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Les jeux du soleil

^^'EST avec une certaine émotion ioyeuse qu'en revenant au pays natal, j'ai pu trouver, dans les archives de ma famille, le manuscrit ! « Les Jeux du Soleil ».

Un des fils du premier BAGHIO'O (1) a jeté, dans la nuit d'une alcôve, tout un roman en miniature que, par miracle, les poux de bois et les ravets ont épargné.

Cet homme a-t-il vécu ce drame qui se passe dans un décor féerique et dans lequel il exprime des sentiments aussi banals que nobles et désespérés à l'égard d'une aventiu*e de jeunesse d'une naïveté et d'une pureté sans égale... ?

Partout où je suis passé en Guadeloupe, « l'Ile d'Emeraude », j'ai suivi la trace de BAGHIO*0. C'était un homme impressionnable, exubérant, capable de tout, même de faire le bien. Ce qui frappait en lui, c'était la puissance de son regard et son infaillible mémoire : il ne pardonnait rien, pas même une aumône — enfin il avait beaucoup voyagé.

(1) BAGHIO'O, arrivé aux Antilles dans les cales d'un Négrier, aurait été Sultan de Tombouctou. Selon les anciens esclaves en provenance du Soudan ce nom voudrait dire : Le Bienheureux.

Y OILA les quelques traits qui semblent avoir retenu l'attention publique.

Un jour, peut-être, pourrai-je tracer un portrait plus détaillé de ce solitaire qui vécut hardiment une époque bouleversante, tout en gardant au fond de lui-même im refuge bien inattendu.

Ma tâche, ici, est beaucoup plus humble : je me contenterai de transcrire une page de son oeuvre. Peutêtre était-ce celle à laquelle il tenait le plus pour l'avoir ainsi délibérément condamnée au silence du grenier. Elle semble proche de lui, être l'expression même de son intimité. Cette page, écrite en une langue archaïque, nous révèle déjà ce que nous ne pouvons que pressentir : l'âme d'un poète.

En remerciant la Providence qui m'a permis de pouvoir corriger — maladroitement d'ailleurs — ce manuscrit, je souhaite que le public trouve autant de plaisir -i le lire que j'ai eu d'enthousiasme à le recueillir.

Le Pêcheur

L)eBOUT sur les flots bleus,

Cariatide vivante Dans cette mer mouvante, Au loin fixant ses yeux, Le pêcheur tout tremblant Et comme ivre de gloire, De sa large main noire Ouvre un épervier blanc.

Une tache plus sombre Court sous le plan doré Où frétille sans nombre Le poisson mordoré.

Soudain, quittant ses hanches, Le filet balancé, Comme un héron lancé, Ouvre ses ailes blanches.

L/ANS la maille serrée La carangue pressée S'attache et se débat.

Fermant ses plombs en bas Le pêcheur en liesse Ramène triomphant La prise enchanteresse A ses nombreux enfants.

Par-dessus les coraux De la mer des Antilles Je lance, O Fils des Isles, Mon épervier d'émaux.

Mais son voile touchant Va rayonner de flammes, Car je pêche des âmes Dans les vagues du vent !

Atmosphère

Fille de la mer et du soleil L'île de la Guadeloupe étale, Dans un rustique écrin de vermeil Une double perle triomphale.

O ! Grande-Terre de mes aïeux Couverte d'innombrables prairies ; Et Terres des Pitons rocailleux — Dansez la ronde de mes folies !

' La Guadeloupe est formée par deux iles principales, séparée? par un étroit bras de mer et par des îles avoisinantes. Le nom Caraïbe était : Caloucaéra ou Karukéra. Elle fut nommée Sainte-Marie de la Guadeloupe selon un vœu de Colomb : on en retint simplement :

Gr.adeloupc.

La Croix

^^OMME un tapis devant le grand bourg de Sainte Anne

S'étale, lumineuse, une fraîche savane Sur laquelle se dresse un double monument : Une croix de gaïllac, un clocher en ciment.

O ! croix du Christ salut ! Ta nudité condamne Le riche, l'orgueilleux, l'impie et le profane. Au delà des destins, et depuis deux mille ans, Sur le monde étonné s'ouvrent tes bras d'amants.

Mais c'est toi fût sacré dont la sève s'élance Par-dessus les coteaux pour conduire en cadence Nos cantiques d'espoir aux limites des cieux.

La croLx du Christ conquiert l'âme la plus rebelle Ceux qui sont à ses pieds la trouvent toujours belle Car ses ailes de chair vibrent devant les veux !

La Cathédrale

Li'ON dirait un lion allongé dans la plaine

La crinière en bataille et la poitrine pleine Du souffle des forêts ; l'échiné de son dos Apparaît aussi rond qu'un morne au vert rideau.

Mais ne serait-ce pas une énorme baleine Qui lance dans les airs les flots de son haleine ? C'est un grand Ajoupa, temple sacré du beau, Oij nuit et jour vascille un délicat flambeau.

O ! symbole d'airain, fresque mystérieuse, Ton svelte et fin clocher monte jusques au ciel Porter nos vœux d'amours au pied de l'éternel.

Alors ta flèche entonne une ode gracieuse, Vibrante et belle antenne au fier accent sacré, Qui dispense à la ronde une onde de clarté.

Panorama

'AZUR est embrasé, tout le ciel est en fête ; A travers les grands-bois où le bambou gémit, Le svelte filao, se balance et frémit Aux jeux de l'alizé qui, flamboyant, halète.

Là-bas sur la toison éclarlate des crêtes

Se dresse le volcan *. Des molosses parmi

Les travailleurs des champs courent jusqu'au taillis

Reposer mollement leurs puissants corps d'athlètes.

Des taureaux mugissants s'entremêlent leurs cornes ; De fougueux étalons bondissent sur les mornes Gagnent le marigot où l'herbe folle croît.

La laitière au corps noir, les pieds nus, buste droit, Roulant hanches et seins, sur sa tête une amphore, Marche sous le soleil comme une canéphore !

• Il s'agit de la soufrière dont le cône atteint 1.500 mètres et forme im plateau de 350 mètres de diamètre, à 10 km. de Fasse-Terre, capitale administrative de l'Ile.

Au Sud de la soufrière se trouve le Houëlmont, volcan éteint d'une faible altitude (voir note page 36). D'autres monts hérissent la Gua deloupe de leurs pitons, de leurs bosses et de leurs saillies en F>ain de sucre.

VaUct

*E morne de Vallet s'élève de la plaine Et l'habitation, inimobile et sereine Au-dessus des cactus, lève son roc épais Dont aucun ouragan ne peut troubler la paix.

Tout autour la prairie étale, souveraine,

Des roseaux panachés comme de blondes reines.

Tandis que l'océan écume tel du lait

Sous un ciel corallin bordé d'un arc violet.

Depuis les jours maudits de gais et fiers mulâtres, Descendants des BAGHIO'O — glorieux laboureurs — Perpétuent avec flamme un sublime labeur :

Toujours amants d'Eole et de sa voix d'albâtre.

Ils tracent leurs sillons aux pas lents de leurs bœufs

Ou battent le Tam-Tam en l'honneur des aïeux !

Crépuscule à Vallct

A savane aux bœufs noirs brille, s'ourle et s'étend, De la route aux grands-fonds comme un immense étang ; Et les longs cocotiers aux tiges éclatantes. Redressent dans le vent leurs têtes chancelantes.

Dans les lointains la mer ronronne son plain-chant Monotone et plaintif au vif soleil couchant ; Et, près de l'horizon, l'Ile Marie-Galante * Vogue, silencieuse, encaissée, indolente.

Un lambeau de clarté qui résonnait encor

Sur les récifs d'azur, plonge dans l'ombre d'or.

La nuit telle une pieuvre, étincelante, immense,

Epouse les contours des gorges du silence

Dans le poudroiement froid de nacre et de corail

D'un ciel phosphorescent comme un large vitrail !

* Marie Galante est la plus grande des dépendances de la Guadeloupe. Elle a la forme d'une assiette renversée et mesure environ 83 km. de circonférence. Une petite chaîne de montagnes nommée Barre-de-l'Ile, d'une altitude moyenne de 200 mètres, traverse l'Ile.

