‹ Les JoyeusetésChapitre 6 sur 6 · SOMPTUEUX RÉGIT · texte numérisé non relu

SOMPTUEUX RÉGIT

due profonde et rousse du désert, une nouvelle fiancée.

Le grand ennuque Apapeurdetpapa, avait d'excellents yeux, — il faut bien se rattraper sur quelque chose. — Deux heures après, en effet, une troupe de cavaliers, accompagnant une façon de palanquin, s'arrêtait avec des démonstrations respectueusement pacifiques. De la litière, tout enrubannée de fleurs, sortait une rougissante créature. C'était la délicieuse, l'adorable princesse Kalchakomuni, fille dupuissant scheik Ouyatonton, la terreur du pays des Lacs-Salés. Celle-là était brune et comme coiffée d'un casque luisant noir, lisse, avec de longs reflets bleus. Dans ses yeux couraitunevapeurd'améthyste et sa bouche avait les plus charmantes langueurs du monde. Un sourire d'une adorable perfidie. Le roi parut extrêmement frappé de sa beauté. Il mit un genou en terre pour l'aider à descendre et l'accompagna, comme la pauvre Garaménéné, jusqu'au trône où celle-ci avait, dans son dépit, oublié son éventail. Bouldazor remarqua avec plaisir que la charmante Kalchakomuni était obligée d'écarter ce joli bouquet de plumes pour s'asseoir.

Bouldazor la regardait avec des yeux fous de tendresse.

— Princesse, comment vous trouvez-vous dans ce fauteuil? lui demanda-t-il d'une voix tremblante d'émotion.

— Tout à fait à mon aise, ô mon maître ! réj)ondit innocemment la jeune fille.

Ce fut comme une douche tombant sur la tête du roi.

SOMPTUEUX RÉCIT i^

— Tous mes regrets, princesse, dit-il. Mais je ne me sens pas en humeur de mariage aujourd'hui.

Et les cavaliers reprirent leur course, emportant avec eux leur jeune souveraine.

— Maître, fit le grand eunuque Apapeurdetpapa, j'entends une musique lointaine et je crois pouvoir vous annoncer une troisième visite.

Le grand eunuque Apapeurdetpapa avait une ouïe d'une acuité merveilleuse. Décidément, il avait rattrapé en détail tout ce qu'on lui avait si méchamment volé. J'aimerais mieux, tout de même, être sourd et aveugle qu'à sa place. Ce vieil inutile ne se trompait pas. Une nouvelle escorte approchait, dans la lumière dorée du couchant, dans un bruissement de cymbales que fouettaient des sifflements aigus de flageolet.

La princesse Kadubontaba se présentait aux yeux lassés du langoureux Bouldazor. A peine jeta-t-il sur elle un regard de politesse. C'était une personne de taille moyenne, avec une véritable toison d'agneau noir sur le chef. Deux petits charbons flambaient sous ses paupières luisantes comme du cuivre doré. Car elle était très jaune de peau, d'un beau jaune malais, et l'on sentait que ses veines ne roulaient pas seulement la pourpre vive qui fait le sang des races blanches. Ses lèvres avaient des tons violets d'un ciel d'orage et ses dents, d'une blancheur

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éblouissante, semblaient, quand elle souriait, les déchirer comme un éclair. Elle avait la poitrine J)ombée comme si une véritable cuirasse eût soutenu les deux boules dures et couleur d'olive de ses seins. Elle parlait d'une voix aiguë, sonnant des notes de cristal.

Sans prendre la peine de se déranger, Bouldazor fit conduire au trône la nouvelle arrivée par le grand eunuque Apapeurdetpapa. A peine y fut-elle assise qu'ii lui dit d'un ton presque brusque :

— Relevez-vous.

— Impossible, fit la princesse, avec un éclat de rire bien clair.

Le roi leva la tête et vit qu'en effet elle tentait d'inutiles efforts pour dégager sa plénitude naturelle des bras du royal fauteuil. Ceux-ci menaçaient de se rompre. L'ambre gémissait avec des craquements inquiétants.

Une grande clarté d'admiration et de surprise baigna les regards de Bouldazor. Faisant signe à la princesse de demeurer en place, il s'alla mettre à ganou devant elle et lui passa l'anneau nuptial durant que les grandes palmes vertes, les hautes plumes d'autruche et de casoar et les plumes de paon aux yeux enrichis de pierreries frémissaient voluptueusement, au-dessus de leurs deux têtes dont les lèvres se touchaient.

