PREFACE
Ce livre s'adresse au même public que ses aînés. C'est dire dans quel esprit il a été conçu et sous quelle forme il est exposé.
La définition critique du caractère, avec la classification et l'étude des variétés principales qu'il présente, la recherche des qualités que l'éducateur doit s'efforcer de cultiver ou de produire, en même temps que l'indication des moyens principaux dont il peut disposer pour cette fin, tels sont les divers points qu'on y trouvera successivement traités.
Les exemples qui viennent à l'appui des descriptions et des analyses ont été généralement pris des personnages historiques, parce que chez eux les traits, connus d'ailleurs de tous, apparaissent plus accentués et plus nets. A chacun de
vin PRÉFACE
démêler autour de soi les applications analogiques.
Si la classification que nous proposons est suffisamment compréhensive pour embrasser la complexité de la nature humaine et permettre de discerner sans trop de diftîculté quel est des types généraux celui qui prédomine en un individu donné, et, partant, si elle offre quelque utilité pratique, grâce à la possibilité obtenue ainsi de modifier dans un sens ou dans l'autre les caractères une fois déterminés, le but auquel nous avons tendu sera pleinement atteint.
ET i;éducation morale
L'Éthologie et Stuart Mill. — Aperçu analytique des principales classifications des tempéraments et des caractères.
Réclamant la constitution d'une science du caractère, Stuart Mill écrivait en 1843 : i Je proposerais de donner le nom d'Éthologie, du mot -^Ooç qui est de tous les termes de la langue grecque celui qui correspond le plus exactement au mot « caractère », — à la science qui déterminera le genre de caractère produit conformément aux lois générales de l'esprit par un ensemble quelconque de circonstances, physiques et morales... Cette science est à créer; mais sa création est enfin devenue possible. A part l'inceititude qui règne encore sur l'étendue des différences naturelles des esprits indivic^uels, et sur les Qi'EYRAT. — Les caractères. i
circonstances physiques dont elle peuvent dépendre (considération d'importance secondaire quand on considère le genre humain dans sa moyenne ou en masse), je crois que les juges compétents s'accorderont à reconnaître que les lois générales des éléments constitutifs de la nature humaine sont dès maintenant assez bien comprises pour pouvoir déduire de ces lois le type particulier de caractère que produirait, dans le genre humain, un ensemble donné de circonstances. Une éthologie scientifique ayant pour base les lois de la psychologie est donc possible, bien qu'on n'ait fait encore systématiquement que très peu de chose pour la créer... L'objet de la recherche est l'origine et les sources de ces qualités des êtres humains qui nous intéressent, en tant que faits à produire, ou à éviter, ou simplement à comprendre; et son but est de déterminer, d'après des lois générales de l'esprit, combinées avec la situation générale de notre espèce dans le monde, les combinaisons actuelles ou possibles de circonstances qui peuvent occasionner ou empêcher la production de ces qualités. »
Dune haute valeur au point de vue spéculatif, une telle science ne peut manquer d'offrir un grand intérêt pratique. Aussi Stuarl Mill ajoutait-il : c Quand l'Élhologie sera ainsi préparée, l'éducation se réduira à une simple transformation de ses principes en un système parallèle de préceptes et à
l'appropriation de ces préceptes à la totalité des circonstances individuelles existant dans chaque cas particulier. » De la sorte, t l'Éthologie est la science qui correspond à l'art de l'éducation, au sens le plus large du terme, en y comprenant la formation des caractères nationaux ou collectifs, aussi bien que des caractères individuels. A la vérité, c'est sans doute en vain qu'on espérerait (quelque complète que puisse devenir la détermination des lois de la formation du caractère) connaître jamais avec assez d'exactitude les circonstances d'un cas donné pour Douvoir positivement prédire le caractère qui se formerait dans ce cas. Mais nous devons ne pas oublier qu'un degré de connaissance beaucoup trop faible pour autoriser une prédiction effective, est souvent d'une grande valeur pratique. Pour exercer une influence sur les phénomènes, il suffit souvent d'une connaissance très imparfaite des causes qui les déterminent dans un cas donné. Il suffit de savoir que certaines causes ont une tendance à produire un effet donné, et d'autres une tendance à le faire manquer. Quand les circonstances d'un individu ou d'une nation sont, dans une assez large mesure, soumises à notre contrôle, la connaissance des tendances peut souvent nous mettre en état de faire prendre à ces circonstaoces une tournure plus favorable à nos desseins que celle qu'elles auraient prises d'elles-mêmes. C'est là la limite de notre pouvoir;
mais ce pouvoir, dans celle limite même, est des plus iui portants ' ».
