‹ Les Jeux de DieuChapitre 16 sur 36 · Tolède, i. .Autun · texte numérisé non relu

Tolède, i. .Autun

5. Dans cette nomenclature des compagnons de saint Quentin, il y a des omissions (saint Denis nest pas nommé) et des erreurs soit dans les noms d'hommes, soit dans les indications des villes par eux évangélisées. Crépin et Crépinien, Fuscien et Victorin, Marcel, Lucien, Piat, Rieule, Rufin et Valérien, entrèrent dans la Gaule Belgique avec Quentin; mais le poète anonyme a commis un anachronisme en donnant à saint Quentin, pour compagnon, saint Eugène qu'on vénère à Tolède. Saint Eugène appartient au vu* siècle, car il était évèque de Tolède de 620 environ à 657, année de sa mort. Nous ne connaissons point de saint Marcel qui ait prêché la foi à Autun. Parmi les Marcel dont les liagiologues racontent la vie, l'un périt martyr à Rome le 20 octobre 257; un autre parut à Paris; un troisième fut martyrisé à Tanger de la Mauritanie en octobre 298. Ruiin et Valérien ne choisirent point Paris pour y porter la parole de Dieu, mais la contrée qui se trouve entre Reims et Soissons ; c'est là qu'ils furent saisis par Rictius Varus, le Rictiovaire de la seconde partie de notre mystère, qui les martyrisa et fit jeter leurs corps dans la rivière de Vesles. Enfin, saint Rieul n évangéUsa point à Orléans, mais à Senlis dont il fut le premier évèque et où il périt victime d(îs fureurs de Rictius Varus. fVoir Godescard, « passim », et les auteurs hagiologues.)

Adieu vous dis. Je fay doublance

Qu'au monde plus ne vous vcrray, "

Car j'iray souvent et venray

Entre félons, tirons, pervers.

Dieu qui fit le naonde univers

Vous doit faire œuvre qui hiy plaise^

Je vous requiers que je vous haise

A ce douloureux partement,

El jamais plus.

Pi VT. -^u firmament

Vous puissions voir après la fin.

QiENTiN. Adieu, Pial. Pi AT. Adieu, Quentin,

Valère, et Eugène, et Lucien.

Crispin. Adieu, Vietorin etRuffin.

Cn:sp:MEN. Adieu, Fiat, adieu, Quentin.

QrF.vTiN". Adieu, Crispinien, Crispin,

Rieule, Marcel et Fuscien^

Adieu, Piat.

PiAT. Adieu, Quentin,

Valère, Eugène et Lucien ;

Dieu, mon père célestien .

Vous meste en son trosnc divin.

Kt aprè.sce .suprême adieu, chacun s'en va droit devant soi, où Dieu l'appelle, sans regret du passé, sans souci du présent, sans préoccupation de Tavenir, mettant en Dieu sa confiance, comme ont fait jadis les premiers apôtres, leurs prédécesseurs.

Voilà ce que îa première partie de la Passion de saint Quentin a fourni à notre étude de variété dans les tons, de contrastes dans les situations, soit à l'aide des personnages, soit à l'aide des rhythmes empruntés à la poésie grecque que les studieux habitants des monastères venaient de retrouver sous les palimpsestes, dans les réunions de livres oubliés depuis plusieurs siècles, quand le boiiheur voulait qu'ils eussent été oubliés. L'intervention divine y coudoie rintervcntion des esprits de ténèbres. Les plus grands noms do l'histoire la plus authentique s'y rencontrent avec les noms de la plus grotesque fantaisie. La philosophie y expose ses principes, comme le catholicisme y proclame ses symboles de foi. La scène est presque partout à la fois : à Rome, en Asie, dans les Gaules. Cependant, au-dessus de celte diversité, de cette apparente confusion parfois fatigante, on sent que l'unité préside à l'action et (jue le poëte a obéi à une pensée sérieuse qu'il n'a jamais perdue de vue et qui ai)paraît incontestablement : la glorification du christianisme, plus encore que la glorification de son héros. Ce qui donne un \érital)le intérêt à cette première partie du mystère, à cette introduction au drame, c'est qu'on trouve 15,