Pour cela, Bouldazor fut surnommé le Sage par les hommes de son pays et par votre tfl'ès humble serviteur.

Il y avait grand vacarme, ce soir-là, dans la maisonnette de Jean Mahu, le colporteur, qui, à son retour dans ses foyers, après dix mois de voyage, y trouvait sa femme enceinte outrageusement :

— C'est la huitième fois que cela arrive ! criait-il, et je suis las de nourrir un tas de bâtards que je n'ai pas faits.

Madeleine feignait un désespoir profond de se voir^injustement soupçonnée.

— Ah! mon ami! gémissait-elle, est-il possible

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que vous écoutiez ainsi tous les cancans des voisins !

— Il n'y a pas de cancans là-dedans, madame! continuait Jean, et vous ne me ferez jamais accroire que vous portiez plus de neuf mois. Les grandes dames, elles-mêmes, ne se permettent pas cela.

— Cependant, mon ami, je vous jure...

— Coquine ! misérable ! croyez-vous que je vais me donner tant de peine pour tous ces crapauds qui ne me sont rien!

Et la main levée, il fit sortir sa femme de sa chambre, en la suivant et en continuant à l'injurier. Pendant ce temps une tripotée de marmots de tous les âges hurlait et, dans un coin, une belle servante blonde, la Jeanne comme on l'appelait, riait comme une folle, l£S mains sur son ventre dont les flux et reflux désordonnés faisaient danser son tablier de toile, comme une voile que le vent secoue.

Bientôt le couple en querelle rentrait par une autre porte en poursuivant son échange d'invectives. Mais les rôles étaient changés. Madeleine, lasse d'implorer et de se défendre, avait pris le parti, comme font souvent les femmes, de beugler plus fort que son mari. Ne niant plus, cynique, révoltée, elle lui criait au visage :

— Cocu! cocu! cocu!

Exaspéré, le colporteur jeta un sac de cuir sur son dos et fit mine de repartir. Mais plus prompte que l'éclair, sa femme avait sauté sur la porte, fermé deux tours et pris la clef. Jean Mahu était enfermé chez lui. Il sauta par la fenêtre et se trouva

dans son jardin. Mais pas d'issue sur ce dehors! Un mur trop haut pour y grimper tout seul! Il était bien résolu cependant à fuir pour jamais cet enfer, cette maison de malheur dont il ne pouvait sortir sans y retrouver un accroissement de progéniture . Une chandelle à la main et suivie de la Jeanne, également munie d'une lumière, sa femme le cherchait dans l'ombre subitement descendue et qui mêlait les allées aux gazons dans une même teinte obscure. Bien décidé à ne se pas laisser appréhender à nouveau, il prit une résolution héroïque ; il grimpa dans un grand poirier qui était l'arbre le plus considérable et le plus touffu de sa petite propriété. Il S'y blottit dans les feuillages, avec le parti -pris d'y demeurer jusqu'à ce qu'il eût dépisté les recherches de son épouse, quitte à méditer ensuite un nouveau projet d'évasion.

En effet, Madeleine, sûre que son martyr n'avait pu s'échapper, se lassa vite de le poursuivre et rentra tranquillement se coucher, en disant :

— Tant pis pour toi, vieille bête ! Tu dormiras à la belle étoile.

Il y a, tout de même des femmes qui rendent la vie bien charmante aux hommes, n'est-ce pas?

Les deux pieds sur une grosse branche, le dos accoté contre une autre, debout dans le petit frémissement de feuilles que le vent du soir faisait passer dans le poirier, Jean Mahu réfléchissait à sa desti-

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née misérable et aux iniquités du Code à l'endroit des maris de femmes infidèles. La recherche de la paternité était interdite contre les amants. Contre les maris elle était même inutile, puisqu'ils étaient réputés pères à priori. Voilà, n'est-ce pas? une belle prime accordée à cette institution salutaire du mariage qui passe pour un des fondements de la société, laquelle en a plusieurs comme Janus avait plusieurs visages 1 Pouvait-on rien imaginer de plus sot et de plus ridicule que cette législation qui accable l'époux légitime et protège les larrons d'honneur dans les familles! Oh! mais il en avait assez de vivre sous ce régime absurde et d'alimenter un tas de petits rastaquouères qui ne lui étaient rien! Il s'en irait au diable, plantant là femme et marmaille et laissant bel et bien crever de faim tout ce joli monde! Toujours en route, on aurait beau jeu à lancer des huissiers à ses trousses, voire des jugements le condamnant à des pensions alimentaires ! Il se moquait pas mal de tous ces gens-là.

