LES BOUES DE SAINT-AMAND
Voulez-vous connaître les lieux Des bains que je fréquente?
Leur aspect enchante les yeux Par sa grâce charmante.
Voyez, au bord d'une forêt,
Ombreuse promenade, Ce bâtiment propre et coquet,
A la blanche façade :
C'est notre hôtel, c'est le logis
Où madame Grégoire Sert chaque jour, à divers prix,
Le manger et le boire.
En face, derrière un jardin,
Une vaste rotonde :
C'est là que chacun prend son bain
Dans la vase profonde.
Soixante-huit compartiments,
Garnis de colonnettes, D'où pendent des rideaux flottants,
Clôtures peu discrètes; Dans chaque case un trou béant
Plein de bourbe noirâtre :
Voilà de notre traitement
L'agréable théâtre.
Mesdames et messieurs, venez;
N'ayez aucune crainte ; Et, domptant vos sens étonnés,
Pénétrez dans l'enceinte.
Allons, courage! et prestement
Otez bas et culotte :
Il ne faut pas perdre un moment
Pour entrer dans la crotte.
Il est vrai que ce trou boueux
N'a rien qui vous attire, Que son aspect noir et visqueux
Ne prête pas à rire ; Il est vrai que ça ne sent pas
Le jasmin ni la rose, Et que le nez des délicats
Aimerait autre chose. — Mais, baste! l'on se fait à tout :
Il suffit qu'on commence.
Pour guérir, on va jusqu'au bout :
Entrez donc dans la danse.
Debout ! en place ! Tout est prêt !
Déjà la bassinoire A dûment chauffé le baquet
Et sa mixture noire.
Dans le cataplasme bourbeux
Voici le brave Alphonse, Qui, par un effort vigoureux,
Vous pousse et vous enfonce.
Pour glisser leurs membres raidis
Dans l'immonde piscine, Les dames ont, outre Anaïs,
La blonde Joséphine. — Pour chasser le virus malsain,
Les humeurs délétères, Il faut rester dans le pétrin
Deux heures tout entières. — Durant ce repos ennuyeux
Que faire en sa baignoire?
On peut toujours, faute de mieux,
Causer, manger et boire.
Si Ton n'enfonce qu'à mi-corps,
Heureuse est l'aventure.
On peut, ayant les mains dehors,
Faire quelque lecture.
Si l'on est pris jusques au bras,
Le bain parfois assomme :
On peut alors, sans embarras,
Risquer un petit somme.
Même on a droit de faire pis :
Nul n'y voit dans la fange.
D'ailleurs on dit que le pi...
Engraisse le mélange.
De monsieur Beaufort, par moment,
La voix plaintive et lente Entonne du bon saint Amand
La complainte dolente.
Bon saint Amand, tu vois nos pleurs ;
Sois-nous propice ; Si tu mets fin à nos doute rs,
Dieu te bénisse/ Alléluia, Dieu te bénisse!
Tantôt, le bon monsieur Sturbois,
Maître de brasserie, Nous conte en langage patois
L'histoire de sa vie.
Parfois, nous tenant en éveil,
Un jeune et frais visage, Semblable au rayon de soleil
Qui perce le feuillage, Ou tel qu'un ange radieux,
Tombé du ciel sur terre, Égaie au charme de ses yeux
Notre retraite austère.
Que devez-vous penser de nous,
Aimable jouvencelle?
Nous avons l'air de vrais hiboux
Blottis dans la flanelle ; Fagotés comme des magots,
Des Turcs qu'on montre en foire, Aperçus de face ou de dos,
C'est toujours même histoire.
Non jamais de conteurs plaisants
La faconde burlesque Ne décrivit en aucun temps
Spectacle plus grotesque. — Et maintenant, il faut sortir
De notre purgatoire.
Dieu ! quel tableau I C'est à frémir :
C'est à ne pas y croire. — Quel est l'étrange mannequin
Qu'a vomi la baignoire?
Qui saurait voir un être humain
Dans cette masse noire?
Des divers membres le dessin
S'y cache à l'œil perplexe; Lorsque l'on sort d'un pareil bain,
On n'est plus d'aucun sexe.
Adieu les formes, les appas
Dont la femme est si fière ; Phryné pour lors ne vaudrait pas
Mieux qu'une charbonnière.
La jeunesse y perd ses attraits;
Sa grâce enchanteresse S'y montre sous les mêmes traits
Que ceux de la Vieillesse.
Quand ce visqueux caparaçon
A votre corps adhère, Fussiez-vous un charmant garçon
En tous lieux sûr de plaire, Fussiez-vous plus beau qu'Apollon,
Qu'on voit au Belvédère, Avec vous seigneur Cupidon
Ne ferait pas affaire.