Bridclle

OUR le rivage, à l'Ouest de l'habitation,

S'étend un lac marin qu'on appelle : BRIDELLE. C'est un long bras fluide entre un rocher-bastion Et une anse perlée ouverte aux hirondelles.

La mer glauque, profonde, et d'une ardeur céleste, Sur le sable aussi vif qu'un champ de diamants Balance une émeraude et redescend si leste, Que la berge se vêt de flocons écumants.

Dans le fond lumineux se traînent des lambis : D'élégants balaous, tels des exocets frêles. Sautent à la surface, en voltiges sans bruit. Passent comme un éclair aux transparentes ailes.

Sur les blocs de granit s'attachent des buxgaux ; Dans les trous immergés se cachent des anguilles ; Des algues sur la nacre et la nacre en rameaux Vibrent comme les feux de milliers d'escarbilles.

Parfois, au clair de lune, au début de la nuit, En smvant sur le sable une empreinte perdue, On découvre un nid d'œufs à peine enseveli. Puis la masse d'airain d'une large tortue.

Sous les rayons feutrés de l'astre radieux Se glisse, évanescente, une sombre sirène : Elle plonge dans l'onde avec un cri joyeux Qui largue des frissons autour de son haleine.

Face au bourg, à l'Est, dort le noir étang BAGHIO'O. La grande écaille vit dans sa profonde enceinte. Mais l'ancêtre exilé jadis en cet enclos. Regarde avec émoi, les jeux de cette sainte !

La voix des Pêcheurs Noirs

1— «Avoix des pêcheurs noirs, comme un long chant d'oiseaux

Alouette ou mouette, aux cordes redoublées — Cadence son élan, en fugue endiablée, Sur l'accompagnement d'une flûte en roseau !

Le ciel s'ouvre éclatant, comme une vaste fleur — Bleuet, lys et lilas, ou rose parfumée — Qui lance ses reflets en grappes de fumée. Sous le timbre puissant aux multiples couleurs.

La voix des pêcheurs noirs est semblable au cristal Qui vibre et s'élargit, en fresques argentées ; Rebondit dans l'azur, en gerbes enchantées. Comme un hymne divin au doux pays natal.

La Chimère

OICI l'heure propice aux démons de poussière. L'enfer bariolé se gorge la paupière Des ébats de la nuit. Bientôt des feux croissants Annoncent le sabbat en lugubres accents.

Mais, pas de chœur funeste et pas d'acre sorcière Qui puisse s'élever par dessus la lumière : Le clairon du matin, avec ses cris puissants. Chasse le souvenir des êtres angoissants.

Ce soir, à la veillée où danse la Chimère, Exalte et montre encore au monde des vivants Les échos enchâssés dans le masque du vent.

Alors celui pour qui la coupe semble amère. Verra luire à jamais, dans son triste sommeil, Tous les enchantements d'un ravon de soleil !

Bacchanale

ijUR le rythme embaumé de sob ruissellement,

La vague déchaînée enchante le rivage.

Le ciel d'émail poupré de somptueux ombrages Sous l'aile de la nuit se ferme doucement.

Et la lune apparaît. Dans l'éclaboussement De ses rayons bleutés enveloppant la plage, Dansent, tous enchaînés, O ! l'étrange mirage. Des corps de granit noir convulsés de tourments.

Et je ferme les yeux sur cette bacchanale. Dont la mélancolie et l'ivresse infernale Enflammeront toujours ceux que l'on fait gémir.

Sur cette plage blanche où la mer vient moiu-ir, Court, vibre, prend l'essor, dans un élan mystique, Le peuple auréolé des souffrances antiques.

Le Tam-Tam

,E Tam-Tam, saccadé, puissant, se fait entendre : Bam-bidip - Bandamban - Bidipdip - Bandamban. Des voix montant au ciel paraissent en descendre : Bam-bidip - Bandamban - Bidipdip - Bandamban !

C'est un « Dcokoué » l'esprit qu'on ne peut prendre Qui possède la plage, arrache tous les bancs ! Chacun danse et crie, et fait mine de rendre Son âme grelotante au démon du moment.

L'Ikokoué s'étend selon un savant rite, Tandis que le Tam-tam ensorcelé crépite. Marque les pas, l'élan, les voltes et les bonds...

Aux lueurs du matin, avec de grands frissons. L'ombre des cocotiers s'élance sur la grève. Chasse le souvenir éblouissant d'un rêve.

La Pêche

,E soleil verse à flots, des berges du ciel bleu, Ses rayons frais éclos. L'onde de nacre pleut. L'Atlantique frémit. Et la mer des Antilles, Comme un miroir d'argent au cadre pur, scintille.

Sur les cayes du port, un noir aux doigts calleux, L'épervier sur le dos, guette un banc d'écailleux, Suit, prudent, l'œil aigu, le poisson qui frétille Sous les reflets de l'eau. Il lance sa résille...

Le crépuscule vient, moelleux comme un coussin Recouvert de velours — immense et triste voile. La lune alors paraît et frise cette toile.

Les étoiles en chœur, comme un immense essaim De lucioles d'or, exaltent dans les mailles D'une vaste clarté, de nouvelles écailles !

Bourrasque

£L pleut sur les flots verts de noirs enchantements.

Le vent est déchaîné ; sur l'Ile rougissante D'innombrables démons lancent leurs beuglements. Depuis de très longs jours le gai soleil s'absente.

C'est le triste chaos, le choc des éléments,

Le cyclone qui tord ses palmes gémissantes,

L'eau qui bondit, déferle en sourds bouillonnements ;

Et, le vol du tonnerre en clartés fulgurantes.

Une douce auréole enlumine le cœur Déjà désespéré : de brillantes étoiles Annoncent le retour du grand astre vainqueur.

De la pluie et du vent il disperse les voiles

Qui s'accrochaient aux cieux. Enfin les parfums bruns

Vanillés de vesous, répandent leurs embruns !

Renouveaux

I jE soleil du matin,

Dans le ciel frais s'élance.

Enflamme de sa lance La Vénus qui s'éteint.

Sur la mer de satin Une barque se lance Et la vague balance La mousse qui l'atteint.

Le sable fin ruisselle D'humides étincelles Et de chants de marins.

Les mélodieux refrains, De grâce et de lumière Parfument la chaumière.

Jeux du Silence

JLjA mer s'endort, silencieuse, Vaste tapis Là-bas tapi.

Ici, la terre insoucieuse

D'un manteau bleu Couve son feu,

Tandis qu'une flamme rieuse, De pourpre et d'or.

S'étale encor,

S'évade seule, impérieuse, Sort du soleil L'astre vermeil.

Le silence soudain s'étend...

La mer tranquille

Caresse l'Ile, S'assoupit ainsi qu'un étang.

La Ravine

lA ravine chantait une chanson d'amour.

Sur le pont de béton * les autos tout le jour, Passaient avec fracas, emportant dans leur course Un troupeau déchaîné poursuivant une bourse.

La ravine chantait une chanson d'amour.

A la fleur effleurant le pur cristal des sources Elle disait : « je t'aime et te ferai la cour » Tandis que les autos filaient comme des Ourses.

Arrête-toi, brunette à la taille divine,

Viens sous le vert manguier écouter la ravine

Chanter pour les amants une chanson d'amour.

Baisers, plaisir du coeur, durez durez toujours Et laissez les humains courir après leur haire ; Vivant avec éclat, ils deviendront poussière !

* Très certainement le pont du Matouba, ouvrage d'art célèbre.

La capresse

Silhouette

Un front large, arrondi ; de longs cheveux frisés ; Bouche en coupe de fleurs à la fraîcheur d'airelles ; Un menton volontaire et des yeux embrasés, Chauds comme le velours, vastes comme des ailes :

Voilà tous les accents humains de ta beauté. Mais tes seins provocants et tes pas de gazelle. Une hanche émouvante à l'ondoiement brisé, Chantent les passions de ton âme immortelle !

Dans ton sang si mêlé de neige et de soleil S'irrite sourdement un pigment sans pareil Te donnant la couleur brune des sapotilles.

Et dans ton corps royal, au port souple et d'airain, Et surtout dans ton cœur aussi vif que serein S'exhaussent les accords enchantés des Antilles !

Buste

Ton buste ardent s'ébat en jeux étincelants : Invincible, il se ploie — exaspérante vierge, Se redresse, frémit, comme le feu d'un cierge Qui verse des éclats lumineux et tremblants.