Et, comme il était bon, au fond, le pauvre homme pleurait de douleur et de rage de se voir induit, par les cruautés du sort, en de si féroces résolutions. Cependant, il n'y avait pas à dire. Il était ridicule, s'il ne se dérobait pas !

Comme il pensait ainsi mélancoliquement, la lune se leva, une lune en son plein, lancée comme un disque par une main invisible, dans la profondeur azurée du ciel nocturne. On eût pu dire aussi un cratère d'argent s'ouvrant dans l'épaisseur montueuse des nuées, ou encore un œil dont la paupière obscure s'était soudain soulevée, un œil fait

de lumière comme celui des chats et des hiboux. Ce fut comme une nappe blanche qui s'étendit sur la t erre, sans doute pour le repas des farfadets et autres esprits mystérieux qui ne sortent que quand le soleil est bien loin derrière l'horizon qui ne saigne plus, êtres fantastiques, redoutables et charmants qui rouvrent, d'un baiser, les calices fermés des volubilis pour y boire la saveur des premières rosées ; qui, pinçant les longues herbes comme des cordes de guitare, en tirent les musiques saisissables à peine qui sont le silence menteur de l'ombre; qui, dansant sur les fleurs sans même ployer leur tige, ne sont peut-être que des âmes de papillons errantes dans l'infini parfumé.

Mais le pauvre Jean Mahu n'était pas au lyrisme de ce spectacle merveilleux et, tout au plus, pensaitil que les étoiles aux yeux clignotants qui le regardaient entre leurs cils d'or, se moquaient aussi de lui.

Tout à coup, derrière le mur qui clôturait le jardin, il entendit des pas et des voix. Un homme en aidait uu autre à escalader le modeste rempart. L'autre sautait légèrement et se trouvait rapidement dans la place.

— C'est un voleur ou un des amants de ma femme ! se dit le colporteur.

Vous allez voir comme il se trompait !

Le nouveau venu était un gars superbe, de vingt ans environ, et s'appelait Pierre. Il était bien connu

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dans le pays et tout le monde savait qu'il allait partir, dans quelques jours, pour joindre son régiment. Car il n'était pas de ceux que les bons hommes de la revision rendent à leurs familles. C'était, vous dis-je, un homme fort bien bâti, avec une jolie ligure d'ailleurs, que le colporteur, juché dans son poirier, ne pouvait juger. Bref, je n'aurais pas souhaité mieux à cette héroïque pondeuse de madame Mahu, mais la vérité était qu'il ne venait pas pour elle.

Quelques instants, en effet, après son escapade, la Jeanne descendait furtivement de la maison et, pieds nus, pour faire moins de bruit sur le sable, elle venait au devant du futur militaire avec un beau sourire et des yeux caressants où semblaient se mirer les étoiles, lesquelles sont impitoyables aux maris trompés, mais tout à fait clémentes et douces aux amoureux. Je dois convenir que la jeune paysanne était charmante dans le demi déshabillé qui convenait à un rendez-vous donné à cette heure mystérieuse. Les reflets de la lune embroussaillaient encore davantage ses cheveux et les frisaient comme des écheveaux embrouillés par une main maladroite. Le vent léger y passait avec un frisson et les ridait, comme l'eau d'un fleuve, d'imperceptibles lumières. Sa chemise de toile grossière était, du moins, largement ouverte et laissait voir, avec deux épaules d'un dessin juvénile et savoureux, deux collines légèrement dorées, la naissance d'une gorge de pucelle impertinente et immaculée. Rien qu'un jupon avec cela mais qui, lui aussi, trahissait) de charmants et essentiels détails, de belles hanches

rebondies qui renflaient intérieurement la lourde étoffe de laine à la faire craquer, de robustes cuisses que chaque mouvement dessinait... Que vousdiraije encore? Vous connaissez mes faiblesses pour le callipyge. Elle était selon cet errement de mes yeux et de mon cœur. 0 lune, lune insensible qui toujours assise sur le coussin moelleux des nuées, contemplais cette idyllique rencontre sous la poétique clarté, lune à qui je n'ai jamais fait de trou; parce que je suis un homme naïf et hébété qui ne ferais pas même de mal à un astre, souris, je t'en conjure, à ta terrestre sœur! Arcades amho! J'ajouterai pour la dernière seulement : cautare periti.