Au premier abord, il paraît étrange qu'une science de semblable utilité ait été méconnue ou négligée jusqu'à nos jours. Mais, en dégageant l'esprit de la page essentielle que nous venons de transcrire, ou voit aisément la raison de ce retard. La psychologie, — dont l'éthologie n'est qu'un corollaire, — est en réalité une science d'origine récente dont le but est de déterminer les lois de la constitution mentale. Or une étude rationnelle du caractère, pour être enlro prise avec fruit , suppose nécessairement achevée ou du moins largement élaborée cette analyse do l'esprit humain, puisqu'elle-même, procédant par une synthèse consécutive, a pour objet de compi»ser les lois générales une fois établies avec les circonstances particulières, d'où naissent les caractères individuels.
L'existence de la première science était indispensable pour rendre possible celle de la seconde.
D'ailleurs, la façon diverse dont en des cas semblables se comportent les hommes n'est pas sans avoir été dès longtemps remarquée et sans avoir donné lieu par suite à des interprétations plus ou moins systématiques. Aussi, à défaut des lois psychologiques, les physiologistes attribuant la variété des
(1) Système de loffique déductive et indttctive, trad. ds de L. l'eisse, t. II, livre VI, cliap. v (Taris, Félix Alcan).
actions et réactions de chacun à la prédominance de l'une ou de l'autre des parties organiques, avaientils établi une classification des teynpéraments qui, plus ou moins ^modifiée, a duré jusqu'à nos jours, d'autant qu'elle fournissait aux psychologues une classification provisoire des caractères, puisque, en décrivant les traits physiques propres aux différentes constitutions, elle notait en même temps leur influence respective sur la vie mentale et la conduite.
Lt< médecins grecs Hippocrate et Galien avaient cru voir dans le corps humain quatre humeurs primitives — sang, bile, lymphe et atrabile ou bile noire, — qui, par leur mélange, formaient toutes les autres et, selon leur prédominance, constituaient autant de tempéraments. De là l'ancienne classification des tempéraments en sanguin, caractérisé psychiquement * par l'amour du mouvement et de l'exercice, par la vivacité et l'animation de la physionomie, par un e?prit léger, versatile, superficiel, gai, accommodant; — en bilieux ou colérique.
(1) Pour la description des caractères physiques, plus ou moins ditTérents d'ailleurs suivant les auteurs, on pourra consulter l'ouvrage de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral; — les Maladies du caractère, du D' Bourdet ; — l'article Tempérament, du D' FourcauU, dans le Dictionnaire fi-", la Conversation; — et surtout la profonde étude de II. Alf. Fouillée sur Le tempérament physique et moral, d'après lu biologie contemporaine (Revue des Deux Mondes, n° du J:» juillet 1893).
indiqué de même par l'opiniâtreté, i'ambition, l'amour du travail; — en lymphatique ou flegma tique, reconnaissable à la lenteur dans les mouve ments, à la gravité, à la douceur, à l'irrésolutioni au manque de vivacité dans les sensations, à l'inaptitude à supporter les travaux pénibles ; — et en mélancolique, signalé par l'inquiétude, la tristesse, le découragement et le dégoût de la vie, par un esprit réfléchi et concentré, etc.
Quand l'anatomie intervint pour donner au système nerveux la suprématie constitutionnelle qu'il a dès lors gardée, et que l'on eut reconnu la nonexistence de l'atrabile, cette liste traditionnelle subit des additions et des modifications. Cabanis l'augmenta du tempérament nevoeux (souplesse et agilité d«3 mouvements, faculté de se livrer aux travaux corporels soutenus et à tous les exercices du corps, imagination vive, passions ardentes), et du tempérament musculaire (vigueur physique, sensibilité obtuse, facultés intellectuelles et qualités morales peu dé'veloppées). Fossati la ramena aux tempéraments nerveux, sanguin, bilieux et lymphatique, qui d'ailleurs, se présentant toujours à l'état mixte et inégalement combiné, forment des complexions nervoso-bilieuses, nervoso-sanguines, nervoso-lymphatiques, etc. Le docteur Fourcault l'a depuis réduite à trois types — dus à la prédominance des systèmes nerveux, sanguin, cellulaire, — qui par leurs
combinaisons en engendreraient sept nouveaux : adipeux, scléreux ou osseux, musculaire, gastrolimique ou famélique, gastropathique ou mélancolique, erotique et lymphatique.