Dieu sculpta ton épaule et tes bras si troublants Dans la félicité d'où ta poitrine émerge. Comme les flots chassés par le vent sur la berge, Tes longs cheveux épars paraissent florissants.

Ta gorge pure semble un profond Saint-Ciboire, Ta bouche est le calice où les anges vont boire, Et ton souffle un parfum de vanille et d'encens.

Tandis que tu t'enfuis, ruisselante de grâce.

Sous les regards pervers, qui poursuivent ta trace.

On voit battre en ta chair la fièvre de tes sens.

Obsession

Cependant que tes seins frémissent de liberté, Tu lances par tes yeux des cris de volupté Qui raniment partout une éternelle flamme,

Et fait courir encor, tel le fouet d'une lame Sur un fond de corail, des frissons de soleil, Eclaboussante aurore ardente de vermeil !

J'ai trouvé dans tes bras le goût exaspéré Des appâts souverains distillés par un ange. Bondissant jusqu'aux cieux, je chante ta louange Tandis que doucement mon cœur voudrait pleurer.

Trop longtemps j'ai vécu rien que pour t'admirer. Lorsque je joins les mains pour prier, chose étrange, Qui me confond toujours, j'associe et mélange Les grains du chapelet aux bouts des seins dorés î

Rêve

Enrichi d'espérance, à tes pieds je mettais Mes rêves et mon cœur. Ta jeunesse acceptait L'ivresse de ces dons, qui mêlent aux images De leurs enchantements d'impérissables gages.

Tes yeux noirs, confondus aux étoiles, battaient D'angoisse et de chaleur : tous tes sens haletaient Comme un oiseau surpris dans la main d'un orage. Tu ne livras, hélas ! que tes lèvres sauvages !

Ta chair mystérieuse et vibrant encensoir,

Ne cède à mes tourments qu'un impossible espoir.

Sois pitoyable, viens, laisse adorer tes lignes.

O ! ma cruelle enfant à la grâce d'un cygne. Chaque nuit je refais le grand rêve d'amour D'enlacer ton beau corps qui s'évanouit au jour!

Imploration

L'n ciel doux, saturé d'un bleu tendre et léger, Bordé vers l'horizon d'un nuage frangé Qu'illumine un soleil entr'ouvrant sa paupière Comme une immense opale ardente de lumière.

La voûte paraît sombre : on croit qu'il va neiger Sur le morne engourdi. Mon cœur tout affligé Vole vers toi revoir la chambre hospitalière Où j'adorais en vain ta beauté prisonnière.

Te pressant contre moi, j'admirais les dessins De ton front et sentais l'oppression de tes seins Mais tu m'implorais trop de ta voix attristée.

Virgile a raconté le chagrin d'Aristée ;

O î ma brune Vénus, plus grande est ma douleur,

Car je me suis enfui sans comprendre tes pleurs !

Hyménce

Bondissant de la ruche, au vent ouvrant son aile, La Reine a pris l'essor vers la route éternelle ; Vers l'azur et plus haut que le mâle au vol rourt Elle s'ébat, s'enfuit, se presse vers l'amour.

Emporté par l'instinct l'essaim monte vers elle Perpétuer l'espèce en la case nouvelle.

La reine monte encore, elle monte toujours Se cabre, se redresse, enflamme les moins lourds.

Un seul l'atteint et donne un baiser d'hyménée, Baiser mortel pour lui ; mais la race est sauvée : La ruche recevra de nouveaux travailleurs.

Ainsi va bourdonnant le flot d'adorateurs Qui poursuit de désir ton cœur, O ! belle fille, Mais un seul est élu pour fonder la famille !

Promenades

Bucolique

O ! lyre de cristal, répète encor le chant

Qui nous conduisit seuls dans la forêt profonde ,

Répète le murmure impalpable de l'onde

Se lovant sous la mousse en longs filets d'argent ;

Redis-nous les accents minaudes par la brise

Dans la ramille en fleurs vibrante de surprise !

Lance, lyre, l'appel, le lied mélodieux,

Tout le souffle embaumé du bois mystérieux

Qui nous fit tressaillir de joie et d'allégresse

En couvrant nos amours d'une ombre enchanteresse.

O ! Lyre de cristal, répète encor ce chant.

Les rayons du matin pointaient à l'horizon

Tels des aiguillons d'or ivres d'azur humide.

Ils gonflaient de couleurs chaque goutte liquide

En frôlant les sommets de l'immense toison

Sylvestre encore rêveuse. Ils suintaient dans les combes

Verdâtres du sous bois ; et comme des palombes

Ralentissant leur vol voluptueusement

Des touffes de brouillard s'élevaient mollement,

Chevauchant des senteurs enivrantes de mousse,

De lichen et de musc s'évadant de la brousse.

Dans les chemins vermeils saupoudrés de brindilles,

Des voix pures lançaient de longs et vibrants trilles.

On eût dit des appels s'accordant sur un chœur

Toujours plus vaste et doux, tressaillant de bonheur :

Ce n'était que l'écho reprenant les cantiques

Des feuillages bercés de cadences magiques.

Un clair taillis laissa des arpèges filtrer,

Quelques sons impromptus, nostalgiques et frêles —

Ils heurtèrent la voûte avec leurs tendres ailes

Et tracèrent au loin un lent et fin trajet.

♦ BAGHIO'O mêle ici à son chant des réminiscences de la Légende d'issandre le Mulâtre.

De grouillants moucherons, surpris dans leur nuitée,

Peuplaient de mille bruits la forêt alarmée ;

D'arbre en arbre ils couraient, montaient, rasaient le sol,

Jouaient dans un rayon de soleil pris au vol.

Les araignées tissaient en silence leurs toiles ;

Et des couples d'oiseaux emportés par l'amour

Fuyaient plus loin cacher leurs étreintes d'un jour !

Les parfums étalaient de chauds et grisants voiles,

Les couleurs épousaient les formes et les sons

Dans un harmonieux mélange de frissons.

Parfois un fromager, heureux de sa stature, Surgissait au milieu d'un bouquet de verdure. Laissant des cocons blancs s'éparpiller en l'air Dans l'éclat sans pareil d'un horizon bleu clair.

Quel émoi de sentir dans ces larges encemtes Le manteau de velours couvrir les visions, De les voir revenir comme des choses saintes Hanter avec ferveur l'imagination.

Mais, le soir nous surprit dans notre promenade Au cœur de la forêt, tout près d'une cascade Entraînant dans son cours les cadavres flottants Des vaincus quotidiens. Et, des lointains mouvants Jaillissaient sans arrêt, des rumeurs fantastiques Hululant dans le vent des rires ironiques...

Le Fort

Se dorant sur les monts Les nuages de flammes D'une brillante trame Couvrent le fier Houëlmont *

Le fort, puissant, se dresse Par-dessus leurs caresses ; Et la voix des héros Sort des longs filaos.

Cette crête de gloire Qui chante ses victoires S'arrondit et bleuit Sous le soleil qui rit !

* Volcan éteint situé au vent de « la Basse-Terre » et qui doit son nom au premier gouverneur du Roi à la Guadeloupe, le sieur Houël, seigneur du Petit-Pré. Houël fut nommé Gouverneur le V'^ avril 1643 et arriva en Guadeloupe le 5 Septembre de la même année. Il s'établit sur la rive gauche du Galion ; cette installation devait créer la ville de Basse-Terre.

Un fort pour protéger Basse-Terre y fut construit par le révérend Père Labat (Prêtre dominicain, originaire de Paris, où il fut professeur de mathématiques avant d'être envoyé aux Antilles de 1695 à 1710).

Instantanés

Le vieux moulin,

La haute tour de pierre est intacte et sévère. Sur un tapis de mousse ardoisé de filets Elle tend vers le ciel, ses bras démantelés Qui paraissent encor protéger ce repaire.

Horizons,

Sur les flots se balance un canot de pêcheurs. Lorsque sa voile blanche au soleil se déploie, On croit voir s'envoler un grand oiseau de proie Par-dessus les pitons englués de fraîcheur.

Angélus,

Une verte forêt de cocotiers feuillus

Frémit sous l'alizé qui soutient l'angélus ;

Et le rythme sacré des cloches du village

Porte toujours plus loin sa voix sous le feuillage.