Quand la Jeanne fut tout près de Pierre, celui-ci, qui la regardait venir avec une admiration douce et silencieuse, la prit dans ses bras, et, de trois baisers qu'il lui donna, sut en placer un fort bien entre les deux joues. Je crois bien même que la Jeanne lui rendit un peu celui-là. Après quoi le jeune homme prit la jeune fille par la taille et la mena, bien doucement, s'asseoir au pied même du poirier où Jean Mahu était toujours perché comme un oiseau, ne faisant aucun bruit pour que l'éveil de sa présence ne fût donné à sa femme.

— Sapristi! pensa le pauvre homme, il ne manquait plus que cela.

Et de quoi te plains-tu, bélitre?

Quel délassement plus charmant à la solitude

aérienne pouvait être proposé que le spectacle de ces amours champêtres, sincères, honnêtes sous la sérénité complaisante du ciel? Si cela te dégoûte, mon ami, regarde sur l'herbe où les vers luisants allument des girandoles phosphorées, les farfadets achever leur repas et prendre, comme de purs Yankees, des scherry-cobler avec les menues pailles qui montent des gazons, ou encore savourent des mokas symboliques dans de petites clochettes renversées. Moi, je ne suis ni si difficile, ni si bégueule, mais je suis prudent et je ne veux pas me faire faire un bon procès pour avoir le plaisir de vous conter tout ce que j'ai vu. D'autant que si vous ne le devinez, vous êtes bons à renvoyer à l'école où les manuels Compayré achèveront de vous rendre imbéciles. Je vous ai dit que la Jeanne était encore sage. Oui, mais Pierre allait partir! Fallaitil donc attendre qu'il ne fût plus là pour regretter, éternellement peut-être, un bonheur désormais impossible? Le jeune gars fut persuasif et la jeune fille ne demandait qu'à succomber, et tout leur était excuse dans le voluptueux décor que développait autour d'eux la clémence corruptrice et perverse de la nature. Cette nuit roulait tant de parfums dans le soufile de ses ailes ! Une harmonie si douce montait de l'invisible orchestre des choses... Ce que cela dura?... Il est des secondes qui valent des éternités.

— Perlipopette! quel gaillard! pensait M. Mahu sur son perchoir.

Des larmes! maintenant! oui, des larmes. La Jeanne se lamente et pleure son péché. Ah! comme elle a été sotte et trop bonne! Pierre qui, lui. n'a

aucun chagrin, la console de son mieux. Mais Jeanne est inquiéta et pleine de remords. Si l'on savait jamais dans le pays! Pierre, qui serait, au fond, assez flatté qu'on le sût, la rassure avec des banalités dites d'un accent chaud et convaincu.

— Mais enfin, dit la malheureuse, tu pars demain!... et si, de ma faute, résultait un fruit... qui le nourrirait?

Pierre, qui était un garçon religieux dans le fond, n'hésita pas à lever le doigt en l'air dans la direction du ciel et du poirier, en lui disant d'une voix pathétique et solennelle :

— Celui qui est là-haut!

Tous deux faillirent tomber à la renverse, en entendant descendre ces mots du firmament ou du poirier, ces mots irrités et vibrants ;

— Ah! fichtre, non!

J'ai toujours rêvé, au temps de mes orages, de devenir dans mon âge mûr un horticulteur sérieux, n'aimant plus que les espérances en bouton et les promesses épanouies de son jardin. Mais, va te faire fiche ! il a constamment passé des femmes derrière mes haies, et j'ai laissé choir ma sarclette pour les regarder passer, parce qu'elles étaient plus glorieuses que les roses et plus blanches que les jasmins. O mon rêve tranquille de jardinier ! comme elles t'ont piétiné, les méchantes, avec leurs fines

ottines et leurs souliers galants ! 0 mélancolique rrosoir, qu'elles ont rempli de mes larmes ! En ain, j'ai voulu me faire portraicturer, le coude sur ne bêche, un large chapeau de paille sur le front, n manches de chemise et en sabots ! Je suis deleuré le cavalier au cœur saignant dont se moquent îs belles filles.