La division primitive : sanguin, mélancolique, flegmatique et bilieux, a été reprise par les Allemands. Mùller la déclare « excellente* », à la condition toutefois d'y voir moins une théorie physiologique, qu'une théorie psychologique, une classification des quatre types principaux de Vhumeur et du caractère parmi les hommes. Ce seraient, en effet, d'après lui, les différents modes dont se répartit la faculté du plaisir et de la douleur suivant les individus. Kant l'adopte 2; Lotze également, qui se contente pour plus de précision, de substituer au mot € mélancolique » celui de « sentimental ^ >. Wundt enfin s'applique à la justifier en montrant que, si l'on considère en chacun la nature propre des mouvements de l'âme, on peut y distinguer deux sortes d'oppositions : l'une qui a trait à l'énergie de ces mouvements, l'autre à la rapidité de leur succession.
(1) Physiologie, t. II, traduction française, p. 558.
(2) Anthropologie, lTa.d. franc., p. 271.
(3) Les médecins désignent, en effet, sous le nom de
• mélancolie » une maladie du caractère que nous étudierouà plus loin à son premier degré. Eux-mêmes aujourd'hui, afin d'éviter toute confusion, emploient de préférence le mot
• lypémanie •. — Voy. l'article Lypémanie, du D' Galraeil, dans le Dict. encycl. des sciences médicales.
s LES CARACTÈRES
Le bilieux et le mélancolique sont enclins aux émotions fortes; le lymphatique et le sanguin, aux émotions faibles. Le sanguin et le bilieux sont disposés à la variation ou succession rapide; le mélancolique et le lymphatique, à la variation lente. Avec ces deux oppositions principales concordent étroitement les autres particularités des tempéraments; ainsi les énergiques, savoir le bilieux et le mélancolique , s'abandonnent de préférence, c'est une observation journalière, aux émotions pénibles de l'âme; le>s faibles paraissent portés plutôt à prendre la vie par son bon côté; — de plus, les deux tempéraments prompts, le bilieux et le sanguin, se livrant de préférence aux impressions du moment, sont de la sorte susceptibles d'être déterminés à l'action par chaque représentation nouvelle; au contraire, les deux tempéraments lents, n'étant point à la merci de la première émotion produite, mais restant plutôt concentrés en eux-mêmes, envisagent surtout l'avenir; — le lymphatique enfin et le bilieux sont des tempéraments d'activité, qui s'opposent aux tempéraments de sentiment, au mélancolique et au sanguin *.
Quoi qu'il en soit, le défaut principal de cette
(1) Voir Wiindt, Psychologie physiologique, trad. franc, t. II, p. 391. Rappelons, pour en finir avec la doctrine des quatre tempéraments, que Henle a essayé [Anlhropologische vorlnige, \%Vi) de les expliquer à leur tour par les divers degrés de l'activité ou tonus des nerfs sensitifs et moteurs.
doctrine des quatre tempéraments, adaptée à la psychologie, c'est d'être trop générale et, même en tenant compte des tempéraments mixtes reconnus par quelques auteurs, de manquer de précision, de ne pas serrer d'assez près la réalité pour permettre de distinguer et de classer les nombreuses variétés individuelles. Elle n'en contient pas moins un fond de vérité sur lequel nous aurons à revenir.
Tel était l'état de la question, lorsque Stuart Mill, précisant l'objet et la possibilité d'une science propre du caractère, écrivit le chapitre de sa Logique dont uous avons rapporté quelques passages.
A cet appel Al. Bain répondit par la publication en 1861 du livre qui a pour litre : Sludy of char acier. Sf plaçant à un point de vue rigoureusement psychologique, il y distingue trois types fondamentaux : intellectuel, émotionnel et volitionnel ou énergique. •— Déjà, en France, le docteur Eug. Bourdet avait, dès 1838, dans un ouvrage' qui ne laisse pas d'enfermer des remarques pleines de justesse, esquissé une classification des caractères, peu rigoureuse au reste, puisqu'elle énumère des qualités susceptibles de se rencontrer avec toutes les formes du caractère, plutôt qu'elle ne décrit des caractères distincts. 11 nous serait donné, suivant lui, d'observer trente-six caractères, provenant de douze qualités premières
(1) Des maladies du caractère.
(courage, libéralité, magnificence, magnanimité, etc.) et de l'exagération ou du défaut de ces qualités (audace et crainte, prodigalité et avarice, faste el parcimonie, arrogance et bassesse, etc.). Quant aux affections générales constitutionnelles créant l'état morbide du caractère, elles seraient au nombre de trois : hypocondrie, mélancolie et névropathie.