Symphonie en bleu,

Entre des vallons bleus, des mornes toujours bleus Encadrés de pics bleus montent jusques aux cieux. Dans l'azur triomphal, en voûtes cristallines. Se redressent encor de bleuâtres collines.

La Soufrièie,

Aux lueurs du matin la blonde soufrière Par-dessus les pitons élève son front d'or. Dans les voiles du soir, elle soupire et dort Comme une vierge ardente implorant la lumière.

Parfums,

Tandis que le soleil présente ses festons De rubis et d'émaux au bord de l'horizon, Les doux enchantements des parfums exotiques Ouvrent de l'infini les magiques portiques !

Feux d'artifices,

Au coucher du soleil, les cieux se sont ouverts Dans un jaillissement de lumineux pétales. Des arabesques d'or, des guirlandes comtales S'épanouissent d'orgueil au-dessus de la mer.

Légende

Il était une fois, dans une vaste ronde

Tout autour de ce monde Les anges du seigneur lançaient des cris joyeux

Sur les confins des cieux.

Têtes brunes et blondes Couvertes de parfums, se fondaient dans les ondes, Voletaient en jouant dans les taillis sacrés,

Les chers écervelés.

Sur les fils d'or nouant les étoiles entre elles,

Ils déployaient leurs ailes,

Mêlant leurs chants d'oiseaux Aux rebondissements de multiples échos.

Ils planaient au hasard en plongeant sous les voûtes

Sans mesurer leurs routes

Les jeunes étourneaux — Toujours courant, jouant, sur les bords du chaos !

Et, ces enfants de gloire, emportés dans leur course

Tout autour du soleil,

Emaillèrent le ciel Des longs scintillements miraculeux de l'Ourse !

Réfl

exions

Le bonheur des humains, toujours dans le futur ; Le passé combien sombre, et le présent si dur ! Que les nombreux désirs de notre âme fiévreuse Sont tendus vers l'espoir d'une fin bienheureuse.

Chacun veut du bonheur connaître la nature Et posséder de lui, la faveur la plus pure. O ! craignez donc, amis, de devenir heureux A tel point que grisés vous soyez malheureux !

Il faut savoir saisir du présent les nuances, Dans chacune y goûter ses multiples apports Qui ne manqueront pas de fleurir nos transports.

Mais nous ne savons point épouser ces cadences, Notre bien pauvre esprit se refuse aux efforts Et le bonheur, hélas ! n'est que parmi les morts !

L'Univers

L'Univers resplendit de multiplicité.

Ses moindres éléments vibrent en harmonie ; De l'impossible vide à la borne infinie, C'est la suite sans fin avide d'unité.

C'est le laboratoire où la Divinité Met dans tous ses travaux la puissance et la vie. L'homme pétrit, inquiet, la matière asservie, Mesure tous les eieux, sonde l'immensité.

En dehors de nos lois du temps et de l'espace, Bien loin des souvenirs, au-delà d'une trace, L'Univers entier dure un présent éternel.

Et tous les longs rayons qui forment sa cuirasse Se grisent de néant sans que rien ne se lasse Dans le grand tourbillon du vol perpétuel.

Larc-cn-cicl

Contemplons l'arc-en-ciel déployant sept couleurs Sur l'horizon pluvieux, tel un flot d'harmonie, De joie, et de plaisir, que le divin Génie A placé sous nos yeux pour voiler nos douleurs.

Le tonnerre rugit, les vents lancent des pleurs, L'arc-en-ciel disparaît ; c'est l'orage et la pluie. La mer se déchaînant en triste mélodie Fait jaillir de l'enfer les funèbres horreurs.

La femme est l'arc-en-ciel déployant dans la vie Sa grâce et sa beauté qui toujours font envie Aux fleurs, aux colibris et même aux papillons.

Lors, soudain, dans ses yeux, dès que nous babillons, C'est la flamme et la pluie ! Un orage est en quête. La vierge Céphéenne, acclame la tempête !

Renouvellement

Dans l'air grisâtre et bas, la vapeur parfumée D'une pluie insistante ouate le ciel changeant. Une gaze légère, aux replis vif-argent, Traîne sa longue écharpe ainsi qu'une fumée.

Le soleil apparaît, déverse son feu blanc, Déchire le rideau du suaire tremblant.

Jette sa poudre d'or autour de son haleine ! Bientôt tout étincelle : et les monts et les plaines.

Ainsi, mon âme est triste, ô, mon unique amour Lorsqu'un voile à ton œil doucement se fait jour ; Mais, quand ton regard flambe, en moi tout vibre et change Mon cœur bientôt chante, en te voyant mon ange !

Coucher de soleil

Je me suis allongé de toute ma longueur Sur le plancher brûlant auprès de la fenêtre. A mes yeux éblouis, le ciel plein de langueur Se pare de reflets que le soleil fait naître.

Là-haut, comme un cristal, la lune paraît claire. Un nuage ardoisé descend un peu plus bas Comme un grand rideau blanc qu'un vent léger abat : Et, le brillant soleil dans sa splendeur l'éclairé.

Encore un flamboiement, l'astre s'est retiré. Le ciel devient plus rouge et la mer bien plus sombre. Ainsi jusqu'à demain l'éternel foyer sombre. Donne-moi tes beaux yeux, les rideaux sont tirés !

Immaculata

Vous ne saurez jamais combien je vous aimais. Vous ne saurez jamais que je vous aime encore Et combien votre amour en pénétrant mes pores Est entré dans mon cœur, vous ne saurez jamais !

Vous ne saurez jamais quand je suis près de vous Votre main dans ma main, sur votre front mes lèvres, Ou mes yeux dans vos yeux, que vous donnez la fièvre, Vous ne saurez jamais que je possède tout.

Vous ne saurez jamais que loin de vous je pense Toujours, toujours à vous, et, quand je ne vous vois Vous êtes toujours là, toujours plus près de moi. Vous ne saurez jamais qu'elle est ma récompense !

Hélas tu rendis l'âme

Hélas ! ... tu rendis lame . .

Hélas ! tu rendis l'âme En perdant toute flamme.

Ton regard est éteint,

Perdu dans le lointain.

Ta beauté sans mélange A la grâce d'un ange ; Ton rire délicieux

Est figé, silencieux.

Mon amour, ma lumière, Egaré sous la terre, Je te revois vivant

Dans les parfums du vent.

Dans le lys et la rose Que la rosée arrose, Dans le flot argenté Illustrant ta fierté ;

Dans le vol des alouettes, Dans le cri des mouettes, Et dans les grands soleils

A tes grands yeux pareils

Tu deviendras l'étoile Que sous un ciel sans voile Je verrai chaque soir, Lorsque j'irai m'asseoir Sur le banc de la plage De notre beau village Où nous allions cueillir Les fleurs de l'avenir !

Mon amour, ma lumière Egaré sous la terre Ton regard est éteint, Perdu dans le lointain...

Chagrins

Quel doux souvenir m'épanche Lorsque dans ta robe blanche Tu vins dans notre maison, Au pays d'une saison ?

Mais la mort, comme un comanche Surgit, bondit de sa branche Pour t'emporter sans raison Dans l'éternelle prison.

Nulle raison émouvante Ne peut arrêter mes pleurs.

Tarir enfin ma douleur.

Je te vois toujours vivante, Mais, hélas ! bien loin de moi.

Malgré les cris de ma foi !

LofFrc

Pour l*âme de ma belle, hélas ! la trépassée, Dont à peine la fleur de l'enfance est passée, Je vous offre — O ! Jésus, écoutez mes sanglots De son regard l'éclat, à travers ses yeux clos !

Elégies

O ! ma douce chimère, est-ce que tu me crois ? Je n'ai jamais aimé que blotti dans tes bras. Loin de tous les désirs je regarde et t'appelle Par les mots de mon cœur posés sur une stèle.

Aux confins de l'amour je me suis sanctifié Car j'ai compris pourquoi l'on doit se sacrifier : Toujours près de donner il faut toujours attendre Que notre heure enfin sonne au clocher pour entendre Le silence envoûté des célestes aveux !

Il faut toujours vouloir toujours ce que tu veux, Sans cesse deviner, dans la rustique alliance Des dons et des refus, ton cri de délivrance.