Vénus, voyant son Adonis
Sous cette crépissure, N'eût eu que froideur et mépris
Pour sa triste figure.
Hélène, apercevant Paris
Sous cet enduit noirâtre, Eût senti sou cœur moins épris
De ce lâche bellâtre; Si Diane avait pris son bain
Dans cette confiture, Actéon, s'enfuyant soudain,
N'eût pas eu sa ramure.
Un tel spectacle eût fait gémir
L'ardente Messaline ; Il eût suffi pour amortir
Sa fureur libertine.
Pourquoi m'étendre en tels propos ?
Achevons notre histoire.
Reste à décrire en quelques mots
La scène épuratoire.
Sur les poignets s'arqueboutant
On s'enlève, on se hisse Hors de l'emplâtre résistant.
Voici le corps qui glisse ; Des employés, à ce moment,
La main obséquieuse Vous prête avec empressement
Son aide officieuse; Sur le bord du noir cabanon
Assis en cul-de-jatte, Du poignet jusques au talon
On vous frotte, on vous gratte.
On racle, on pousse avec la main
La glu qui vous encroûte, Et l'on rejette dans le bain
Le limon qui dégoutte.
Chacun doit rendre et rencuver
La vase précieuse ; Il est interdit d'en garder
Rien pour sa blanchisseuse.
Bientôt, couvert d'un long peignoir,
Une chaise roulante Qu'un garçon pousse et fait mouvoir
A vos yeux se présente ; On vous y renverse, et soudain
La bruyante machine Au fond d'un cabinet voisin
Lourdement s'achemine.
Là, c'est un bain qui vous attend.
Et son eau pure et claire Pour vous laver incontinent
Fera le nécessaire.
Lorsque le bain tiède a fondu
La gluante teinture, On sort heureux d'être rendu
A l'humaine nature 1 1 !
Quand on a fait vingt jours et plus
Ce charmant exercice, Comme en rien il ne faut d'abus,
On part avec délice.
Mais quel sera le résultat
D'un aussi long supplice ?
Après ce métier de forçat
Est-il sûr qu'on guérisse?
Je n'en sais rien. Mais, croyez-moi,
Tout arrive en ce monde.
De mes voisins voici sur quoi
L'opinion se fonde.
Les disciples de saint Thomas,
Qui ne veulent rien croire, Réclament toujours quelques cas
De guérison notoire.
La boue a, m'ont-ils dit tout bas,
Une vertu magique Contre les maux — que l'on n'a pas,
C'est un remède unique.
Mais voyez le Docteur Isnard :
Tout autre est son antienne :
« Pour guérir les gens tôt ou tard,
« La vraie eau, c'est la mienne.
« Mon bain n'agit pas au hasard ;
« Sa force sans pareille « Sur le gros orteil d'un César
« Jadis a fait merveille.
« Sauvé par elle, on vit Boufflers,
« La chose est bien certaine, « Lancer sa canne dans les airs,
« En quittant la fontaine.
« Goutteux, perclus et contrefaits,
« Tentez l'expérience; « Venez éprouver les effets
« De cette autre Jouvence.
« On n'en sort qu'avec guérison.
« Quiconque a des béquilles « Les laissera dans la maison
« Pour en faire des quilles. »
Dirai-je les amusements
Dont ce séjour abonde?
On y trouve pour passe-temps
La paix la plus profonde.
La paix, c'est bien — mais c'est trop peu
Pour un pauvre malade.
11 faudrait encor quelque jeu,
Quelque plaisir moins fade.
Le jardin réclame un tonneau,
Un crocket et des quilles Qui puissent, quand le temps est beau,
Egayer les charmilles.
Le salon voudrait des journaux,
La Mode et ses gravures, Des albums, des romans nouveaux,
Quelques caricatures.
Mettez des fleurs, des arbrisseaux
Dans vos pelouses nues, Des bancs moelleux sous vos berceaux
Et dans vos avenues.
Il serait bon d'avoir tout prêt
Un break, une voiture, Qui permit d'aller en forêt
Admirer la nature.
Sans quoi pour combattre l'ennui
Et pour se mettre à l'aise, On ira, chaque après-midi,
S'amuser chez Thérèse.
On dit le nouveau Directeur
Désireux de bien faire ; D'embellir au gré du baigneur
Sa maison solitaire.
Qu'il marche donc avec entrain !
Et pour payer son zèle, Je lui garantis l'an prochain
Nombreuse clientèle.