‹ Les joyeusetes de la médecine; anecdotes, bon mots, pensées, chansons, épigrammes, etc., recueillis et annotés;Chapitre 90 sur 132 · DE VIANDE · texte numérisé non relu

DE VIANDE

Un cercle de fer étreint mon crâne et, de minute en minute, une invisible main resserre tortionnairement l'écrou. Contre mes tempes

endolories, mes artères battent à coups redoublés, béliers obstinés, pendant que mes extrémités se glacent d'un froid mortel.

Je sens dans mon estomac (tel un fort navire désemparé roule, au hasard des vagues), oui, je sens dans mon misérable estomac des ondulations profondes, des soulèvements alternés qui montent par instants jusqu'au pharynx et vont le déborder. Une mer acide brûle mes parois et le pyrosis y applique sans pitié ses fers chauds.

Je n'ai même plus la force d'entr'ouvrir mes yeux, et par la nausée, le spasme et l'inexprimable angoisse, j'entends que s'élève vers moi du fin fond de mon estomac tourmenté l'imprécation du morceau de viande :

« A mon tour, je te tiens, meurtrier !

« Hier, je vivais, tout heureux de vivre. J'étais ton innocent compagnon, malmené souvent; mais je m'en contentais, et je me croyais quitte en te donnant mon lait et mes engrais, tout ce qui était de moi.

« Par surprise, traîtreusement, tu m'as mis à mort de ta main, de cette main que je te léchais...

« Sans trembler, tu m'as arraché de ma peau sanglante ; tu m'as, par morceaux, découpé sans pâlir; tu m'as, sans remords, disposé sur le gril ardent ou jeté dans l'odieuse marmite, et, sans que ton être entier se soulevât d'horreur, tu m'as ingurgité...

ce Maintenant, c'est la victime qui devient le bourreau; je me venge!

« À mon tour, je te tiens, meurtrier ! « Quoi! tu plaides, homme culinaire? — Ma chair, réponds-tu, t'était nécessaire, indispensable !

« Gourmand et menteur! Te suis-je donc à toi plus indispensable et nécessaire qu'aux quatrevingts centièmes de ton espèce humaine, qui, sur l'orbe terrestre, depuis l'indénombrable Indou jusqu'au paysan de tes montagnes et de tes plaines, s'abstiennent à jamais de chair et ne tuent pas pour vivre?

« Tes dents ne t'ont-elles pas immutablement et sans appel désigné ce que tu mangeras? As-tu seulement, comme tous les carnivores, des dents pour la déchirer, cette chair que tu as la prétention de manger : Mais tu n'as reçu que des molaires et tu n'as même pas, malheureux! des canines comme le dernier macaque d'Algérie, qui, plus sobre que toi, ne vit que de grains et de fruits.

« Quoi encore! Tu invoques tes docteurs à ton aide: tu ne peux te passer de nourriture animale dans les villes?

« Et qui te force à vivre dans tes villes, où tu respires, benêt! l'air que ton voisin a expiré; où tu te tasses et entasses jusqu'à superposer même tes charognes, au lieu de vivre au large dans le bien-être, de dilater tes poumons dans ta force et ta liberté !

« Tais-toi donc, et frémis, scélérat! Par la tombe de Brisse le baron ! sur toi je me venge et je venge la nature entière !

« Dans ton œsophage dévasté, de tout mon poids je pèse sur tes intestins indûment raccourcis, plus lourd qu'un article de Sarcey! Je t'étouffe à la fois et je t'empoisonne, et par moi tu souffres à ton tour, et par moi tu vas à ton tour périr!

« J'ai déjà lâché dans les cavernes de ton charnier l'essaim des fièvres pernicieuses, sthéniques ou asthéniques; la putride, la muqueuse et la typhoïde se disputent entre elles ton cas, proie dévolue, et dans ton gazomètre infâme j'ai déchaîné les gaz sans nom, internes combattants subtils et brutaux.

« Je te voue aux gargouillements, aux borborygmes, aux éructations, aux flatuosités honteuses !

« Je te livre encore à la colique, aux tranchées, à la diarrhée, à la constipation, à la dyspepsie, au choléra, à la peste! Meurs dans la fièvre, dans les convulsions, les sueurs, par l'atroce agonie, mordu, rongé, ulcéré, percé, torturé, rompu, tenaillé, exaspéré! Crève, devenu objet d'horreur et de dégoût même pour tes proches, ballonné, malodorant et même contagieux !

« Ça t'apprendra à manger de la viande!...

« Peuple, Monselet te trompe ! ! ! »

Xadak.

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