STANCES
Magdelon, je suis bien malade, J'ai les yeux caves et battus, La face terreuse et maussade, Les genoux maigres et pointus;
(i) Nous attribuons à Cyrano cette pièce de vers, qui est imprimée avec l'initiale C. dans le Recueil de Poésies choisies, publié par son libraire Charles de Sercy, en 1890, t. III, p. 335 et suiv. Elle semble avoir été faite pendant sa dernière maladie, causée par un coup qu'il avait reçu à la tête.
- jS -
Ceux qui me voient par la rue, Jaune comme vieille morue, Caneter en amant fourbu, Estiment que c'est la vérole Qui me fait aller en bricole, lit m'enivre sans avoir bu.
Les beaux jours ne me sont donnés
Que pour m'éclairer sur la selle ;
J'ai toujours la roupie au nez,
J'ai l'embonpoint d'une escarcelle.
Morfondu, baveur et transi,
Si j'allais visiter ainsi
Votre beauté qui me travaille,
J'offenserais votre œil vainqueur,
Et vous ferais plus mal au cœur
Qu'un morveau (i) contre une muraille.
Hélas! avant ma maladie,
J'étais frais comme un maquereau;
J'avais la face rebondie,
J'étais souple comme un bourreau ;
Maintenant la toux m'atténue,
Je crache ma rate menue,
Je vomis des phlegmes tout verts,
Je sens ma fressure opilée,
J'en ai la fourchette avalée,
Et le triboulet (2) à l'envers.
Je ne suis plus entre les blonds, Puisque ma tête se dépouille; On n'y voit plus mes cheveux longs Non plus que sur une citrouille ; Les poux se sauvent sur mon dos :
Dessus cette carcasse d'os,
(11 Crachat.
(2) C'est-à-dire l'esprit, la tète.
Cette canaille me ravaude; Je m'en fripe tout rechigné, Et fais un minois renfrogné, Comme un cuisinier qui s'échaude.
Que c'est une richesse extrême
D'être sain en sa pauvreté!
Mais c'est bien la pauvreté même
De n'avoir argent ni santé.
Un petit grenier est mon Louvre;
Mon manteau jour et nuit me couvre ;
On me donne un drap en trois mois ;
Pour tous rideaux j'ai la muraille,
Avec une botte de paille
Dessus un matelas de bois.
Sitôt que le sommeil m'abat, Les rats commencent leur tempête ; Les chats célèbrent leur sabbat Au haut du toit dessus ma tête ; Je n'ai pu dormir de la nuit, Tant ces galans m'ont fait de bruit A l'élection de leur prince; Chacun voulait donner sa voix, Et tous opinaient à la fois Dans le conseil de la province.
Seigneurs Etats, à la pareille, Tenez vos assises plus loin ; Ainsi l'amour qui vous réveille Vous laisse dormir au besoin ; Ainsi toujours, sur les gouttières, La chatte, douce à vos prières, Se laisse flairer les gigots, Et, méprisant la jalousie, Vous accorde la courtoisie, Sans se cacher dans les fagots !
Cyrano de Berge :;ac.