Et cependant, quelle vi« calme et douce j'entreoyais dans l'amour innocent des rosacées et des liacéesl Jamais les monocotylédones ne m'eussent :ahi ! La botanique a des martyrs et non pas des ocus. Je me fusse ruiné pour les oignons et pour js caïeux qui, au moins, me seraient demeurés dèles. J'aurais fait crever de jalousie mes voisins près leur avoir inspiré les mêmes goûts qu'à moixême. Être un Fou-Tulipier, comme ceux d'Amsteram et de la Haye, au temps où le cordonnier Hans inck découvrait, dans la boue d'une botte éculée, le récieux tubercule d'où sa fortune devait jaillir vec la verte tige d'une tulipe hors de prix ! Être 'ou-Tulipier et n'avoir que des regards de dédain our les périssables beautés de la femme ! Mépriser is grâces exquises d'un corsage et la troublante plendeur des hanches arrondies ; faire : Pouah ! evant deux petites mains blanches et : Fi ! devant eux pieds mignons et cambrés ! O mon cœur, uelle métamorphose! Moi, Fou-Tulipier/

Mais je n'en suis pas là. Vous y avez mis bon rdre, madame, et voici que les jours de maturité

virile que j'avais promis aux calmes occupations di jardinage, je les donne, grâce à vous, aux torture de l'amour, d'un amour plus soueieux et plus crue que tous ceux dont j'avais cru souffrir. Entre moi rêve de sérénité et ma faiblesse, vous avez pass triomphante et c'en a été fait du repos du reste d ma vie. Car maintenant, le jardinage ne voudrai plus de moi. Et c'est par une similitude de goûts qu vous m'avez conquis. Car vous aussi vous adorez le fleurs, et nos premières causeries ont été tout en tièrcs aux vertus modestes de la violette, au charm glorieux de la rose. Jamais amants à venir n'euren conversation plus innocente. Nous nous attendris sions sur les myosotis et nous louions la chasteté di lys avec une sincérité touchante. Un jour, il advin que vous me semblâtes plus belle à la fois que le lis, les roses, les myosotis et les violettes dont vou parliez avec tant de tendresse. Au parfum de toute ces fleurs, qui me semblait le vôtre, se mêla je n sais quel encens qui montait de mon cœur vers vou et l'emportait tout entier jusqu'à vos pieds. L splendeur des jardins et des bois où nous marchion ensemble disparut à mes yeux, et comme la brum dorée du couchant où meurent les visions du pay sage, votre image les emplit seule de ses rayonne ments. ,

Je ne serai plus jamais Fou-Tulipier, madame quand je vois maintenant de magnifiques fle^Mj au lieu du culte religieux dont j'avais juré d les entourer, je n'éprouve que la sacrilège envi de les couper pour vous les offrir. Hier, j'ai vu 1 première tulipe de l'année et je n'ai pas eu d'auti

pensée. Malheureusement, son propriétaire veillait sur elle avec une féroce jalousie. Elle était Manche avec des mouchetures rouges et ressemblait à un calice où j'eusse aimé verser tout mon sang pour vous.

Je veux vous apprendre, au moins, la légende charmante de la tulipe, telle que me l'a contée un orientaliste savant, un soir que nous devisions à Haarlem dans la solitude des parterres aujourd'hui abandonnés Elle est, à mon avis, infiniment plus poétique que celle du narcisse, outre qu'elle est moins connue. Et, comme mon propre exemple, elle prouve que l'amour pousse toujours l'homme vers quelque abîme et que les vrais sages sont les imbéciles qui ont peur de cet abîme-là. Tel n'était pas le doux Hamsah, premier ministre du roi Kander, lequel venait d'instituer, en 1457, la dynastie des Turcomans, laquelle devait assurer le bonheur de la Perse durant un nombre considérable d'années.