Pourrais-je maintenant que j'ai connu ta voix Goûter sans désespoir l'avenir loin de toi ? Je ne sais plus que faire avec les vols d'images Qui peuplent sans arrêt mes souvenirs volages.

Je cherche maintenant, sur ta tombe d'airain, La lumière qui viendra du profond souterrain. Je ne suis pas, hélas ! guéri de ma souffrance. Et, je me sens hagard devant toute espérance.

Dans ton rêve immortel, ne m'entends-tu donc pas. Par mes sens affamés, me rompre jusqu'à toi ?

O ! Ma douce chimère, écoute encor mes larmes Qui grondent par-dessus les restes de tes charmes Pour implorer sans cesse, en un élan vainqueur, Hélas ! désespéré, le souffle de ton cœur.

Tu n'es plus que ce ciel à la clarté livide Que je vois dans le vent. Où donc trouver le vide De cet éclair sans (in ? Où donc sentir l'espoir D'un renouvellement ? Comment sur ton miroir De marbre blanc goûter, dans un effort suprême, Cette joie immolée au-delà de l'extrême ?

Le temps où nous pouvions courir sur un volcan Est à jamais passé. Plus rien n'est provocant. Dans les matins vermeils il fait beaucoup trop sombre Sans le vibrant secours du voile de ton ombre !

Il faut quitter ce monde et s'élancer ailleurs, Où pèsent tes regards sur des lointains meilleurs. Viens, ouvre-moi la porte impalpable et paisible : Je découvrirai bien où loge l'invisible.

« — Ici, comme par là, rien n'indique un repère. »

Et, qu'importe ! je veux, en misérable hère. Tâtonner dans l'oubli. Sur le dernier chemin On ne peut s'égarer : c'est dit au parchemin. Notre destinée est, rien ne pourra l'absoudre.

« — Mais il reste toujours son mystère à résoudre : Au-delà point de fin, point de commencement ».

Je ne puis retenir tes nombreux arguments :

Ils lancent des refrains semblables à mes doutes.

Tu veux me protéger de ce que je redoute.

D'ici, j'ai reconnu tous les impossessifs ;

De là, je crains surtout ce que j'ai de passif ;

Mais, je ne veux garder que l'espoir insondable

Qui portera mes pas dans l'aire redoutable.

Allons, brisons le sceau, c'est ainsi que je suis

Et ne le serai plus dans ton immense nuit.

« — Arrête, malheureux ! un éclatant suicide

Ne comblera beaucoup l'immensité du vide.

A ce renoncement mieux vaut l'obscurité

Qu'un fond sans fin muet d'une vaste clarté.

Tout ce que l'on y trouve, impalpable et possible,

Se dresse en absolu, se reconnaît terrible.

Cette vaste crevasse engloutit l'avenir

Et le déroulement où l'on doit devenir.

Prends conscience plutôt des rythmes de l'ivresse

Et tu reconnaîtras ton absurde détresse ».

Les grandes passions, Seigneur, viennent à toi : Tu donnes à chacun la sienne dans sa foi, Pour exprimer son rêve en un tendre cantique Forgé divinement au solennel portique.

De la possession qui les appelle encor Tu nous ouvres le cœur vers un magique essor Dont le fruit savoureux perd vite son arôme Aux rives du soleil s'irisant de ce baume.

Dans l*obscure douceur de l'exaltation,

Nous recherchons l'écho d'une autre mission :

Mais, nous trouvons le mm- d'une montagne en flamme

Qui submerge nos sens dans l'élan de notre âme.

La panique envahit nos immenses desseins,

Un désespoir sans fin couve dans notre sein ;

Et tout se ferme en nous. Dans nos yeux fixes, mue

Le regard d'un aveu n'ayant aucune issue.

L'irrésolution est la mesure qui perd.

Cette heure abrupte apporte un trop pénible hiver, Car durer est pour nous, hélas ! un vaste abîme Dont l'indéfinissable orne un rêve sublime.

Si je te demandais le sens de ces rumeurs Et de ces longs sanglots qui parcourent le monde, Entendrais-je la voix qui vient des profondeurs M'annoncer le sommeil de l'éternelle ronde ?

Je me consume donc et refoule l'amer Qui monte de mon coeur comme une triste vague Pour mourir impuissante au milieu de la mer. De ce grand désespoir périsse enfin le vague ! Car tous les bruits, Seigneur, sont malédiction Et ne peuvent répondre au salut impassible Que ton silence, lourd, dans sa perfection. Lance avec éclat du portail infrangible !

Je suis celui qui monte au faîte du silence Pour recueillir le fruit qui vient de cette essence ! Dans cette solitude au fier rayonnement, Je goûte avec émoi l'extase, doucement.

Il y a des cailloux qui me voient et m'envient, Ils roulent sur le sol, le martèlent et crient. Je contemple et me tait. Le monde et ses grelots Ne m'épouvantent guère. Au fil de tous les flots Qui s'en vont en criant, dans la braise des plaies Ruisselantes de bruit ; au-dessus de leurs haies D'arêtes au fil pur, je garde le secret...

Chante, mon bel oiseau, qu'importe ton décret !

Le temps battra son aile et viendra vers nous, Comme notre soleil le matin se présente, Om-lant ses mailles d'or, toujours au rendez-vous. Un léger voile peut rendre son heiu-e absente, Absorber goulûment son orbe éblouissant, D'ivresse se griser de l'implacable route ; Tout se présentera dans l'ordre incandescent D'une fresque d'azur qui tombe goutte à goutte. Dans ce jardin mouvant, d'étoiles pour toison. Dont la sève sera la source de lumière, Chacun viendra cueillir la fleur de l'horizon Frissonnante d'amour au cœur de sa chaumière.

Alors, vous m'ouvrirez les yeux mes sombres pleurs,

Mon exaltation, mon tourment solitaire.

Pour retrouver enfin mes vertueux malheurs

Sur les vagues d'une eau phosphorescente et claire !

Je vous reconnais bien, images douloureuses De mon triste passé. Combien vos fers maudits Ont fait frémir ma chair ! Les heures de jadis, Pleines de doux hasards dans les nuits ténébreuses, Marquent à tout jamais un signe sur mon front ; Mais, d'un sourire amer, j'ose admirer de front L'inexorable aveu d'une affreuse défaite.

Comme ils sont déjà loin ces humbles jours de fête !

Livrés au souvenir les voilà radieux

Qui prennent leur essor d'un élan glorieux.

Ils s'estompent bientôt dans un triste nuage.

Ainsi vont nos printemps comme un léger plumage Dispersé par le souffle aride du destin. Rien n'égalera plus ce précoce festin.

L'étrange et profond goût d'un suprême calice Porte à jamais l'élan au-delà du supplice !

— Mais, quelle est cette voix ?

— Ecoute aussi mon cœur Tous ces appels secrets qui résonnent en choeur, En lointaine souffrance, en longue et triste plainte Par-delà les échos de toute chose sainte.

Comme cette douceur exhale des parfums En soi-même fondant d'une aurorale extase ; On croit sentir vibrer les ailes de Pégase Dans les traits solennels du visage défunt.

O! douce aurore...

O! Douce Aurore

O ! douce aurore Pleine de fleurs Ecoute encore Mon âme en pleurs !

Une corolle

De tes halliers,

Une furoUe

De tes sentiers,

S'en est allée,

Au mausolée ;

Le jour trop clair.

Dans un éclair.

Comme au jeu d'hombre

A pris son ombre !

O ! douce aurore Pleine de fleurs Ecoute encore Mon âme en pleurs...

ti'2

Aurore

Dans le matin bleu Un triste et doux feu S'éveille avec peine De la fraîche haleine

Qui descend des monts.

Les nuages ronds Font de larges bagues Sur les blanches vagues, Ou de longs rubans Légers et tremblants

Qui sur la mer traînent.

Une longue traîne Que le flot blanchit, Ou bien réfléchit.

Vole, s'éparpille, Rejoint la ramille.

Le tableau mouvant Que trace le vent Dans les fins nuages Finit son voyage Quand le soleil mord

Le vaste flot mort !

Jeux d'espace

Une auréole pointe à l'horizon, Et les portes de nacre du ciel rose S'ouvrent toutes au soleil qui se pose Sur la marge du fluide gazon.

Le voilà qui monte très lentement, Encore pâle, froid, la côte aride.

