des lois prohibitives, sanction- « njées de sûrs châtiments, je lancerais du haut « d'un cinquième des pavés' sur la tête des pas- « sants. » Cela sans nul coup de gueule, mais d'une voix timide plutôt ; sans, non plus, nulle loquacité de gestes dont il répudie. le mauvais goût. » Ne trouvez-vous pas en eff^et que cela est d'un goût excellent et d une gentillesse tout à fait charmante ?

Il nous reste à recueillir les renseignements qu'on nous donne sur l'œuvre de ces messieurs, sur leurs idées, leurs projets, leur méthode de travail. Voici un premier fait dont la constatation ne va pas sans causer d'abord quelque surprise ; mais il faut y insister, car il semble bien que

nous touchions ici à quelque chose d'essentiel et de caractéristique. Ces écrivains impeccables, ces purs artistes, ces poètes prodigieux, ces stylisted prestigieux, — pour la plupart ils n'ont jamais rien écrit. Cela est digne de remarque. Sans doute il faut faire des exceptions. On sait, par exemple, que M. Paul Adam est d'une extrême fécondité. Quelques-uns aussi ont fait imprimer des plaquettes, de format généralement excentrique, avec de grandes marges et beaucoup de blancs. Mais le format ne fait rien à l'affaire. Tirées à petit nombre, ces plaquettes sont le plus souvent introuvables, ce qui en augmente le prix. Ils sont encore les auteurs d'un poème annoncé, d^un roman en préparation, ou d'un volume impatiemment attendu. Ils ont composé une nouvelle, à moins qu'ils n'en aient seulement esquissé [e plan. Ils ont rédigé une note, ou ils y songent. Ils ont promis une page. Tels ont pour titres littéraires d'avoir collectionné des estampes japonaises. Plusieurs n'écriront jamais rien. Ce sont, paraît-il, les mieux doués ; ce sont en tout cas, les plus consciencieux et les plus fiers. Car on abaisse son rêve en le réalisant. Et parce que la langue reste forcément insuffisante, malgré toutes les tortures qu'on peut lui faire subir, en traduisant sa pensée on la trahit. Tous les poètes ont dit que leurs meilleurs vers étaient ceux qu'ils n'avaient pas écrits. Les poètes nou?*

veaux ont fait beaucoup de ces meilleurs vers-Iâ. C'est déjà La Bruyère qui parlait avec tristesse de telles gloires hautaines qui s'évanouissent dès qu'elles se laissent approcher. « L'impression, disait-il, est l'écueil. » Jules Laforgue et Arthur Rimbaud le savaient bien qui n'eurent garde de rien publier de leur vivant. Ils méritèrent par là de devenir des maîtres. On ne discute Mallarmé que depuis que chacun peut se procurer son Fio~ rilège pour trois francs cinquante. L'inédit est une grande force.

Point d' œuvres j mais de programme pas davantage. Je ne prétends pas dire qu'ils n'aient pas de théories ; ils en ont, au contraire, et chacun la sienne. Ils les exposent avec une complaisance qui chez d'autres ressemblerait à du pédantisme ; et leurs idées, grâce aux brouillards dont ils les protègent, conservent de mystérieux lointains. Pasun poète ici qui ne soit doublé d'un «esthète»; pas un créateur qui ne soit étayé d'un «dikaste.» Entendez seulement qu'il n'y a pas parmi eux de courant général, ni, comme disent les politiciens, d'orientation commune. On s'en rend compte rien qu'à consulter la liste des précurseurs de qui ils se recommandent. Les écrivains qui s'y rencontrent, doivent, à ce qu'il semble, s'y rencontrer pour la première fois. Taine aurait éprouvé quelque étonnement si on l'eût averti qu'il dût un jour être rapproché de Tristan Corbière et d'Er-

«est Hello. Renan s'y trouve réconcilié iavec Veuillot. M. Becque fraternise avec Edgard Poe, Balzac avec le comte de Lautréamont, auteur des Chants de Maldoror. Flaubert est magnifié pour avoir « exhalé supérieurement son intime souffrance en ces mots: « L'époque est farce décidément. » Les frères de Concourt reçoivent un juste hommage, ayant définitivement fait prendre au public rhabitude d'entendre les littérateurs parler de leurs affaires de ménage. Stendhal et Ibsen, Baudelaire et Tolstoï, Alfred de Vigny et Jules Vallès, quelques autres encore complètent cette liste éminemment panachée. Au temps de Victor Cousin, cet art d'apparier les contraires s'appelait l'éclectisme. Le mot a vieilli: il a dû céder la place à un autre qui est d'allure plus moderne et comporte en outre un sens un peu différent : c'est Tanarchisme. Les jeunes littérateurs sont anarchistes de lettres.

