LE TRITON
Homme à la barbe grise et toi, Faune au poil gris.
Pourquoi donc troublez-vous mon sommeil? Ai-je pris
Une grappe à ta vigne, un fruit à ton verger ?
Pourquoi de son repos venez-vous déranger
Le vieux Triton qui dort et que l'âge ankylose
Couché près de la mer parmi le sable rose ?
Laissez-moi; d'autres sont, hélas! ce que nous fûmes,
Torses nus imbriqués d'écaillés et d'écumes,
Bras musculeux haussant hors de l'eau qui déferle
La branche de corail et la goutte de perle;
Jeune comme eux, parmi les grands flots forcenés
J'ai cabré le saut vif des Dauphins talonnés.
Et des algues j'ai fait de longs fouets et des rênes,
Et sur la lame j'ai poursuivi les Sirènes
Emergeant à mi-corps, poissonneuses et nues;
Mais la vieillesse aussi pour elles est venue,
Sournoise, qu'elle guette, ou brusque, quelle assaille;
Le sourire se clôt et la croupe s'écaille,
La blanche chair se hâle aux morsures du vent;
L'écume aux cheveux roux mêle des cheveux blancs.
Tout meurt; l'homme chancelle et gît; le dieu trébuche.
LES ROSEAUX DE LA FlUTE 151
L'heure, abeille qui sort, rentre guêpe à la l'uche ;
Le Satyre s'endort et le Triton s'accoude
Sur le sable où sa main soutient sa tête lourde ;
Une même marée et un même reflux
Emporte ceux qui sont vers ceux qui ne sont plus,
Et le même destin, qu'ils subissent, délie
Le dieu qui l'a créé de l'homme qui l'oublie;
Le rire en pleurs sanglote et la voix se lamente;
Mais la Sirène morte est la vague vivante
Qui se gonfle en poitrine et s'échevèle en crins,
Et d'autres reverront les prestiges marins.
Car maintenant j'écoute encor sur le rivage
Sa voix âpre et stridente en les houles du large
Venir avec le vent et les parfums du soir ;
Et pour ne plus l'entendre, en mon vieux désespoir
Qui m'a fixé perclus sur la grève déserte,
Dans ma conque au col teint de nacre rose et verte,
Je souffle éperdument pour étourdir en moi
L'intérieur écho de l'éternelle voix.