CH. FAUVEL, GUERLAIN, JOUON, PIERRESON, JULES SIMON
Un Eden aux épais feuillages, Où le soir, au son des hautbois.
On dansait sous de frais ombrages.
On s'aimait si bien autrefois!
La muse apprit que la jeunesse Avait changé depuis vingt ans :
Très peu d'amis, plus de maîtresse Au joyeux rire, aux blanches dents;
On lui dit que l'âpre lorette Hantait le vieux pays latin, Qu'on n'entendait plus la grisette Y gazouiller soir et matin.
— Où donc la jeunesse s'est-elle réfugiée? Où donc retrouverai-j e cette joyeuse camaraderie d'autrefois? demanda la muse attristée.
— Ici, madame, lui répondit un des internes en s'approchant d'elle :
A deux battants à l'amitié
Nous avons ouvert notre porte,
Et nous vous offrons la moitié
Du plaisir qui toujours l'escorte.
Mêmes travaux, mêmes devoirs
Ici nous appellent ensemble;
Vous nous trouverez tous les soirs
Au coin du feu qui nous rassemble :
Ces lambris ne sont pas dorés ;
Cette voûte est un peu fanée ;
Mais pour nous les murs sont sacrés,
Ils sont bénis, — car chaque année,
Ramenant ici l'âge d'or,
Ajoute une liste nouvelle
A ces noms qu'on peut lire encor
Par le temps blanchis d'un coup d'aile.
Notre richesse est la gaieté,
Seul trésor de notre heureux âge;
Nous aimons la simplicité,
Et chacun de nous vit en sage.
Aussi, les rires et les jeux
Près de nous voltigent en troupe.
Notre café vaudrait-il mieux
Pour être bu dans une coupe?
Les Muses furent alors invitées à s'approcher de la longue table; elles oublièrent pour un instant leur céleste origine et savourèrent le moka de la salle de garde avec autant de plaisir que l'eussent fait de simples mortels.
Je crois même qne l'ambroisie Perdit à la comparaison ; C'est elle qui, par jalousie.
Traita le café de poison.
On causa beaucoup et longtemps. Je ne pourrais vous rapporter tout ce qui se dit dans cette soirée; j'avais le malheur de n'y pas être. Mais Ton m'a raconté que, charmées de l'accueil qu'elles recevaient , les Muses résolurent de récompenser de leur mieux les internes de la Charité. Euterpe se chargea de les remercier, elle le fit en ces termes :
« Messieurs, vous nous avez offert l'hospitalité; nous voulons vous en témoigner notre reconnaissance, nous voulons que notre passage laisse ici des traces qui ne s'effacent pas. Les arts et les sciences sont de la même famille ;
nous vous enverrons des hommes qui, comme vous, ont conservé le culte de l'amitié. Sur ces murs, aujourd'hui si tristes et si nus, viendront se grouper les œuvres de nos meilleurs élèves. Laissez-nous faire, et vous verrez que les Muses ont la mémoire du cœur. »
Elle dit, et les neuf sœurs remontèrent vers l'Olympe en laissant derrière elles un parfum de jeunesse et de poésie qu'on respire encore dans la salle de garde.
Quand ils ont du talent, tous les artistes ont bon cœur. La muse de la peinture alla frapper à la porte de ses favoris, et tous s'empressèrent de préparer de petits chefs-d'œuvre. Un matin, l'un d'eux conçut et exécuta, entre deux éclats de rire rabelaisien, la plus fantastique et originale bouffonnerie qu'il soit possible d'imaginer : le Père de la médecine recevant les hommages des médecins et des chirurgiens de tous les temps.
De son gai pinceau, Gustave Doré Peignit Hippocrate : il est décoré Comme un vétéran de la vieille garde ; Sur un trône assis, le Père regarde
Les nombreux présents qui lui sont offerts.
Il ne connaît point ces engins divers :
En les contemplant grande est sa surprise;
11 en rit tout bas dans sa barbe grise.
Ambroise Paré, dans la main, Tient une pince à ligature L'autre sur un plat porte un sein ; Dans une très humble posture.
Un autre présente un trépan, Un quatrième un lithotôme, Garengeot une grosse dent; On y voit aussi frère Côme.
Quant au disciple prosterné, Je ne pourrais, je vous le jure, Vous dire quelle est sa figure :
Dans l'autre sens il est tourné.
Stéphane Baron fit, avec son talent habituel, deux charmants petits tableaux (i) dont voici la légende :
Sorti de Cythère, Un essaim d'amours Un jour voulut faire Quelques méchants tours.
Sur leurs blanches ailes Portant le carquois, Les petits rebelles Courent à la fois
Au jardin Mabille, Où gaîment sautait La blonde Camille Qui les attendait.
La jeune Lydie, La brune Phryné, L'ardente Cynthie Et Leucothoé.
i V Amour blessé et Y Amour guéri, reproduits en tète de ce volume.
Phalange amoureuse.
Toutes étaient là.
La bande joyeuse Cria : « Les voilà. »
Et sous les charmilles, Aidés par la nuit Amours, jeunes filles.
S'éclipsent sans bruit.
Les pauvres enfants virent avec peine Qu'il n'est point, hélas ! de plaisirs complets, Et que le bonheur trop souvent amène De cuisants regrets.
Us ont sur le front la triste auréole. Sous un bandeau vert l'un avait caché Son œil tout meurtri; d'une roséole L'autre était taché.
Un pecit amour, sur une béquille, Traine lentement son pas incertain Son aile est brisée, et son pied vacille Le long du chemin.
Comment à Vénus raconter l'affaire?
Comment expliquer un mal si subit?
D'un air tout confus, à la tendre mère, Voici ce qu'on dit :
« De notre malheur apprenez la cause Nous avons ainsi déchiré nos mains, Pour avoir voulu cueillir une rose Chez ces gueux d'humains.
« Nous n'avons pas vu l'épine traîtresse
Qui se dérobait sous de blanches fleurs.
Ah! secourez-nous dans notre détresse,
Calmez nos douleurs. »
Leur plainte toucha l'obligeant Mercure : Il les lit entrer, et d'un air narquois, Le dieu promit de guérir la piqûre De leurs petits doigts.
Mercure les a guéris, car les voilà qui sortent de l'hôpital, frais, pimpants, l'œil en feu, comme une bande d'écoliers faisant l'école buissonnière, tout prêts à reprendre leur vie joyeuse.
On devine que le dialogue suivant a dû s'établir entre les trois personnages qui font le sujet du tableau de M. Droz :