En 1887, un autre médecin, M. le professeur Azam, reprenant ce sujet', s'est appliqué à rechercher les premiers traits du caractère dans les animaux, notamment dans le chien et le cheval ; puis dans les nations, puis dans les individus mêmes, à l'état sain ou morbide. A l'état sain, les caractères lui paraissent devoir être divisés en trois catégories : les bons. exemple les gens gais, — doux, — affables, — calmes, — modérés, — souples, — dignes, — modestes,
— vifs, — francs, — expansifs, — réservés, — généreux, — magnanimes, — fermes, — dévoués, etc. ;
— les mauvais, exemple les gens envieux, — jaloux,
— sournois, — curieux, — hypocrites, — obséquieux, — égoïstes, — susceptibles, — moqueurs, — taquiub, — méfiants, — bourrus, — irascibles, — brutaux, — têtus, — vindicatifs, — impudents,
— prodigues, — agités, — craintifs, — capricieux,
(11 Le caraclève dans la santé el dans la maladie. Cet ouvrage a été réimprimé depuis, avec divers opuscules du même auteur, suus le titre de : Hypnotisme et double cons" cicnce.
INTRODUCTION i \
— fanfarons, — poseurs, — hautains, — frivoles,
— insouciants, — négligents, — malveillants, — acariâtres, etc. ; — enfin, les caractères qui sont bons ou mauvais suivant les circonstances, exemple les gens apathiques, — froids, — concentre's, — distraits, — tenaces, — audacieux, — résolus, — timides, — indépendants, — fantasques, etc., etc. Soit en somme plus de cent vingt formes du caractère. Evidemment, malgré la richesse des analyses, une grande réduction s'impose. En terminant, et cette dernière partie de son œuvre n'est pas la moins intéressante, .M. Azam étudie les altérations que subit le caractère dans le cours des maladies chroniques et nerveuses, dans la paralysie générale, dans le dédoublement de la personnalité, dansl'épilepsie, etc.
Quatre nouvelles classifications des caractères ont été proposées depuis lors, classifications d'ailleurs plus systématiques et d'une plus haute valeur M-ientifique que les précédentes : l'une est due à .M. B. Pérez, une autre à M. Ribot, une troisième à M. Paulhan et la plus récente à M. Fouillée.
M. Pérez' trace sa classification générale des caractères d'après les types principaux de manifestations motrices. Considérant les mouvements comme l'expre.-sion de la personnalité intime et en même temps comme les éléments et les facteurs des phéno-
(1) l.e caractère, de l'enfant à l'homme, 1891.
mènes 'simples ou compliqués de la personne morale, il trouve, dans l'ordre des manifestations motrices, quelques modes généraux représentant un certain nombre de modes caractériels. La rapidité des mouvements entraîne un premier type de caractère, celui des vifs; la qualité contraire, celui des lents ; l'énergie très accusée, celui des ardents. ; la même énergie, combinée avec la vivacité, mais celle-ci prédominant, offre le type intermédiaire des vifs-ardents ; combinée avec la lenteur, celui des lents-ardents. A ces cinq classes il faut ajouter celle des pondérés ou des équilibrés, tempérament de juste milieu, d'heureus^e harmonie, où ni la vivacité, ni la lenteur, ni l'ardeur n'ont une suprématie évidente. De chacune de ces qualités nervomotrices constituant les six types que nous venons d'énumérer peuvent se déduire, suivant M. Pérez, comme autant de variétés et de combinaisons, les caractères individuels. Qu'il y ait cependant des oppositions constituées par la synthèse dans le même individu d'une imagination vive, d'une conception prompte et d'une décision rapide unies à la lenteur des mouvements, ou d'une parole lente, d'une imagination paresseuse et d'un esprit réfléchi unis à des mouvements vifs, la chose est possible, certaine même, bien que rare assurément; car « la nature, quoi qu'on dise de son goût pour les variétés, n'aime pas à ce point le divers et le contradictoire. Et d'ailleurs ces oppositions, apparentes ou partielles.
indiquent seulement qu'il est des degre's dans les qualite's motrices et caractérielles' ». Il suffira pour faire connaître ces différences d'étudier des sous-types de vivacité, de lenteur et d'ardeur; en effet, « ce sont là des nuances et rien que des nuances ». — M. Pérez donne un rapide aperçu, pour chacune des six classes de caractères, des principales modifications apportées à la personnalité morale, celle-ci considérée dans les traits les plus essentiels de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté. Chacune de ces études est suivie de deux portraits finement tracés qui en sont, chacun à sa manière et à son degré, la confirmation naturelle.
