‹ Les joyeusetes de la médecine; anecdotes, bon mots, pensées, chansons, épigrammes, etc., recueillis et annotés;Chapitre 61 sur 132 · AVENTURE PLAISANTE · texte numérisé non relu

AVENTURE PLAISANTE

d'un cocher-médecin qui se dégoûte de la médecine

M. Helvétius a eu l'art de s'enrichir et d'acquérir une grande réputation. Son cocher, qui admirait les richesses que la médecine, comme une pierre d'aimant, attirait chez son maître, voulut aussi s'aimanter de cette science. Il lui dit sa pensée. Le médecin, étonné de cette idée,

(1) Surnom de Mlle Clairon.

(2) Faire un tour de casserole, est une locution familière qui signifie : subir un traitement antivénérien.

lui demanda quelles dispositions il avait. — Je serais bon maréchal, répondit le cocher, je connais parfaitement le tempérament de vos chevaux, et je leur donne de bons remèdes quand ils sont malades. — Voilà qui va bien, dit le médecin, mais les hommes ne sont pas comme les chevaux. — Je soutiens, dit le cocher, qu'un médecin de chevaux est plus habile qu'un médecin d'hommes; je ne puis pas interroger mon cheval, il faut que je devine son mal, et vos malades vous disent ce qu'ils sentent. D'ailleurs, il ne s'agira, à l'égard des hommes, que de diminuer la dose des remèdes que je donnais à mes chevaux. N'ai-je pas ouï dire qu'un habile maréchal devint, en Suisse, un habile médecin? Après tout, je sais connaître le pouls : si vous avez, poursuivit-il, un peu de charité pour moi, vous ferez ma fortune, en prônant mes talents, mon mérite; au lieu de m'annoncer comme un médecin ordinaire, vous n'aurez qu'à dire que je suis un médecin indien; menez-moi seulement deux ou trois fois avec vous; j'observerai ce que vous faites, et je serai après cela votre singe.

Le médecin feignit de se rendre ; il forma le dessein de se divtrtir de son cocher. Voici la pièce qu'il lui joua. Il le fit habiller en médecin, et le mena chez une dame de ses amies qu'il avait prévenue. Ils trouvèrent la dame au lit : d'abord le médecin lui tâta le pouls, l'interrogea, lui fit tirer la langue, et lui demanda com-

ment étaient ses déjections; il les visita, et les goûta même (c'étaient des confitures liquides et noires qu'on avait mises dans le bassin). Après tout ce cérémonial, il jugea que la dame était bien malade; il ordonna des remèdes. Je vous enverrai, lui dit-il, monsieur, qui est un habile homme; il a exercé la profession dans les Indes orientales, et a des remèdes singuliers. La dame ouvrait de grands yeux sur le personnage, et feignait de l'admirer. Notre cocher indien était transporté de joie, comme le loup d'Esope, à qui le chien avait promis un sort heureux ; il se figurait une félicité, qui, ainsi que le dit La Fontaine, le faisait pleurer de tendresse.

Le lendemain, il alla voir la malade; il copia mot à mot le rôle qu'il avait vu faire ; quand il fut à l'article des déjections, il n'oublia pas de les goûter; ce n'était plus des confitures, mais de la matière, à qui Sganarelle de Molière, à l'exemple des médecins, donne l'épithète de louable, et qu'Arlequin ne trouve guère digne de louange. On n'a jamais fait dans les Indes orientales ni occidentales une plus horrible grimace que celle que fit alors le cocher travesti en médecin; il se récria furieusement sur le goût affreux des déjections, et il jugea que la maladie était mortelle; il se retira plein de colère, sans ordonner aucun remède :

— Monsieur, dit-il, dès qu'il vit son maître, j'aime encore mieux être un pauvre cocher, que d'être un médecin bien riche, obligé à tâter des

déjections; me voilà saoul de la profession de médecin pour le reste de mes jours.

(Bibliothèque amusante.)

Page 1