L'absence de travail est encore un des traits où se reconnaîtront les écrivains du prochain siècle. C'est un des privilèges qu'on leur enviera le plus justement. Ils laissent à d'autres l'effort minutieux et patient: ils n'en ont pas besoin. Ils savent tout sans avoir jamais été obligés de rien apprendre» Le chemin où nous nous traînons lentement et par étapes, ils l'ont accompU d'un bond. Ils sont intuitifs : c'est leur idiosyncrasie. Ils entrent dans la vie ; ils ont déjà « cérébralement vécu

une vie d^homme, et touché littérairement à tous les genres». Ils ne font que de naître, et ils sont déjà «revenus désabusés du périple des vanités terrestres ». Ils ont « pénétré les arcanes de Tésotérisme, scruté les traditions orientales, interrpgé les modernes métaphysiques». Le docteur Faust n'en avait pas tant fait dans ses veilles légendaires ;.et Pic de la Mirandole s'était acquis de la réputation à meilleur compte. M. André Gide « a touché en quelques brefs écrits à plusieurs des points les plus secrets de l'entendement humain et au sens de Dieu... Ce créateur de vingtdeux ans est allé d'un mouvement simple plus loin et plus directement vers la vérité que les méditatifs mûris par une étude analytique aussi prolongée que sa propre existence. » Des érudits connus pour avoir pâli sur de vieux textes et déchiffré les inscriptions des pierres d'autrefois hésitent dans leurs conclusions et se bornent à des hypothèses. L'érudition de M. Edmond Barthélémy ne connaît pas ces timidités. « Rome, Byzance, Thèbes lui sont familières, et ne disait-il pas un jour que, s*il était tout à coup transporté à Constantinople, ils'y promènerait sans s'égarer, rien qu'en se souvenant des plans de Byzance qu'il sait par cœur ?» M. Pierre Louys a traduit Méléagre; M. Rémy de Gourmont sait du latin.

Philosophes par instinct et savants par divination, ils ont surtout, cela va sans dire, reçu par

droit de naissance et complexion naturelle tous les dons proprement littéraires. Du premier coup et sans y tâcher, ils égalent les meilleurs écrivains : ou plutôt, n'ayant voulu que les égaler, ils les dépassent. Les amis de M. Albert Samain € savent de lui des poèmes qui ont la rigide perfection de ceux de M. Leconte de Lisle, et ils en savent qui ont la beauté plastique de ceux de M. J.-M, de Hercedia. » Jeux d'enfant que cela, simples essais et qu'on ne daigne pas tirer du cahier de brouillons ! M. Paul Espéron « rappelle le Coppée des Intimités et le Sully-Prudhomme des Vaines ten-dresses^ mais avec, dans l'inspiration, plus de spontanéité et de fraîcheur ingénue. » Ronsard aurait signé les vers de M, Raymond de la Tailhède. M. Jean Moréas a retrouvé le chant pur des ancêtres. M. Maurice du Plessys a reconquis le style plein et vigoureux de Malherbe. M. Louis Le Cardonnel a la période de Bossuet. M. Charles Maurras « a la façon d'écrire — encore que rajeunie avec un sens exquis du moderne — du La Fontaine des Amours de Psyché, du Fontenelle des Dialogues des morts. » Le plus étonnant, incontestablement, est M. MarcLegrand, Ce poète est en même temps et comme tout le monde chroniqueur dans un journal. Mais il dispose, pour écrire ses chroniques, d'un moyen qui n'appartient qu'à lui. « Courant à son journal dire son opinion des menus faits de son temps, il y est

poursuivi, clopin-clopant, par ce vieux charmant crampon de La Fontaine, à qui, ma foi, à bout de patience, il se résout à passer la plume dans la salle de rédaction :« Eh ! allez donc, bonhomme! oyez ce qu'on crie dans la rue et tirez-vous de ceci. » Allez donc parler des difficultés du métier à des gens qui peuvent, ai:x heures de lassitude et les jours où ils se négligent, écrire comme ce vieux crampon de La Fonta-no^ !

Cependant ils font de beaux rêves et nourrissent de vastes projets. M. Adrien Remacle dans sa tête porte un monde. Ce n'est rien de moins qu'un monde ce que porte dans sa tête M. Adrien Remacle. M. Gabriel Randon à ses « madrigaux torrentiels » en voudra sans doute ajouter d'autres qui ne seront pas moins impétueux. M. François Coulon a trouvé la formule du théâtre de demain qui est, pour l'appeler par son nom :

l'idéo-réalisme. Ils préparent qui une idéologie, qui « un drame à valeur d'éthopée. » Quelquesuns sont, dès maintenant, absorbés par des occupations dont nous ne pouvons même nous faire une idée, faute d'avoir jamais rencontré rien d'analogue. Pour un qui «très en puissance de s'abnégatiser et capable de sortir victorieux de l'ascèse magique, a préféré œuvrer d'art », nous en citerions dix autres qui tout au rebours s'abstraient en des travaux mystérieux. C'est, par exemple, l'Allemand Hauptmann. « Il pioche et