On a dû remarquer que le point de départ de cette classification est objectifs, l'individu y étant comme envisagé du dehors, et noter encore qu'elle est, pour
(1) Page 25.
(2) Il y aurait lieu, pour cette raison, d'en rapproclier les travaux des physiognomouisles, tels que L'art de connaître les hommes par la physionomie, rie Lavater ; la. Physiognomonie, de ûeleslre, — les travaux des graphologues, coiiime le Système de yrupholoyie, de l'abbé Micliou ; l'Ecriture et le caractère, de M. Crépieux-Jamin, — et ceux des auteurs qui se sont occupes de l'expression des émotions, comme Darwin {L'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux), Miderit [La mimique et la physiogiiomonie), Mantegazza (La physionomie et l'expression des senliments), etc.
Lavater, le créateur de la physiognomonie, enseigne à augurer des hommes, d'après leur physionomie, et à puiser dans l'analyse des traits du visage des révélations sur les caractères. Tel individu a la figure franche et ouverte, tel autre la mine sournoise ; celui-ci a l'air méditatif, celui-là l'air sensuel ou décidé. Bien plus, certains hommes présentent des ressemblances frappantes avec quchjues types d'animaux, et
ainsi dire, à rez-de-chaussée, sur un seul plan. Celle de M. Ribot', faite à un point de vue tout subjectif,
rappellent par exemple le lion, le chat, l'ours, le mouton, le renard ou l'oiseau de proie: à ces analogies physiques correspondent des analogies psychologiques. « La tête de Condé est bien connue : un nez démesuré ; de grands yeux qui devaient être beaux, mais à fleur de tête; pas déjoues, deux profils collés ; une bouche vilaine, soulevée par les dents obliques; en somme, un nez et deux yeux, et presque rien avec... C'est là proprement une tête d'aigle, comme celle de Mirabeau est une tête de lion, celle de llobespierre une tête de renard, celle de Louis XVI une tête de mouton. • (J. Lemaîlre, Les contemporains, 3» série, p. 196-197.) — Avec plus de précision, le philosophe italien Lombroso a dans ces derniers temps essayé de déterminer le t\pe physique du criminel: front fuyant, étroit et plissé, urcudes sourcilières saillantes, cavités oculaires très grandes, mâchoires fortes et proéminentes, oreilles écartées et larges, regard terne et fixe, s'il s'agit d'un assassin ; inquiet et oblique, s'il s'agit d'un voleur, etc., tels seraient ses caractères distinctifs. Mais, tout en reconnaissant à ces vues quelque part d«e vérité, on doit bien prendre garde de leur accorder une valeur absolue. C'est le cas de répéter avec notre grand fabuliste : Il ne faut point juger des gens sur l'apparence. Que de fois, par exemple, on trouve chez des enfants, d'aspect vulgaire et grossier, les plus sérieuses qualités d'esprit et de cieur, tandis que d'autres à la mine éveillée, à l'œil inlelligem, sont en réalité très médiocrement doués.
Quant à la graphologie, qui se propose de nous apprendre à découvrir le caractère d'après l'écriture, c'<)st-à-dire d'après les gestes dont celle-ci est la manifestatioi , il faut reconnaître que depuis quelques années elle a f-iit beaucoup de progrès et qu'elle tend à devenir scientihque. Dans cette voie, le cours de M"" R. de Salberg, directrice de l'École de graphologie, inarquera une étape. Nous ne pouvons ici que renvoyer, comme à un nécessaire complément des traités de Michon et de Crépieux-Jamin, à sou beau M,muel de graphologie usuelle, ainsi qu'aux conférences ei cojrs imprimés de l'École. On consultera encore utilement les uuvrages de Paul Barbe : Telle écriture, tel caractère, et de Solange Pellat ; L'Education aidée par la graphologie.