Vous voyez, ma chère âme, que je ne manque pas d'érudition à l'occasion. Cet Hamsah ne ressemblait en rien à nos ministres occidentaux et contemporains, gens férus de politique et qui n'ont pas leurs pareils pour barboter savamment dans leurs budgets, comme font les canards dans la mare natale, en secouant leurs plumes et en faisant : Coin! coin! orgueil du parlementarisme moderne, gloire des cabinets qui se suivent et où ils ne laissent guère que du papier. Non, Hamsah manquait

30 r.A. LÉGENDE DE LA TULIPE

de goût pour les virements de crédit. En revanche, il adorait les femmes, et le meilleur du temps qu'il consacrait au service de l'Etat, se passait à envoyer des baisers aux blanchisseuses du palais. Le roi Kander qui était, au fond, presque aussi bonhomme que notre M. Grévy, souriait tout en le regardant faire. Tout au plus, le soir, en se couchant, disait-il à madame Kander :

— Sapristi ! si le Richelieu qu'attend la France est de cette farine-là, je plains joliment mon collègue Louis Xin.

— Vous avez raison, mon ami, répondait l'excellente femme. Son inconduite ne nous regarde pas. Occupons-nous, nous, de continuer à fonder la dynastie qui fera l'honneur de notre belle patrie.

• Et, par-dessus le marché, Hamsah faisait des vers. C'est ainsi qu'un jour, ayant profité d'une séance orageuse de la Chambre des députés persans pour aller composer des virelais dans la campagne, il grattait mélancoliquement sa guzla en soupirant:

Je xeux que le Matin l'ignore, Le nom que j'ai dit à la Nuit, Et qu'au vent de l'aube sans bruit, Comme une larme il s'évapore.

Je veux que le jour le proclame L'amour qu'au matin j'ai caché, Et, sur mon cœur ouvert penché, Ainsi qu'un grain d'encens l'enflamme.

Je veux que le couchant l'oublie Le secret que j'ai dit au jour Et l'emporte, avec mou amour.

Aux plis de sa robe pâlie !

Tout à coup sa guzla lui glissa le long de la cirisse et ses deux maius se joignirent dans un geste indicible d'extase. Une jeune fille avait passé devant lui, au bord d'un ruisseau, qui était infiniment plus belle que toutes les repasseuses du linge royal. Ses cheveux noirs flottaient sur ses épaules blanches comme, au soir, Pombre grandissante d'une colline sur un champ de lys. Ses yeux avaient le rayonnement pâle et attirant des étoiles que l'aube surprend et qui semblent mourir dans la lumière. Après un instant de contemplation muette, le jeune ministre voulut s'aller jeter aux pieds de cette admirable créature; mais, derrière les saules dont le rideau semblait s'être refermé, il ne trouva plus que l'eau chantante et coulante pleine du mirage du ciel. La vision avait disparu. L'éternelle Galatée avait fui, se voyant regardée. Dès ce jour, Hamsah se mit à enjamber les fossés, à franchir les sauts de loup, à escalader les raidillons, à dégringoler les descentes» poursuivant sa chimère, les poumons aux lèvres, haletant comme un cerf forcé.

Le soir, le roi Kander disait à la reine en ouvrant les draps :

— Voilà encore cet animal d'Hamsah qui découche. Avec un cent de ministres comme ça, on ne ferait jamais un grand ministère.

— Ne vous faites donc pas de bile-, Gogol, répon-

dait madame Kander, et remettons-nous à fonder la dynastie qui fera le bonheur de notre belle patrie.

Hamsah dormait au fond d'un précipice. Il y dormait le sommeil que ne réveillent plus les clairons de l'aurore, tenant dans sa main crispée une tulipe blanche qu'il avait arrachée dans sa chute et dont les pétales étaient zébrés de clairs filets de sang. Le roi Kander lui fit de magnifiques funérailles et, en souvenir de ce premier ministre modèle, qui ne l'avait jamais embêté avec des paperasses, il ordonna que le jardin royal fût planté de tulipes blanches. Mais, par un miracle, sur toutes les fieurs le sang d'Hamsah reparut dans la blancheur des corolles, et celle que je vis hier était certainement de cette famille-là. N'est-ce pas qu'elle est johe cette fable, ma chère ? Et maintenant, considérant qu'au temps où nous sommes nul ne sait si ses enfants ne régneront un jour sur son pays, je vous dirai, mon amour, comme cette excellente madame

Kander: , ,

— Si nous nous remettions à fonder la dynastie qui, peut-être, fera le bonheur de notre patrie ? .

La Bibliothèque

Université d'Ottowo

Échéonc*

The Library

University of Ottowa

Oofe due

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