déterre le vrai, par delà Técorce de fer des contraires, au centre de Zola et d'Ibsen, l'amande joyau de Tldéalisme et de T Anarchie, » Je vous laisse à penser si une telle opération peut être simple. Pour ce qui est de M. Edmond Coutances, son œuvre personnelle est « la mise en action d'un levier qui a mission de fournir sa part de force à l'éternel monument humain. Une des pierres les plus difficiles à soulever pour lui, soit par la place qu'elle occupe, soit par sa structure propre, semble être la Femme. » Il est exact que de tout temps la structure propre de la femme a influé sur la destinée de celle-ci. Mais on ne s'était pas encore avisé de soulever la femme avec un levier. Il faudra voir ce que produira ce système nouveau.

On comprend maintenant pourquoi tout ' à l'heure nous nous refusions à discuter même le mérite et les idées des écrivains du prochain siècle. Les intérêts engagés sont trop considérables. On nous apprend que dans l'Art littéraire « depuis un an déjà M. Lormel préside à l'éclosion des probables aèdes. » Ne dérangeons pas cette éclosion!

Le prochain siècle s'annonce comme devant être particulièrement riche en grands esprits. Il nous , a été doux d'en saluer l'aurore. Nous permettra-t-pn, en terminant, d'exprimer une inquiétude?. Sans doute tous ces jeunes gens ont

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cette foi en eux-mêmes qui est la condition nécessaire à Taccomplissement des belles choses.

Néanmoins on constate chez plusieurs une tendance qui, s'ils n'y prennent garde, pourrait devenir fâcheuse. A la veille de remporter de glorieux succès, à peine est-ce s'ils semblent y tenir. Ils témoignent d'une sorte d'indifférence à leurs propres intérêts, d'une nonchalance transcendante, d'une négligence déjà comme lassée. « Edmond Cousturier ne consent à écrire que dans de rares occasions, » « Raimond de la Tailhède s'est retiré dans son château de Marmande, écrivant pour lui seul, plus heureux de vivre avec les poètes de la Pléiade et son cher Cervantes qu'avec ses grossiers contemporains. » D'autres, qui ne possèdent pas de château dans Marmande, ont du moins leur tour d'ivoire ; ils s'y enferment. C'est un mouvement de désertion anticipée qu'il nous semble urgent d'enrayer. Certes, nous ne prétendons nier ni la grossièreté de nos contemporains, ni la nôtre. Nous ne méritons pas les fêtes qu'on nous prépare. Mais s'ils ne nous doivent rien, les futurs écrivains ont des devoirs envers eux-mêmes. Ils ne peuvent laisser sans emploi les facultés que la nature leur à départies. Il faut qu'ils remplissent toute la mesuré de leur génie. Même il faut qu'ils se hâtent. L'un d'eux a trouvé le mot de la situation quand il a dit : « L^heure est passée des temporisations et

des indolences, des petites pages en attendant. Nous n'avons plus le temps d'attendre... »

On ne saurait plus justement traduire notre impatience. Voilà des années qu'on nous annonce des renaissances toujours à naître. On s'attaque à tous ceux qui font leur tâche, vaille que vaille, et qui paient de leur personne. On rabaisse des œuvres qui, à défaut d'autres mérites, ont du moins celui d'exister, au nom d'œuvres géniales mais problématiques. C'est toujours l'heure de faire des promesses et jamais celle de les tenir. Cependant quelques-uns parmi les jeunes, à force d'avoir été jeunes, commencent à ne plus l'être ; ils ne se sont pas encore décidés à faire leurs débuts qu'ils sont déjà passés au rang d'ancêtres ; Eliacin grisonne aux tempes. D'autre part les malveillants et les envieux profitent de ces lenteurs et se répandent en insinuations perfides. Ils se plaignent que rien ne soit sorti de ce mouvement ou de ce piétinement sur place. Pour nous, nous n'avons garde de désespérer, mais faudra-t-il espérer toujours? Non, en vérité, nous ne pouvons plus attendre... C'est pourquoi nous adjurons M. Cousturier et ses amis qu'ils consentent à écrire, et nous supplions M. de la Tailhède de quitter son château de Marmande. Si la Garonne avait voulu elle aurait inondé le monde. Ces messieurs n'ont qu'à vouloir. Pourvu qu'ils veuillent!... Il dépend d'eux de choisir la place

qu'ils tiendront dans Thistoire des lettres. Car ils y auront leur place en tout cas, soit pour l'avoir enrichie de leurs œuvres, — soit pour avoir donné un exemple encore inouï, et le plus complet qui se puisse imaginer de la fatuité dans l'impuissance.

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