réuni et serré, tout le système de l'auteur : son plan, sa langue, ses qualités et ses défauts, son originalité et sa puissance d'assimilation. Dans cette première partie, l'action marche hardiment et aussi promptemcnt qu'elle pouvait le faire, embarrassée qu'elle était du lourd attirail d'habitudes un peu bavardes, d'une langue qui ne s'était point encore trouvée, d'une phraséologie délayée même dans les moments solennels où la passion aurait dû l'écourter. Cette action se ralentira sensiblement dans les autres actes : les mêmes personnages y rediront bien souvent les mêmes couplets et tirades; le même fou lancera au public les mêmes sarcasmes, plus mal odorants, s'il est possible, et oiîensant plus grossièrement encore notre goût moderne. Cette première partie résumant donc parfaitement tout le livre, moins le récit, nous avons dû lui consacrer plus d'attention, lui emprunter plus largement que nous ne le ferons aux suivantes, auxquelles nous ne demanderons que ce qu'elles ont de plus saillant et de plus original.

DEl XIÈME ACTE.

Ce second acte contient 5,806 vers. 11 nous présente un ensemble de (|uatre-vingt-deux scènes où apparaissent cent huit personnages, dont (ju;irante-sept nouveaux.

Au lever du rideau, la mère de saint Quentin pleure encore, et sa douleur, que les heures n'ont point adoucie, s'exhale en des vers luxueusement remplis de science assez peu en situation. Tous les souvenirs de la mythologie et de la pof'sie païennes, que les moines du xiv'' siècle avaient récemment retrouvé(;s. ti<'nnent la place du cœur et de la simplicité dans ce long monologue, type de cette recherche pédante dont nous n'avons point encore donné de preuve plus frappante et plus originale. La mère de saint Quentin s'écrie :

Dieux puiSïans dessus nature, Faicles des cieulx ouverture.

Venés veoir la grant ardure Que j "enduro

En pleurant ma destinée.

Dido, de deuil fourcenée, Ne pleure pas pour Enei; Geste a née;

Pleure au deuil que mon cuer a.

Ne pleure plus, Aurora,

Ton lils Cignus qui lumba.

Hécuba,

Ne pleure Priara ne Hcclur, NeTioilus, ton reslor, Ne perte de ton trésor; Mais très or '

Pleure mes doleurs grevaincs.

Tirés nerfz et rompjs vaines, Yens marins, de vos alaincs; Vos balaines

\ . Dorénavant.

Soient de mon corps emflées ' .

Neptunus, prens tes galées, Donne-moy larmes salées Par palées;

Rue-les parmy mes yculx.

Vulcan, fourdroieur doscieulx, BrouUe oraige, esmeulx les dieulx Maladieulx

Do lonnoire et de bruyne.

Théthis, déesse maryne, Si tu as monstre maryne Barbarine,

Si m'espoante et le desploye.

Calioppe, romps et ployé Ta muse et plus ne l'employé, Qu'on ne l'oye

Jamais en places seraines.

Nymphes de mer et seraines, Tympanes, fleutes doucaines, Vois humaines,

Orgues, manicordions, Cimbales, psaltérions, Tubes, tabourins, clarons, Harpes, guisternes rebelles Et vielles,

Cors effecquiers, doucemelles, Ailouettes, cardonnés.

Prions, tarins, sansonnés, Papegaux, rossignolés, Oiselés

Du ciel, du bois et des champs, Changés vos chans en des chans, En plaintes et cas tranchans Très méchans.

Flouretle, la chambrière, essaie d'apaiser cette grande angoisse en disant à sa maîtresse :

Encore estes vous josne, aporte, Et en point pour enffant porter.

Se pouvez pour vous suporter,

Plusieurs enffans malles avoir Aussi beaux et plaisans à voir Que Quentin.

Zenon a passé deux jours en vaines recherches. 11 envoie demander au philosophe Cathon s'il n'a point été plus heureux dans ses courses par la ville. T.es sénateurs Eustorgie et Fustinien viennent confondre leurs douleurs dans la douleur de Zenon. Leurs fils Panthaléon et Firmin ont aussi disparu ; les deux pères ont appris qu'ils avaient renié le culte des dieux de Rome

Pour prendre la loy do Jhésus.

Cathon, qui survient, confirme cette nouvelle. Sur les ordres du grandprêtre des chrétiens, Quentin, «avec onze aultres gars», est parti pour les Gaules. Ils y prêcheront la loi de « Jhésus, fils de Marie ». Les sénateurs n'ont point assez de menaces contre Marcelin. On pendra, s'écrie Fustinien,

Au gibet ou à bailli!