(1) Sur les diverses formes du caractère, in Revue philosophique, numéro de novemlire IH92.
offre plusieurs étages. Après avoir exclu les amorphes (qui sont légion), comme n'ayant pas de forme propre, de vraie personnalité, étant des caractères acijuis, — et les instables, déchets et scories de la civilisation, ce psychologue établit une classification des caractères parcourant quatre degrés à détermination croissante et à généralité décroissante, c Au premier degré, les conditions les plus générales, de simples cadres presque vides ne correspondant à aucune réalité concrète, analogues aux genres en zoologie et en botanique. Au second degré (analogue aux espèces), les types fondamentaux du caractère, formes jDM7'es, mais réelles cette fois et que par suite l'observation justifie et vérifie. Au troisième degré, les formes mixtes ou composites^ analogues aux variétés, moins nettement dessinées que les précédentes. Au quatrième degré, les substituts ou équivalents du caractère (on pourrait les appeler aussi les caractères partiels), qui s'éloignent de plus en plus du type pur, mais qui en tiennent lieu pour beaucoup de gens. »
La vie psychique, considérée dans sa plus grande généralité, se ramène à deux manifestations fondamentales : sentir, agir ; d'où deux grandes divisions de premier degré, les sensitifs, qui ont pour marque propre la prédominance exclusive de la sensibilité, et les actifs, que caractérise la tendance naturelle et San? cesse renaissante à l'action. A côté de ces deux
classes positives, il faut en placer une négative, mais très réelle, celle des apathiques, dont le trait essentiel est Vinertie. — Si de ces genres l'on passe aux espèces, on voit entrer en scène un nouveau facteur : les dispositions intellectuelles, qui, modifiant i>jrfi'rectement la constitution individuelle, nous donnent pour le premier genre, celui des sensitifs : 1'^ des /^Km6Ze5 (sensibilité excessive, intelligence médiucre, énergie nulle) ; 2" des contemplatifs (sensibilité très vive, intelligence aiguisée et pénétrante, activité nulle); 3° des émotionnels (à l'impressionnabilité extrême, à la subtilité intellectuelle s'ajoute l'activité, mais une activité intermittente et parfois spasmodique, c'est-à-dire une alternative d'énergie impétueuse et d'affaissements brusques). — Suivant que l'intelligence est médiocre ou puissante, le genre des actifs se subdivise en actifs médiocres et en grands actifs. — Dans la classe des apathiques, on peut, d'après le degré d'intelligence, distinguer aussi deux espèces : 4" Y apathique pur ; 2° les calculateurs ou raisonnables (caractérisés par une intelligence puissante, mais pratique). — Passant des espèces aux variétés, M. llibot propose les groupes suivants : 1" les sensitifs-actifs ; — 2° les apathiques- actifs ; — 3" les apalhiques-sensitifs ; — 4° les tempérés. — Enfin, en «'éloignant de plus en plus des formes simples, nettes, bien tranchées, on arrive a im dernier groupe, lespartiels. dont la formule est celle-ci :
un amorphe^ plus une disposition intellectuelle ou une tendance affective très prépondérante.
Telle est cette classification approfondie, qui fait bien saisir par la complexité même qu'elle présente (quoique les formes pathologiques, ou simplement incohérentes et contradictoires en aient été exclues)', « combien sont diverses et hétérogènes ces modalités individuelles qu'on désigne sous le nom collectif de caractère. L'unité du mot dissimule la multiplicité des cas ».
Encore M. Ribot, tout en indiquant le problème qui € consisterait à déterminer les principaux types d'individualité, d'après la manière d'agir et de réagir qui a sa source dans les sentiments et le vouloir », s'est-il contenté « simplement d'essayer une classification des caractères ». M, Fr. Paulhan a voulu atteindre au but marqué par St. Mill . Après avoir, dans un puissant ouvrage sur ^.4c/^u^7e mentale, proposé une théorie de la vie de l'esprit et donné un ensemble de lois abstraites s'appliquant à la psychologie générale, il s'est attaché* à * montrer commerit les diverses manifestations de ces lois abstraites produisent des catégories différentes de types psychiques », ou, en d'autres termes, à « ramener tous
(1) M. Ribot a consacré â leur étude une partie de son cours de 1895. On trouvera le résumé de ses leçons dans YAnnée psychologique (2* année), de MM. Beauni.e et Binet.
(2; ..es Caractères, lS9i.
les traits de caractères aux éléments psychiques les moins composés et aux formes les plus simples des grandes lois psychologiques, tout en montrant la nature de la combinaison qui les produit* ».
Les appréciations que chacun porte sur la nature d'autrui « nous signalent, suivant M. Paulhan, des manières d'être qui ne sont ni semblables, ni opposées, mais qui nous montrent un même individu ou des individus divers, par des aspects différents et nullement comparables. On dira, je suppose, d'une personne qu'elle est incohérente ou capricieuse, d'une autre qu'elle est gourmande, d'une troisième qu'elle est vive ou molle, d'une quatrième qu'elle est susceptible ». Voilà non pas seulement quatre jugements différents, mais quatre modes différents d'indiquer un caractère et d'apprécier une personnalité. Examinant de près ces appréciations, M. Paulhan en fait sortir quatre classes différentes de qualités psychiques.