Le miroir pensif de la mer se ride Gravement sous les baisers de l'amant.

Devant lui les sept ardentes couleurs, Du violet jusqu'au jaune, orangé, rouge, Dans la nue éclatante, où l'air ne bouge, Flamboient comme des parterres de fleurs.

Tout s'éveille enfin : le volcan de soufre, La ravine qui chante sous les bois.

L'oiseau tapageur qui s'y baigne et boit. Et le cœur perdu, qui dans la nuit souffre !

Il est soudain là-haut le divin maître, Seul il règne dans le ciel enchanté, Dispense en flèches son orbe argenté Qui d'un regard fait tout renaître.

Epouvanté par ses baisers de flammes Maintenant tout se tait, se cache ou fuit. Au fond de l'ombre où sa clarté conduit D'étranges filets d'or tissent leurs trames.

Subhme, l'astre bondit, il court, vole, Revient, voluptueux, en traînant, Se cache derrière un nuage blanc.

Mêle à ses rubis une ardeur frivole.

Le revoilà dans un jet multicolore !

La mer rutile et le prend dans ses bras. Avec de somptueux frissons d'aurore Les algues se pâment de son trépas !

Nostalgies

Il n'est rien de plus doux qu'une ode évanouie Que l'écho faible accueille et ramène à la vie En effilant les sons dans le souffle du vent Qui porte encor plus loin la chanson en avant.

Dans l'angoisse de ces impalpables silences Qui rayonnent sans fin d'irréelles nuances J'ai trouvé le secret que cherchent les amants.

J'écoute avec ferveur de telles mélodies Dont le timbre voilé chargé de nostalgies Berce les souvenirs, cadence les espoirs Dans le magique élan d'harmonieux pouvoirs.

Tout au fond de nos coeurs ces tendres courants chantent, Ils charment la raison, ils grisent et nous hantent. Par les balancements qu'ils laissent percevoir !

Le Matouba

vue de profil

U flanc du crève-cœur, comme un goufalonier, Matouba se dresse où le soleil s'avance Sur un chaos d'azur. Alors sûr de toi, lance : "■ 0-è!... la fée, entends ?... je viens communier!... »

La clameur rebondit, monte dans le silence En multiples échos perdus dans les halliers : Ce sont de longs éclairs dans l'antre hospitalier. Des rires et des cris rythment la turbulence !

Sur un autel de mousse un festin boucané Etale ses pollens de parfums alternés D'épices et de chair qu'une liqueur arrose.

Un nuage jaillit et se métamorphose

En flocons diaprés. Et, l'on entend des chœurs

Dans la fraîcheur des voix d'vme cascade en pleurs !

* Le Matouba est appelé TEden de la Guadeloupe.

Tous les fruits d'Europe y poussent en même temps que ceux des tropiques. La fraîcheur continuelle qui y règne en fait un coin vraiment privilégié. C'est aussi un lieu qui évocue des souvenirs tragiques. En 1802, un mulâtre Martiniquais, à la tête d'une petite armée composée de noirs qui n'avaient jamais louché un fusil, lutta héroïquement contre Richepanse qui, au nom de Bonaparte, venait rétablir l'esclavage. Le 28 Ma; 1802, attaoué par des forces considérablement supérieures, voyant ses soldats débordés par le nombre, Delgrès mit le feu aux poudres et assaillis et assaillants tous sautèrent. Le spectacle fut épouvantable. Avant de mourir Delgrès et ses hommes demandèrent à la Postérité d'accorder une larme à leurs malheurs. Ils voulaient vivre libre ou mourir.

vue de face -

Le Matouba s'étend près de la Soufrière

Au pied du Nez-cassé. C'est un haut-lieu de fleurs

De lianes, de fruits et de folles couleurs

Sous un vélum fluide ourlé par trois rivières :

La rivière Saint-Louis dont jamais une pierre, Au bassin du Saint-d'Eau, n'atteint la profondeur Puis la rivière Noire — insondable lueur!... Aux reflets inconnus, qui rend la source fière î

Et la rivière Rouge, eau vive et si glacée

Que le poisson y meurt ; mais, les âmes lassées

Puisent les flamboiements d'une nouvelle foi !

O !... refuge embaumé, montagne enchanteresse, Fier gemme opalescent, mosaïque d'ivresse Où l'ombre des cannas couve d'immense voix !

La Toussaint

En ce soir tropical, toute l'Ile flamboie ! De village en carbet, brillent avec fierté De délicats flambeaux qui tracent une voie Tremblante de grâce et de douce clarté.

La famille entière en une pure joie, Allume sur sa tombe un feu d'éternité Avec des lumignons mangés comme une proie Par les mânes voués à l'immortalité.

Chaque tombe scintille ainsi qu'un champ d'étoiles. Transfiguré, le Christ ouvrant ses bras meurtris Dans un dernier soupir s'élance dans la nuit.

Enfants, sur mon tombeau, laissez toujours des voiles

De lumière couver. Et j'irai jusqu'au ciel

Pour verser dans vos coeurs des vagues de soleil !

Crépuscule Marin

Lorsque tombe le jour sur l'effluve marin, Un chant s'élève au loin tel l'appel d'un marin Qui veut enfin confier, à la dernière lame. L'espoir désespéré que souffle encor son âme.

Sur le sable empourpré du rivage voisin Cette onde rebondit, claque en écho divin ; Et, le soleil mourant sur l'horizon de flamme, Plonge dans les contours des vagues d'oriflamme.

Porté par un refrain, qui s'épanouit en chœur, Vogue l'essoufflement des groupes de pêcheurs Halant avec entrain leurs frêles caravelles.

Dans la nuit un palmier lance sur l'océan

Sa colonne embrasée aux ailes de géant,

Comme un spectre les bras dans la splendeur nouvelle !

Les Hyènes

Le grand poète Homère, en sa langue Dorienne, A chanté l'océan, la mer Polyboienne, Ce fleuve aux bruits nombreux, du grec Poluboïo, Qui fait frémir les coeurs et gémir les boyaux.

Des sables de Sainte-Anne, écoutez donc ces hyènes Aboyant, mugissant, pleurant comme des chiennes : C'est le chœur des noyés qui rythment des sanglots Et supplient les \àvants qu'on leur donne un tombeau !

Parfois j'entends la voix d'une triste sirène Qui lance des appels à la borne des cieux. Redouble ses appâts en longs traits capricieux.

Cher ami de la plage, étendu sur l'arène,

Si tout près de toi hurle une hyène, oui c'est moi :

Car noyé loin d'ici, je demande une croix !

Voyages

Le voilier

Un ciel parfait, ciel sans nuage ; Le silence éternel qui nage Dans la splendeur de l'infini.

A l'horizon la mer unit L'immensité triste et mouvante De ses flots bleus à l'émouvante Immensité sans fin des cieux.

Le voilier glisse silencieux Sur l'eau, ne laisse nulle trace, Pauvre point perdu dans l'espace, Sans cesse il va, la nuit et le jour, Vers l'horizon qui fuit toujours...

Et je m'en vais ainsi sans cesse Bien loin de ma belle capresse.

Vers l'horizon qui fuit toujours.

Toujours plus loin de cet amour Que le soleil couvrit de flammes !

Vicux-Fort

Passagers qui passez au large de Vieux-Fort, Venant de Pointe à Pitre, allant à Basse-Terre, Regardez ces rochers et vous verrez un port Abandonné de tous, sauf d'un vieux solitaire.

Des Titans monstrueux dressent sur les nuages Leur front étincelant de vertes frondaisons : Ils défendent la passe, et, tels d'anciens Evhages, Sont les rudes gardiens de puissants horizons.

Passagers qui passez au large de Vieux-Fort, Soyez les bienvenus, n'ayez pas de remords, Entre deux infinis cerclant la triste ronde. Venez pour méditer sur les secrets du monde.

L'infini de la mer d'où semble tout venir, Vous montre le ferment d'où jaillit la naissance. L'infini bleu du ciel, où monte toute essence, Vous dira chaque jour les lois de l'avenir !

Passagers qui passez au large de Vieux-Fort, Regardez ces rochers et vous verrez un port. Profond, riche d'encens, perdu dans la tourmente, Où le vieux solitaire use son âme ardente !

