‹ Les jeux des Grecs et des RomainsChapitre 15 sur 16 · LES DEUX CHŒURS · texte numérisé non relu

LES DEUX CHŒURS

Si Rome est votre ouvrage , si c'est par vos ordres qu'une partie des Troyens, changeant de ville et de foj'ers, vint aborder aux rivages sauveurs de la Toscane, sous la conduite du pieux Enée qui, survivant à sa patrie, leur ouvrit un passage à travers les flammes d'Ilion, pour leur assurer plus qu'ils n'avaient perdu ; dieux puissants, donnez à la jeunesse un cœur docile et des mœurs pures, le repos à la paisible vieillesse, au peuple de Romulus l'empire, une race nombreuse et tous les genres de gloire. Que l'illustre descendant de Vénus et d'Anchise, qui vous immole aujourd'hui des taureaux sans tache, commande à

LES JEUX DES FETES ROMAINES . 23!i

l'univers, vainqueur de l'ennemi qui résiste, clément pour les vaincus.

( HŒUR DES Jia'NES GARÇONS

Déjà, sur la terre et sur l'onde, le Mède redoute son bras puissant et les faisceaux de Rome ; déjà le Scythe et l'Indien, naguère si superbes, viennent demander ses ordres.

CHŒUR DES JEUNES FILLES

La paix, la bonne foi, l'honneur, la probité antique, la vertu, si longtemps négligée, osent reparaître ; et l'heureuse Abondance est venue avec sa corne féconde.

CHŒUR DES JEUNES GARÇONS

Dieu des augures, dieu à l'arc d'argent, Apollon, chéri des neuf sœurs, et dont l'art salutaire ranime les corps épuisés, si tu regardes d'un œil propice le mont Palatin, prolonge les destinées de Rome et de l'Italie dans un siècle nouveau et plus fortuné encore.

CHŒUR DES JEUNES FILLES

Toi qu'on adore sur l'Aventin et sur l'Algide, Diane, exauce les prières des quinze pontifes, et prête aux vœux des enfants une oreille amie.

Jupiter et tous les dieux nous entendent ; c'est l'espoir, c'est la douce assurance que nous emportons dans nos foyers, après avoir célébré les louanges de Phébus et de Diane.

Ainsi que tous les spectacles et jeux romains qui étaient représentés en l'honneur de certaines divinités, les jeux séculaires furent consacrés tout d'abord à Pluton et à Proserpine — plus tard à d'autres dieux encore. Dans la conception romaine, la musique est agréable aux dieux; elle est donc un élément indispensable dans le rite romain le plus ancien. Elle n'était pas moins nécessaire aux processions des fêtes, aux cortèges de triomphe, qu'aux convois funèbres. La musique fit également partie d'une des fêtes romaines les plus anciennes, celle c^u'on célébrait le 21 avril avec des démonstrations de joie toutes particulières, l'anniversaire de la fondation de Rome, la fête de Parilia ou Palilia. La ville entière retentissait du son des instruments de cuivre, des tambours et des cjTnbales.

Les premiers jours de l'année furent jusc^u'aux derniers temps de l'empire des jours fériés. Ces cérémonies provenaient de la fête du jour de

l'an qu'on commença â célébrer vers le milieu du second siècle avant J.-C. Elles étaient d'un caractère mi-religieux mi-politique, et se célébraient à l'origine au jour le plus court de l'année, la fête du solstice d'hiver.

Le matin du jour de l'an, un Romain s'empressait de féliciter d'abord les membres de sa famille, puis les habitants de sa maison; il prenait soin de ne se servir que de mots d'un bon augure. Au point du jour, â peine le soleil levé, les rues de la capitale s'animaient d'une vie intense; les passants marchaient à la hâte, vêtus de leurs habits de fête, pour aller saluer comme de coutume leurs protecteurs et leurs patrons, en joignant à cette marque ordinaire de respect leurs humbles souhaits de bonheur futur, ou pour féliciter dans une visite matinale leurs parents et leurs amis, ainsi que pour leur offrir des présents. Les fonctionnaires des administrations publiques ne manquaient pas d'aller faire visite, le jour de l'an, â leurs chefs hiérarchiques. Devant la porte des hauts dignitaires et des fonctionnaires supérieurs, plus tard dans les antichambres du palais impérial splendidement décoré, une foule immense se pressait. Beaucoup de gens, esclavçs de l'usage d'offrir des présents au jour de l'an, osaient même ai)porteT' des objets do peu de valeur à

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l'empereur. Mais toutes ces visites étaient assez courtes.