La première comprend les types provenant des formes diverses de l'association mentale. — Dans cette classe entrent les types généraux produits par la façon particulière dont sont réalisées, dans tel individu donné, les lois de l'association systématique *
(1) Page 13.
(2) • Les éléments psychiques ont une double tendance : msci 1er pour s'associer avec eux, pour les absurber, ou pour être absorbés par eux, selon leur importance, les systèmes psychiques qui peuvent s'harmoniser avec eux, s'unir avec eux en vue d'une fin commune, former avec eux des compo-
(ce sont les équilibrés, les unifiés), — les types produits par la prédominance de l'inhibition systématique ' (les maîtres d'eux-mêmes, les réfléchis), — les types qui résultent de la prédominance de l'association par contraste (les inquiets, les nerveux, les contrariants), — les types caractérise's par laprédominance de l'association par contiguïté et par ressemblance, — les types caractérisés par l'activité indépendante des éléments de l'esprit (les impulsifs, les composés, les incohérents, les émiettés, les suggestibles, les faibles, les distraits, les étourdis, les légers, etc.). La seconde classe comprend les types provenant des différentes qualités de Vesprit et des tendances. — Ces types sont déterminés par l'ampleur des personnalités et des tendances, leur richesse en éléments (caractères larges ou étroits et mesquins), — par la pureté des éléments psychiques (les tranquilles, les. troublés), — par la force des tendances (les passionnés, les entreprenants et leurs opposés), — par la persistance des tendances (les volontaires, les obstinés, les constants, les changeants), — par la souplesse des tendances (les doux, les rudes, les raides), — par la sensibilité des éléments psychiques (les vifs, les impressionnables, les froids, les mous).
ses unifiés, et au contraire inhiber, empêcher de naître, de se développer, faire disparaître ceux avec qui ils ne peuvent entrer dans un même système. • [L'activité mentale et Ut éléments de l'esprit, p. 84.) (1) Voir la note précédeuie.
La troisième classe comprend les types déterminés par les tendances vitales. — Ces tendances se rapportent à la vie organique (les gloutons, les sobres, les sexuels, les froids), — ou à la vie mentale (les intellectuels, les affectifs, etc.).
La quatrième classe comprend les types déterminés par les tendances sociales. — Ces types résultent de la prédominance des tendances ayant^pour objet des individus (les égoïstes, les altruistes, etc.), — de la prédominance des tendances impersonnelles (les mondains, les professionnels, les avares, les économes, les prodigues, les vaniteux, les orgueilleux, les humbles, les autoritaires, les soumis, etc.), — ou des tendances synthétiques (les heureux, les jouisseurs, les pessimistes, les ascètes).
Les types purs, observe M. Paulhan, sont extrêmement rares. * Chacun des types d'une série peut se combiner avec un grand nombre des types de l'autre, plusieurs types d'une même série peuvent aussi s'associer et ceci nous explique l'infinie variété des hommes dont pas un ne ressemble à l'autre, mais qui, soit par l'équilibre de leurs tendances, soit par la prédominance de l'une d'entre elles, rentrent toujours dans les catégories de types concrets ou abstraits » précédemment énumérés.
Si donc l'on veut porter un diagnostic correct sur le caractère d'un individu, il faut d'abord reconnaître les tendances différentes ou les systèmes opposés de
désirs qui se rencontrent en lui ; puis établir la nature de la relation de ces tendances entre elles, leur subordination unilatérale ou réciproque ; il faut aussi en préciser le sens et la portée, et tenir compte enfin des évolutions comme des substitutions possibles des tendances.
M. Paulhan termine son ouvrage en faisant l'application de ces principes à la détermination du caractère de Gustave Flaubert.
Jugeant trop étroites les bases de la classification de M. Ribot, esquissée plus haut, un maître érainent, M. Alfred Fouillée*, s'est appliqué à montrer « que l'intelligence ne doit pas être exclue des facteurs primordiaux du caractère ; qu'elle est au contraire un des éléments qui le distinguent le mieux du tempérament; qu'elle doit, par conséquent, entrer en ligne de compte dans la classification des divers types* »; et il distingue ainsi trois grands genres : le sensitif, l'intellectuel et le volontaire. Chacun de nous, disait Platon, est composé d'une hydre, d'un lion et d'un homme : l'hydre aux cent têtes, c'est la passion; le lion, c'est la volonté ; l'homme, c'est l'intelligence.