* Lieu où le chevalier Belain d'Esnambuc. venant de Saint-Christophe, établit en 1665 un fort pour protéger sa nouvelle colonie. Le chevalier d'Esnambuc colonisa la Guadeloupe et la Martinique en créant la comp>agnie des Indes Occidentales, avec l'aide politique et financière du Cardinal Richelieu.

Samt-Picrre

Larges et fins rideaux, les sennes des pêcheurs. Sous les verts cocotiers, décorent le rivage, Qui s'étend du Carbet jusqu'au lointain Prêcheur. C'est là que le volcan exerça son ravage.

Des mornes coloriés, féconds en élevages. Dominent les flots bleus parsemés de blancheurs. Couronnés de rochers, les hauts pitons sauvages Jettent dans les ravins des grappes de vapeurs.

Des ruines ! Des tombeaux ! C'est l'inMnortel Saint-Pierre. Sa vaste Cathédrale, ainsi qu'une prière, Lance ses dômes gris vers le ciel enflammé.

La vie est triomphale où gît un ossuaire : Confiants, des chérubins aussi noirs qu'affamés, Organisent des jeux au milieu des suaires !

• A 110 km. de la Guadeloupe, entre la Dominique et Sainte-Lucie, s'allonge la Martinique, découverte le 15 Juin 1502 par Colomb. Saint- Pierre est le lieu le plus célèbre. Capitale commerciale de l'Ile et principale ville des petites Antilles, Saint-Pierre vivait heureuse au bord de sa vaste rade que visitaient de nombreux navires, lorsque le 8 Mai 1902. en un clin d'œil. le Mont-Pelé ensevelissait 30.000 personnes dans ses nuées ardentes.

Volcan

Fonds-Rose, frais vallon qu'arrose la lumière ; Mornes-Verts : plaine jaune où chantent des chaumières ; Ciel bleu du Morne-Rouge, église au vieux clocher, Et le Pelé, là-haut, foudre au fond d'un rocher.

Violettes, lilas, bleuets, roses trémières,

Revêtent de parfums et villas et clairières.

Des boeufs, mornes, puissants, sur le sillon penchés,

Semblent des flamboyants vouloir l'ombre chercher.

Le volcan, sans répit, menace encor Saint-Pierre De sa lave de feu de tonnerre et de pierres. Déployant nuit et jour son panache pourpré.

A l'infini s'étend l'horizon des Antilles Où le soleil joyeux, dès l'aurore scintille, Verse ses flots d'argent sur la mer et les prés.

Pressentiments

Les premières clartés ont réveillé Saint-Pierre Qui dormait tristement dans son linceul de pierres. On aperçoit toujours les forfaits du volcan Jaillir, désordonnés, du sol étincelant.

Le Pelé fume encor. Son immense chaudière Halète son flux sourd et lance une lumière A travers le ciel bleu. Le panache géant Cède sous l'Alizé comme un frêle ruban.

Quand disparut la ville, hélas ! en un bref râle, Seule resta debout la fière cathédrale Qui domine toujours les rocs pulvérisés.

Parfois, près du volcan, sur le morne d'Orange, Au lever du soleil dorant la ville étrange. Guette, silencieux, un sombre carnassier...

Le Rocher du Diamant

Je te salue, O ! vert rocher du Diamant Dressé sur les remous, fier et terrible amant. J'aime ton dôme énorme et la palme historique Qu'en ton roc a gravé notre tribu d'Afrique.

Les Anglais t'avaient pris, armés de gros canons, Et traitaient les Français de capons et d'ânons. Martin et d'autres noirs, t'ont repris sans mitrailles, Ficelé le lion et haché ses entrailles !

Allongé dans la mer, sous un beau ciel d'aziir, « Diaraant-les-bains » nous offre un refuge d'air pur. On peut jouir de beaux soirs siu* sa verte terrasse. Voir la pluie étoilée au ciel filer sans trace.

Cependant que le vent qui soulève les flots, Anime le village aux nombreux matelots, La nature flamboie en patère de gloire, Et chante la splendeur du rocher de l'histoire !

* Le rocher du Diamant est un rcx: marin qui s'élève dans la baie du Diamant réputée pour ses terribles vagues. Vraiment taillé en pointe de diamant, haut de 172 mètres au-dessus du sertissage de la mer bleue, il fut vers 1800. le théâtre de batailles acharnées entre Anglais et Français. En Janvier 1804, l'amiral Samuel Hood faisait débarquer 120 hommes du Centaure sur l'inaccessible rocher, le transformant en vaisseau de la marine royale. Pendant dix-huit mois les Anglais y restèrent opiniâtrement accrochés. Enfin un noir, nommé Martin, à la tête d'une bande de nageurs, coutelas aux dents, le prit à l'abordage !...

Griserie

J'ai connu les frissons, qui précèdent l'ivresse, Enflamment la pensée, embarrassent nos pas Sur des sentiers mouvants tout constellés d'appâts Fuyant toujours plus loin mon amour en détresse.

Folle et douce ambroisie, enivrante déesse Dont le simple parfum cultive les cœurs las, Viens noyer mes tourments, te blottir dans mes bras Les jours de solitude et de morne tristesse.

Dans un reflet vermeil d'une liqueur agreste. J'ai trouvé le secret de la route céleste, Mais oublié l'objet de cette passion !

J'ai peut-être abusé de la boisson exquise Et mon âme se perd dans les plis de la brise En voulant embrasser l'ultime évasion.

Royaume de l'ivresse, O ! pays de mes rêves. Souviens-toi des instants où j'ai pu t 'approcher, Venir sur ton autel, pour y puiser sans trêve, L'oubli de mes malheurs dans un calice aimé !

Le Coolie en Folie

O !... Coolie... O! Coolie, enfant de la défaite!... Pourquoi ces grands malheurs s'abattent sur ta tête ? Pourquoi le monde en feu consume tant de coeurs ?

Tu naquis en des temps funestes à l'amour, A la joie, aux plaisirs de rayonner toujours. D'engendrer les plus doux, les plus tendres mirages Qui supportent la vie à travers tous les âges.

Le démon a mûri ses plus sombres desseins, Se roule dans la boue et forge des essaims Innombrables de gueux pour les lancer en guerre Aux meurtriers accents des éclats du tonnerre...

O !... Coolie, 01 Coolie, 0 1 malheureux coolie!... Que n'es-tu justement accablé de folie ? Sentir monter en soi la honte des humains. Ne voir à l'horizon que de furieux destins De leurs ailes masquer l'immensité des cieux. Décomposer l'azur, voiler les traits de Dieu ; De lie et de dégoût orner toutes les âmes, Imprégner les esprits, les pétrir dans les flammes De l'immense brasier qu'alimentent les haines Cupides des martyrs parés de lourdes chaînes : Cela devrait Coolie, O ! jeune et triste enfant, Amener ta raison aux plus fous errements ; Te broyer, te réduire, arracher tes entrailles, Disloquer ta pensée au bruit de la bataille.

* Dans Rêve de Neige, autre œuvre de BAGHIO'O, on retrouva ce chant qui fut sans doute composé en Suisse.

O !... Coolie, O !... Coolie, enfant de la tourmente, Ne crois plus au bonheur, ne crois plus à l'amour ; Il faut sceller ton coeur, à la gloire du jour Qui te fit désirer qu'une simple âme ardente Puisse combler, guérir, d'une main fraternelle. Les immenses chagrins qui gonflent tes prunelles. Ne crois plus aux accents, que poussent amusés Les elfes, les lutins, sous tes pas égarés, Pour bercer mollement tes ivresses perdues ; Ne crois plus, ne crois plus aux éternels refrains Que murmure la brise aux roses du matin, Ne crois plus qu'à la mort qui rôde dans les nues Toujours prête à lancer ses innombrables traits. Toujours prête à cueillir tous nos plus beaux attraits.

Son règne est arrivé, son règne sur le monde Commence à flamboyer, à tracer de profondes, De larges flaques d'or d'un sang vermeil Qui ruisselle en torrent, en fleuve sans pareil !

Elle chante sa fin, hurle des sons funestes. Des éclats détonnants repris par des échos, Portés par tous les vents, comme des Jérichos, Des bas fonds sous marins à la voûte céleste.