Marcellin qui tel conseil baille A vostre enffant.

4. Slwikspeare, deux siècles plus tard, a fait dire aussi à un i)ére au désespoir : » Soufflez, vents, déchaînez-vous; orages, déployez toutes vos fureurs; cataractes, ouragans, tempêtes, \ ersez vos torrents glacés sur la terre; éclairs de soufre, brûlez mes cheveux blancs; épuisez vos flanrs, oragps; épuisez les torrents de pluie et de flammes, vents, tonnerres et tempêtes! »

ZENON. Quant nous Tarons,

On me puist occir s'il n'en baille Au vent, ainsi que font larrons.

Ils courent au palais. Cathon raconte à Dioctétien ce qui s'est passé et dénonce le pape. L'Empereur jure,

Par sa barbe blanche et flourie,

qu'il vengera l'insulte de ses amis. Le conseil s'assemble. Ce n'est plus seulement d'une affaire religieuse et d'offense particulière qu'il faut se préoccuper ; Zenon élève la fuite des douze jeunes Romains à la hauteur d'une question politique et d'avenir. Voici l'avis qu'il ouvre :

Premièrement, avant toute œuvre,

J'enverroye en Gaule requerre

Nos douze enffans qui vont conquerra

Chrestiens par leurs preschemens.

Ils ont subtilz entendemens ;

Se poront nos lois reprochier

Et tant le prophète avancier

Que Gaulois, qui sont fiers et fors,

Rebelleront par leurs efforts Et nous ruront le fer en barbe; Dont s'il convient qu'on se rebarbe.

Il coustera cent mille testes.

Auttrefois ont par leurs tempesles, Avant que Rome eust apostole.

Mit en cendres le Capitole, Par quoy nostre bruyt fut estaint.

Ainsi présentée, la question fut promptement résolue. Marcellin sera livré au bourreau. «Contés le mort, il vault autant», s'écrie Dioclétien. Maximien partira pour la Gaule « qui délaisse les sains scabelles ». II emmènera de nombreuses troupes que Constantin choisira lui-même avec soin. Constantin propose au conseil de donner pour escorte à l'empereur Maximien la Légion de Thèbes. Ces soldats, qui sont venus de la ville égyptienne aux cent tours, aux cent portes.

Sont chevalereux militans, i Grans de cueur et de corpulence ,

Nobles, saigps par excellence, ! Très victorieux en battaille.

Mais ils sont tous chrétiens dans cette Légion, s'écrie Galérien, et s'ils allaient en Gaule, au lieu de combattre les sectaires de leur Jésus, ils aideraient X telle quoquinaille ». Il est cependant résolu qu'on fera partir la Légion thébaine, mais sans l'avertir de l'œuvre à laquelle on la destine. Il est facile de comprendre d'avance qu'il s'agira bientôt d'un des plus terribles épisodes de la persécution sous Dioclétien. La Légion thébaine refusera de combattre les chrétiens et sera frappée dans ses chefs les plus illustres, décimée dans ses soldats. C'est ainsi que le sujet s'agrandit sous la plume du poëte. Saint Quentin n'est plus qu'un des personnages secondaires de la première partie de sa trilogie. Cette première partie, il eût fallu l'appeler la « Persécution », et non la «< Passion de monsieur saint Quentin ». La Persécution, nous l'avons vue ruiner

Dardanie; noii> la verrons bientôt sévir clans toute la Gaule à la fois. S'il eût écrit son poëme à Soissons, Tauteur l'eut appelé la Passion de saint Crépin et de saint Crépinicn ; à Paris, la Passion de saint Denis. A Saint- (Jiientin, il lui donne le nom du bienheureux que la ville vénère, qu'elle a pris pour patron, bien que, dans son drame, l'intérêt soit multiple et se trouve partout où les persécuteurs versent le sang des chrétiens.

Les chrétiens! Dioctétien les partage entre ses lieutenants, entre ses bourreaux.

Or, pour donner coups et souflaccs:

Aux chre>tiens, en plusieurs places, Nous avons envoie tyrans.

Valérien est en Ljcie, Pi rus au pays de Sytie.

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