(1) Le caractère et l'intelligence (Revue des Deux Mondes, lîj février 1894). Celte élude et celle que nous avons mentionnée plus haut sur Le tempérament physique et moral, reprises et complétées par l'auteur, ont paru depuis en «iH volume à lallDrairie F. AJcan sous ce titre : Tempérament et caiaclère, selon les individus, les sexes et les races.
(2) Art. cit., p. 821-822.
On peut ajouter, dit M. Fouillée, que notre forme morale change selon que l'un de ces trois éléments prédomine.
Le genre des sensitifs se subdivise en trois espèces : c 1° les sensitifs ayant peu d'intelligence et peu de volonté; 2" les sensitifs ayant de l'énergie volontaire mais peu d'intelligence ; 3° les sensitifs ayant peu de volonté, mais beaucoup d'intelligence. » — Dans le genre des intellectuels rentrent : 1° les intellectuels exclusifs, d'ailleurs rares ; 2° les individus chez qui existe « l'union d'une intelligence développée avec une sensibilité vive » ; 3° ceux dont l'intelligence supérieure loin de paralyser la volonté, comme il arrive chez les dilettantes ou les sceptiques, lui donne au contraire une plus grande force. — Enfin « ceux en qui la puissance de vouloir domine doivent se subdiviser en trois espèces : 1° volontaires ayant peu de sensibilité et peu d'intelligence : les obstinés, les têtus ; 2* volontaires ayant beaucoup de sensibilité et peu d'intelligence : les emportés, les violents; 3° volontaires ayant beaucoup d'intelligence et peu de sensibilité : les calculateurs froids et énergiques que rien n'arrête dans l'exécution de leur plan, lesTurenne et les de Moltke. »
Ainsi l'élude du caractère, bien que d'origine très récente, a donné lieu déjà à de nombreux et remarquables travaux *. 11 n'est donc pas trop téméraire, de
(Il Pour compléter l'énumération des ouvrages ayant trait à la question qui nous occupe, il reste à signaler la Charakle-^
notre part, de nous engager dans une voie, ardue assurément, mais où nous ont précédé des psychologues d'élite, ce qui nous permet d'utiliser les résultats de leurs recherciies. Il importe d'ailleurs qu'une classification des caractères soit simplifiée le plus possible, si l'on veut que la pédagogie puisse vraiment en profiter. C'est là notre excuse d'en avoir tenté une nouvelle.
Avant de l'exposer, nous examinerons, pour plus de clarté, quels sont les facteurs et les éléments constitutifs du caractère.
rologie, de Bahnsen, à laquelle, malgré certaines parties intéressantes, on peut reprocher d'être trop hypothétique et trop arbitraire ; — les Notes sur l'étude du caractère, de Le Bon, Revue phitosophique, IV ; — Our tempéraments, d'Alex. Stewart (Londres, 1S92) ; — les Etudes nouvelles sur le caractère, de Pile (Milan, 1892, 37 pages) ; — Le développement du caractère, de Greeiistreet, dans VEducational Review, de novembre 1894 ; — les Observations sur l'origine et les manifestations du caractère, de La Scola (l'alcnne, 1894) ; — enfin, la thèse latine de M. R. Thamin : De pueroimm indole quaedam notantur (1895), où l'aufeur, préoccupé surtout de la question de méthode, soutient, à rencontre de St. Mill et de MM. Ribot, Paulhan et Pérez, que l'éthologie ne doit point demander ses principes à la psychologie, mais se baser uniquement sur des observations multiples qui permettent de dégager les rapports de coexistence et de succession des phénomènes. Toutefois le peu de résultats fournis aux collaborateurs de M. Thamin, par l'enquête qu'ils ont poursuivie en ce sens dans les principales écoles de Lyon, — résultats qui sont consignés dans les qualre derniers chapitres de la thèse, — n'autorise pas à lT'jiic ^jne la science ùa caractère puisse Jamais se constituer à l'aide d'une méthode purement expérimentale [^lole de janvier 1896). — Depuis lors ont paru : Psychologie du caractère, de Lévy (Paris, Alcan, 1896) ; — Les Éléments du caractère et leurs lois de combinaison, de Malapert (Paris, Alcan, 1897i : — et Eisai de classification naturelle des caractères, de Ribery (Paris, Alcan, 1903).