LE BRANCARD
Dans l'église de Saint***, à Paris, un samedi soir, le curé de la paroisse était assis devant une
table abondamment pourvue. Il se délectait des mets friands qui lui avaient été servis par sa bonne, jeune paysanne naïve, fraîchement débarquée de la campagne. Il était facile de voir que notre bonhomme était habitué à pareille chère, car il avait acquis un ventre énorme tel qu'il n'avait jamais osé le rêver.
Au beau milieu de son dîner, un violent coup de sonnette retentit à la porte du presbytère et la servante entra :
— Monsieur le curé, dit-elle, on vient vous chercher pour donner l'extrême-onction à un pauvre malade qui se meurt.
Le prêtre ne put retenir une grimace de mécontentement. Il se leva péniblement de son fauteuil et se disposa néanmoins à accompagner la personne qui était venue le chercher. Ils se mirent en route.
Sur le point d'arriver à la demeure du moribond, en débouchant dans une rue étroite et obscure, le curé se sentit soudain heurter au milieu du corps, par le brancard d'une de ces petites voitures à bras comme on en rencontre fréquemment sur le pavé de Paris.
Il ne put retenir un gémissement de douleur, mais, en chrétien, son cœur pardonna l'offense faite à son ventre; et le conducteur du véhicule, qui se confondait en excuses, put continuer sa route sans être autrement inquiété.
Après avoir rempli son ministère, il revint à l'église achever son dîner, froid maintenant, hélas!
Vers la moitié de la nuit, une douleur aiguë le réveilla. Le pauvre homme avait reçu réellement un rude choc. Aussi, dès le lendemain matin, envoya-t-il sa bonne chercher le médecin. Celui-ci, praticien émérite, examina le malade et conclut au peu de gravité du cas. Il se retira en disant au prêtre : « Vous n'avez qu'à frotter la partie endolorie avec un onguent dont voici la formule... »
Le curé envoya aussitôt sa bonne chez le pharmacien, puis il commença immédiatement à suivre l'ordonnance du docteur.
Mais si son ventre était gros, ses bras étaient courts, deux raisons pour lesquelles il eut grand peine à exécuter le traitement.
Tout à coup il eut une idée lumineuse :
Il appela sa bonne, villageoise naïve, nous le répétons, à qui il expliqua ce qu'il attendait d'elle. Bref, il la pria de lui rendre le service qu'il avait trop de mal à se rendre luimême.
Elle accepta, et se mit sur-le-champ à l'œuvre...
Le curé, soit de douleur, soit de toute autre sensation, poussait des plaintes entrecoupées.
La servante, croyant ces soupirs arrachés par la souffrance, dit soudain à son maître :
— Prenez patience, monsieur le curé, v'ià le brancard de la voiture qui sort !
(Le Mande plaisant.)
A L'AMPHITHEATRE
Sur la table de marbre un cadavre de femme ; Des carabins autour. Un prosecteur entame L'épiderme puant du ventre qui verdit, Et, contemplant ce corps, tout à coup il nous dit :
« Tiens ! Mais c'est Ernestine ! Elle a cassé sa pipe. Comment cela? Voyons! Disséquons. Un polype! Si jolie autrefois est-elle laide ainsi! Je n'aurais jamais cru la rencontrer ici.
Mais les temps sont si durs, si rare la pratique ! [chique. Les hommes d'aujourd'hui sont plus mous qu'une Nous n'avons plus de nerfs comme au temps des Gil- II n'est plus d'amoureux bâtis comme Faublas. [Blas
— Bah ! dit un carabin, c'est la faute aux femelles Si nous les délaissons, mon très cher, que font-elles Pour se faire adorer, aimer, comme autrefois
On aimait les Ninon, les Lescaut. Rien, je crois. L'amour! Peu leur importe, il leur faut les richesses; Et de riches vieillards elles se font maîtresses. Mais un beau jour le vieux dévisse son billard ; Adieu les beaux écus. Laides alors, le fard Ne peut cacher la ride et les affreuses traces Qu'un amour dégoûtant imprima sur leurs faces. Et la misère arrive, et la mort, c'est fatal, Et les gueuses s'en vont crever à l'hôpital.
Telle est, mes bons amis, l'histoire d'Ernestine Ma^ première maîtresse, une triste coquine. Je l'aimais, la catin, comme on aime à vingt ans, Mais ce premier amour ne dura pas longtemps
— Les carabins ne sont pas riches d'ordinaire, — Et bientôt elle prit pour amant un notaire
Passez-moi des scalpels que j'enlève ses seins, Ces seins qui me servaient autrefois de coussins, Je les ferai tanner... J'aurai deux blagues chouettes Pour mettre mon tabac avec mes cigarettes.
Maintenant, ouvrez-là, fit-il d'un ton moqueur Pour voir ce qu'elle avait à la place du cœur.
P. Martinet (Les Amours d'un Carabin.)