C'étaient surtout des hommes qu'on voyait marcher d'un pas pressé, le matin du jour de l'an, et chargés de cadeaux; mais les femmes ne manquaient pas dans cette foule bariolée. Avant tout les matrones se rendaient solennellement au temple où la fumée des sacrifices, l'encens d'Arabie et le safran de Cilicie montaient en volutes vers le plafond, où les flammes sacrées miroitaient sur les lambris dorés ; c'étaient là qu'elles apportaient leurs offrandes et qu'elles venaient demander aux dieux la santé et le bonheur pour l'année future. Chez les hommes au contraire, il semble que le service humain ait dû passer avant le service divin. Le devoir de rendre des visites ce jour-lâ était si impérieux que nul n'osait s'y soustraire sans craindre d'ofEenser ses amis ou ses protecteurs. Malgré cette animation excessive, un calme inaccoutumé régnait sur cette ville, qui comptait plus d'un million d'habitants ; les rues étaient paisibles : on craignait qu'une imprudence ne détruisît brusquement le bohheur d'une année tout entière ; et cette superstition arrêtait les cris, les querelles, les disputes et le langage profane qu'on entendait généralement au dehors.

Contrairement aux fêtes ordinaires, dans lesquelles tous les anciens peu])les civilisés s'abstenaient de travailler, — comme les Israélites, par exemple, conformément aux lois de Moïse, — les Romains ne célébraient pas le jour de l'an par un repos complet : chacun, par une coutume générale, entreprenait une de ses occupations habituelles, dans la pensée de consacrer ainsi son travail, de lui assurer une réussite plus complète et d'éloigner toute paresse future. Le laboureur allait pousser un peu la charrue ; l'artisan se servait de ses outils ; les gens de lettres mettaient à l'épreuve la faveur des muses en écrivant de courts essais.

Quand on croyait avoir ainsi satisfait k ses devoirs, on se précipitait en masse vers le domicile des nouveaux consuls, qui, depuis l'an 153 avant J.-C, entraient en fonctions ce jour-là; c'était ainsi que commençait véritablement la cérémonie. Dès le matin, les sénateurs et les chevaliers attendaient leur introduction ; le peuple, massé devant les portes, se préparait à se Joindre à la procession solennelle. Après l'audience de félicitations, on formait le cortège. Celui-ci s'ouvrait par la troupe des chevaliers, vêtus de toges à rayures blanches et rouges ; derrière eux on conduisait

des taureaux blancs, à cornes dorées, qu'on destinait au sacrifice.

Après cette cérémonie du sacrifice, à laquelle on veillait dans tous les détails les plus infimes, la procession se dirigeait vers un des temples le plus généralement consacrés aux séances du Sénat. Là^ les consuls juraient fidélité aux lois établies, — puis le peuple et le Sénat les accompagnaient jusqu'à leur demeure ; — ou bien, ainsi que cela se pratiqua principalement sous l'empire, la cérémonie tout entière se terminait par un grand banc[uet offert par les consuls au Capitole : les invités, venus en foule des provinces de Rome, recevaient d'élégants présents, des tablettes ornées, des carnets de notes. Ces derniers portaient le nom de diptycha; ils étaient composés de deux feuilles d'ivoire, revêtues intérieurement de cire ; à la surface elles étaient incrustées d'or : les incrustations représentaient des scènes familières, ou le nom et le portrait du consul. Parfois le bord en était de pourpre et d'or.