O!... Coolie, O! Coolie, exprime ta colère. Crie et redis au ciel ton courroux, ta misère ; Prends à témoins le sol, la forêt, tous ces monts, Ces pitons imposants, qui masquent l'horizon Dans l'éclat irradié de blanches lumières, Pour défier au combat les foudres meurtrières.

Toi, Coolie, enfanté par les flancs du volcan,

Toi, Coolie, allaité sur la belle Isle au vent,

Lance, des grands sommets qui planent sur l'Europe,

Meurtrie, ensanglantée, aveugle, tel Cyclope,

Lance de ces hauteurs, un défi sans égal

Un immortel appel aux puissances du mal !...

O !... Coolie, appelle et brise leurs chars d'assaut. Dis leur bien d'où tu viens, la couleur de ta peau. Et, surtout, O!... Coolie, articule, O !... Coolie Ton puissant cri de guerre : O !... Coolie... O !... Coolie !.

Pâques

Deux mille ans ont passé. Patient et solitaire, Le Christ portait sa croix sur son épaule austère Parmi les chants sacrés et les anges des cieux, Quand sur les profondeurs il dut jeter les yeux.

Les flammes et la mort dévoraient notre terre : Ce n'étaient que combats entre loups et panthères, Serpents, requins, corbeaux — tous des hommes odieux Qui blasphémaient sans cesse en insultant les Dieux.

Alors le Christ pria : « Pardonnez-moi, mon Père, Est-ce ainsi que toujours je dois porter la croix, Pour ces fauves sans cœur, ces âmes de vipères ? »

L'Immortel répondit : « L'homme fête, je crois,

Ta Résurrection : C'est dimanche de Pâques.

Toujours les fleurs de mars ont des teintes opaques... »

Alors le Christ tomba la quatrième fois, Sous le faix éternel, ayant perdu la foi !

Au Bord du Nil

Je suis allé bien triste

M'asseoir au bord du Nil.

Pendant que mes regards lui caressaient le fil Mon esprit s'égarait le long d'une autre piste.

Des jolis seins de Noût

Un délicieux lait jaillissait en cascade,

Se répandant partout, Pour féconder le sol de la source à la rade.

Et, le fleuve divin, que la brise léchait,

En soulevant ici, puis là, de simples crêtes.

Derrière lui laissait,

Et la vie et la fête.

Mais je voyais aussi chaque petite lame

Qui naissait puis mourait, malgré son bel élan

Soutenu par le vent.

Jouer comme une flamme :

Elles voulaient monter, monter pour s'évader.

Efforts biens vains car toutes

Tombaient pour s'écraser Dans cette eau poursuivant son immuable route.

Les atomes liquides En nombre indéfini, Chacun bien à leur tour, désiraient l'infini ; Mais, étreignaient le vide...

J'ai fui plus triste encor les berges de cette onde Où tout le drame humain, depuis l'éternité. Dans ses moindres désirs, dans ses affres profondes. Comme dans un miroir semblait se refléter.

Le Cercueil

Il est un joli meuble et qui fait bon accueil A tous sans exception ; de la vie éternelle, Compagnon, il convie à l'union fraternelle, Car chacun en naissant a droit à son cercueil.

Chacun aura le sien. On inscrit au recueil :

Le grand Roi, le vieux gueux, le vilain et la belle,

Le noir, le blanc, le jaune, une épouse rebelle.

Ils peuvent demander en mourant leur cercueil.

Toute la cour en pleurs prend un très grand deuil : Comme un simple mortel, hélas ! la reine est morte. On lui donne aussitôt un chaud bain de mainmorte Sa majesté remplit la longueur d'un cercueil !

Et les Héros fauchés comme un champ de glaïeuls. Après les grands discours sur leur grande victoire, N'ont en tout récolté que l'éternelle gloire De pourrir oubliés au fin fond d'un cercueil.

Père, Mère, enfants, marraines et filleuls Fonderont à la fin la famille éternelle Parmi les vers luisants, les papillons dont l'aile Fera briller leurs os dans la nuit du cercueil.

Voilà déjà dix jours qu'il est mort-enterré. Or, j'ouvre son cercueil et m'en trouve atterré : Pus gras, boudin crevé, cervelle en pourriture. Bile au coeur, verte chair, des taons la nourriture !

Cheveux, barbe, ongles longs, bouche et nez dévorés; Trous pour yeux ; crocs à nus ; le cou de poux paré... Odeur nauséabonde ! Herbe de sa nature, Le fier Conquistador est des vers la pâture !

Le voilà tel qu'il règne au milieu d'un trésor !

Un chien vivant vaut mieux, dit un Grec, qu'un roi mort

L'homme nait de poussière et retourne en poussière.

Je ris des grands, gouvernant ciel, terre, océan, Car je vois leur grandeur transformée en néant Dans une boite en bois par des mouches grossières.

Retour

L'étang BACHIO'O

EL étang paternel, étang aux bonnes eaux, O ! réserve d'Argos qui confond tous les maux En les éclaboussant d'un fluide d'ivresse, Je reviens sur tes bords revivre ma jeunesse.

T'en souvient-il encore, O ! mon étang BAGHIO'O, Quand tous deux nous venions sous l'éclat des flambeaux Nous aimer dans ton onde, échanger des caresses ; Te souvient-il toujours de ma belle Capresse ?

J'ai dû fuir bien loin d'elle et combien loin de toi. Des larges horizons j'en affrontais l'orage Car dans son abandon elle brisa sa cage !

Près de toi je reviens pour entendre sa voix;

Et par les soirs de lune, au-dessus de l'eau sombre,

Parmi nos souvenirs revoir flotter son ombre !

La plage de Sainte Anne

L^A PLAGE DE SAINTE-ANNE est un grand bassin bleu

Qui des blondes rappelle et la grâce et les yeux ; Un vaste bassin bleu, bordé d'une ceinture De sable fin et blanc déployant sa parure.

LA PLAGE DE SAINTE-ANNE est un grand bassin rose Qu'un soleil matinal dore ainsi qu'une rose Eclose sur ta lèvre, O ! ma brune aux yeux noirs : Un vaste bassin rose oii brillent des miroirs.

LA PLAGE DE SAINTE-ANNE est un grand bassin vert, A l'heure de la sieste, au vent du large ouvert ; Un vaste bassin vert, scintillante émeraude, Qu'une monture en blanc, élève, enchâsse et brode.

LA PLAGE DE SAINTE-ANNE est un grand bassin blanc Où la lune se lave et se mire en tremblant ; Un vaste bassin blanc comme ton front d'opale Quand un soir l'embrasa de son haleine pâle.

0/ PLAGE MATERNELLE où je la vis s'asseoir, Près du jardin baigné dans le parfum des roses : Chaque jour, chaque soir, je reviendrai te voir, Bassin bleu, bassin vert, bassin blanc, bassin rose, Me plonger dans tes flots, pour toujours rajeunir De mes jeunes amours l'éternel souvenir !

Espoir

,A vie est aujourd'hui frémissante sous l'orme, Comme si le moment était enfin venu De trouver le lien, impalpable et ténu. Qui va du pur néant au festival des formes.

Tout pantelant et las sur le bord de la route Je sens que le voyage est encor devant moi ; Je sens que la poussière est encor dans mes pas, Mais elle ne saurait monter jusqu'à la voûte !

Mon sentier s'illumine et je vois l'horizon. Un rire a parcouru les braises parentales. Et j'entends les appels de joyeuses Vestales. Je sens un renouveau conquérir ma raison.

J'irai m'asseoir à l'ombre immense du soleil. Dans l'éclaboussement qui danse sur les feuilles ! — Ah ! vous me croyez fou ? — Voici ce que je cueille Des rayons pour brûler les esprits en sommeil !

Le Troubadour

jE divin troubadour est semblable à l'abeille Qui voltige à travers les forêts et corbeilles, Recherche dans les champs le calice de miel, Distille son nectar avec les fleurs du ciel.

De la ville au village, il chante la nature, L'amour, l'humanité, Dieu, roi des créatures ; Il apprend sur sa flûte à moduler le beau Et ranime le feu de l'éternel flambeau.

Tel le Mage qui sait du corps libérer l'âme. Une muse en son cœur le guide de sa flamme. Puis, lassé de ces jeux, il ferme enfin les yeux. Soupire, fiert du pied — et monte jusqu'aux cieux !

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