Il était également de tradition que les consuls fissent jeter de l'argent au peuple pendant la procession. C'était l'origine du tumulte : on se battait à coups de trique et îi coups de pierre. Sans doute ceux qui avaient dans cette presse la chance d'attraper une pièce de monnaie ne

la lapportaient guère chez eux. Ces distributions au peuple, qui parfois avaient un caractère grandiose, mais qui étaient des causes de rixes terribles, furent défendues plus tard et il plusieurs reprises par des édits impériaux. On voit, en définitive, que l'entrée en fonctions d'un consul lui coûtait très cher.

Dans les réunions privées, le reste de la journée était consacré à échanger des cadeaux qui devaient également être des signes de bon augure. On les nommait strenœ et au commencement c'étaient des objets très simples. Aux temps des premiers rois romains, les strenœ ' consistaient en une branche de laurier, symbole d'une vie toujours jeune et immortelle. A ce rameau vinrent s'ajouter des bagatelles semblables à nos noix dorées, à nos pommes que nous donnons à Noël : peu à peu on s'accoutuma à distribuer des dattes dorées, des figues sèches, les pruneaux de Damas conservés dans une enveloppe contournée d'argile cuite, des rayons de miel et autres douceurs. Les pàtis-

(1) M. Michel Bréal a proposé récemment de rattacher le nom de strenœ à celui de Saturnales. Les éléments principaux du mot strenœ se retrouvent dans celui de Saturnales, si, à la manière sémitique, on ne tient compte que des consonnes. D'ailleurs les deux fêtes concordaient dans l'antiquité romaine, où l'année commençait aux Saturnales. (N. des traducteurs.)

sicrs confectionnaient à l'occasion du jour de l'an une pàtc miellée, avec laquelle ils fabriquaient des gâteaux des formes les plus variées et les plus gracieuses.

A mesure que le besoin de luxe entra de plus en plus dans les mœurs, les gens riches ajoutèrent à ces modestes présents des objets plus ])récieux : on fabriqua spécialement pour les offrir au jour de l'an des lampes élégantes qui portaient en exergue un souhait de bonheur à l'occasion de la fête. On achetait un grand nombre d'objets semblables à la foire Sigi/lawé, sorte de marché d'images et de jouets qui se tenait dix jours avant la lin de l'année et venait s'ajouter aux Saturnales, cette fête de liesse générale dont nous avons déjà parlé. Les « douceurs » comprenaient aussi une pièce de monnaie; — dans les temps anciens c'était un as, monnaie de cuivre romaine. — Plus tard on ne lit plus ce présent ; on dérogea ainsi à l'antique simplicité. Voici ce que dit à ce sujet un poète de la fin de la République :

(( Aujourd'hui on attache â l'or un présage ])lus favorable. La vieille monnaie cède à la nouvelle; elle est vaincue. »

Ces présents pour la plupart étaient accompagnés d'une tablette ou d'une bandelette de parchemin qui contenait, sous forme de distique,

une devise appropriée à la nature de l'objet. Chez tous les libraires on trouvait un choix varié de ces distiques de nouvel an confectionnés par des poètes d'occasion. Mais i)arfois on envoyait aussi une tablette portant une devise de ce genre et le nom d'un objet sans l'accompagner d'un présent. C'était sans doute une plaisanterie qui pourrait rappeler nos cartes de visite du premier janvier. Peut-être aussi y était-on contraint dans un cas semblable à celui (]ue cite plusieurs fois Martial :

Tu peux offrir aussi à ton ami des distiques en guise de présent,

Si la source de ton argent est aussi tarie dans ta bourse que daus la mienne.

De même que les dignitaires élevés de l'État soupaient aux frais des consuls, le jour de l'an se terminait dans les familles par un joyeux festin où régnait souvent une certaine liberté. Horace y invite Mécène en ces termes :

Cette journée, fête qui marque l'arrivée d'une année.

Déliera le cachet trempé daus de la poix

Qui bouche ce flacon; depuis le consul Tullus

Il a appris à humer de la fumée.

Bois, Mécène, bois cent coupes

A la santé de ton ami et fais brûler les torches

Jusqu'au jour; loin de nous Tout tumulte, toute querelle.

L'usage des strenœ s'est conservé, comme on le sait, en France, où le nom de ces présents du nouvel an, étrennes, rappelle leur origine qui remonte à l'histoire de la vieille Italie.

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